‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 266 sur 276 · ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE · texte numérisé non relu

ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE

M'"' DE GRAMMONT. Qu'est-cB donc quc ce vacarme, messieurs? Est-ce qu'il y a des querelles dans ma maison ?

d'orgeville. J'espère, madame, que vous me vengerez des insultes que je viens de recevoir de ces gens-là.

m'"" de GRAMMONT. Qui appclez-vous ces gens-là? Je ne suis pas accoutumée à entendre nommer ainsi ces messieurs, et moins encore à recevoir des plaintes sur leur compte.

' AUGUSTE. C'est qu'ils n'ont pas été d'humeur à souffrir les grands airs avec lesquels on voulait les traiter.

JULIE. Oui, monsieur le chevalier est mécontent de ce que nous ne lui avons pas donné une société de jeunes princes.

GABRIEL. Il s'imagine qu'on doit nous soupçonner d'avoir pris les jetons plutôt qu'une personne de sa naissance.

LUCIEN. Comme si nous n'avions pas notre honneur à garder comme lui!

SOPHIE. Et ne voulait-il pas aussi me battre? Heureusement que mon frère a su lui rabattre son caquet.

m"" DE GRAMMONT. Mais Cela n'est pas croyable.

ÉLISE. C'est que mon frère est un peu vif.

m""" de GRAMMONT. La vivacité sied très bien à son âge. Mais il ne faut pas être dédaigneux, turbulent et inconsidéré.

SCÈNE XI. — MADAME DE GRAMMONT, AUGUSTE, JULIE, D'ORGEVILLE, ELISE. GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE, ROBERT portant un coq dans iiiio corbeille couverte d'une serviette.

ROBERT. [1 n'y a rien à dire, madame : tous les gens de votre maison sont innocents, aussi vrai que je m'appelle Robert, et que mon coq est un devin qui ne se trompe jamais.

sovmE, e7i sautant de joie. Oh\ un Goql un coq]

ROBERT. Oui, ce n'est pas autre chose. Voyez-vous? (// soulève un peu la serviette, et laisse entrevoir vn peu la crête et le cou de ranimai.) Vous voyez bien? c'est un coq, mais un coq qui n'a jamais eu son pareil. 11 ine dit des choses (jue personne au monde ne peut savoir. S'il y a un brin de paille de perdu, je n'ai qu'à hii faire ma consultation, et il devine tout de suite qui l'a dérobé, quand il serait à dix -lieues de là, et (|ii'on l'aurait mis sous trente serrures.

JULIE. Tu pourras donc découvrir ([ui a pris les jetons?

ROBERT. Comment, si je le pourrai? Dernièrement, au cabaret, on m'avait escamoté ma pipe. Je courus tout de suite cliercher mon coq, et il

LE SORTILEGE NATUREL. i61

m'apprit que c'était ce vilain postillon, qui s'est cassé la jambe depuis ce temps-là.

SOPHIE. Vous savez donc faire parler votre coq?

ROBERT. Oui, vraiment, comme les coqs savent parler : co, co, coquerico. Avec cela, nous nous entendons à merveille, tout comme si je discourais avec vous.

JULIE. Tu ne nous avais pas instruits de son talent?

ROBERT. C'est qu'ordinairement rien ne se vole dans cette maison.

JULIE. Maman, je vous en prie, laissez-lui faire son tour.

m""" de grammont. Je le veux bien. Cela vous donnera du moins un quart d'heure d'amusement. Allons, Robert, tu peux commencer.

ROBERT. Oh ! madame, on ne va pas si vite. Il me faut d'abord une chambre où il n'y ait pas un rayon de jour.

w""" DE GeAMMoxT. Rien de plus facile. Il n'y a qu'à fermer les volets.

JULIE. Maman, je cours les pousser en dehors.

m""^ DE GRAMMONT. Tu uc saurais attendre? Robert se chargera de ce soin.

ROBERT. Oui, madame, j'y vais. {Il sort.)

