‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 257 sur 276 · LA RENTE DU CHAPEAU · texte numérisé non relu

LA RENTE DU CHAPEAU

que le paysan, immobile d'étonnement et de joie, t'ùt revenu à lui-même.

Un mois après, le comte de *** traversait le Pont-Royal dans sa voiture : il entendit une voix qui criait inutilement au cocher d'arrèters 11 mit la tête à la portière, et vit sur le trottoir un homme qui courait à toutes jambes en suivant le pas de ses chevaux. Il tira le cordon pour retenir la bride dans la main du cocher. Aussitôt Thomme s'élance à la portière et lui dit : Excnsez, je vous prie, monsieur. Je me suis mis hors d'haleine pour vous attraper. N'est-ce pas vous qui me glissâtes, il y a nn mois, six francs dans la main chez un marchand? — Oui, mon ami, je m'en souviens. — Eh bien ! monsieur, voici votre argent que je vous rapporte. Vous ne m'aviez pas laissé le temps de vous remercier , et encore moins de vous demander votre nom et votre adresse. Le marchand ne vous connaissait pas. Je suis venu me poster ici tous les dimanches pour voir si je vous verrais passer. Heureusement je vous trouve. Je n'aurais jamais été tranquille, si je ne vous avais pas rencontré. Que Dieu vous récompense, vous et vos enfants, du service que vons m'avez rendu ! Je me félicite, lui répondit le comte , d'avoir obligé un si honnête homme ; mais je vous avoue que je ne m'attendais pas à me voir rentrer cet argent. C'était un petit présent que j'avais intention de vous faire. — Je n'en savais rien, monsieur; et puis je ne reçois point d'argent que lorsque je le gagne. Je n'avais rien fait pour vous, et vous aviez assez fait pour moi de me le prêter. Daignez le reprendre, je vous en supplie. — Non, mon ami, il n'appartient plus ni à vous ni à moi. Faites-moi le plaisir d'en acheter quelque chose pour vos enfants, et de leur présenter ce petit cadeau de ma part. — A la bonne heure, monsieur, j'aurais mauvaise grâce de vous refuser. — Voilà qui est lîni, n'en parlons plus. Mais éclaircissez-moi une chose qui n'a pas cessé de tourmenter ma curiosité depuis l'autre jour. Par quelle confiance osiez-vous demander six francs sur votre chapeau, qui vaut à peine six sous? — C'est qu'il vaut tout pour moi, monsieur. — Et comment donc, je vous prie, mon ami? — Je vais vous en faire l'histoire.

Il y a quelques années que le fils unique du seigneur de notre village, en glissant sur les fossés du château, tomba sous la glace. Je travaillais près de là; j'entendis des cris, j'accourus, je me jetai tout habillé dans le trou, et j'eus le bonheur d'en retirer l'enfant et de le porter vivant à son père. Monseigneur ne fut pas ingrat de ce service. Il me donna quelques arpents de terre avec une petite somme pour y bâtir une cabane, monter mon ménage, et me marier. Ce n'est pas tout. Comme j'avais perdu mon chapeau dans Feau, il me posa le sien sur ma tête, en me disant qu'il aurait voulu y mettre une couronne à la place. Vous voyez à présent si je ne dois pas aimer beaucoup ce chapeau. Je ne le porte guère aux champs. Tout m'y rappelle assez la mémoire de mon bienfaiteur, quoiipril soit mort. Mes enfants, ma femme, ma ciiaïuiiière, ma terre, il n'est rit'ii

.', is

LE l'AUVEXr

nui jie ijie parle de .lui. Mais lorsque je viens à la ville, j'y porte toujours [lion chapeau, pour avoir sur moi quelque chose de son souvenir. Je suis fâché seulement qu'il commence à s'user. Voyez-vous? il s'en va. Mais tant qu'il en restera un morceau, il sera toujours sans prix âmes yeux.

Le comte avait été vivement attendri de ce récit. Il prit son portefeuille, en tira une lettre, et en donnant l'enveloppe au paysan : Tenez, mon ami, lui dit-il, je suis obligé de vous quitter; mais voici mon adresse. Faites-moi le plaisir de venir me voir dimanche au matin.

Le paysan ne manqua point au rendez-vous. Aussitcjt qu'il fut annoncé, le comte courut au-devant de lui, et le prenant par la main, il lui dit : Mon cher ami, vous ne m'avez point sauvé un fils unique, mais vous m'avez rendu un service, c'est de me faire aimer davantage les hommes, en me prouvant qu'il est encore des cœurs pleins d'honnêteté et de reconnaissance. Puisque les chapeaux figurent avec tant d'honneur sur votre tète, en voici un. Je ne demande point que vous quittiez celui de votre bienfaiteur. Seulement, lorsqu'il ne vous sera plus possible de le porter, je vous demande la survivance pour le mien ; et chaque année, à pareil jour, vous en trouverez ici un autre pour le remplacer. Cette fondation n'était qu'un honnête prétexte dont se servait le comte pour ménager la fierté du paysan. Il savait trop bien qu'on ne doit chercher qu'à élever les sentiments de ceux qu'on oblige. Après avoir gagné son cœur par cette première liaison, il piit assez d'empire sur lui pour avoir le droit de répandre l'aisance dans sa famille, que des malheurs avaient presque ruinée, et il eut la joie de la voir presque aussi heureuse de sa reconnaissance qu'il l'était lui-même de ses bienfaits.

Page 1