MAIN CHAUDE
LE CADET, I/AIXÉ.
E CADET. Mon frère, voilà tous nos camarades qui se retirent; mais je me sens encore en train de jouei'. Quel jeu ferons-nous?
l'aîné. Nous ne sommes que deux. Il n'y aura guère de plaisir.
LE CADET. Cela ne fait rien : jouons toujours. l'aîné. Mais à quoi?
LE CADET. A colin-maillard, par exemple. l'aîné. Bon, cela ne finirait pas. Ce n'est pas comme dans une foule, où l'on attrape toujours quelqu'un qui ne se tient pas sur ses gardes. Mais quand on n'est que deux, on ne pense qu'à cela; on évite trop aisément. Et puis, si je t'attrapais, je saurais à coup sur qui j'aurais pris.
LE CADET. Tu as raisou. Hé bien ! jouons à la main chaude. l'aîné. Tu vois bien que ce sera la même chose. Il est trop facile de deviner.
LE CADET. Peut-être que non. Essayons pour voir. l'aîné. Je ne demande pas mieux pour te satisfaire. Tiens, si tu veux, je ferai main chaude le premier.
LE CADET. Soit. Mcts uue main sur le bord de cette chaise ; appuie ton visage dessus pour te fermer les yeux; et mets ton autre main sur le dos. Bien comme cela. Tu ne regardes pas au moins ? l'aîné. Non, sois tranquille. Allons, LE CADET, donnant son covp. Pan. Qui a frappé? l'aîné, sf relevant. Eh ! c'est toi.
LE CADET, Oui. Mais de quelle main?
L'aîné ne s'attendait pas à cette question. Il fut embarrassé. Il nomma au hasard la main droite. C'était de la gauche que son frère l'avait frappé.
feOS^iTT-»
ONSIEUR de Cursol revenait, un jour, à cheval /y^^^ d'une promenade dans ses terres. Comme il "X'^ passait le long des murs du cimetière d'un \-J? petit village, il entendit des gémissements qui partaient de son enceinte. Ce digne gentilhomme avait un cœur trop compatissant pour hésiter de voler au secours du malheureux qu'il entendait ainsi gémir. Il mit pied à terre, donna son cheval à garder au domestique qui le suivait, et franchit d'un saut les marches du cimetière.. Il s'éleva sur le bout de ses pieds, tourna les yeux de toutes parts ; enfin, il aperçut à l'extrémité, dans un coin, une fosse recouverte de terre encore toute fraîche. Sur cette fosse était étendu un enfant d'environ cinq ans, qui pleurait. M. de Cursol s'approcha de lui d'un air d'amitié, et lui dit : Que fais-tu là, mon petit ami?
l'enfant. J'appelle ma mère. Hier on l'a couchée ici, et elle ne se lève pas. M. DE CURSOL. C'est apparemment qu'elle est morte, mon pauvre enfant. l'enfant. Oui, on dit qu'elle est morte; mais je ne peux pas le croire. Elle se portait si bien l'autre jour, (luand elle me laissa chez notre voisine Suzon! elle me dit qu'elle allait revenir, et elle ne revint pas. Mon père s'en est allé, mon petit frère aussi, et les antres enfants du village ne veulent plus de moi.
M. DE CL'RSOL. Ils 116 veuleiit pliis de toi? Et pourquoi donc? l'enfant. Je n'en sais rien; mais lorsque je veux aller avec eux, ils me chassent et me laissent tout seul. Ils disent aussi de vilaines choses sur mon père et sur ma mère. C'est ce qui me fait le plus de peine. 0 ma mère, lève-toi, lève-toi!
Les larmes roulaient dans les yeux de M. de Cursol. Tu dis que ton père s'en est allé, et ton frère aussi? Où sont-ils donc?
l'enfant. Je ne sais pas où est mon père; et mon petit frère est parti hier pour un autre village. Il vint un monsieur tout noir, comme notre curé, qui l'emmena avec lui.
