SCÈNE XIV. — M. DE VALCOURT, MARIANNE, DOROTHÉE, PETREL
DOROTHÉE. Mon clicr oncle, voici Pétrel.
PÉTREL. Je vous demande pardon, monsieur; mais je ne puis croire que vous soyez toujours en colère contre moi. Ne trouvez pas mauvais que j'aie pris la liberté de paraître devant vous en traversant le village, pour vous prier de me donner un bon certificat.
M. DE VALCOLRT. Est-cc quc jc uc t'en ai pas donné?
PÉTREL. Je n'en ai pas eu d'autre que... « Tiens, voilà ton argent; « sors à l'instant du château, et ne te présente jamais à mes yeux. » Vous ne me laissâtes pas le temps de vous demander une attestation en forme plus gracieuse.
M. DE VALCOURT. C'cst quc tu uc méritais pas qu'on fît plus de cérémonie; car il m'en a coûté ma plus belle voiture. Plût à Dieu que Frédéric s'y fût aussi tordu le cou!
PÉTREL. Que voulez-vous, monsieur? Un cocher n'a de tète qu'avec son fouet, et le mien m'était échappé. Je serai plus prudent à l'avenir.
M. DE VALCOURT. Aîlous, tout cst oublié. Comment fais-tu pour vivre?
PÉTREL. Ah! mon cher maître, depuis que je suis hors de chez vous, je n'ai pas eu un bon moment. Vous savez qu'en sortant d'ici, j'entrai chez M. le major de Braffort. Oh, quel homme! il ne savait parler que la canne levée. Que Dieu lui fasse paix!
M. DE VALCOURT. Il cst douc mort?
PÉTREL. Oui, au grand contentement de ses soldats. Il ne me donnait jamais ses ordres qu'en jurant comme un Turc. Pleine mesure d'avoine à ses chevaux et force coups de bâton, mais peu de pain à ses gens.
MARL\NXE. Ah ! mon pauvre Pétrel, pourquoi demeurais-tu à son service?
PÉTREL. Où serais-je allé? Ce qui me retenait encore, c'est que ma femme trouvait de l'emploi dans la maison, à blanchir et à raccommoder le linge. Elle gagnait au moins à demi de quoi nourrir nos enfants. Tout le monde tremblait devant M. le major : il n'y eut que la mort qui le fit trembler, et qui le terrassa. Maintenant je n'ai plus de condition, et je ne sais où donner de la tète.
M. DE VALCOURT. Mais tu sais que je ne laisse mourir personne de faim," et encore moins un ancien domestique.
PÉTREL. Ah ! je le pensais toujours ! mais vos terribles paroles: « Ne te présente jamais à mes yeux , » elles résonnaient sans cesse comme un tonnerre à mon oreille. Dix des plus gros jurements de M. le major uo m'auraient pas fait tant de peur.
MARiANNi:. Et lu n'as pas trouvé de maître depuis ce temps?
PÉTUEL. Oh! ma chère demoiseile! ce n'est pas ici comme à Paris. Dans ce village et tous les environs, les gens sont si pauvres, qu'ils ont plus besoin de leur avoine pour eux-mêmes que pour leurs chevaux. Je me louais à la journée pour les travaux des champs, ma femme tourmeur tait sa quenouille, et mes enfants allaient demandant l'aumône. Mais nous gagnions tous ensemble si peu à cela, que nous étions hors d'état de payer, à la fin de la semaine, le loyer d'un grabat dans un recoin de grenier. Bientôt nous n'eûmes plus (|ue la terre sous nous, et le ciel par-dessus. Ma pauvre femme en est morte de mal et de chagrin. {[I s'essvie les yeux.)
M. DE VALCOURT. Tu l'as mérité. Que ne venais -tu chercher du secours auprès de moi ?
M.\Ri.\NNE, à Dorothée. Voilà mon papa qui se remontre. Bon augure pour Frédéric !
PÉTREL. Ah! monsieur, quelle femme c'était! jamais on n'a su tenir un ménage connue elle. Lorsque je rentrais le soir sans avoir un sou, et que je croyais être obligé de me coucher avec la faim, je trouvais qu'elle n'avait mangé que la moitié de son pain pour me garder l'autre. Quand j'écumais de rage comme un possédé, et que je voulais tout briser autour de moi, elle savait me rendre au bon Dieu, et me refaire honnête homme. A présent elle est morte, et je ne peux la ressusciter. C'est de là que mon véritable malheur commence, et Dieu sait quand il finira.
DOROTHÉE. Ah! mon pauvre Pétrel!
PÉTREL. Il n'y avait plus à espérer de trouver condition dans le pays. Je partis un beau soir. Je chargeai ma fille sur mes épaules, et je pris mon garçon par la main. Nous marchâmes une grande partie de la nuit, et nous passâmes le reste à dormir dans la forêt. Le lendemain au matin, à la pointe du jour, nous étions à la porte d'un village. Par bonheur la foire s'y tenait ce jour-là. Je gagnai quelque argent à porter des paquets. Mais écoutez bien, monsieur, un ange, un ange du ciel, M. Frédéric...
