‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 258 sur 276 · LE PARVENU · texte numérisé non relu

LE PARVENU

AXS une belle soirée du mois de septembre , I; M. de Ruffay sortit de sa maison avec Eugène, son fils, et ils tournèrent leurs pas vers les riantes campagnes qui environnent les murailles de la ville. L'air était doux, le ciel pur; le bruit des eaux et le frémissement des arbres portaient à une tendre rêverie. Quelle charuiunte soirée! s'écria Eugène dans renchantement où le plongeaient les beautés ravissantes de la nature. Il pressa la main de son père et lui dit : Si vous saviez, mon papa, quels sentiments agitent mon cœur! Il se tut un moment, éleva ses regards vers le Ciel, et, les yeux humides de larmes, il s'écria : Je te remercie, mou hieii, d(' la douce soirée que tu \\o\\<. donnes. Ah! si tout le

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iiioïkle pouvait en juuir cuinnie moi ! Si tous les hommes étaient aussi joyeux que je le suis en ce moment ! Je voudrais être roi d'un grand royaume, pour faire le bonheur de tous mes sujets.

M. de Rufî'ay embrassa son hls. 3Ion cher Eugène, lui dit-il, les souhaits bienfaisants que tu viens d'exprimer sont d'une àme aussi noble que sensible. Mais ton àme ne changerait-elle pas, si tu changeais de fortune? Conserverais-tu, dans ton élévation, les dispositions qui t'animent dans l'état de médiocrité où le Ciel t'a fait naître?

EUGÈNE. Pourquoi me faites-vous cette question, mon papa? Est-ce qu'on ne peut devenir riche, sans devenir dur et méchant?

M. DE RLFFAY. Cela u'arrivc pas toujours, mon ami. Il est des parvenus qui gardent la mémoire de leurs misères passées, et dans qui ce souveniiexcite un sentiment de bienfaisance pour les infortunés. 3Iais, à la honte du cœur humain, le changement de fortune altère souvent les affections les plus tendres et les plus compatissantes. Tant que nous sommes malheureux, nous croyons que le Ciel impose à tous les hommes le devoir de soulager nos peines : si la main de la Providence écarte de nous le malheur, nous croyons toutes ses vues dans l'univers remplies, et nous ne songeons plus aux misérables qui restent au fond de Fabîme dont elle nous a fait sortir. Nous en avons un exemple dans cet homme qui vient quelquefois me demander des secours, et auquel je ne les donne qu'avec une répugnance dont je me fais un reproche, mais que je ne suis pas le maîtri' de surmonte!-.

EUGENE. Effectivement, mon papa, je me suis aperçu que vous lui mettiez sèchement votre aumône dans la main, sans lui adresser jamais ces paroles de consolation que vous adressez à tous les autres pauvres.

M. iiE uuFFAY. Tu vas voir, mon fils, s'il les mérite.

M. Lafargue était un marchand mercier de la place Maubert. Quoiqu'il eût beaucoup de peine à vivre des profits de son petit commerce, jamais un indigent ne s'était présenté inutilement à sa porte. C'étaient là tous les plaisirs qu'il se permettait d'acheter; et il se trouvait heureux d'en jouir, quoiqu'il ne pût s'y livrer de toute l'étendue des vœux de son cœur.

Ses affaires l'appelèrent un jour à la Bourse. Il vit, dans un coin, plusieurs gros négociants rassemblés, qui parlaient d'entreprises brillantes, et du profit immense qu'ils en attendaient. Ah ! dit-il en lui-même, en poussant un soupir, que ces gens sont heureux! Si j'étais aussi riche. Dieu sait que je ne le serais pas pour moi seul, et que les pauvres partageraient mes jouissances. Il rentre chez lui plein de pensées ambitieuses; mais comment son petit commerce pourrait-il remplir ses vastes désirs? A peine suffisait-il pour le faire subsister frugalement pendant le long cours de l'année. Je serai toute ma vie au même point! s'écria-t-il. II n'v a aucun moyen qui puisse me tirer de la médiocrité où je languis.

i.ïo LI-: l'AitVKXir.

Un colporteuj" de loteries se présente en ce moment à sa porte, et lui propose de s'intéresser dans une société de billets. Il saisit avidemtMit cette proposition, comme une inspiration du ciel; et, sans rétléchir combien sa cupidité pouvait le mettre à la gène, il place à la loterie un louis, le seul qu'il eût alors dans son comptoir.

Avec quelle impatience il attendit les six jours qui devaient encore s'écouler jusqu'au tirage ! Tantôt il se repentait d'avoir hasardé si follement une mise dont la fierté aurait été fort considérable pour lui : tantôt il se représentait les richesses entrant comme un torrent dans sa maison. Enfin le jour arriva.

EUGENE. Eh bien ! mon papa, gagna-t-il?

