SCÈNE V. — M. DELMAS, ses deux enfants, tous assis
M. DELMAS, à l'amé. Oh! çà, mon fils, écoute -moi bien.
l'aîné. Oui, mon papa.
M. DELMAS. Tu as pcur d'entrer dans la chambre de ta mère, parce qu'il n'y a pas longtemps qu'elle y est morte : te paraît-il raisonnable que les morts reviennent tourmenter les vivants? Si cela était, nous ne pourrions vivre tranquilles dans ce monde -ci ni jour ni nuit; car, si un seul avait la faculté d'y revenir, tous les autres l'auraient aussi ; et il y a tant d'hommes qui sont morts depuis que ce monde existe , que nous ne saurions où nous fourrer si les morts revenaient. D'abord, entends-tu ce raisonnement-là ?
l'aîné. Oui, mon papa.
LE CADET. Aussi, c'est ce que je lui dis; mais il ne veut pas me croire.
l'aîné. J'entends bien cela ; mais cependant il y a tant d'histoires que des gens raisonnables racontent de morts qui sont revenus.... qui ont paru la nuit tout en blanc. . . qui ont tiré les rideaux de ceux à qui ils en voulaient, et puis qui ont disparu; dame! il faut bien qu'il y ait quelque chose de vrai dans tout cela.
M. DELMAS. Je vais te dire tout ce qu'il y a de vrai dans toutes les histoires de revenants qu'on a pu raconter. Dans chaque histoire il y de vrai un événement naturel, qui n'a rien de surprenant quand on va jusqu'à en approfondir la cause, mais qui laisse des sentiments de crainte quand on attribue cet événement à une cause qui n'est pas la véritable, et qu'on croit merveilleuse, miraculeuse même, lorsqu'on est prévenu, et qu'on n'approfondit rien. Par exemple, à ton âge, à peu près, le lendemain de
ni LES lŒVKNANTS.
la mort de mon grand-père, la nuit que j'étais seul couché dans un grand lit, j'entendis ouvrir mes rideaux très brusquement, et puis les refermer de même, et cela à plusieurs fois....
l'aîné. Ah Dieu ! mon papa; eh bien! vous eûtes bien peur sûrement.
M. DELMAS. Oui, saus doutc ; j'appelai même, je criai ; mon père vint avec de la lumière, et il vit lui-même les rideaux faire le même manège.
l'aînk. Eh bien?
•s\. DF.LMAs. Mon père, qui n'était point un enfant, et qui voulait m'éclairer l'esprit sur ma crainte mal fondée, comme je le fais sur la tienne, envoya chercher une échelle pour examiner la cause de cet événement , qui paraissait extraordinaire. Il monta lui-même à l'échelle , et trouva sur l'impériale du lit un gros rat qui s'était pris la patte dans un des anneaux du rideau, et qui, allant et venant pour se débarrasser, faisait jouer le rideau en l'ouvrant et le fermant très fort.
l'aîné. Bon ! un gros rat !
M. DELMAS. Oui, uu gros rat, qu'il prit et qu'il me montra; car, malgré ce qu'il m'en disait, je ne voulais pas le croire. Eh bien ! si on n'avait pas été à la cause de cette aventure, et qu'on ne m'eût pas mis au fait, j'aurais cru que c'était mon grand-père qui revenait, comme on dit, pour me demander des prières.
l'aîné. Sûrement.
M. DELMAS. Oh! tu vois bieu que j'avais tort d'avoir peur, et cette découverte m'a guéri depuis, pour toujours, de croire aux revenants; sois certain qu'il en est de tout ce qu'on raconte sur cela comme de cette histoire.
LE CADET. Eh! mon papa, contez -lui aussi celle des papiers du jeune clerc de procureur qui se culbutaient tous dans sa chambre pendant la nuit, et sautaient les uns sur les autres. Oh ! elle est bien drôle celle-là; vous me l'avez racontée à moi tout seul, et elle m'a guéri de la peur, moi.
M. DELMAS. Ah! oui eucore : eh bien! raconte-la-lui, puisque tu t'en souviens.
LE CADET. Qui? moi ! Dame, mon papa, je ne sais pas si j'en pourrai venir à bout.
M. DELMAS. Allons, racoutc comme tu pourras.
LE CADET. Écoute bicH, mon frère, et tu vas voir s'il faut avoir peur des choses qui nous effraient d'abord. Il y avait une fois un jeune clerc de procureur. . .
M. DELMAS. Il y avait iine fois... allons donc, tu commences ton récit comme le conte d'une vieille bonne femme. Commence par dire : vnjeuvr clerc de jv'ocurev r ; et sois intelligible dans ton récit : pour cela ne te presse point.
LK CADKT. Non, iMoii papa. Un jeune clerc de procureur travaillait dans