SCENE IV. — VALENTIN, ]MATTHIEU
M.vTTHiEu. Vous uc voulcz douc pas mon petit bouquet, monsieur Valentin ?
VALENTIN. Fi de ton bouquet 1 II n'y a ni renoncule ni tulipe.
M.\TTHiEu. Il est vrai, ce ne sont que des fleurs des champs ; mais elles sont jolies, et je pensais que vous n'auriez pas été fâché de les connaître par leur nom.
VALENTIN. C'est unc chose bien intéressante à savoir que le nom de tes herbes! Tu peux les reporter où tu les as prises.
MATTHIEU. Si je l'avais su, je n'aurais pas pris tant de peine à les cueillir. Je ne voulais pas rentrer hier au soir sans vous apporter quelque chose ; et comme je revenais un peu tard du travail, quoique j'eusse grande envie-de souper, je m'arrêtai dans la praiiie pour les ramasser au clair de la lune.
VALENTIN. Tu me parles de la lune ; sais-tu combien elle est grande?
M.vTTHiEi". Eh morguienne ! comme un fromage.
VALENTIN. 0 l'ignorant petit rustre ! [Mattliieu le regarde fixement avec de grands yeux, et demeure immobile. J^alentin se j)roinène devant lui d'un air imjwrtant ; et lui montrant son, livre). Tiens, voilà Télémaqiic. As-tu lu cet ouvrage ?
MATTiuEU. Il n'est pas dans notre catéchisme, et M. le curé ne ui'eii a jamais parlé.
VALENTIN. Bon! cumiue si c'était un livie de paysan !
M.xTTniEr. Pourquoi voulez-vous donc que je le connaisse 1 Oli ! laissezmoi le voir.
VALENTIN. Ne t'avise pas d'y toucher avec tes vilaines mains. ( // lui en saisit une.) Où as-tu donc pris ces gants de peau de bullle .'
MATTHIEU. Sous voti'e boii plaisir, oe sont mes mains, monsieur.
VALENTIN. La peau en est si épaisse qu'on pourrait la tailler en semelles.
MATTiuEu. Ce n'est pas de paresse qu'elles se sont épaissies. Vous savez très bien parler, à ce que je crois; et cependant je ne voudrais pas me changer avec vous. Travailler l)ravement, et laisser les autres en paix, voilà ce que je sais faire, et ce que vous devriez apprendre. Adieu, monsieur.
SCÈWE V. — VALENTIN seul.
VALENTIN. Je crois que ce petit drôle voulait se moquer de moi. Mais voici la compagnie qui vient sur la terrasse. Je veux me donner devant elle un air de savant. ( TI s'assied, en affectant une grande attention à lire dans son livre.)
SCÈNE VI. — M. ET MADAJIE DE VALENCE, M. DE REVEL, M. DE XANCE, VALENTIN assis sur un banc à l'écart.
M. UE VALENCE. La belle soirée ! Voudrez-vous, mes chers amis, monter sur cette colline, pour voir le coucher du soleil?
M. DE REVEL. J'allais vous le proposer; ce moment doit être délicieux. Le ciel est de la sérénité la plus pure à l'occident.
M. DE NANCÉ. J'aurai du regret de m'éloigner du rossignol. Madame, entendez-vous ses cadences harmonieuses?
m"^ de VALENCE. J'étais dans la rêverie. Mon cœur se fondait de plaisii-.
M. DE REVEL. Comment peut-on habiter les villes dans cette charmante saison ?
M. DE VALENCE. Valcntiu, veux-tu monter avec nous sur la colline pour voir le coucher du soleil ?
VALENTIN, Non, mon papa, je vous remercie. Je lis ici quelque chose qui me fait plus de plaisir.
M. DE VALENCE. Si tu dis vi'ai, jc te plains; et si tu ne le dis pas Messieurs, il n'y a pas un moment à perdre pour jouir de ce spectacle ravissant. {Us s'avancent vers la colline.)