‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 171 sur 276 · SCÈNE XXI. — LÉONOR, DIDIER · texte numérisé non relu

SCÈNE XXI. — LÉONOR, DIDIER

i.Kd.NoK. Il peut garder ses cadeaux. Ce sont de belles choses, je crois, qu'il nous apporte.

iiHiiEU. Que dis-tu, Léonor? Tout ce que tu as dans ton appartement et sur ta i)ersonne, ne te vient-il pas de notre cher bienfaiteur? Ah ! (juand il ne me donnerait qu'une bagatelle, je serais toujours sensible à sa bonté.

LÉoxoR. Non, je suis si dépitée contre lui, contre moi, contre ma tante !... je crois que je battrais tout l'univers.

omiER. Comment! et moi aussi? Qn'as-tu donc, ma pauvre sœvii? ( // lui prend la main. )

LÉONOR. Si tu avais été aussi maltraité!

inniER. Toi, maltraitée? Et par qui? Ma tante ne te laisse pas prendre l'air de peur de t'enrhumer; et je crois qu'elle mettrait volontiers la main sous tes pieds, pour les empêcher de toucher la terre.

LEONOR. Oui, mais M. Yerteuil! C'est un homme si grossier!

nniiER. Comme tu parles, ma sœur"^ 11 est, au contraire , si indulgent, si bon !

LÉONOR. Je n'ai rien fait à sa fantaisie : mon chant, mon dessin, ma danse, tout cela n'est rien pour lui ; il méprise ce que je sais, et me parle de choses essentielles que j'aurais dCi apprendre.

iiiiin:i;. Ecoute, je crois qu'il a raison.

LEoNoit. 11 a raison? Et ma tante, elle a tort, n'est-ce pas? Quest-ce (pi'il entend par ses choses essentielles?

iHiuEit. Je peux te le dire sans être bien savant.

LEONOR. Oh oui! toi, (pi'est-ce donc?

i)n)iER. Dis-moi, Léonor, lis-tu quelquefois?

LEONOR. Sans doute, ipiand j'ai le tenq)s.

i>nin:i'.. Kt oiic !is-lii alof^?

LEDL'CATION A LA MODE. .■{O-i

LKONou. Des comédies pour aller au spectacle, ou un gros ivcueil de chansons pour les apprendre par cœur.

DIDIER. Vraiment, voilà de bonnes lectures pour ton Age! Crois-tu (lu'il n'y ait pas de livres plus instructifs ?

LÉONou. Quand il y en aurait, où trouver un moment pour les lire? ma toilette du matin et mon déjeuner m'occupent jusqu'à dix heures. Ensuite, vient le maître de danse jusqu'à onze; après lui le maître de dessin. Nous dînons. A quatre heures ma leçon de musique; puis je m'habille pour le soir ; puis nous allons faire des visites, ou nous en recevons ; et puis nous voilà au bout de lajournée.

DIDIER. Est-ce tous les jours la même chose ?

LÉONOR. Sans contredit.

DIDIER. Oh bien! mon maître a des filles, grandes à peu près comme toi; mais leur temps est tout autrement partagé que le tien.

LÉuNOR. Comment donc, mon frère?

DIDIER. D'abord à six heures, l'été, à sept heures, l'hiver, elles sont habillées pour tout le jour.

LÉONOR. Elles ne dorment donc point , ou elles sont assoupies dans la journée ?

DIDIER. Elles sont plus éveillées que toi. C'est qu'elles se couchent à dix heures.

LÉONOR. A dix heures au lit?

DIDIER. Sûrement, pour se lever de bonne heure le lendemain. Tandis que tu dors encore, elles ont déjà reçu des leçons de géographie, d'histoire et de calcul. A dix heures elles prennent l'aiguille ou la navette; et vers midi elles s'occupent avec leur mère de tous les détails de la maison.

LEONOR, d'un air de mépris. Est-ce qu'on en veut faire des femmes de charge ?

DuiiER. J'espère qu'une si bonne éducation leur procurera un sort plus heureux. Mais ne doivent-elles pas savoir commander aux domestiques, (trdonner un repas, conduire un ménage?

LÉDNDi!. Et Taprès-niidi s'occupent-elles encore?