M. DE RUFFAY. Dix mille francs.

EUGENE. Ah! comme il dut sauter de joie !

M. DE RUFFAY. Il courut aussitôt chercher cette somme, la porta chez lui, passa plusieurs jours à la considérer; et quand il s'en fut bien rassasié : Je peux, dit-il, en tirer un parti plus avantageux qu'une vaine contemplation. Il acheta diverses marchandises, étendit son commerce; et, par son intelligence et son activité, il eut bientôt doublé son capital. En moins de dix ans, il était devenu un des plus riches particuliers de la ville.

Il faut dire à sa louange, qu'il avait été jusqu'alors lidèle au vœu qu'il avait fait, d'associer les pauvres à son aisance. Il se souvenait, sans rougir, de son premier état, à la vue d'un homme malheureux; et ce souvenir n'était jamais sans fruit pour celui qui le rappelait à sa mémoire. Porté peu à peu dans des sociétés brillantes, il prit le goût du luxe et des dissipations. Il acheta aux portes de la ville une maison superbe, avec de vastes jardins, et sa vie devint un cercle d'amusements et* de plaisirs. Les fantaisies les plus dispendieuses ne lui coûtaient rien à satisfaire. Il ne tarda guère à s'apercevoir qu'elles avaient fait une brèche considérable a sa fortune. Le commerce qu'il avait abandonné, pour se livrer tout entier à ses jouissances, ne lui fournissait plus les moyens de la réparer. D'un autre côté, l'habitude de la mollesse, et un vil sentiment de vanité, ne lui permettaient pas de rabattre de ses dépenses. J'en aurai toujours assez pour moi, se dit-il secrètement ; que les autres songent à se pourvoir euxmêmes. Son cœur, endurci par cette résolution, fut dès lors fermé à tous les malheureux. Il entendait autour de lui les cris de la misère, comme on entend gronder la tempête, à l'abri de ses fureurs. Des amis, qu'il avait jusqu'alors soutenus, vinrent solliciter de nouveaux secours. Il les repoussa durement. iN'ai-je donc amassé mes biens, leur dit-il, que pour les disperser sur vous? Faites comme moi, vous pourrez vous sullire. Sa mère, à(iui il avait retranché la moitié de sa pension, vint le prier de lui donner un asile dans un coin de son hôtel, pour y finir ses vieux jours. Il eut la barbarie de la refuser; et il la vit d'mi œil sec mourir dans le

LE l'ARVEXr.

désespoir. Ce crime ne demeura pas longtemps impuni. La débauche dans laquelle il était plongé épuisa bientôt toutes ses richesses, et lui ôta les forces nécessaires pour gagner sa subsistance par son travail. Il fut réduit à Tétat de mendicité où tu le vois. Il cherche aujourd'hui son pain de porte en porte ; et il est l'objet du mépris et de l'indignation de tous les gens de bien.

EUGÈNE. Ah! mon papa, puisque la fortune peut rendre si méchant, je veux rester comme je suis.

M. DE RUFF.w. Mon clicr Eugène, je fais le même vœu pour ton bonheur; mais si le Ciel te destine à un état plus élevé, qu'il te laisse toujours la noblesse et la générosité de ton àme. Pense souvent à l'histoire que je viens de te raconter. Apprends, par cet exemple, qu'on ne peut goûter un véritable bonheur, sans être sensible à l'infortune ; que le devoir de l'homme puissant est d'adoucir les peines du faible, et qu'il peut être plus heureux par la joie intérieure qu'il trouve à le remplir, que par l'éclat de son faste et de ses jouissances.

Le soleil allait descendre sous l'horizon , et ses derniers feux faisaient briller d'un vif éclat les nuages qui paraissaient former des rideaux de pourpre autour de sa couche. Toute la nature respirait le calme et la fraîcheur; les oiseaux, en répétant leurs dernières chansons, ranimaient leurs voix mélodieuses. Le feuillage des arbres semblait, par un doux murmure, se mêler à leurs concerts. Tout inspirait un sentiment de joie- et de plaisir; mais Eugène et son père, au lieu de ce ravissement qu'ils avaient d'abord éprouvé, ne rentrèrent chez eux qu'avec un sentiment profond de mélancolie.

LE SORTILEGE NATUREL.

l'EKSONNAGKS

Ma<îanie de GKA.M.MOXT.

AUGUSTE , son fils.

JULIE , sa fille.

Le chevalier d'ORGEVILLE, ELISE . sa sœur.

GABRIEL, LUCIEN et SOPHIE.

amis de Julie et d'Auguste.

JUSTINE, femme de chambre de

madame de Grammont.

ROBERT, vieux domestique

tout 11 V

La scène se passe chez madame de Grammoiit . dans une salle basso qui donne sur

le jardin.

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