‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 52 sur 276 · ES ENFANTS QUI VKIEKNT · texte numérisé non relu

ES ENFANTS QUI VKIEKNT

On servit ce jour-là plusieurs plats sur leur table. Il y avait uiènie uiir bouteille de vin auprès de chaque couvert. Mes enfants, leur dit M. d'Orsay, si j'avais encore quelques droits sur vous, je vous défendrais de manger de tous ces plats, et surtout de boire du vin. Je vous prescrirais au moins de n'en prendre qu'en très petite quantité, parce que je sais que le vin et les épiceries sont dangereux pour les enfants. Mais vous êtes maintenant vos maîtres : vous pouvez boire et manger suivant votre caprice. Les enfants ne se le laissèrent pas dire deux fois. L'un avalait de gros morceaux de viande sans pain ; l'autre prenait de la sauce à grandes cuillerées. Ils se versaient de pleines rasades de vin, qu'ils oubliaient de tremper.

Mais, mon ami, dit tout bas madame d'Orsay à son mari, ils vont en être incommodés. Je le crains, ma femme, répondit M. d'Orsay ; mais j'aime mieux qu'ils apprennent une fois à leurs dépens combien on se fait tort par son ignorance, que si, trop occupés maintenant de leur santé, nous leur dérobions le fruit d'une importante leçon. Madame d'Orsay comprit l'intention de son mari ; et elle laissa nos étourdis se livrer à leur gourmandise.

On se leva de table. Le ventre des enfants était tendu comme un tambour ; et leurs petites tètes commencèrent à s'échauffer. Viens, viens, Julie, s'écria Casimir; et il emmena sa sœur avec lui dans le jardin, M. d'Orsay crut devoir les suivre à la piste.

Il y avait dans le jardin un petit étang, au bord de l'étang un batelet ; Casimir eut la fantaisie d'y entrer. Julie l'arrêta. Tu sais bien, lui ditelle, que cela nous est défendu. — Défendu ! répondit Casimir. As-tu oublié que nous ne dépendons plus que de nous-mêmes? — Ah! tu as raison, lui dit Julie. Elle donna la main à son frère, et ils entrèrent tous deux dans le batelet.

iM. d'Orsay approcha de plus près, mais il ne jugea pas à propos de se découvrir. Il savait que l'étang n'était pas bien profond. Quand ils y tomberaient, se disait-il, je n'aurais pas beaucoup de peine à les en retirer.

Les deux enfants voulaient détacher le bateau du bord, et le pousser vers le milieu de l'étang; mais ils ne purent jamais venir à bout de défaire les nœuds du cordage qui le retenait. Puisque nous ne pouvons pas naviguer, dit l'écervelé Casimir, il faut du moins nous balancer. Aussitôt, ayant écarté ses jambes vers les deux bords du batelet, il commença à le faire pencher d'un côté, puis de l'autre. Leur tète étant un peu embarrassée, ils ne tardèrent pas longtemps à chanceler sur leurs jambes. Ils se saisirent l'un l'autre pour se soutenir; mais, ;:>/«/?»/)/ ils tombèrent ensemble sur le bord du batelet, et du bord dans l'étang. M. d'Orsay sortit, prompt comme l'éclair, de l'endroit où il ét^it caché. Il se jeta dans l'eau, saisit de chaque main un de ses téméraires enfants, et les ramena à la maison demi-uioits de IVavt'ur.

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Ils eurent des vomissements violents pendant qu'on leur ôtait leurs lialiits et qu'on les frottait. Enfin on les mit chacun dans un lit bien chaud. Ils étaient successivement dans un accablement et dans des convulsions qui faisaient frémir. Ils se plaignaient d'un mal de tète affreux et de tiraillements d'entrailles ; ils tombaient à chaque instant en faiblesse, puis c'étaient des nausées et des étouffements. C'est dans cet état déplorable qu'ils passèrent le reste du jour. Il leur échappait des sanglots et des torrents de larmes, jusqu'à ce qu'enfin ils s'endormirent de lassitude.

