‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 82 sur 276 · SCÈNE VI. —MARCELLIX, M. DE HEAUVAL , lUBElîT · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. —MARCELLIX, M. DE HEAUVAL , lUBElîT

MAHCELLiN, en coii/'cml à son p'ere. Ah ! que je suis aise, mon cher papa, de vous rencontrer! {A Hubert.) Rends-moi cette corbeille.

HUBERT. Doucement, doucement, monsieur, vous allez m'arracher le cou.

M. DE BEALVAL. Que veux-tu t'uire de cette corbeille, Marcellin?

MAKCELLiN. Elle appartient à une pauvre petite fille, à qui ce vilain Hubert l'a prise, avec les épis qu'on lui avait donnés. Vous saurez tout, mon papa.

HUBERT. Ho ! ho ! on est donc vilain pour faire son devoir, et pour ne pas aider les voleurs à faire leur coup? Pounjuoi donc monseigneur me donne-t-il des gages?'

M. itE r.EALVAL. Jc VOUS l'ai déjà dit plusieurs fois, Hubert, c'est pour empêcher les vagabonds de courir sur mes terres et d'inconnnoder mes vassaux ; mais non pas pour arrêter et traîner en prison les pauvres , et encore moins d'honnêtes nécessiteux, (jui cherchent à se nourrir d'une miette de mon superflu, et de quelques épis échappés à une riche moisson.

nnîEi'.T. Premièrement, je ne les empêche point de glaner tant (ju'ils veulent, lorsque la moisson est hors du champ ; mais tant qu'il y reste une gerbe . . .

MARCELLIX , ironiquement. Que ne dis-tu aussi lorsque les champs sont en friche ou couverts de neige? 11 y a grand'chose à ramasser, n'est-ce pas, lorsque la moisson est rentrée ?

HUBERT. Vous n'cuteudez rien du tout à cela, monsieur. Secondement, qui ptMit nous répondre que ce ne sont pas des voleurs?

MARCELLIX. Dcs volcurs, graud Dieu ! des voleurs! La petite lille m'a dit (|u'elle n'avait pris ici aucun épi, et que c'était un vieux moissonneur du champ voisin qui lui avait rempli sa corbeille.

HUBERT. Bon, elle vous l'a dit, comme s'il y avait un mut de vérité dans ce que ces gens-là vous disent! Je l'ai surprise ici sur une gerbe.

M. HE REAUVAL. Qui détachait des épis? ♦

HURERT. Je ne dis pas tout à fait cela. Mais sais-jc, moi, ce ([u'elle avait fait avant mon arrivée? Et puis, n'est-ce pas un mensonge que cette histoire d'un vieux moissonneur qui lui renq)lit sa corbeille ! (Hi ! je recmiiiais bien là nos paysans: vx, sont des messieurs si cbaritaMcs !

LA PETITE (ÎLANEUSE. li.J

MAUCELLiN. Et 11101 je soiitieiis que ces épis lui ont (Hé doimés , car elle me l'a dit; et une si bonne petite lîUe ne saurait mentir.

HUBERT. Et vous, n'avcz-vous jamais menti, monsieur? cependant nous vous regardons comme un brave gentilhomme.

MARCELLiN. Euteudez-vous, mon papa, comme ce vilain Hubert me traite? (A Hubert, en colère.) Non , si je mentais, je serais un méchant garçon ; mais je ne mens pas, ni la bonne petite fille non plus. Et c'est vous qui êtes un...

M. DE BEAuvAL. Doucemeiit, Marcellin : je suis content jusque-là de ta défense. On doit croire tous les hommes honnêtes gens jusqu'à ce que l'on soit bien convaincu du contraire ; mais Ton ne doit pas s'emporter contre ceux qui sont d'une opinion différente; et il faut chercher à les ramener avec douceur à des pensées plus consolantes et plus vraies.

HUBERT. Non, non, monseigneur, il vaut mieux croire tous les hommes méchants, jusqu'à ce que l'on voie, à n'en pouvoir douter, qu'ils sont honnêtes : c'est beaucoup plus sage. Lorsque je rencontre un bœuf sur ma route, je suppose toujours qu'il a la corne mauvaise, et je me retire de son chemin. Il peut se faire qu'il ne soit pas méchant; mais je ne cours aucun risque à prendre mes précautions. Le plus sûr est toujours le meilleur.