SCÈNE XII. — MADAÎME DE GRAMMONT, AUGUSTE, JULIE, D'ORGEVILLE, ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPfflE.

(Aussitôt quo Robert est sorti, tous les enfants s'attroupent autour de la corbeille, soulèvent la serviette, et regardent dessous. D'Orgeville seul se tient éloigné. Sa contenance annonce du trouble et de l'embarras.

AUGUSTE. Ce coq annonce certainement quelque chose de surnaturel. Ses yeux sont étincelants comme deux étoiles.

JULIE. Et sa crête, comme elle est rouge ! comme elle se dresse et s'agite sur sa tète !

SOPHIE. Vous vous imaginez donc qu'il sait faire tout ce que dit Robert?

LUCIEN. Notre papa nous a instruits de ce qu'il fallait croire de tous ces contes de bergers.

GABRIEL. Robert est un vieux chasseur ; et je suis sur qu'il s'entend mieux à faire taire les oiseaux avec son fusil, qu'à faire parler les coqs avec sa baguette.

ÉLISE. Que sait-on? j'ai entendu raconter à ma bonne des choses si extraordinaires !

d'orgeville. Comment peut-tu écouter de pareilles sottises, ma sœur? Si j'avais mon chapeau....

m"" de grammont. Tant mieux, chevalier, que vous en ayez cette idée. Je voudrais qu'on parvint à détromper Robert de ses imaginations. Un coq, deviner les voleurs! Quelle simplicité !

d'orgeville, a/vec affectation. Nous allons bien rire, je crois, à ses dépens {Les volets se ferment tout à coup.) {Avec inquiétude.) Mais pourquoi donc cette obscurité? Je n'aime pas à ètic dans les ténèbres, moi.

462 L1-: SORTILEGE NATUREL.

JULIE. Maiiuiii, si le coq ne voit personne, comment pourra-l-il reconnaître le voleur?

m""^ de grammont. Je n'y comprends rien.

SOPHIE. Je voudrais bien avoir le secret de le faire chanter. Allons, mon petit coq, vois combien il fait noir. Régale-nous de ton coquerico de minuit 11 ne dit mot.

JULIE. Apparemment qu'il n'obéit qu'à la voix de son maître {Robert rentre dans le salon.)

SCÈNE xm. —MADAME DE GRAMMONT, AUGUSTE, JULIE, D'ORGEVILLE , ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE, ROBERT.

M°"' DE GR.\MMONT. Tc voilà contcut, Robcrt? il n'y a plus de jour.

ROBERT. Oui, madame. C'est bien comme cela. Maintenant, ceux qui n'ont rien à se reprocher peuvent. demeurer ici. Mais s'il y a quelqu'un de coupable, je lui conseille de s'en aller. Quoi ! tout le monde reste?

d'orgeville. Voyez la belle finesse ! Crois-tu qu'on en soit la dupe ?

ROBERT. Je vois douc qu'il faut employer ma grande magie. [TI fait siffler sa baguette, en la faisant tournoyer rapidement dans l'air. Puis on l'entend tracei' à terre des cercles redoublés autour de la corbeille, en prononçant à haute voix des mots barbares.) Voilà qui se dispose à merveille.

Or ça, mon coq, prends bien garde aux fripons Qui nous ont volé nos jetons.

Allons, mes petits messieurs et mes petites demoiselles, approchez-vous. Que chacun, à son tour, vienne passer la main droite sous la serviette, et caresser mon coq sur le dos. Vous entendrez le beau ramage qu'il fera quand il sera touché par le criminel.

Or ça, mon coq, prt^nds bien garde aux fripons Qui nous ont volé nos jetons.

Eh bien ! est-ce qu'aucun de vous n'ose commencer ?

m"^ DE GR.\MMONT. Comment donc ? On pourrait croire que vous êtes tous coupables ?