Le lendemain au matin, de bonne heure, leur père entra dans leur chambre, et leur demanda comment ils avaient passé la nuit.

Pas trop bien, répondirent-ils l'un et l'autre d'une voix afiiiiblie : nous nous sommes levés très sou veut, et la tète et le ventre nous font encore mal.

Pauvres enfants, leur dit iM. d'Orsay, que je vous plains! Mais, reprit-il un moment après, que ferez-vous aujourd'hui de votre liberté? vous vous souvenez qu'elle vous appartient encore.

Oh! non, non, répondirent-ils tous les deux avec précipitation.

Et pourquoi donc, mes amis? vous disiez l'autre jour qu'il était si triste de faire les volontés des autres.

Nous avons été bien corrigés de notre folie, répondit Casimir.

C'est pour longtemps, ajouta Julie.

M. d'orsay. Vous ne voulez donc plus vous appartenir?

CASiMiu. Non, non, mon papa. Dites-nous plutôt ce que nous avons à faire.

JULIE. Cela vaudra beaucoup mieux pour nous.

M. d'orsay. Pensez bien à ce que vous dites; car, si je reprends mon pouvoir, je vous préviens que j'aurai d'abord quelque chose de désagréable à vous ordonner.

CASIMIR. N'importe, mon papa. Nous voilà prêts à faire tout ce que vous jugerez à propos.

M. d'orsay. Eh bien! j'ai ici une poudre jaunâtre qu'on appelle rhubarbe : elle a un mauvais goût, mais elle est excellente pour les personnes qui ont dérangé leur estomac par des excès. Puisque vous consentez à suivre les ordres que je vous donne, je vous commande de prendre tout de suite cette poudre ; qu'on m'obéisse!

CASIMIR. Oui, oui, mon papa.

JULIE. Quand ce serait amer comme du chicotin,

M. d'Orsay fit des pilules qu'il leur présenta. Les enfants, sans se tordre la bouche de grimaces , comme ils faisaient auparavant, les avalèrent à l'envi l'un de l'autre. Ce remède fit heureusement son effet, et ils guérirent tous deux.

Lorsqu'on voulait dans la suite les menacer d'une punit inn c.nViiyaiili',

on leur disait : Nous allons vous donner la liberté; et les enfants tremblaient encore plus de cette menace que ceux à qui Ton dirait -. Je vais vous mettre en prison.

j-"-^;-- '}\ ANS une riante soirée de mai, M. d'Ogères était K:^ assis, avec Armand son fils, sur le penchant ^^:.^ d'une colline, d'où il lui faisait admirer la beauté W^ de la nature que le soleil couchant semblait reètir, dans ses adieux, d'une robe de pourpre. Ils furent listraits de leur douce rêverie par les chants joyeux d'un berger qui ramenait son troupeau bêlant de la prairie voisine. Des deux côtés du chemin qu'il suivait s'élevaient des buissons d'épines , et aucune brebis ne s'en approchait sans y laisser quelque dépouille de sa toison.

Le jeune Armand entra en colère contre ces ravisseurs. Voyez-vous, mon papa, s'écria-t-il, ces buissons qui dérobent leur laine aux brebis? Pourquoi Dieu a-t-il fait naître ces méchants arbustes? ou pourquoi les hommes ne s'accordent-ils pas pour les exterminer ? Si les pauvres brebis repassent encore dans le même endroit, elles vont y laisser le reste de leurs habits. Mais non , je me lèverai demain à la pointe du jour, je viendrai avec ma serpette, et ritz, ra/;;/ je jetterai à bas toutes ces broussailles. Vous viendrez aussi avec moi, mon papa; vous porterez votre grand couteau de chasse, et l'expédition sera faite avant l'heure du déjeuner. Nous songerons à ton projet, lui répondit M. d'Ogères. En attendant, ne sois pas si injuste envers ces buissons, et rappelle-toi ce que nous faisons vers la Saint-Jean.