M. DE CURSOL. Et OÙ dcmeurcs-tu à présent?
l'enfant. Chez la voisine Suzon. J'y serai jusqu'à ce que ma mère revienne, comme elle me l'a promis. Je l'aime bien, mon autre mère Suzon ; mais {en montrant la fosse) j'aime encore plus ma mère qui est là. Ma mère, ma mère! pourquoi es-tu si longtemps couchée? Quand est-ce que tu te lèveras?
M. DE ciRSOL. Mon pauvre enfant, tu as beau l'appeler, tu ne la réveilleras jamais.
l'enfant. Eh bien! je veux coucher ici, et dormir auprès d'elle. Ah! je l'ai vue, lorsqu'on l'a portée dans un grand coffre. Comme elle était pâle ! comme elle était froide! Je veux coucher ici, et dormir auprès d'elle.
M. de Cursol ne put retenir plus longtemps ses larmes. Il se pencha vers l'enfant, le prit dans ses bras, l'embrassa avec tendresse, et lui dit : Comment t'appelles-tu, mon cher ami ?
l'enfant. On m'appelle Jacquot quand je suis bien sage; et» Jacques quandje suis méchant.
M. de Cursol sourit au milieu de ses larmes. Veux-tu me conduire chez Suzon?
JACQUOT. Oui! oui, oui, mon beau monsieur.
Jacquot se mit à courir devant M. de Cursol aussi vite que ses petits pieds pouvaient le lui permettre, et il le conduisit à la porte de Suzon.
Suzon n'eut pas une médiocre surprise lorsqu'elle vit notre gentilhomme entrer dans sa chaumière, et le petit Jacquot, qui, la montrant du doigt et courant cacher sa tête entre ses genoux, dit : La voilà; c'est mon autre mère. Elle ne savait que penser d'une visite si extraordinaire. M. de Cursol ne la laissa pas longtemps dans son incertitude. Il lui peignit la situation dans laquelle il avait trouvé le petit garçon, lui exprima la pitié qu'il lui avait inspirée, et la pria de vouloir bien l'instruire de tout ce qui regardait les parents de Jacquot.
Suzon lui présenta un siège auprès d'elle, et commença ainsi son récit : Le père de cet enfant est un cordonnier qui demeure dans la maison voisine. C'est un homme honnête, sobre, laborieux, tout jeune encore, et fort
bien bâti. Sa femme était d'une jolie figure, mais d'une mauvaise santé; du reste, très diligente et très économe. Ils étaient mariés depuis sept ans, vivaient fort bien ensemble, et ils auraient fait le couple le plus heureux. s'ils avaient été un peu mieux dans leurs affaires. Julien ne possédait que son métier; et Madeleine, qui était orpheline, n'avait apporté à son mari qu'un peu d'argent, qu elle avait gagné au service du bon curé d'une paroisse à trois lieues d'ici. Ce peu d'argent fut employé à acheter un lit, quelques ustensiles de ménage, et une petite provision de cuir pour travailler. Malgré leur pauvreté, ils trouvèrent le moyen de se soutenir pendant les premières années de leur mariage, à force de travail et d'économie. Mais il était venu des enfants : c'est là ce qui commença à les déranger. Encore auraient-ils pu se tirer de peine en redoublant de courage, s'il ne leur était arrivé des malheurs. La pauvre Madeleine, qui avait travaillé tous les jours de l'été dans les champs, pour apporter le soir quelque argent à son mari, tomba malade de fatigue, et sa maladie dura tout l'automne et tout l'hiver. Les remèdes étaient fort coûteux : d'un autre côté, l'ouvrage n'allait pas si bien, parce que les pratiques de Julien le quittaient peu à peu, craignant d'être mal servies dans une maison où il y avait une femme malade. Enfin Madeleine se rétablit, mais non les affaires de son mari. Il fallut emprunter pour payer l'apothicaire et le médecin. Le travail de Julien n'allait plus du tout; il avait perdu toutes ses pratiques : et Madeleine ne trouvait pas de journées à gagner, parce que ses forces s'étaient affaiblies, et que personne ne voulait l'employer. De plus, le loyer de leur maison, et la rente de l'argent qu'ils avaient emprunté, les écrasaient. Il leur fallut plus d'une fois endurer la faim; et ils se trouvaient bien heureux, lorsqu'ils avaient un morceau de pain à donner à leurs enfants.