M. DE VALCOURT. Uu auge, Frédéric? ce garnement ! {Marianne et Dorothée se jyrennent par la main, et s'approc/ient de Pétrel d\in air de curiosité et de joie, en s'éa'iant ensemble : ) Frédéric? Frédéric ?
PÉTREL. Oui, mon cher maître; maltraitez-moi si vous voulez, mais non ce brave et généreux enfant. J'aimerais mieux me voir foulé sous vos pieds.
DOROTHÉE. Oh! conte-nous, conte-nous. Pétrel!
PÉTREL. Ma petite Louison alla demander l'aumône à la porte d'une auberge. M. Rodolphe et M. Frédéric y étaient assis à une table, avec une bouteille de bière à leur côté.
M. DE VALCOURT. Ah! voilà de jolies inclinations! dans un cabaret!
DOROTHÉE. Mon ouclc, ci'st (ju'il avait besoin de se lalVaichir.
M. itK VALCouiii. ULi"avait-il à faire lUius ce village"? MARIANNE. Il était allé voir la foire. Votre Rodolphe y était bien aussi. l'ÉTUEL. Il reconnut aussitôt ma fille, et se leva de table, malgré tout ce que son compagnon put lui dire. Il fit donner un morceau de pain à la pauvre Louison, la prit par la main, la conduisit dehors, et se fit raconter, en peu de mots, notre misère. Alors il lui ordonna de le mener où j'étais. Il me trouva dans la rue voisine, puisant de l'eau dans mon chapeau dune fontaine, pour me rafraîchir de la grande chaleur. Je crus que je deviendrais fou de joie quand je le vis. Tout sale et tout déguenillé que j'étais, je le pris dans mes bras devant tout le monde, et on craignait que je lie rétouffasse, tant je le pressais contre mon cœur. Ah! je sentis qu'il me serrait bien aussi de son côté. Enfin, comme nous étions environnés d'une grande foule, il me dit de le conduire dans un endroit où nous fussions seuls, et je le menai dans une grange où j'avais déjà retenu mon coucher. MARIANNE. Ah! mou papa, je parierais...
M. UE VALCOLRT. Sileuce. Eh bien! Pétrel?
PETREL. Je lui racontai tout ce que je vous ai dit. Le brave enfant se mit à pleurer et à se désoler. Ce serait à moi, s'écriait-il, de mendier pour vous : je suis la cause de votre malheur. Mais je ne dormirai pas sans vous avoir secouru. Prends, prends, mon Pétrel, tout ce que j'ai sur moi, dit-il en fouillant dans ses poches. Je ne voulais pas le recevoir, il se fàclui. Je lui dis que c'était apparemment de l'argent qu'on lui avait donné pour s'amuser, que j'étais accoutumé à souffrir. Il serra les dents, trépigna des pieds, et je pense qu'il m'aurait battu, si je n'avais pris sa bourse. M. DE vALCouuT. Et combien y avait-il?
PÉTREL. Près de six francs. Il ne voulut garder qu'une pièce de six sous. 11 ne sera pas dit, continua-t-il, qu'un brave domestique de mon oncle, qui n'a ni volé, ni assassiné, soit obligé, dans ses vieux jours, d'aller mendier avec ses enfants, et qu'il n'ait pas un gîte assuré. Mettez-vous dans ma petite chambre. Avant qu'il soit trois jours, je reviens à vous, et je vous porterai des secours, jusqu'à ce que j'aie écrit à mon oncle. Nous l'avons tous deux mis en colère contre nous, mais il est trop bon et trop généreux pour vous abandonner à votre misère. M. i>E vALCûURT. Est-il bien vrai qu'il ait dit cela! PETREL. Voulez-vous quc j'cu jure, mon maître? MARLVNNE. Va, va, nous t'en croyons assez. Achève ton récit. PÉTREL. Que fais-tu de tes enfants? me dit-il, en caressant Guillot. Ce que j'en fais? lui répondis-je ; ils courent les chemins, portant des fleurs et des balais de plumes à vendre, et quand personne ne veut acheter, demamlant l'aumône. Cela n'est pas bien, reprit-il. Ils ne deviendraient, à ce niétici-, (pic des lilirrliiis et des paresseux. Il faut (jik' tu fasses
apprendre un métier au petit garçon, et que tu places ta lille chez (Tliunnêtes gens.
MARIANNE. Frédéric avait bien raison, mon papa.
PÉTREL. Oui, lui dis-je; mais comment aller présenter des enfants avec ces haillons? Si j'avais seulement une vingtaine d'écus, je trouverais bien à m'en débarrasser. Il y a ici un tisserand qui occupe de petites mains, et qui prendrait mon Guillot en apprentissage , si je pouvais lui donner dix écus d'avance. Une jardinière se chargerait aussi de Louison, pour aller vendre des fleurs, si j'avais de quoi lui donner un cotillon. Je pourrais alors me présenter chez des gens riches pour avoir du service , et je ne serais pas réduit à rôder comme un fainéant.