AUMAxn. Et quoi donc, mon papa?

M. d'ogères. N'as-tu pas vu les bergers s'armer de grands ciseaux, et dérober aux brebis tremblantes, non pas des ilocons légers de leur laine, mais toute leur toison?

AiiMAND. Il est vrai, mon papa, parce qu'ils en ont besoin pour se faire des habits. Mais les buissons, qui les dé]iouillent par pure malice, et sans en avoir aucun l)esoin !

M. d'ogèuks. Tu ignores à (juoi ces dépouilles peuvent leur servir; mais supposons (pfelles leur soient inutiles, le seul besoin d'une chose est-il un droit pour se l'approprier?

AHMANi). Mou papa, je vous ai entendu dire que les brebis perdent naturellement leur toison vers ce tenq)s de l'année; ainsi, il vaut bien mieux la prendre pour notre usage que de la laisser tomber iiuitilement.

>i. ii'oGÈuEs. Ta rétlexioii est juste. La nature a duiiué à toutes les bètes leur vêtement, et nous sommes obligés de leur emprunter le nôtre, si nous ne voulons pas aller tout nus, et rester exposés aux injures cruelles de l'hiver.

ARMAND. Mais le buisson n'a pas besoin de vêtements. Ainsi, mon pai)a, il n'est plus question de reculer. 11 faut, dès demain, jeter à bas toutes ces épines. Vous viendrez avec moi, n'est-ce pas?

M. d'ogkrks. Je ne demande pas mieux. Allons! à demain au matin, dès la pointe du jour.

Armand, qui se croyait déjà un héros, de la seule idée de détruire de son petit bras cette légion de voleurs, eut de la peine à s'endormir, occupé comme il l'était de ses victoires du lendemain. A peine les chants joyeux des oiseaux perchés sur les arbres voisins de ses fenêtres eurent-ils annoncé le retour de l'aurore, qu'il se hâta d'éveiller son père. M. d'Ogères, de son côté, peu occupé de la destruction des buissons, mais charmé de trouver l'occasion de montrer à son fds les beautés ravissantes du joujnaissant, ne fut pas moins empressé à sauter de son lit. Ils s'habillèrent à la hâte, prirent leurs armes, et se mirent en chemin pour leur expédition. Armand allait le premier d'un air de triomphe, et M. d'Ogères avait l)ien de la peine à suivre ses pas. En approchant des buissons, ils virent de tous les côtés de petits oiseaux qui allaient et venaient en voltigeant sur leurs branches. Doucement, dit iM. d'Ogères à son fils, suspendons un nu)ment notre vengeance, de peur de troubler ces innocentes créatures. Remontons à l'endroit de la colline où nous étions assis hier au soir, pour examiner ce que les oiseaux cherchent sur ces buissons d'un aii'si affairé. Ils remontèrent la colline, s'assirent et regardèrent. Ils virent que les oiseaux emportaient dans leur bec les llocons de laine que les buissons avaient accrochés la veille aux brebis. Il venait des troupes de fauvettes, de pinsons, de linottes et de rossignols, qui s'enrichissaient de ce butin. Que veut dire cela? s'écria Armand tout étonné. Cela veut dire, lui répondit son père, que la Providence prend soin des moindres créatures, et leur fournit toutes sortes de moyens pour leur bonheur et leur conservation. Tu le vois, les pauvres oiseaux trouvent ici de quoi tapisser l'habitation qu'ils forment d'avance pour leurs petits. Ils se préparent un lit liicn doux pour eux et pour leur jeune famille. Ainsi, cet honnête buisson, contre lequel tu t'emportais hier si légèrement, allie les habitants de l'air avec ceux de la terre. Il demande au riche son superlki, pour donner au pauvre ses besoins. Veux-tu venir à présent le détruire? Que le ciel nous en préserve! s'écria Armand. Tu as raison, mon fils, reprit M. d'Ogères, qu'il tleurisse en paix, puisqu'il fait de ses con(pu''tes un usage si généreux !

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