‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 50 sur 276 · I.E >EPJX · texte numérisé non relu

I.E >EPJX

valle, courut à la chambre de son père; elle y entra tout essoufflée, en lui criant: Venez vite, mon papa; venez, venez.

M. DE GOURCY. Et qu'y a-t-il donc de si pressé?

JOSÉPHINE. C'est un homme qui 'vend des serins : il en a, je crois, plus d'un cent ; une grande cage toute pleine, qu'il porte sur sa tête.

M. DE GOURCY. Et pourquoi en as-tu tant de joie?

JOSÉPHINE. Ahl mon papa! c'est que je veux... c'est-à-dire, si vous me le permettez, je voudrais bien en acheter un.

M. DE GOURCY. Et as-tu de l'argent?

JOSÉPHINE. Oh ! j'en ai assez dans ma bourse.

M. DE GOURCY. Mais qui nourrira ce pauvre oiseau ?

JOSÉPHINE. Moi, moi, mon papa. Vous verrez ; il sera bien aise de m'appartenir.

M. DE GOURCY. Ah ! jc craius bien...

JOSÉPHINE. Et quoi donc?

M. DE GOURCY. Quc tu uc Ic laisscs mourir de soif ou de faim.

JOSÉPHINE. Moi, le laisser mourir de soif ou de faim ? Oh ! non certainement. Je ne toucherai jamais à mon déjeuner, avant que mon oiseau ait eu le sien.

M. DE GOURCY. Joséphluc, Joséphiue, tu es bien étourdie; tu n'as qu'à l'oublier un jour seulement.

Joséphine donna de si belles paroles à son père ; elle lui fit tant de caresses, et le tirailla si fort par le pan de son habit, que M. de Gourcy voulut bien céder à l'envie de sa fille. Il traversa la rue en la tenant par la main. Ils arrivèrent à la cage, et choisirent le plus beau serin de toute la volière. C'était un mâle du jaune le plus brillant, avec une petite houppe noire sur la tète. Qui fut jamais plus content que ne l'était alors Joséphine? Elle présenta sa bourse à son père, pour qu'il y prît de quoi payer l'oiseau. M. de Gourcy tira de la sienne de quoi payer une belle cage, garnie d'une mangeoire et d'un abreuvoir de cristal.

Joséphine n'eut pas plus tôt installé le serin dans son petit palais, qu'elle courut par toute la maison, en appelant sa mère, ses sœurs, tous les domestiques, et leur montrant l'oiseau que son père avait bien voulu lui acheter. Lorsqu'il venait quelqu'une de ses petites amies, les premiers mots qu'elle leur disait, c'était : Savez-vous bien que j'ai le plus joli serin de tout Paris? Il est jaune comme de l'or, et il a un panache noir, comme les plumes du chapeau de maman. C'est un mâle. Venez, venez, je vais vous le montrer; il s'appelle Mimi.

Mimi se trouvait fort bien des soins de Joséphine. Elle ne songeait, en se levant, qu'à lui donner du grain nouveau et de l'eau bien pure. Lorsqu'on servait des biscuits sur la table de son père, la part de Mimi était faite la première. Elle avait toujours en réserve des morceaux de

98 I^E SERIN

sucre pour lui. La cage était garnie de tous cotés de mouron IVai> et de grappes de millet. Mimi ne fut pas ingrat à tant d'attentions : il apprit à distinguer Joséphine ; et, au premier pas qu'elle faisait dans la chambre, c'était des battements d'ailes et des cuic, cuic, qui ne finissaient pas. Joséphine le mangeait de baisers.

Au bout de huit jours, il commença à chanter, il se faisait lui-même des airs fort jolis. Quelquefois il roulait si longtemps sa voix dans son gosier, qu'on aurait cru qu'il allait tomber expirant de fatigue au bout de ses cadences. Puis, après s'être interrompu un moment, il recommençait de plus belle, et d'un ton si fort et si brillant, qu'on l'entendait dans toute la maison.

Joséphine passait des heures entières à l'écouter, assise auprès de sa cage. Elle laissait quelquefois tomber son ouvrage de ses mains pour le regarder ; et lorsqu'il l'avait régalée d'une jolie chanson, elle le régalait à son tour d'un air de serinette, qu'il cherchait ensuite à répéter.

Cependant Joséphine s'accoutuma peu à peu à ces plaisirs. Son père lui fit un jour présent d'un livre d'estampes. Elle en fut si agréablement occupée, que Mimi en fut un peu négligé. Cuic, cnic, disait-il toujours d'aussi loin qu'il voyait Joséphine : Joséphine ne l'entendait plus.

Près de huit jours s'étaient écoulés sans qu'il eût ni mouron frais, ni biscuit. Il répétait les plus jolis airs que Joséphine lui eût appris ; il en composait de nouveaux pour elle; tout cela inutilement : vraiment Joséphine avait bien d'autres choses en tête.

Le jour de sa fête était arrivé. Son parrain lui avait donné une grande poupée qui allait sur des roulettes. Cette poupée, qu'elle appelait Colombine, acheva de faire oublier Mimi. Depuis l'instant qu'elle se levait jusqu'au soir, elle ne s'occupait qu'à habiller et à déshabiller cent fois mademoiselle Colombine, à lui parler, et à la promener dans la chambre. Le pauvre oiseau était encore bien content, lorsqu'on lui donnait sur la fin du jour quelque nourriture.

Quelquefois il lui arrivait d'attendre jusqu'au lendemain.

Enfin, un jour M. de Gourcy étant à table, et tournant par hasard les yeux vers la cage, vit que le serin était couché sur le ventre, et qu'il haletait avec peine. Ses plumes étaient hérissées, et il paraissait rond comme un peloton. M. de Gourcy s'approche; plus de ces cuic, cuic d'amitié : la pauvre bête avait à peine assez de force pour respirer.