M. DE VALCOURT. Et quc te répondit Frédéric?
PÉTREL. Piien, monsieur. Il s'en alla; mais deux jours après, il était déjà de retour. Où est le tisserand qui veut prendre ton fils en apprentissage? mène-moi chez lui. Je l'y conduisis, et il lui parla en secret. Et la jardinière qui se charge de Louison ? mène-moi chez elle. Je l'y conduisis aussi. Il me laissa à la porte, alla parler à cette femme, dans son jardin, me reprit ensuite sans dire mot, et nous sortîmes. A cent pas de là, il s'arrête, et me dit, en me sautant au cou : Bon vieillard, sois tranquille pour tes enfants. Il m'ordonna ensuite d'aller chez un fripier, dont il me montra la boutique. Il lui avait déjà payé ce surtout et cette redingote que vous me voyez... N'ai-je pas l'air d'un prince, là-dessous?
MARLVNNE. 0 mon bravc cousin ! le bon Frédéric!
M. DE VALCOURT, s'essuyant tantôt vu œil, tantôt l'aittre. Je vois maintenant où la montre s'en est allée.
PÉTREL. Ce n'est pas tout, monsieur. Ne le surpris-je pas à me glisser de l'argent dans la poche? Je voulus absolument le lui rendre, en lui disant qu'il n'avait déjà fait que trop de choses pour moi. Mais si jamais je l'ai vu se mettre en colère, c'est dans ce moment. Il m'assurait que c'était vous, monsieur, qui le lui aviez envoyé pour me le donner. Comme je voulais courir ici pour me jeter à vos pieds, il me dit que vous vouhez faire semblant de n'en rien savoir. Ah ! dis-je en moi-même, ce M, de Valcourt est si bon maître! peut-être qu'il me reprendrait! Cependant je n'osais pas venir, puisque M. Frédéric me l'avait défendu.
M. DE VALCOURT. 0 mou Frédéric! mon cher Frédéric! tu as donc toujours ce cœur noble et généreux que je t'ai vu dès l'enfance !
MARIANNE. Et qui t'a enfin décidé à reparaître devant mon père?
pi-:trel. Le voici. On n'a pas voulu recevoir mon Guillot sans son e.vtrait de baptême. 11 fallait venir le demander au curé. En entrant dans le village, comme si M. Frédéric m'avait porté bonheur, j'appris que M. le comte de Vienne avait besoin d'un cocher. J'allai me présenter à lui, et il me promit de me prendre à son service, si je lui apportais un bon cer-
tiiicat de mon dernier maître. Je ne pouvais pas aller dans l'autre monde en demander un à M. le major, je me suis hasardé, en tremblant, à m"adresser à vous. Peut-être refuserez-vous de me le donner; mais j'aurai toujours gagné de vous faire mes remercîments pour les secours que vous avez bien voulu me faire passer par les mains de M. Frédéric.
M. DE vALcouKT. Nou, mou liounête Pétrel, "tu ne les dois qu'à lui seul. C'est lui qui s'est dépouillé pour te couvrir. Mais il te doit aussi le retour de mon amitié. De quel malheur tu le sauves! Oui, sans toi, sans toi, j'étais si en colère contre lui, que je l'aurais banni pour jamais de ma présence.
PÉTREL. Que dites-vous, monsieur? Ah! je serais l'homme de la terre le plus heureux! il m'aurait tiré de peine et je l'en aurais tiré à mon tour ! nous nous aurions cette obligation l'un à l'autre!
M. DE VALCOLT.T. Ce maudit coquin de Rodolphe l'avait presque chassé de mon cœur. Comment pouvais-je m'en rapporter à ce fripon, qui m'en a si souvent imposé? Mais le préfet! le préfet!
MARIANNE. Eh! mou papa! c'est qu'il l'aura trompé comme vous.
M. DE VALCOURT. Mais, mon Dieu! on m'écrit que Frédéric s'est échappé. Si le désespoir allait le prendre! s'il lui arrivait quelque malheur!
PÉTREL. Un cheval! un cheval! Je vous le ramènerai quand il serait au bout du monde. {Il veut courir.)
DOROTHÉE, Je retenant. Est-il bien vrai, mon cher oncle, que vous lui pardonneriez? que vous le presseriez encore contre votre cœur?
M. DE VALCOURT. Ah! quaud il aurait vendu tous ses habits! quand il reviendrait nu comme la main ! {Dorothée fait iin signe à Marianne, et part comme un éclair.)
MARIANNE. Et s'il était ici, mon papa?
M. DE VALCOURT. Ici quclqu'un l'a-t-il vu? Où est-il? où est-il?
l'ÉTREL. Ah ! s'il était ici ! s'il était ici ! j'irais donner de la tète là-haut contre le plancher.
MARIANNE. Eh! mou papa, le voyez-vous?