SOPHIE. Je suis la plus petite, 'mais je vais donner l'exemple, moi. (Elle lève d'une main la serviette, et passe l'autre deux ou trois fois sur le dos du coq.) Voyez-vous? il ne chante pas. Ce n'est donc pas moi qui ai volé?

ROBERT. Fort bien. Passez maintenant de ce côté, votre main par derrière. Y est-elle ?

SOPHIE. Touchez.

ROBERT. Bon. A vous, monsieur Auguste.

AUGUSTE. Oh ! je ne crains pas plus que Sophie. Voilà qui est fait. Voyez s'il a chanté ? Tiendrai-je aussi la main derrière ?

RouKr.T. Eh, sûrement ! c'est pour tous. Passez donc là. Allons, un autre.

LE SORTlLEGt: NATUREL. iti.i

JULIE, iy vais. — S'il avait chanté pour moi, il aurait été uu grand menteur.

ROBERT. Rangez-vous auprès de votre frère. Qui vient maintenant?

ÉLISE. C'est à mon tour. — Muet comme un poisson ! Ce n'est pourtant pas faute de le toucher. J'ai passé ma main quatre fois.

ROBERT. Toutes les mains sont-elles au moins derrière le dos?

SOPHIE, AUGUSTE, JL'LIE, ÉLISE. Oui, OUi, OUi, OUi.

GABRIEL et LUCIEN. Après vous, monsieur le chevalier.

u'oRGEviLLE. Bou ! jc donne bien dans ces bêtises, moi!

m"" de grammont. Est-ce que vous voulez faire manquer notre jeu ? Un peu de complaisance, je vous prie.

u'oRGEviLLE. Oh ! s'il nc tient qu'à cela, de tout mon cœur. — Je ne vois pas qu'il ait chanté pour moi plus que pour les autres.

SOPHIE. 0 mon Dieu ! il n'y a plus que mes frères. Est-ce que ce serait l'un des deux ?.... Oh, non ! Je ne le crois pas. ( Gabriel et Lucien font la même cérémonie, sans que le coq pousse un seul cri. Alors lous les enfants partent d'un grand éclat de rire, en s'écriant) : Et le voleur? le voleur? Il n'y en a donc pas?

m"* de grammont. Robert, vous devriez renvoyer votre coq au sabbat. 11 n'est pas encore assez grand sorcier. Cependant mes jetons ne se retrouvent point.

ROBERT. Voilà qui me confond. Mais patience. Ne bougez pas. Toujours la main derrière le dos. {Les enfants veulent se déranger.) Restez donc là, vous dis-je. C'est comme du vif-argent : cela ne saurait tenir en place. {A madame de Grammont.) Madame, il faut qu'il manque quelque chose à mes cercles. Je vais chercher une lumière pour voir. Ayez soin, je vous prie, que personne ne se déplace jusqu'à mon retour. {Il sort.)

SCÈNE XIV. — MADAME DE GRAMMONT, AUGUSTE, JULIE, D'ORGEVILLE , ELISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE.

d'orgeville. Je savais bien, moi, ce qui arriverait de tout cela. Pures bêtises !

SOPHIE. C'est un coq-à-l'àne, son coq.

ELISE. Je suis bien aise de le voir attrapé.

JULIE. Qu'est-ce qu'il veut donc faire encore avec sa lumière?

m"^ DE grammont. Nous le saurons.

SOPHIE. Je voudrais voir le coq, à présent. 11 doit avoir l'air bien honteux.

SCENE XV. — MADAME DE GRAMMONT , AUGUSTE , JULIE , D'ORGEVILLE , ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE, ROBERT.

(Robert revient avec un tlambeau. Il marche vers rendrait oii tous les enfants sont rangés. Il s'arrête à Sophie qui se trouve la première.)

ROBERT. Allons, donnez-moi votre petite main. {Elle lui fend la main gauche.) Nun, pas celle-là ; celle qui est derrière le dos. Bon.

•i6i l.E SORTILEGE NATUREL.

