LES TULIPES
L'CKTTE avait vu , pendant deux étés de suite, dans le jardin de son père, une planciie de tulipes bigarrées des plus belles couleurs. Semblable au papillon léger, elle avait souvent voltigé de fleuien fleur, uniquement frappée de leuiéclat, sans jamais s'occuper de ce qui pouvait les produire.
L'automne dernier, elle vit son père qui s'amusait à bêcher la terre de la plate-bande, et y enfonçait des oignons. ; Ah! mon papa! s'écria-t-elle d'une voix plaintive, que faites-vous? Gâter ainsi toute notre planche de tulipes! et an lieu de ces belles fleurs y mettre de vilains oignons pour la cuisine !
Son père lui répondit qu'il savait bien ce qu'il avait à faire , et il allait lui apprendre que c'était de ces oignons que sortiraient Tannée suivante des tulipes nouvelles; mais Lucette l'interrompit par ses plaintes, et ne voulut rien écouter. Comme son père vit qu'il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison, il la laissa s'apaiser d'elle-même, et continua son travail, tandis qu'elle se retirait en gémissant.
Toutes les fois que, pendant l'hiver, la conversation tomba sur les fleurs, Lucette soupirait ; et elle pensait en elle-même qu'il était bien dommage (jue son père eût détruit le plus bel ornement de son jardin.
L'hiver acheva son cours; et le printemps vint balayer de la terre la neige et les glaçons.
Lucette n'était pas encore allée au jardin. Eh! i\m pouvait l'y attirer, puisqu'il ne devait plus lui ofl'rir sa superbe parure?
l'n jour cependant elle y entra sans réflexion. Dieu ! de quels transports de surprise et de joie elle fut agitée, lorsqu'elle vit la planche de tulipes plus belle encore que Tannée précédente !
Efle resta d'abord immobile et muette d'admiration; enfin elle se jeta dans les bras de son père, en s'écriant -. Ah! mon i)apa ! (|ue je vous re-
LKS FRAISES ET LES GROSEILLES. lOf»
mercie d'avoir arraché vos tristes oignons , pour remettre à leur place ces belles fleurs que j'aime tant !
Tu ne me dois point de reconnaissance, lui répondit son père, car ces belles fleurs que tu aimes tant ne sont venues (pie de mes tristes oignons.
L'opiniâtre Lucette n'en voulait encore rien croire, lorsque son père tira proprement de la terre une des plus belles tulipes, avec l'oignon d'où sortait la tige, et la lui présenta.
Lucette, confondue, lui demanda pardon d'avoir été si déraisonnable. Je te pardonne bien volontiers, ma fille, lui répondit son père, pourvu que tu reconnaisses combien les enfants risquent de se tromper en voulant juger d'après leur ignorance les actions des personnes expérimentées. Oh 1 oui, mon papa, répondit Lucette, je ne m'en rapporterai plus dorénavant à mes propres yeux. Et toutes les fois que je serai tentée de croire en savoir plus que les autres, je me souviendrai des tulipes et des oignons.
Je suis bien aise, mes chers amis, de vous avoir raconté cette histoire, car vous allez voir ce qui arriva à un autre enfant pour ne l'avoir pas sue.