SCÈNE III. — MADAME DE GRAiMMONT, JULIE, JUSTINE
m"*® DE GRAMMONT. Qui VOUS a permis, mademoiselle, de vous servir de mes jetons ? Ne vous avais-je pas défendu d'y toucher ?
JULIE. Ce n'est pas ma faute, maman.
M"^ DE GRAMMONT. Et de qui donc, s'il vous plaît? '
JULIE. De M. d'Orgeville et de sa sœur. J'avais tiré des cartes avec les jetons d'ivoire que vous avez bien voulu me donner. Fi donc ! ont-ils dit l'un et l'autre ; nous ne sommes pas accoutumés à jouer avec ces jetonslà. Il nous en faut d'argent'. Là-dessus, ils se sont mis à fouiller dans tous les tiroirs, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé cette bourse.
M""* DE GRAMMONT. Pourquoi uc IcuT avoir pas déclaré la défense que je vous ai faite?
4;i4 LE SORTILÈGE NATUREL.
jl:lie. Bon ! ils ont bien voulu nous entendre! lis nous auraient battus, je crois, si nous n'avions pas voulu leur céder.
JUSTINE. Voilà des enfants bien élevés, à ce qu'il me paraît.
M°"= DE GRAMMONT. 11 fallait au moins compter les jetons avant de sortir.
JULIE. C'est aussi ce que je voulais faire. Mais lorsque j'en avais compté une trentaine, M. d'Orgeville venait les reprendre. Enfln, il les a jetés pêle-mêle dans la i30urse, et nous a entraînés dans le jardin.
m"^ de GRAMMONT. Mais savcz-vous qu'il en manque six?
JULIE. Est-il vrai, maman?
m""* de GRAMMONT. Commcut, s'il est vrai? quand je vous le dis. Voyez si l'on peut se reposer en rien sur vous? C'est votre devoir- de veiller à ce que rien ne se perde.
JULIE. Eh, mon Dieu ! maman, j'étais assez embarrassée. Ces enfants sont si brouillons! Il fallait les suivre sans cesse, et courir de l'un à l'autre, pour les empêcher de briser vos laques et vos porcelaines. Ils ont pu disperser les jetons pendant que j'étais occupée d'un autre côté.
m"^ de GRAMMONT. Il faut pourtaut qu'ils se trouvent.
JUSTINE. Je n'en sais qu'un moyen; c'est de faire retourner les poches de tous ces petits messieurs, avant qu'ils ne sortent.
m"* de GRAMMONT. Fi douc, Justlne ! J'irais faire cet affront à leurs parents !
JULIE. Oh! je suis bien sûre qu'aucun d'eux n'est capable d'une bassesse.
m"" de GRAMMONT. Je le crois aussi : mais à leur âge, on est capable d'une étourderie. Va, ma fille , va leur demander poliment si quelqu'un de la compagnie , sans y penser , n'aurait pas mis des jetons, avec son aro-ent, dans sa bourse. Ta commission est délicate et demande beaucoup de ménagements. Prends bien garde à n'offenser personne, en laissant entrevoir quelques soupçons injurieux.
JULIE. Oui, maman, j'y vais.
m""' de GRAMMONT. Accusc-toi dcvaiit eux de négligence, et dis-leur qu'on s'en prendrait à toi si les jetons ne pouvaient se retrouver.
JULIE. Je comprends à merveille. Laissez-moi faire.
m"" de GRAMMONT. Tu diras, en passant, à Robert de venir me parler ici.
JULIE. Oui, maman.