DIDIER. l*ourquoi non? Elles ont leur écriture et leur clavecin. Le soir un se rassemble autour d'une table, et l'une d'elles lit à haute voix les Convei'sations d' É7iiilie , ou le Théâtre d'Education, tandis que les autres travaillent au linge du ménage, ou à leurs ajustements.

LÉONOR. Elles ne prennent donc jamais de récréation?

DIDIER. Que dis-tu? Elles s'amusent mieux que des reines. Tous ces travaux sont entremêlés de petits jeux, d'entretiens agréables. Elles reiiilent aussi et reçoivent quelquefois des visites; mais toujours leur sac à 'tuvrage à la main. Je ne les ai jamais vues oisives un moment.

LEONoi;. Ah ! c'est apparcniiiu'iil rr qu'ciitendaif .M. Vcrlcuil. .Ma taiili"

:m J.'KDl'CATION A LA MODE.

(lit cependant que c'est une éducation commune, qui ne convient qu'à des enfants de Itourgeois.

uiDiEu. Oui, comme nous le sommes. Mais quand elles seraient de condition, ces instructions-là ne leur seraient pas inutiles. Il faut bien qu'elles connaissent le travail d'une maison, pour le faire exécuter par leurs domestiques. Si elles n'y entendent rien, tout le monde s'accordera pour les tromper ; et plus elles seront riches, plus tôt elles seront ruinées.

LÉONOR. Tu m'épouvantes, mon frère. J'ignore absolument tout cela. A peine sais-je manier une aiguille. Cependant, je viens d'apprendre que nous n'avons rien que ce que nous tenons de M. Verteuil.

DIDIER. Tant pis, ma chère Léonor, car s'il venait à nous abandonner, ou si nous avions le malheur de le perdre.... Mais peut-être que matante est riche ?

LÉONOR. Oh ! non, elle ne l'est pas, elle me l'a dit tout à l'heure. A peine aurait- elle de quoi vivre elle-même. Que deviendrons-nous tous les deux?

DIDIER. Je serais un peu embarrassé d'abord. Mais je mettrais ma conliance en Dieu, et j'espère qu'il ne m'abandonnerait pas. Il se trouve toujours des personnes généreuses dont nous gagnons l'amitié par.nos talents, et qui se font un plaisir de nous employer. Par exemple, dans quelques années, lorsque je serai un peu plus avancé dans ce (jue j'apprends , je pourrais montrer à des enfants moins instruits que moi ce que je saurais. Je m'instruirais tous les jours davantage ; et avec du courage et de la conduite, l'habitude du travail et de l'application, on s'ouvre tôt ou tard un chemin pour arriver à la fortune.

LÉONOR. Et moi, que me serviraient mon chant et mon clavecin, mon dessin et ma danse ? Je mourrais de misère avec ces vaines perfections.

DIDIER. Voilà pour([uoi notre tuteur demandait si l'on ne t'avait pas fait apprendre des choses plus utiles que celles qui ne servent ciu'au plaisir et à l'agrément.

LÉONOR. Oui, et quehiuefois au chagrin ; car loi-sipie je danse, ou que je lais de la musique dans la société, si l'on ne me donne pas autant de louanges que je m'en crois digne, je suis d'une humeur.... je t'avouerai (jue je m'y ennuie aussi fort souvent.

DIDIER. Et de quoi vous entretenez-vous donc?

LÉONOR. De modes, de parure, de comédies, de promenade, d'histoires de la ville. Nous répétons dans une maison ce que nous avons appris dans l'autre ; mais tout cela est Inentôt épuisé.

DIDIER. Je le crois. Ce sont des sujets bien pauvres, (piand on pense à tout ce (jne la nature oITre d'admirable à nos yeux, et à tout ce (pii se passe auloui' de nous dans la grande société de l'univers. Voilà les objets dignes de nous (tceupcr, et ([ui pcuveut nous apprendre à réiléchir sim' nous-iiii'iues.

L'EDUCATION A LA MoDK. 305

LKdNon. Tu viens de m'en convaincre. Quoique plus jenne de deux ans, tu es déjà bien plus formé que moi. Oh ! combien ma tante a négligé de ilioses utiles dans mon éducation!

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