SOPHIE, 671 regardant sa main et pouftsa7it ^ai grand cri. 0 mon Dieu, quelle vilaine main j'ai là ! noire comme du charbon! Est-ce qu'elle restera noire toujours ?

ROBERT. N'ayez pas peur, j'en parlerai à mon coq : il vous la rendra blanche comme la neige. {Les autres enfants n'ont pas la patience d'attendre cjiie Robert vienne visiter leurs mains. Ils regardent avec prècijntaiion : et on les entend s' écrier presque tous à la fois : )

AUGUSTE. Comme j'ai les doigts tout noircis!

JULIE. Et moi donc ! Ce vilain Robert I

ÉLISE. Le coq mériterait qu'on lui tordît le cou.

GABRIEL. Je n'ai pas mal accommodé mes manchettes.

LUCIEN. C'est comme si j'avais trempé la main dans le pot au noir.

d'orgeville, élevant ses mains d'un air triomphant. Voyez-vous, il n'y a que moi qui les ai conservées propres.

ROBERT, courant à lui et le saisissant piar le collet. C'est donc vous, monsieur le chevalier, qui avez les jetons. Rendez-les tout de suite, sinon je vous fouille et vous noircis de la tète aux pieds.

ÉLISE. Le noircir? 0 mon frère! que deviendrais-tu? Si tu les as, dépêche-toi de les rendre.

m"^ de grammont. Songez-vous, Robert, à ce que vous dites?

ROBERT. Je suis sùr de mon fait. Les jetons, ou un visage de nègre le plus foncé du Congo.

d'orgeville, en pâlissant, et avec une profonde consternation. Se pourrait-il que sans y penser?... {Il fouille dans ses j^ocJies.) Il est vrai que je les ai tenus dans les mains. {Il fait comme s'il les trouvait tout à coup dans un coin de sa veste.) Eh î mon Dieu, les voilà ! Qui aurait imaginé?. . . {Tous les enfants paraissent frappés de surprise, et d'Orgeville de confusion.)

M°" RE GRAMMONT. Robcrt ! {U s'approcîie d'elle.) {Haut.) Emportez votre coq et votre lumière, et allez nous ouvrir les volets. {Bas.) Gardezvous d'apprendre aux domestiques comment vous avez retrouvé les jetons. **

ROBERT. Il suffit, madame. {Il sort.)

SCÈNE XVI. — MADAME DE GRAMMONT, AUGUSTE , JULIE , D'ORGEVILLE , ÉLISE, G.\BRIEL, LUCIEN, SOPHIE.

M*"" DE GUAMMO.NT, aux enfants. Mes amis, passez dans ce cabinet, vous trouverez de l'eau pour laver vos mains. Prenez bien garde à salir vos habits.

SOPHIE. Oui, pourvu (jue ce noir s'en aille. Si j'allais rester barbouillée!

\i"" nu GRAMMONT. Co u'cst qu'uuc détiTmpc lie suie; une goutte d'eau

LE SORTILEGE NATUREL. 465

l'emportera. Vous, monsieur le chevalier, comme vos mains sont propres, vous pouvez rester ici. {Les enfants jmssent dans le cabinet.)

SCÈWE xvxi. — .ALIDAME DE GRAI\LMONT, D'ORGE VILLE.

m"'' de grammont. Eh bien ! monsieur, se peut-il que vous soyez coupable d'une action aussi basse? Le voilà pourtant, ce jeune gentilhomme qui était si dédaigneux tout à l'heure envers d'honnêtes enfants de bourgeois, qui croyait sa noblesse compromise dans leur société! Ce n'est qu'un vil filou.

d'orgeville. Pardonnez-moi, madame... c'est que je jouais avec les jetons... et sans y penser... Je ne puis vous dire comment ils se trouvent sur moi.

m"* de grammont. Indigne excuse qui aggrave encore votre faute! Comment peut-on, à votre âge, montrer tant d'assurance et de front?