A ces mots, le petit Jacquot se retira dans un coin, et se mit à soupirer. Il arriva encore que l'homme impitoyable à qui appartenait leur maison, voyant qu'ils n'avaient pas été en état de payer les deux quartiers de l'hiver, menaça Julien de le faire arrêter. Ils le prièrent instamment de prendre patience jusqu'à la moisson, parce qu'alors ils pourraient gagner des journées à travailler dans les champs; mais ni leurs supplications, ni leurs larmes ne purent l'attendrir, quoiqu'il soit le plus riche de tout le village. Ce fut avec bien de la peine qu'il leur accorda encore un mois de délai ; mais il jura que si au bout de ce temps il n'était pas payé en entier, il ferait vendre leurs meubles, et mettre Julien en prison. On ne vit plus alors chez ces pauvres gens (ju'iuu^ tristesse et une souffrance capable d'attendrir un rocher. Vous pouvez croire, monsieur, que mon cœur s'est serré bien souvent d'entendre ces bons voisins se lamenter, et de ne pouvoir les secourir. J'allai moi-même une fois chez leur créancier, et je le priai d'avoir compassion de leur misère. Je lui dis que j'engagerais, s'il le
fallait, ma chaumière, qui était tout ce que je possédais. Mais cela ne servit de rien. Tu es une misérable aussi bien qu'eux, me répondit-il, voilà ce que c'est que de loger de la canaille comme vous autres. Ah! monsieur [ici des larmes coulèrent sur les joues de Svzon), j'endurai patiemment ce reproche, pour ne pas le fâcher encore davantage; mais que je souffrais de n'être qu'une pauvre veuve, et de ne pouvoir soulager en rien ces braves gens ! Combien les riches pourraient faire de bien, s'ils en avaient la volonté comme les pauvres! Mais, pour revenir à nos malheureux voisins, je conseillai à Madeleine d'aller se jeter aux pieds du curé chez qui elle avait servi quelques années en digne et honnête tîlle, et de le prier de lui avancer quelque argent. Elle me répondit qu'elle en parlerait à son mari ; mais qu'elle aurait bien de la peine à faire ce que je lui disais, parce que le curé pourrait croire qu'ils étaient tombés dans la misère par une mauvaise conduite. Il y a trois jours qu'elle m'amena, comme elle avait coutume de le faire, ses deux enfants, et me pria de les garder jusqu'au soir. Elle voulait aller dans le village voisin, et voir si elle ne pourrait pas trouver chez le tisserand du chanvre à filer, pour payer leur dette. Elle n'avait jamais- pu prendre sur elle-même de se présenter chez le curé, son ancien maître; mais son mari devait y aller à sa place; et il s'était mis en route ce même jour. Je me chargeai avec plaisir des enfants que j'aimais beaucoup, les ayant vus naître. Madeleine, en partant, les serra contre son cœur, et les embrassa, comme si elle les voyait pour la dernière fois. Je crois la voir encore! Elle avait les yeux tout pleins de larmes, et elle dit à l'aîné : Ne pleure pas, Jacquot, je vais être bientôt de retour, et je viendrai te chercher. Elle me tendit la main, me remercia de ce que je voulais bien garder ses enfants, les embrassa encore, et sortit.
Au bout de quelque temps, j'entendis un bruit sourd dans sa maison; mais comme je la croyais partie, je pensai que c'était un fagot mal appuyé contre la muraille, qui avait roulé à terre; et je ne m'en inquiétai pas Cependant le soir vint, puis la nuit ; et je ne voyais point 'reparaître ma voisine. Je voulus aller voir chez elle si elle n'y était pas entrée pour poser sa filasse, avant de venir reprendre ses enfants. Je trouvai la porte ouverte, et j'entrai. 0 mon Dieu ! comme je fus frappée en voyant Madeleine étendue roide morte au pied d'une échelle ! je demeurai moi-même immobile, et troide comme une pierre. Je ne savais ce que je devais faire. Enfin, après avoir cherché inutilement à la soulever, je courus chez le chirurgien, qui vint, lui tàta le pouls en hochant la tête, et envoya tout de suite chercher le bailli. Les gens de justice et le chirurgien examinèrent comment elle pouvait s'être tuée ; et on trouva qu'elle devait être morte sur le coup, ou que n'ayant pu appeler pour avoir du secours, elle était expirée dans son évanouissement.
