‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 59 sur 276 · SCÉHE VI. — AGATHE , CHARLOTTE , SOPHIE , SAINT-FIRMIN , CHARLES · texte numérisé non relu

SCÉHE VI. — AGATHE , CHARLOTTE , SOPHIE , SAINT-FIRMIN , CHARLES

CHARLES, à Saint-Firmin. Eh bien! as-tu fini?

SAINT-FIRMIN. La voilà : prends, et rougis de ta paresse... Eh bien ! mesilemoiselles, avez-vous quelque jeu d'arrêté?

AGATHE. Nous VOUS attendions pour décider notre partie.

SAINT-FIRMIN. J'ai Jà-bas un petit musicien à vos ordres : si vous me le permettez, je vais l'appeler pour vous chanter quelque chanson, ou pour vous faire danser.

SOPHIE. Un petit musicien ! où est-il ? où est-il ?

CHARLOTTE. Il faut conveuir que M. de Saint-Firmin s'entend bien à amuser sa société.

SAINT-FIRMIN. Nous fcrons, en nous annisant, un acte de charité, car le pauvre petit musicien ne possède rien sur la terre (pie son violon.

IHi LK l'KTir .lOlEUH 1)K VlULi »X.

CHARLRs. Et qui le paiera? M. de Saint-Firmiri? Il parle et il agit toujours comme si le roi était son parrain, et il n'a pas une maille.

SOPHIE. Ne rougis-tu pas, mon frère?...

SAiNT-FiRMiN. Laissez-le dire, ma cousine, il ne m'offense point; ce n'est pas un crime d'être pauvre : je ressemble par-là à mon petit musicien, qui est un très bon enfant. Je lui donnerai douze sous qui me restent dans ma bourse, et il m'a promis de jouer à ce prix toute la soirée.

CHARLOTTE. Nous uous cotiserous toutes pour le payer.

AGATHE. Oui, oui, uous boursiUcrons.

sAiNT-FiRMiN. Voulcz-vous quc j'aille le chercher? Il attend là-bas à la porte.

SOPHIE. Sûrement, mon cher petit cousin, et dépèclie-toi. (Saint-Firmiv sort. En même temps Justine apporte vn gâteau sur un plat.)

SCÈNE VII. — AGATHE , CHARLOTTE , SOPHIE , CHARLES. (Cliarles veut prendre le plat des mains de Justine : Sophie l'en empêche. )

CHARLES. C'est que je voulais faire les portions.

SOPHIE. Je vais t'en épargner la peine : tu pourrais les faire si bien (pi" il ne nous resterait pas plus du gâteau que du thé. {Elle fant le partaçie. et présente les morceaux à la ronde.)

CHARLES, après avoir pris sa portion. Pour qui donc le morceau qui reste?

SOPHIE. Est-ce que mon petit cousin n'en aurait pas?

AGATHE. J'aimerais mieux lui donner ma portion.

CHARLOTTE. Et moi aussi la mienne.

CHARLES, avec aigreur. Il est bien heureux!

SOPHIE. Tu ne vois que sa portion de gâteau à lui envier.

SCENE VIII. — AGATHE, CHARLOTTE, SOPHIE, CHARLES, SAIXT-FIRMIN. tenant par la main le petit JOXAS, qui a un violon sous son bras.

SAiNT-FiRMix. J'ai l'honueur de vous présenter mon petit virtuose.

CHARLOTTE et AGATHE. Il cst tout à fait gentil.

SOPHIE. De quel pays es-tu, mon enfant?

jox.\s. Je suis des montagnes de la Bresse.

AGATHE. Et pourquoi viens-tu de si loin?

JOXAS. C'est que mon pauvre père est aveugle : il ne peut plus travailler; nous courons le pays, et il faut (jue je lui gagne du pain avec mon petit violon.

SOPHIE. Eh bieiil veux-tu nous faire connaître ton savoir-faire?

JONAS. Ce sera de bon cœur; mais mon talent n'est pas grand' chose.

s.vixT-FiRMiN. Joue dc ton mieux : ce sera toujours assez bien pour moi; et ces demoiselles seront assez bonnes pour te pardonner quelque faux ton, si tu en fais.

^Jonas iiecordf son violon. Aîiallic en n)èni(' temps prend ras.-iielle uvei- le reste de pàteaii. el

LE PETIT .lOUEUR DE VIOLON. 117

le présente à Saint-Firniin. Il la remercie, prend l'assiette et la tient à la main, sans touclier ail gâteau, pour écouter Jonas. Celui-ci commence dabnrfl à jonor sur son violon l'air de la chanson suivante; ensuite il chante : ^

Plaignons le sort d'un petit malheureux, Chargé tout seul du soin de son vieux père ! Ils n'ont, hélas ! pour se nourrir tons deux, Que la pitié qu'inspire leur misère.