M. DE BEAUVAL. Si tous Ics lioiumes avaient ta façon de penser, Hubert, avec qui pourrions-nous vivre? Et qu'en serait- il résulté entre toi et moi, si, au lieu de te donner un service honnête dans ma terre, pour procurer du pain à un vieux soldat réformé, je t'avais livré à la justice comme un vagabond qui n'avait *ni certificat ni passe-port?

HUBERT, Oui, cela est vrai ; mais il est vrai aussi que je suis un honnête homme.

M. DE BEAUVAL. Je uc tc garde auprès de moi que parce que j'en suis persuadé ; mais je ne pouvais le croire d'aljord que sur ta parole et sur ta physionomie.

:^L\RCELLiN. Oh ! mon cher pai)a ! si vous vous en rapportez à la parole ef à la physionomie, vous en croirez bien plus ma petite fille qu'Hubert.

HUBERT. Oui-dà, monsieur! regardez-moi en face. Votre papa sera certainement bien content de la physionomie de votre petite fille si elle lui revient autant que la mienne.

MAUCELLIN. Vraiment oui, il te sied bien, avec ta figure d'ours...

M. DE BEAUVAL. Fi douc, Marcclliu ! — Hubert, connais-tu la petite fille?

HUBERT. Oui, je la connais, et je ne la connais pas. Je sais qu'elle est ici depuis dix. à douze jours, avec sa mère; mais comment et jiourquoi elles y sont venues, il n'y a que M, le bailli qui puisse vous en instruire. Vous le dirai-je , monseigneur? C'est bien mal fait à lui de recevoir cette espèce de gens dans la [)aroisse , pour y être nourris aux dépens de la communauté.

I 1 1 LA PETITE GLANEUSE

MAUCKLLIN. Eh bien! c'est moi qui les nourrirai, oui, moi.

nuBEUï. Vous avez donc quelque chose à vous, monsieur?

MAiiCELLiN. Si je n'ai rien, mon papa en a assez.

HUBEiiT. Eu attendant, toute la communauté murmui'e. Mais lorsqu'on p;raisse la patte aux gens en place (// compte dans sa main), car j'imagine que monsieur le bailli...

MAiu;i:i.i.iN. Ne voilà-t-il pas ([u'il dit aussi des injures à monsieur l<^ bailli? Jr le lui dirai, va !

M. 1)1-: nEAivAi.. Doucement, mou lils. Je vois, Hubert, ipTil est inqjossible de guérir ton esprit soupçonneux ; mais je conçois des soupçons à mon tour. Tu juges que cette petite fille a rempli ici sa corbeille, parce (pie tu Tas trouvée dans mon champ auprès d'une gerbe ; tu juges que monsieur le bailli s'est laissé corrompre pour de l'argent, parce qu'il a reçu une pauvre famille dans le village. Eh bien! je juge aussi que tu n'as retenu la corbeille de la petite fille, que parce qu'elle n'a pas eu de l'argent ou (quelques prises de tabac à te donner, et qu'à ce prix tu l'aurais volontiers relâchée.

mr.KKT. Quoi, monseigneur! vous pourriez croire?...

M i>r. liKAi VAL. Pourquoi ne veux-tu pas que je pense sur ton comj)te ce que tu te juTiuets de penser sur le compte des autres?

iiruERT. Tenez, monseigneur, je vois qu'il vaut mieux que je ine taise. Et quand je verrais ces mendiants charger sur leurs épaules vos champs , vos bois et vos prairies.... Faut-il porter la corbeille chez monsieur le h;iilli?

, MAiiCEi.LiN. Oh! non, non, mon cher papa, je vous en supplie.

M. DE r.EAuvAL. Hubcrt , vous la rapporterez chez la pauvre femme, et vous ferez vos excuses à la petite lîUe.

HiiBEHT. Des excuses, monseigneur, des excuses, y pensez-vous? Moi , lui aller faire des excuses, et pourquoi ?

MARCELLiN. Pourquoi? pour l'avoir affligée sans sujet, et pour lui avoir fait Taffront de l'accuser d'une bassesse.

uiiîEHT. Si elles n'ont pas d'autres excuses ni d'autre corbeille....

