PHILIPPINE ET MAXIMIN
ADAME de Cerni, jeune veuve, avait deux enfants nommés Philippine et Maximin, l'un et l'autre également dignes de sa tendresse , quoiqu'elle fût partagée entre eux avec bien de l'inégalité. Philippine, tout enfant qu'elle était, sentait la prédilection de sa maman pour son frère : elle en était affligée ; mais elle cachait, dans le fond de son cœur, le chagrin que lui causait cette préférence. Sa figure, sans être d'une laideur repoussante, ne répondait point à la beauté de son àme : son frère, au contraire, avait la physionomie la plus heureuse. Toutes les douceurs et toutes les caresses de madame de Cerni étaient pour lui seul ; et les domestiques, pour faire leur cour à leur maîtresse, ne s'occupaient qu'à le flatter dans toutes ses fantaisies. Philippine, au contraire , rebutée par sa maman , n'en était que plus maltraitée par tous les gens de la maison. Loin de prévenir ses goûts, on négligeait jusqu'à ses besoins. Elle versait des torrents de larmes, lorsqu'elle se voyait seule et abandonnée; mais jamais elle ne laissait échapper devant les autres la plainte la plus légère, ou le moindre signe de mécontentement. C'était en vain que, par une application constante à ses devoirs, par sa douceur et par ses prévenances, elle cherchait à compenser, auprès de sa mère, ce qui lui manquait en beauté ; les qualités de son àme échappaient à des yeux accoutumés à ne s'occuper que des avantages extérieurs. Madame de Cerni, peu touchée des témoignages de tendresse que lui donnait Philippine, surtout depuis la mort de son père, semblait ne la regarder qu'avec une espèce de répugnance. Elle la grondait sans cesse, et exigeait d'elle des perfections qu'on n'auiviit pas môme osé prétendre d'une raison plus avancée.
Cette mère injuste tomba malade. Maximin se montra bicu sejisibh'àses
84 l'IIILIPI'IXK KT MAXIMIX.
souffrances : Mais Philippiuu , ([iii , dans les regards éteints et les traits abattus de sa maman, croyait voir un adoucissement de sa rigueur accoutumée, surpassa de beaucoup son frère pour les soins et pour la vigilance. Attentive aux moindres besoins de sa mère , elle mettait toute sa pénétration à les découvrir, pour lui épargner même la peine de les faire connaître. Aussi longtemps que sa maladie eut quelque apparence de danger, elle ne quitta point son chevet. Les prières, les ordres mêmes ne purent l'engager à prendre un moment de repos. Enfin, madame de Cerni se rétablit. Son heureuse convalescence dissipa les alarmes de Philippine; mais ses chagrins recommencèrent, lorsqu'elle vit sa maman reprendre envers elle sa sévérité.
Un jour que madame de Cerni s'entretenait avec ses deux enfants des maux qu'elle avait soufferts dans sa maladie, et les remerciait des soins tendres et empressés qu'elle avait reçus de leur amour : Mes chers enfants, ajouta-t-elle, vous pouvez l'un et l'autre me demander ce qui vous fera le plus de plaisir. Je m'engage à vous l'accorder, si vos désirs ne sont pas au-dessus de ma richesse. Que désires-tu, Maximin? demanda-t-elle d'abord à son fils. Une montre et une épée, maman, répondit-il. — Tu les auras demain à ton lever. Et toi, Philippine? Moi, maman, moi? réponditelle toute tremblante; je n'ai rien à désirer, si vous m'aimez. — Ce n'est pas me répondre. Je veux aussi vous récompenser, mademoiselle. Que désirez-vous? Parlez. Quoique Philippine fût accoutumée à ce ton sévère, elle en fut encore plus abattue dans cette circonstance qu'elle ne l'avait jamais été. Elle se jeta aux pieds de sa mère, la regarda avec des yeux tout mouillés de larmes; et cachant tout à coup son visage dans ses mains, elle balbutia ces mots : Donnez-moi seulement deux baisers, de ceux que vous donnez à mon frère.
Madame de Cerni, attendrie jusqu'au fond de son cœur, y sentit naître pour sa fille des sentiments qu'elle avait jusqu'alors étouffés. Elle la prit dans ses bras, la serra avec transport contre son sein, et l'accabla de baisers. Philippine, qui recevait, pour la première fois, les caresses de sa mère, se livra à toutes les effusions de sa joie et de son amour. Elle baisait ses yeux, ses joues, ses cheveux, ses mains, ses habits. Maximin, qui, moins injuste, avait toujours aimé sincèrement sa sœur, confondit ses embrassements avec les siens. Ils goûtèrent tous ensemble un bonheur qui ne fut pas borné à la durée de ce moment. Madame de Cerni rendit avec usure à Philippine tout ce qu'elle lui avait dérobé de son affection. Philippine y répondit par une nouvelle tendresse. Maximin n'en fut point jaloux ; il sut même se faire une jouissance de la félicité de sa sœur. 11 reçut bientôt le prix d'un sentiment si généreux. La bonté de son naturel avait été un peu altérée par la fail)lesse et l'aveuglement de sa mère. Il lui échappa dans sa jeunesse liirii des élonnliM'ies qui lui auraient aliéné
MAIX CHAUDE. 8:i
son cœur. Mais Philippine trouvait le moyen de Texeuser auprès d'elle. Les sages conseils qu'elle lui donnait achevèrent de le ramener ; et ils éprouvèrent tous trois qu'il n'y a point de bonheur dans une famille sans la plus intime union entre les frères et les sœurs, la plus vive et la plus égale tendresse entre les pères et les enfants.