•b' comprends bien comment cela aura pu arriver. Elle était rentrée
chez elle pour aller pieiidre dans son grenier le sac dans lequel elle devait rapporter la filasse ; et comme elle avait encore les yeux troubles de larmes, elle n'avait pas bien vu à poser son pied en descendant sur le plus haut bâton de Téchelle, et elle était tombée la tète la première sur le carreau. Son sac, qui était à côté d'elle, le disait assez. Cependant il vint d'autres idées au bailli. 11 ordonna qu'on enterrât le cadavre le lendemain au matin, avant le jour, et sans cérémonie, à l'extrémité du cimetière, et il dit qu'il allait faire des informations pour savoir ce que Julien était devenu. Je lui offris de garder les deux enfants chez moi ; car, bien que j'aie beaucoup de peine à vivre moi-même, je me disais : Le bon Dieu sait que je suis une pauvre veuve ; et s'il met ces enfants à ma charge, il saura bien m'aider à les nourrir. Le petit frère de celui-ci n'y a pas resté longtemps. Hier même, quelques heures après que Madeleine eut été enterrée, le bon curé, chez qui elle avait servi, vint par hasard pour la voir. Il frappa quelque temps à sa porte, et, comme personne n'ouvrait, il vint à ma fenêtre, et me demanda où était Juhen le cordonnier, qui demeurait dans la maison d'à côté. Je lui répondis que s'il voulait se donner la peine d'entrer un moment, j'aurais bien des choses à lui dire. Il entra, et s'assit, tenez, là où vous êtes. Je lui racontai tout ce qui était arrivé ; il versa un torrent de larmes ; je lui dis ensuite que Julien avait eu la pensée d'avoir recours à lui dans l'embarras où il se trouvait. Il parut surpris, et m'assura qu'il n'avait absolument pas vu Julien. Les deux enfants vinrent à lui, il les caressa beaucoup, et Jacquot lui demanda s'il ne pourrait pas réveiller sa mère, qui dormait depuis si longtemps. Les larmes revinrent aux yeux du bon curé, eu entendant ainsi parler cet enfant, et il me dit : Bonne femme, j'enverrai chercher demain ces deux petits garçons, et je les garderai avec moi. Si leur père revient, et qu'il soit en état de les élever, je les lui rendrai lorsqu'il me les demandera. En attendant, j'aurai soin de leur éducation. Cela ne me fit pas trop de plaisir. J'aime ces petits innocents comme une mère ; et il m'en aurait coûté de me les voir ôter si vite. Monsieur le curé, lui répondis-je, je ne saurais consentir à me séparer de ces enfants : je suis accoutumée à eux, et ils sont accoutumés à moi. — Eh bien ! ma bonne femme, il faut que vous m'en donniez un, et moi, je vous laisserai l'autre, puisqu'il doit se trouver si bien auprès de vous : je vous enverrai de temps en temps quelque chose pour son entretien. Je ne pouvais lefuser cela au bon curé. Il demanda à Jac(|uot s'il ne serait pas bien aise d'aller avec lui. Là où est ma mère? répondit Jacquot ; oh ! oui de bon cœur. — Non, mon petit ami, ce n'est pas là. C'est dans ma jolie maison, dans mon joli jardin. — Non, non, laissez-moi ici avec Suzon: j'iiai tous les jours voir ma mère, j'aime mieux aller là que dans votre joli jardin. Le bon curé ne voulut pas tourmenter davantage l'enfant, qui était allé se cacher derrière les rideaux de mon lit. Il me dit (ju'il allait faire
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emporter par suii valet le plus jeune, qui iu"aurait donné plus d'embarras que l'ainé ; et il me laissa quelque argent pour celui-ci. Voilà, monsieur, tout ce que j'ai à vous apprendre des parents de Jacquot. Ce qui redouble aujourd'hui ma peine, c'est que Julien ne revient point, et que les gens de justice font courir le bruit qu'il est allé se jeter dans une troupe de contrebandiers, et que sa femme s'est tuée de chagrin. Ces mensonges ont tellement couru tout le village , qu'il n'y a pas jusqu'aux enfants qui ne les aient dans la bouche ; et lorsque mon Jacquot veut aller avec eux , ils le chassent, et veulent le battre. Le pauvre enfant se désole, et il ne sort plus que pour aller sur la fosse de sa mère.