Plaignez leur sort, prêtez -leur vos secours; C'est à regret que leur voix vous implore. De longs travaux l'un a rempli ses jours; Pour travailler, l'autre est trop faible encore.

Soyez touchés de leur sort malheureux ; Ayez pitié de l'enfant et du père :

Ils n'ont, hélas! pour se nourrir tous deux. Qu'un peu de pain (ju'on donne à leur misère.

R.\iXT-F!R>iiN, lui tendani hi main. Mon cliei' entant, vous êtes donc bien pauvres?

JONAS. Hélas! oui ; mais, avec mon violon, j'espère que nous ne manquerons pas. Si nous sommes malades, le lion Dieu aura soin de nous; et, si nous mourons, nous n'aurons besoin que d'un petit coin de terre que Ton trouve partout.

SAiNT-FiRMiN. Mais , mon petit malheureux, peut-être que tu as faim? Tiens , tiens , voici mon gâteau.

JONAS. Nenni, mon beau monsieur, mangez-le vous-même : un peu de pain est tout ce qu'il me faut.

SAINT-FIRMIN. Non , tu prendras ceci ; je sais manger du pain aussi bien que toi.

JONAS. Eh bien! je vous remercie; mais je ne le mangerai pas à présent: je veux le partager avec mon pauvre père ; il n'est pas accoutumé à manger de si bonnes choses.

SOPHIE. Ton pauvre père, dis-tu? tiens, ma portion est pour lui.

CHARLOTTE. Voici cncorc la mienne.

AGATHE. Prends la mienne aussi.

JONAS. Nenni, nenni : gardez votre gâteau, mes jolies demoiselles, j'en ai assez d'un morceau : ce n'est pas avec ces friandises qu'on se rassasie.

CHARLES, ironiquement. 11 a raison; cela lui ferait perdre sa belle voix.

SOPHIE, à Charles. Personne ne t'a demandé ta portion.

CHARLES. Oh! il y a longtemps que je l'ai croquée.

SAixT-FiRMiN, à Jonas. Allons, mon ami, veux-tu goûter d'abord de ton gâteau?

JONAS. Nenni , mon beau monsieur, puisque vous voulez bien me le donner, souiïrez que je l'enveloppe dans mon mouchoir pour l'emporter avec moi.

IIK LE l'KTIT JoLLl.U DE VloLOX.

soFMiiE. Attends un peu, je te donnerai un moreean de linge plus propre; tu peux, en attendant , mettre le morceau sur la fenêtre.

JONAS. Oui, ma petite demoiselle, je suis ici pour jouer du violon, et non pour manger.

AGATHE. Je voudrais bien danser un menuet avec M. de Saint-Firmin. En sais-tu quelqu'un?

joNAs. Tout ce qu'il vous plaira : un menuet, une allemande, une ronde.

AGATHE. Voyons d'abord le menuet. {Sai/it-Firmin jn-end la main d'Agathe, et se prépare à danser.)

CHARLOTTE. Pourquoi n'en danserions-nous pas deux à la fois? [Elle s'avance vers Charles.) M. Charles!

CHARLES. Excusez-moi, mademoiselle, je ne sais pas danser.

SOPHIE. Il a pourtant appris deux ans entiers.

CHARLES. C'est que je ne suis pas d'humeur fringante aujourd'hui.

CHARLOTTE, /uf faisant la révérence. Ainsi me voilà refusée.

SOPHIE. Mon petit cousin, préte-moi ton chapeau. {A Charlotte.) J'aurai l'honneur, mademoiselle, d'être votre cavalier.

AGATHE. Et si nous dansions un menuet à quatre?

SAiNT-FiRMiN. Mademoiselle , je suis à vos ordres. (Elles dansent vn menvet à (jiiafre: et. lorsqu'il est fini , Charlotte va prendre Saint-Finnin.)

cHAiïLOTTE. M. de Saint-Firmiu, je veux aussi danser avec vous.

SAiNT-EiBMLN. Je scrai ravi, mademoiselle, d'avoir cet honneur.

AGATHE. Je veux maintenant être ton cavalier, Sophie.

SOPHIE. Je perds à tout cet arrangement, mon petit cousin; mais il faut bien que je fasse à ces demoiselles les honneurs de ta complaisance. [Elles dansent un secoîid menuet. Pendant ce temps, Charles s'approche de la fenêtre, prend le gâteau de Jonas, et se glisse hors de la chambre.)