Joséphine 1 s'écria M. de Gourcy, qu'a donc ton serin? Joséphine rougit.

Ah! mon papa, c'est que j'ai.... c'est que j'ai oublié et elle alla toute

tremblante chercher la boîte de millet. M. de Gourcy décrocha la cage, et visita la mangeoire et l'abreuvoir. Hélas! Mimi n'avait plus un seul grain, pas une goutte d'eau.

Ah î mon pauvre oiseau ! s'écria M. de Gourcy, tu es tombé en des mains

LE SERIX. 90

bien cruelles. Si je l'avais prévu, je ne t'aurais jamais acheté. Toute la compagnie, qui était à table, se leva en frappant dans ses mains, et en s' écriant : Le pauvre oiseau !

M. de Gourcy mit du grain dans la mangeoire, et remplit l'abreuvoir d'eau fraîche : il eut bien de la peine à rappeler Mimi à la vie.

Joséphine sortit de table, monta dans sa chambre en pleurant, et mouilla tout un mouchoir de ses larmes.

Le lendemain, M. de Gourcy ordonna qu'on emportât l'oiseau hors de la maison, et qu'on en fit présent au fils de M. de Marsay, son voisin, qui passait pour un enfant très soigneux, et qui aurait pour lui plus d'attentions que Joséphine. Il aurait fallu entendre les regrets et les plaintes de la petite fille : Ah! mon cher oiseau, mon pauvre Mimi ! Tenez, je vous le promets bien, mon papa, je ne l'oublierai jamais un seul instant de ma vie; laissez-le moi encore pour cette fois.

M. de Gourcy se laissa enfin toucher par les prières de Joséphine, et lui rendit le serin. Ce ne fut pas sans lui faire une réprimande sévère, et des exhortations pressantes pour l'avenir. Cette pauvre bête, lui dit-il, est renfermée, et n'est pas en état de pourvoir elle-même à ses besoins. Lorsqu'il te manque quelque chose, tu peux le demander; mais Mimi ne sait pas faire entendre son langage. Si tu lui laisses encore souffrir ou la soif, ou la faim... A ces mots, un torrent de larmes coula sur les -joues de Joséphine. Elle prit les mains de son papa et les baisa, mais la douleur l'empêcha de proférer une parole.

Voilà Joséphine maîtresse une seconde fois de Mimi, et Mimi réconcilié de bon cœur avec Joséphine. Un mois après, M. de Gourcy fut obligé d'entreprendre un voyage de quelques jours avec sa femme. Joséphine, Joséphine, dit-il en partant à sa fille, je te recommande bien le pauvre Mimi.

A peine ses parents furent-ils entrés dans la voiture , que Joséphine courut à la cage, et pourvut soigneusement l'oiseau de tout ce qui lui était nécessaire. Quelques heures après, elle commença à s'ennuyer; elle envoya chercher ses petites amies, et sa gaieté revint : elles allèrent ensemble à la promenade, et à leur retour elles passèrent une partie de la soirée à jouer à colin-maillard et aux quatre coins ; la danse vint ensuite. Enfin la petite compagnie se sépara fort tard, et Joséphine se mit au lit harassée de fatigue.

Le lendemain, dès la pointe du jour, elle se réveilla en pensant aux amusements de la veille. Si sa gouvernante avait voulu l'en croire, elle aurait couru, en se levant, chez les demoiselles de Saint-Maur : il fallut attendre jusqu'à l' après-dîner ; mais à peine eut-elle achevé son repas, qu'elle se fit conduire chez ces demoiselles.

Et Mimi? il fut obligé de rester seul et de jeûner. Le jour suivant se passa aussi dans les plaisirs.

Et Mimi? Il fut oncniv oublié. Il fii fut de même du troisième jour..

400 LE SERIN'

Et Mimi? Qui aurait pensé à lui dans toutes ces dissipations?

Le quatriènrie jour, M. et madame de Gourcy revinrent de leur voyage. Joséphine ne s'était guère occupée de leur retour. A peine son père Teut-il embrassée et se fut-il informé de sa santé, qu'il lui dit : Comment se porte Mimi ?

Fort bien, s'écria Joséphine, un peu surprise; et elle courut vers la cage pour apporter Toiseau. Hélas! la pauvre bête ne vivait plus : elle était couchée sur le ventre, les ailes étendues et le bec ouvert.

Joséphine poussa un grand cri et se tordit les mains. Toute la famille accourut, et fut témoin de ce malheur. Ah ! mon pauvre oiseau ! s'écria M. de Gourcy, que ta mort a été douloureuse! Si je t'avais étouffé le jour de mon départ, tu n'aurais eu qu'un moment à souffrir, au lieu que tu as enduré pendant plusieurs jours les tourments de la faim et de la soif, et que tu es mort dans une longue et cruelle agonie. Tu es encore bien heureux d'être délivré des mains d'une gardienne si impitoyable.

Joséphine aurait voulu se cacher dans les entrailles de la terre : elle aurait donné tous ■ah^ joujoux et toutes ses épargnes pour racheter la vie à Mimi ; mais tout cela était alors inutile.

M. de Gourcy prit l'oiseau, le fit vider et remplir de paille, et le suspendit au plancher. Joséphine n'osait y porter ses regards : les larmes lui venaient aux yeux toutes les fois que, par hasard, elle l'apercevait ; elle priait chaque jour son père de l'ôter de sa vue.

M. de Gourcy n'y consentit qu après bien des instances. Toutes les fois qu'il échappait à Joséphine quelque trait d'étourderie et de légèreté, l'oiseau était remis à sa place, et elle entendait dire à tout le monde : Pauvre Mimi, tu as souffert une mort bien cruelle !

Page 1