d'orgeville. Certainement, madame, je n'avais pas de mauvais desseins... C'est que j'étais si honteux qu'on pût me prendre pour un voleur!

m"" de grammont. Mais après les ménagements et la délicatesse que j'avais dit à ma fdle d'employer en les demandant, vous n'auriez pas eu à rougir de vous fouiller et de les rendre. Cela n'aurait passé que pour un^ pure inadvertance, une simple étourderie.

d'orgeville. Je n'y pensais pas.

m"'' de grammont. Et à quoi pensiez-vous lorsque vous avez voulu faire tomber mes soupçons sur de braves domestiques et sur les amis de mes enfants? A quoi pensiez-vous, lorsque vous avez fait semblant de passer la main dans la corbeille et de caresser le coq?

d'orgeville. Mais je l'ai caressé.

m"* de grammont. Allez, petit scélérat; non, je ne trouve pas ce mot trop fort pour vous. Heureusement que vous n'avez pas acquis assez d'expérience pour savoir cacher vos crimes. Vous avez touché le coq, ditesvous? Et ne voyez-vous pas que vous vous seriez noirci les mains, puisqu'il avait sur le dos une détrempe de suie? Les autres n'ont pas eu peur de le caresser, parce que leur conscience ne leur reprochait rien ; mais vous, la crainte où vous étiez que Tartifice de Robert ne fût réellement un sortilège, vous a retenu. Vous avez cru ne pas vous trahir par ce qui vous a précisément décelé. Vous méritez que je raconte cette belle aventure à M. votre père, lorsqu'il viendra vous chercher ce soir.

d'orgeville, se jetant à ses genoux. Oh ! non, madame, je vous en supplie. Il me battrait, il m'étoufferait sous ses pieds.

m"" de grammont. Ce serait peut-être mieux que d'élever un monstre qui le déshonorera un jour par des infamies. Car de quoi ne serez-vous point capable dans un âge plus avancé, puis(iue dès l'enfance vous êtes déjà familier avec le crime !

466 LE SORTILEGE NATUREL.

d'orgeville. Ah! madame, pardonnez-moi par pitié. Jamais, jamais...

m""" de GiuMMONT. Combien de fois n'avez-vous pas fait ces promesses ! Ce n'est pas ici votre coup d'essai. Toutes les circonstances me l'annoncent. Un enchaînement de mensonges si impudents !

n'oRGEviLLE. Eh bien! si vous apprenez que de ma vie je touche à quelque chose que ce soit au monde...

m""" de grammom. Avant tout, dites-moi, que vouliez-vous faire de ces jetons? Vous ne pouviez espérer de vous en servir sans qu'on les reconnût. C'était donc pour les vendre?

d'orgeville. Oh! ne le croyez pas! c'est qu'ils me faisaient plaisir à la vue. Je me figurais que c'était comme d'autres jouets; et je les ai mis dans ma poche, seulement pour les avoir à moi.

m"" de grammont. Comment pouvez-vous avoir envie de ce qui appartient aux autres? De quel droit surtout osez-vous le prendre, et vous l'approprier! Avouez-le-moi, monsieur, est-ce la première fois?

d'orgeville, en se cachant le visage. Hélas, non! madame; j'en ai pris aussi de temps en temps à la maison : et comme on n'a jamais su que c'était moi, je pensais encore aujourd'hui...

m""' de grammont. Voilà une très mauvaise pensée! Quand il n'y aurait personne sur la terre qui pût s'en apercevoir, ne savez-vous pas que Dieu voit tout, et qu'il ne laisse rien impuni? Peut-être que cet événement est pour votre bien; et vous vous corrigerez beaucoup mieux lorsque vous aurez été châtié comme vous le méritez.

d'orgeville. Ah ! que ce soit par vous, par tout le monde, mais non par mon papa. Qu'il n'en sache rien, je vous en conjure! Dites-le, si vous voulez, à maman ou à mon précepteur.