M. n;-. r.EAivAL. Hubert, si j'avais commis une injustice envers vous, je ne balancerais pas à la réparer. Et pour viuis en convaincre, j'irai moinièine , je rapporterai la corbeille , et je ferai des excuses en votre nom.

luuKur. Chargez-vous-en plutôt, monsieur Marcellin.

MAHCEi.i.iN. Oh! de tout mon cœur. Mon cher papa, la petite lille doit revenir à linstant avec Henriette, qui est allée consoler sa mère; il faut l'attendre.

uniEUT. En ce cas-là je n"ai plus rien à faire ici. [fl s'rloiijnc m </ronimrlan/.) .le vois que nous allons avoir tant de mendiants dans ce village, (pi'il nous taudia buMitôt mendier luius-mèmes.

LA PETITE GLANEUSE. hij

SCÉKE vil. M. DE BEAUVAL, MARCELLIX.

MARCELLiN. Moii papu, enteiidez-vous ce qu'il dit?

M. DE REAUVAL. Oui, 111011 fils, et je lui pardonne volontiers son humeur.

MARCELLIN. Mais coiTiment pouvez-vous garder ce méchant homme?

M. DE REAUVAL. Il n'cst pas méchant, mon ami. C'est un zèle outré pour nos intérêts qui Tégare. Il m'est très attaché, et il remplit exactement ses devoirs.

MARCELLIN. Mais s'il est injuste?

M. DE REAUVAL. Tu vicus d'entcudrc qu'il ne croit pas l'être. Son unique défaut est de suivre trop littéralement ce qui lui a été prescrit, et de n'avoir pas assez d'intelligence pour faire de justes distinctions entre les personnes et les circonstances.

MARCELLIN. Expliquez-uioi cela, mon papa, je vous prie.

M. DE REAUVAL. Très voloiitiers, mon ami. En l'installant dans sa place, je lui ai ordonné d'écarter de ce village les vagabonds, et d'ameuer devant le juge ceux qu'il y surprendrait. Cet ordre ne pouvait regarder que ces malheureux qui se nourrissent de vols et de brigandages, et qui viendraient piller ou assassiner.

MARCELLIN. Ah ! je comprends. Et lui, il regarde comme des scélérats ceux qui n'ont pour subsister que les secours des autres; et il ne s'informe point si c'est la vieillesse, des maladies, ou des malheurs inévitables qui les ont réduits à cet état.

M. DE REAUVAL. Ti'ès bicu, uiou fils. Car les circonstances changent bien la nature des choses. Par exemple, tu as mis trop peu de rétlexion ilans la querelle que tu as eue avec lui. Sais-tu si la mère de cette petite fille n'est pas une personne vicieuse , si la petite fille elle-même ne t'a pas fait un mensonge, et n'a pas effectivement dérobé ces épis à mes gerbes?

MARCELLIN. Nou , mou chcr papa, c'est impossible.

M. DE REAUVAL. Pourquoi cela serait-il impossible? As-tu pris des éclaircissements? Sais-tu qui elle est, quelle est sa mère, et dans quel dessein elles sont venues ici?

• MARCELLIN. Ah! si VOUS l'avicz seulement vue! si vous l'aviez seulement entendue! son langage, sa figure, ses larmes!... Elle est si pauvre, ([ii'elle a besoin d'une poignée d'épis pour se procurer du pain. A-t-on besoin d'en savoir davantage ! Dois-je laisser mourir un pauvre de faim , parce que je ne sais pas encore s'il mérite mon assistance?

M. DE REAUVAL. Embrasse-moi , mon fils; conserve toujours ces généreuses dispositions envers les pauvres, et Dieu te bénira, comme il m'a béni moi-même pour de pareils sentiments, en les faisant naître dans ton jeune cœur. La clémence est toujours préférable à la sévérité. L'insensibilité ne peut conduire qu'à rinjusti('(> ; et si celui (jui sollirilc notre pitié ne la mérite pas, c'est sa raut(\ et non pas la nôtre.

■146 LA l'ETITE GLANEUSE.

MVRCELLiN. Mais, mon cher papa, il n'est guère prudent de confier à des personnes comme Hubert un emploi où Ton peut commettre des injustices.