M. de Cursol avait écouté en silence, mais non sans un profond attendrissement, le récit de Suzon. Jacquot était revenu auprès d'elle. Il la regardait avec amitié, et l'appelait de temps en temps sa mère. Enfin M. de Cursol dit à Suzon : Digne femme, vous vous êtes conduite bien généreusement envers cette malheureuse famille; Dieu n'oubliera pas de vous en récompenser.
Suzon. Je n'ai fait que ce que je devais. Nous ne sommes ici-bas que pour nous aider et nous secourir. Je pensais toujours que je ne pouvais rien faire de plus agréable aux regards de Dieu, pour tous les l)iens que j'en ai reçus, que de soulager de tout mon pouvoir mes pauvres voisins. Ah ! si j'avais pu en faire davantage ! Mais je ne possède rien au monde que ma cabane, un petit jardin où je cueille mes herbes, et ce que je puis gagner par le travail de mes mains. Cependant, depuis huit ans que je suis veuve. Dieu m'a toujours soutenue honnêtement, et j'espère qu'il me soutiendra de même le reste de mes jours.
M. DE CURSOL. Mais si vous gardez cet enfant avec vous, la dépense de sa nourriture pourra vous gêner beaucoup, jusqu'à ce qu'il soit en état de gagner sa vie ?
SUZON. Je ferai en sorte qu'il y en ait toujours assez pour lui. Nous partagerons jusqu'à mon dernier morceau de pain.
M. DE CURSOL. Et OÙ prcndrcz-vous de quoi lui fournir des vêtements?
SUZON. J'en laisse le soin à celui qui revêt les prairies de gazon, et les arbres de feuillage. Il m'a donné des doigts pour coudre et pour filer ; je les ferai servir à habiller notre petit orphelin. Quand on sait prier et travailler, on ne manque jamais.
M. DE CURSOL. Vous étes donc bien décidée à garder Jacquot avec vous?
suzoN. Toujours, monsieur. Je ne saurais vivre avec la pensée de renvoyer ce petit orphelin , ou de le renfermer dans une maison de charité.
M. DE CURSOL. Vous êtcs apparemment alliée à sa famille?
SUZON. Nous ne sonmies alliés que par le voisinage et par la religion.
M. DE CURSOL. Et moi, je vous suis allié à l'un et à l'autre par la religion et par l'humanité. Ainsi je ne soullVirai point rpie vous ayez seule tout
'.)i JACQUOT.
l'iiuiiiieur du luire du bien ù cet orphelin, quand Dieu m'en a fourni plus de moyens qu'à vous. Confiez à mes soins l'éducation de Jacquot; et puisque vous êtes si bien accoutumés Tun à l'autre, et que vous méritez vousmême, par votre bienfaisance, tout ce que son attachement pour sa mère a su rn'inspirer en sa faveur, je vous prendrai tous les deux dans mon château, et j'aurai soin de votre sort. Vendez votre jardin et votre chaumière, et venez auprès de moi. Vous y serez nourrie et logée pendant votre vie entière.
suzoN, h^ /'(^yardant avec den yeux attendris. — • Ne soyez point fâché contre moi. Uue Dieu vous récompense de toutes vos bontés! mais je ne puis accepter vos offres.
M. DE cuusoL. Et pourquoi donc?
suzoN. D'abord, c'est que je suis attachée aux lieux où je suis née, et où j'ai vécu si longtemps ; et puis il me serait impossible de me faire au tracas dune grande maison, et à la vue de tous les gens qui la remplissent. Je ne suis pas accoutumée au repos, ni à une nourriture délicate ; je tomberais malade si je n'avais rien à faire, ou si je mangeais de meilleures choses que de coutume. Laissez-moi donc dans ma chaumière avec mon petit Jacquot. Il ne lui en coûtera pas d'avoir une vie un peu dure. Cependant si vous voulez lui envoyer de temps en temps quelques secours pour payer ses mois d'école, et pour acheter les outils du métier qu'il prendra, le bon Dieu ne manquera pas de vous en payer au centuple : au moins Jacquot et moi nous l'en prierons tous les jours. Je n'ai point d'enfants; Jacquot sera le mien : et le peu que j'ai lui appartiendra, lorsqu'il plaira au Seigneur de m'appeler à lui.
