‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 193 sur 276 · EUPHRASIE · texte numérisé non relu

EUPHRASIE

H ! mademoiselle, disait Euphrasie à sa poupée.. vous ne voulez donc pas m'obéir? Vous tiendrez toujours votre cou roide comme un piquet? Tenez, voyez comme ces petits airs de tète me vont bien. Allons! Oh! que vous êtes maussade ! Prenez-y garde, ne me faites pas mettre len colère. Je me fâcherai encore plus que maman, lorsque je battis hier mon épagneul. m""^ de selignv, (]vi a eniendu ces derniers mois. Tu me parais un peu sérieuse, Euphrasie. Est-ce que ta poupée ne s'est pas bien conduite envers toi?

KiPnitAsiE. Je lui montre comment il faut se donner des airs gracieux, et elle ne veut pas les prendre.

m""" de sELiGNY. Je convieus qu'il est assez triste de prodiguer inutilement d'aussi utiles instructions. Mais tu parlais de te mettre en colère?

EUPHP.AsiE. Oh! non. Je lui reprochais seulement.... Vous avez peut-être entendu ce que je lui ai dit?

m"" iiE SELu;xY. Supposé que je n'en aie rien entendu, et que je te prie de me confier le sujet de tes entretiens, craindrais-tu de me mettre dans la confidence ?

EUPintAsu:. Non, maman; je sais que les petites filles ne doivent avoir aucun secret pour leur mère.

y\""' HE SEUGXY. Très bien, mon cœur. Hedis-nioi donc ce que tu disais à ta poupée.

EUPHi'.ASiE. C'est qu'elle ne voulait pas porter un peu de côté sa tète, et je

lui disais que si elle refusait de m'obéir, je me mettrais en colère, et que

je me fâcherais encore plus que vous, lorsque je battis hier mon épagneul.

m""" de SELir.xv. Tu penses donc que je me mis en colère?

EiPMUAsn:. Vous ne me regardiez pas du même œil qu'auparavant; je

pensai que vous aviez de l'humeur contre moi.

m""" de sELir.Nv. Ce n'était pas de l'humeur, c'était de la tristesse ; car. d'abord, j'eus de la peine de voir que tu faisais mal à ton chien ; ensuite, je craignis qu'il ne s'avisât de te mordre, si tu continuais de le frapper. Je t'en avertis; et comme tu semblais recevoir de mauvaise grâce mes conseils, je Ireuiblai de \v voir devenir désobéissante; et c'est itouf r(Ma que

FATPHRASIE. .'529

je lïis si atUigéu, que les larmes nf en vinrent aux yeux. Tu le liyiuras alurs ([ue j'étais en colère. En colère? Fi donc! Je me serais aussi mal comportée envers toi, que toi envers ton chien.

EUPHiusiE. Mais vous nY'tes pas fâchée de ce que je disais à ma poupée?

>r" DE SELIGNY. Il y aurait hien quelque chose à te dire au sujet de ces airs de coquetterie que tu voulais lui donner, et que tu commenrais par prendre toi-même.

EL'PHRASiE. Je croyais, maman, en être plus aimable. Le petite Aglaé nTu dit que ces tours de tète me siéraient foi't bien.

m""' de selicny. 11 me semble que je dois en savoir là-dessus un peu plus que ton amie ; et je ne serais pas du tout de son avis.

EUPHRASiE. J'essayai pourtant hier des airs penchés devant le miroir, et je trouvai qu'ils m'allaient à merveille.

m"* DE SELIGNY. Tu penscs donc que les contorsions et les simagrées puissent valoir les grâces naturelles de ton âge? Et puis tu ignores peutêtre à quoi ces grimaces conduisent infailliblement.

EL'PHRASIE. Et à quoi donc, maman, je vous prie?

m"" de SELIGNY. A prendre le goût de l'affectation, et à mettre bientôt dans son cœui' la même fausseté que l'on met dans son maintien.

EUPHRASIE. Oh! mon Dieu! que me dites-vous? Je suis bien heureuse de vous en avoir parlé : je serais peut-être tombée dans ce vice sans m'en apercevoir.

M°"^ DE SELIGNY. Et moi, pleine de conliance en ta candeur, je ne m'en serais peut-être aperçue que lorsque le mal aurait eu fait des progrès, et qu'il eût été bien difficile d'y porter du remède. Tu vois par là combien il est important de te défier des conseils déjeunes enfants aussi inexpérimentés que toi-même, et de me consulter, de préférence, dans toutes les occasions.

EUPHRASIE. Oh! oui, maman, je vous le promets, puisque vous voulez avoir cette lionté. Que serais-je devenue si vous m'en aviez fait le reproche devant toute une assemblée ! J'en serais morte dt; honte.

M™' OE SELIGNY. Je suis ubUgée quelquefois de prendre re nutyii pnur

FI! LK VILAIN (JllAKMAXT

te rendre lu lurcm plus frappante; niais nous pouvons former un arrangement pour t'épargner les humiliations publiques.

EiPiiKAsiE. Ah! je ne demande pas mieux. Voyons, quel est-il?

m"' df, sELiGNY. C'est de m'ohéir au premier coup d'oeil, lorsque je te ferai signe de faire ou de ne pas faire une chose. Tu chercheras à réfléchir en toi-même, pour en sentir la raison. Si elle ne se présente pas à ton esprit, obéis toujours ; et ensuite, lorsque nous serons seules, tu pourras me la demander; je me ferai un plaisir de te la faire comprendre.

EUPHP.ASiE. Ah! maman, voilà qui est fort commode. Que vous m'allez épargner de chagrins et de sottises !

Euphrasie, pénétrée de la sagesse de cette instruction, ne se permit plus une action tant soit peu douteuse, sans avoir d'abord pris le conseil de sa maman. Elle parvint bientôt à lire, dans le signe le plus léger, le parti qu'elle devait prendre dans toutes les circonstances où elle se trouvait embarrassée. Peu à peu les tendres avis de sa maman, et ses propres réflexions, lui formèrent une expérience au-dessus de son âge. Tout le monde était aussi surpris qu'en(;hanté de la prudence de sa conduite, et de la maturité de sa raison. Avant l'âge de douze ans, elle avait acquis tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre ; savoir : la satisfaction intérieure de son propre cœur, l'attachement solide de ses amis, et la tendresse de ses parents.

Page 1