JOSEPH
Ce combat se livia iiii joiif devant la riiaison de M. Desprez. Le bruit l'attira à la fenêtre. Il vit avee douleur que son fils Henri était engagé dans la mêlée. A peine s'en fut-il aperçu qu'il referma la croisée, et passa dans une autre pièce de son appartement.
Lorsqu'on se mit à table, M. Desprez dit à son fils : Quel était cet homme après qui tu courais en poussant des cris?
uKMii. Vous le connaissez bien, mon papa; c'est ce fou qu'on appelle .loseph.
M. DESPREZ. Le pauvre homme ! Qui peut lui avoir causé ce malheur? HENRI. On dit que c'est un procès pour un riche héritage. 11 a eu tant de chagrin de le perdre, qu'il en a perdu aussi l'esprit.
M. DESPREZ. Si tu l'avais connu au moment où il fut dépouillé de cet héritage, et qu'il t'eût dit, les larmes aux yeux : « Mon cher Henri, je suis bien malheureux ; on vient de m'enlever un héritage dont je jouissais paisiblement. Tous mes biens ont été consumés par les frais de la procédure ; je n'ai plus ni maison de campagne ni maison à la ville, il ne me reste rien ; » est-ce que tu te serais moqué de lui ?
HENRI. Dieu m'en préserve ! qui peut être assez méchant pour se moquer d'un homme malheureux ? J'aurais bien plutôt cherché à le consoler. M. DESPREZ. Est-il plus hcurcux aujourd'hui qu'il a aussi perdu l'esprit? HENRI. Au contraire, il est bien plus à plaindre.
M. DESPREZ. Et cependant aujourd'hui tu insultes et tu jettes des pierres à un malheureux que tu aurais cherché à consoler lorsqu'il était beaucoup moins à plaindre.
HENRI. Mon cher papa, j'ai mal fait ; pardonnez-le-moi. M. DESPREZ. Je veux bien te pardonner, pourvu que tu t'en repentes. Mais mon pardon ne suffit pas ; il y a quelqu'un à qui tu dois encore le demander. HENRI. C'est apparemment Joseph?
M. DESPREZ. Et pourquoi donc Joseph?
HENRI. Parce que je l'ai offensé.
M. DESPREZ. Si Joseph avait conservé son bon sens, c'est bien à lui que tu devrais demander pardon de ton offense. Mais comme il • n'est pas en état de comprendre ce que tu lui demanderais par ton pardon, il est inutile de t'adresser à lui. Tu crois cependant qu'on est obligé de demander pardon à ceux que l'on a offensés?
lUvNRi. Vous me l'avez appris, mon papa.
M. DESPREZ. Et sais-tu qui nous a connuandé d'avoir de la pitié pour les malheureux?
irENRi. C'est Dieu.
M. DESPREZ. Cependant tu n'as point montré de pitié pour le pauvre Joseph; au contraire, tu as augmenté son malheur par tes insultes. Croistu que cette conduite n'ait pas offensé Dieu?