M. UE cuRSOL. A la bonne heure. Je ne voudrais pas que mes bienfaits pussent vous chagriner. Je vous laisserai Jacquot , puisque vous êtes si bien ensemble. Parlez-lui souvent de moi , pour lui dire que j'ai pris la place de son père, pendant que vous prendrez aussi de votre cOté les soins et le nom de la mère qui lui cause tant de regrets. Je vous enverrai chaque mois tout ce qui sera nécessaire pour votre entretien : je viendrai souvent vous voir; et ma visite sera pour vous autant que pour lui.
Suzon leva les yeux vers le ciel, et attacha ses lèvres sur le jian de l'habit de M. de Cursol, puis elle dit à reniant : Viens, Jacquot, baise la main de ce monsieur ; il veut être ton père. Jacquot baisa la main de M. de Cursol ; mais il dit à Suzon : Comment peut-il être mon père? il na pas de tablier devant lui.
M. de Cursol sourit de la ([uestion naïve de Jacquot ; et jetant sa bourse sur la table : Adieu, brave Suzon, dit-il; adieu, mon petit ami, vous ne tai'derez pas à me revoir. 11 alla i-eprendre son cheval, et prit sa route vers la paroisse du curé (jui avait eunnené le plus jeune (U'phelin.
il tiduvii It' curé occui>é à lire uiir lettre, sur Uupu'llc il laissait tomber
quelques larmes. Après les premières civilités , M. de Cursol exposa au digne pasteur le sujet de sa visite, et lui demanda s'il savait ce qu'était devenu le père des deux petits malheureux.
Monsieur, lui dit le curé, il n'y a pas un quart d'heure que j'ai reçu de lui cette lettre, écrite à sa femme. 11 me l'a adressée avec ce paquet d'argent, pour lui remettre l'une et l'autre, et la consoler de son absence. Sa femme étant morte, j'ai ouvert la lettre : la voici ; ayez la bonté de la lire. M. de Cursol prit la lettre avec empressement, et lut ce qui suit :
« Ma CHERE FEMME,
« Je ne puis penser, sans chagrin, que tu aies été dans la peine à cause de mon absence; mais laisse-moi te conter ce qui m'est arrivé. Comme j'étais en chemin pour me rendre chez M. le curé, voici ce qui me vint dans la pensée : Que me servira d'aller faire ainsi le mendiant? Je ne ferai que sortir d'une dette pour entrer dans une autre, et il ne me restera que l'inquiétude de savoir comment la payer. Moi qui suis encore jeune , et qui peux travailler, aller demander tant d'argent ! j'aurai l'air d'un débauché ou d'un paresseux. M. le curé a fait notre mariage ; il nous aime comme ses enfants; mais s'il allait me refuser par mépris, ou qu'il fût hors d'état de nous secourir ! Et puis quand il m'avancerait la somme pour un an, serais-je bien sûr de pouvoir la lui rendre ! Et si je ne la lui rends pas, ne serai-je pas alors comme un voleur? Je l'aurai trompé. Voilà ce que je me disais, ma chère Madeleine, et je pensai ensuite comment je pourrais nous tirer de peine, toi et moi, d'une manière plus honnête. Je ne savais quel parti prendre. Je poussais bien des soupirs vers Dieu. Enfin, il me vint tout à coup dans l'esprit : Tu es encore jeune, tu es grand et robuste, quel mal y aurait-il de te faire soldat pour quelques années? Tu sais lire, écrire et compter joliment, tu peux encore faire la fortune de ta femme et de tes enfants ; tu peux au moins te débarrasser de tes dettes. Pense que si tu es rangé, et que tu amasses quelque chose, tu pourras l'envoyer à Madeleine. J'étais depuis une demi-heure dans ces pensées, lorsque je vis de loin venir derrière moi deux soldats. Ils m'eurent bientôt joint. Ils me demandèi'ent d'où je venais, où j'allais, et si je ne serais pas bijen aise de servir le