, M"'' de grammont. Oui, je sens combien cette nouvelle affligerait mortellement monsieur votre père; et par égard pour lui, non pour vous, je veux bien la lui cacher; mais à condition que vous viendrez ici avec votre précepteur, et que vous me ferez en sa présence une promesse sacrée de vous corriger. Je le prierai de veiller sur votre conduite ; et s'il vous arrivait de manquer à votre parole, je ne me contenterais pas d'en instruire votre famille, je le publierais devant toute la terre. d'orgeville. Oui, j'y consens, j'y consens.

M""" de grammont. Je vous aurais défendu le seuil de ma porte, si je n'avais à cœur de vous voir changer. J'en veux juger par moi-même. Vous pouvez continuer de venir ici.

d'orgeville. Eh! comment oserai-je paraître devant vos domestiques? M""^ de grammont. Tranquillisez-vous, monsieur, j'ai eu plus de soin de votre réputation qu<^ vous-même. J'ai défendu à Robert de leur en rien dire.

d'orgevm^le. Ah! madame, (lue ne vous dois-jo pas! Non, je n'oublierai

LE S0RTILP:GE naturel. 467

de ma vie le service que vous m'avez rendu. Mais vos enfants et leurs amis?

M""^ DE GRAMMÔNT. Je les conuais : ils sont assez généreux pour vous pardonner. Faites-les venir. {D'Orgeville marche lentement vers le cabinet et /es appene.)

SCÈNE xvm. — MADAIME DE GRAilMONT. AUGUSTE , JULIE , D'ORGEYILLE , ÉLISE, GABRIEL, LUCIEN, SOPHIE.

ÉLISE. Allez, monsieur, C'est indigne. Vous n'êtes plus mon frère. Je ne veux plus vous voir.

M"^ DE GRAMMONT. Nou, mademoiselle, le chevalier n'est pas si coupable qu'il peut le paraître. Il vient de m'avouer sa conduite. C'était pour jouer encore dans le jardin qu'il avait mis les jetons dans sa poche. 3Iais quand la chose a semblé prendre la tournure d'uiie accusation de vol, il a eu peur d'en être soupçonné. C'est une mauvaise honte que j'excuse, mais ce que je ne puis excuser {en s'adressant aux petits Diduc), c'est d'avoir voulu vous rendre suspects dans notre esprit.

GABRIEL. Oh! madame, nous ne lui en voulons plus de mal à présent. Nous savons qu'il faut pardonner, même à ceux qui nous offensent, surtout lorsqu'ils sont malheureux.

M"^ DE GRAMMONT. Vous voycz, chevalicF, combien la noblesse des sentiments l'emporte sur celle de la naissance. Vous voilà réduit à la merci de ceux que vous avez accablés d'outrag€s, et avec toute la fierté de votre nom, vous êtes l'objet de leur pitié.

d'orgeville. Oh! quelle honte pour moi! suis-je assez humilié?

GABRIEL. Nous uc VOUS le ferons jamais sentir. Tout ceci restera secret entre nous. N'est-ce pas, Lucien?

LUCIEN. Il peut compter sur^mon silence.

GABRIEL. Et toi, Sophie ?

SOPHIE. Je ne veux pas le faire battre; je sais combien cela fait mal. {D'Orgeville se jette à leur cou^ et les embrasse.)

d'orgeville. Je n'ose vous demander à être encore reçu dans votre société.

GABRIEL. Ce sera beaucoup d'honneur pour nous, si elle vous est agréable.

AUGUSTE ET JULIE. Nous VOUS verrous avec le même plaisir, tant (pic vous serez bien avec nos amis.

ÉLISE. Vous êtes trop bons : il ne le mérite pas. Il faut ([ue mon papa soit instruit de tout ce qu'il a fait.

M"^ de GRAMMONT. Vous pcrdricz beaucoup dans mon esprit, mademoiselle, si vous n'étiez pas touchée du repentir de votre frère, quand des étrangers en publient leurs offenses. Ne cherchez point à profiter de

Page 1