SOPHIE, à Saint-Firmin qui s' essuie le front . Ah! te voilà rendu. Il faut convenir que , nous autres demoiselles, nous sommes dix fois plus fortes sur nos jambes que vous, messieurs.

SAiNT-FiRMiN. C'cst quc VOUS uvcz bien plus d'agilité.

AGATHE, à Saint-Firmin. Si votre cousin était aussi complaisant que VOUS, nous vous aurions bientôt mis sur les dents, car l'une de nous pourrait reprendre haleine, tandis que les deux autres danseraient. {Elles cherchent Charles de tous côtés.)

CHARLOTTE. Ah! il s'en est allé! tant mieux.

JONAS. J€uerai-je encore un petit air?

s.MNT-FiuMiN. Nou , c'eu est assez; à moins (jue vous n'en demandiez davantage, mesdemoiselles. Le pauvre malheureux ne sera pas fâché d'aller gagner ailleurs quelque chose. Je vous ai déjà dit le peu cpie j'avais dans ma b(>urse, et Charles a esquivé sa contribution.

CHAULOTTE. Nous voulous toutcs ('outriliuer avec vous.

1J-: PETIT .lOTElK DK VIOLON. M!)

ai;athk. Cela va sans dire. [Ellr lire m bownc) Tenez, .M. (1(> Saint- Firinin, voilà mes douze sous.

CHARLOTTE. Voilà Eussi Ics niieus.

SOPHIE. Tiens, mon petit cousin, voici une pièce de vingt-(piatre sons; garde ton argent, ce sera pour nous deux.

SAINT- FiRMiN. Nou , uou , Sophic ; je dois être le premier à payer. (// rassemble toutes les pièees , et les donne à Jonas.)

joNAS. Je ne prendrai jamais tout cela : ce beau petit monsieur ne m"a promis que douze sous.

sAiNT-Fiu>iiN. Prends tout, mon ami; nous avons tant de plaisir de pouvoir te faire du bien !

joNAs. Que lebonDieu vous en récompense! {A Sophie.) A présent, mademoiselle , si vous vouliez avoir la complaisance de me donner un mauvais morceau de linge pour envelopper le gâteau que vous m'avez fait prendre.

SOPHIE. Je l'avais oublié. [Elle court à nne petite commode, et en tire vu mouchoir.) Tiens, il est un peu usé, mais il servira bien pour cela.

joxAS. Voyez, il n'est encore que trop bon. Je n'ose pas le recevoir.

SOPHIE. Je ne puis plus m'en servir, et je l'aurais donné à un autre.

JONAS. Que le bon Dieu vous récompense de votre générosité! (Tl ra à la fenêtre pour prendre le cjâteau.)

SOPHIE. Donne-le-moi, que je l'enveloppe. {On chercJie inutilement le (jâleau .)

JONAS, tristement. 11 n'y est plus.

SOPHIE. Ah! Dieu! je suis sûre que c'est ce gourmand de (Charles (pii aura pris la part de ce petit malheureux.

JONAS. N'en soyez pas fâchée, ma jolie petite demoiselle; je ne le regrette que par rapport à mon pauvre père.

sAiNT-FiuMiN. Si Charlcs n'était pas ton frère, sa gourmandise lui coûterait cher; mais il ne faut pas que le père de Jonas en souffre. Ma chère Sophie, si tu voulais me prêter les douze sous que tu offrais de donnei' pour moi tout à l'heure.

SOPHIE. Non, mon cousin; je veux en avoir le mérite à moi seule. {A Jonas.) Tieus, voilà douze sous; achète a ton père un autre morceau de gâteau. (Charlotte et Agathe fouillent dans leurs bourses.)

CHARLOTTE. Ticus, voici encore quelque monnaie. AGATHE. Prends donc.

JONAS. Bon Dieu! bon Dieu! Non; c'est trop.

SAiNT-FiRMiN h/i tend la main arec attendrissement. Que je suis mallieureux de n'avoir plus rien à te donner! Mais, je suis orphelin , et je vis, comme toi , des bienfaits des autres.

JONAS, à Saint-Firmin. Je voudrais (pio vous ne m'eussiez pas anu'ué ici, ou que vous reprissiez votre argent.

^2o LE l'K'nr .joiKuii dk vkji.ox.

SAINT- FiuMiN. Ne te mets pas en peine de moi. Adieu, va chercher à gagner ta vie.

JONAS , en sortant, à Sophie. Voilà votre mouchoir, ma jolie demoiselle.

soi'HiE. Garde-le, si tu en as besoin.

joNAS. Que le ciel vous conserve toutes en santé, et vous rende encore plus jolies. {Il sort.)

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