roi? Je lis d'abord connne si je n'avais pas eu de goût pour le métier. Ils me tourmentèrent encore, et me promirent un bon engagement de cinquante écus. Je leur dis qu'à ce prix je pourrais bien m'enrùler pour six ans. Tope, me dirent-ils. Allons, viens avec nous, l'affaire sera bientôt bâclée. Ils m'emmenèrent devant un officier. Il me lit toiser, et me demanda si je savais lire, écrire et compter ; et quand je, Ini eus répondu qu'oui, il me fit aussitôt délivrer mon argent; et 'de cette laçou, ma chère Madeleine, me voilà soldat pour sortir d'embarras. Je t'envoie les cinquante écus. Je n'en ui rien voulu uanler. Pave tout de
suite les trente écus que je dois, et six francs d'intérêt. Avec le reste, tiens ton ménage du nriieux que tu pourras. Nourris-toi bien pour faire revenir tes forces. Habille nos enfants, et envoie-les bientôt à l'école. Je sais que tu es adroite et diligente ; mais avec tout cela, tu ne saurais aller bien loin. Patience ! j'aurai une paye de cinq sols par jour. Je vais voir si je ne pourrai pas épargner sur chaque journée un ou deux sols pour te les envoyer au bout du mois. Je demanderai dans quelque temps un congé pour t'aller voir. Ma chère Madeleine, ne t'aiUige pas. Confie-toi à Dieu ; six ans sont bientôt passés. Je reviendrai alors à toi, et nous pourrons recommencer à tenir ensemble notre ménage. Mon officier m'a promis d'écrire au bailli pour me faire conserver mon droit de communauté. Elève bien nos enfants ; retiens-les à la maison, et fais-leur aimer l'ouvrage. Prie tous les jours avec eux, et dis-leur bien des choses du bon Dieu, et d'être honnêtes gens. Tu es en état de les instruire comme il faut. Vis dans la crainte du Seigneur; prie-le pour moi, et je le prierai pour toi. Réponds-moi promptement ; tu n'auras qu'à donner ta lettre au curé pour me la faire tenir. Embrasse pour moi nos deux enfants. Dis à Jacquot que s'il est bien sage, je lui porterai quelque chose à mon retour. Dieu soit loué de toutes choses ! Aime-moi toujours, et je resterai toujours ton fidèle mari. »
Julien.
Les yeux de M. de Cursol s'étaient remplis de larmes pendant la lecture de cette lettre. Lorsqu'il l'eut achevée : Voilà, s'écria-t-il, ce qu'on peut appeler un bon mari, un bon père, et un honnête homme ! Monsieur le curé, on doit avoir bien du plaisir à faire le bonheur de si braves gens. Je vais acheter le congé de Julien, je payerai ses dettes, et je lui donnerai de quoi reprendre honnêtement son état. Ces cinquante écus resteront pour les enfants. Ils ont coûté cher à leur père ! ils seront partagés entre eux le jour qu'ils pourront s'établir. Gardez cet argent dans vos mains, et leur en parlez quelquefois, comme du plus vif témoignage de la tendresse paternelle. Je vous en payerai les intérêts, pour les réunir au capital. Je veux entrer pour quelque chose dans ce dépôt sacré.
Le digne curé était trop empressé pour être en état de répondre à M. de Cursol. Celui-ci entendit la force de son silence, lui serra la main, et partit. Tous ses projets en faveur de Julien ont été exécutés. Julien rendu au repos, et jouissant d'une aisance qu'il n'a jamais goûtée, serait le plus heureux des hommes, sans les regrets de la perte de Madeleine. Il ne trouve de soulagement qu'à s'en entretenir sans cesse avec Suzon. Cette digne femme se regarde comme sa sœur, et se croit la mère de ses enfants. Jacquot ne laisse jamais passer un seul jour sans aller sur la fosse de sa mère. Il a si bien profité des secours de M. de Cursol, que ce