M. DE I5EALVAL, Tu aurais raison, mon fils, si je lui avais laissé le pouvoir de condamner ou d'absoudre lui-même. 11 ne peut, tout au plus, commettre qu'une injustice passagère, à laquelle il est facile de remédier; et cet inconvénient est inévitable. Pour juger les choses suivant les principes de l'équité, j'ai dans mon bailli un homme plein de lumières, de droiture et de noblesse dans les sentiments. Il m'a rendu un témoignage favorable de la petite fille et de sa mère , lorsqu'il les a reçues dans le village; et il m'a appris qu'elles demeurent chez la vieille Marguerite, qui est une très honnête femme.

MARCELLix. Mais si Hubert avait battu la petite lille comme il l'en a menacée?

M. DE BEAuvAL. Il uc sc Serait jamais porté à cet excès. Je lui ai défendu, sous peine de perdre son emploi, de frapper qui que ce soit, même les personnes qu'il prendrait en faute ; et il suit à la rigueur les ordres que je lui donne.

MARCELLLN. Ah ! mou chcr papa, voici ma sœur qui revient avec la petite fille.

SCEKE vui. — M. DE BEAUVAL, JL\RCELLIX, IIEXPJETTE. ÉJnLIE.

MARCELLIN , coiD'ant avcc la corbeille vers Emilie. Tiens , mon enfant , voilà ta corbeille, il n'y manque pas un seul épi.

EMILIE. 0 ma chère corbeille! Que je vous ai d'obligations, mon bon petit monsieur! [Elle aperçoit M. de Beaural.) Qui est ce monsieur-là?

HENRIETTE, courant vers son père , et lui sautant au cou. C'est notre bon papa.

MARCELLIN, à Emilie. Oh! c'est un bon père, je t'assure; tu n'as rien à craindre. Viens, je veux te présenter à lui. [En s'avançant.) Il a bien rabroué le vieux père Hubert, pour t' avoir maltraitée.

EMILIE , s avance timidement vers 31. de Beauval , et lui baise la main. Monsieur, me pardonnerez-vous cette liberté? Oh ! que vous avez de braves enfants !

M. iiE liEAUvAL. Marcelliu a raison; en la voyant on ne peut douter de son innocence. Cet air décent, ce langage n'annoncent pas une éducation commune.

EMILIE, bas à Marcelliu et à Henriette. Kst-ce que j'aurais fâché votre papa? il parle tout seul.

M. DE BEAUVAL, qui l'a entendue. Non, ma chère lille. Si mes enfants eu ont bien agi envers toi, ils n'ont rien fait que tu ne paraisses mériter.

HENRIETTE. Et qu'elle ne mérite aussi, mon papa. Ah! si vous aviez vu sa mère !

LA PETITE GLANEUSE. U7

M. DE BE.MVAL. Qui est tti iTière, mon enfant? qui vous a engagées à venir dans ma terre? et quelles ressources avez-vous pour vivre?

EMILIE. Nous vivons Ah 1 grand Dieu , je ne sais pas de quoi. Nous

vivons de peu ou de rien. Nous passons le jour, et quelquefois la nuit, à condre et à filer pour avoir du pain. La vieille Marguerite donne le couvert à ma mère ; elles m'ont envoyée aujourdliui aux champs pour glaner. Hélas! mon apprentissage ne m'a pas trop bien réussi.

MARCELLiN, has à Emilie. Pas si mal que tu penses. Ma sœur et moi, nous voulons obtenir de mon papa qu'il te fasse donner des épis sans glaner.

M. DE BEAUVAL. Mais OÙ dcmcuriez-vous auparavant?

EMILIE. Dans le village de Nanterre, qui est à quelques lieues d'ici. La vie y était trop chère : la vieille Marguerite engagea ma mère à venir chez elle, et lui otTrit un logement pour rien.

M. DE BEAUVAL, à imrt . Si des gens aussi pauvres exercent la bienfaisance, quels devoirs nous avons à remplir! (« Emilie.) Ton père vit-il encore? Quel est son état?

MARCELLIN. Jc gagerais bien que ce n'est pas un paysan.

HENRIETTE. Jc le parierais bien aussi, surtout depuis que j'ai vu sa mère.

EMILIE, embcti-rassée. Mon père!... je n'en ai plus. Je ne l'ai même jamais vu. Il était mort quand je suis née. Ah! s'il vivait encore!

M. DE BEAUVAL. Et tu uc sais pas qui il était? comment il s'appelait?

EMILIE. Ma mère vous en instruira mieux que moi.

M. DE BEAUVAL. Nc pourrais-jc pas lui parler?

HENRIETTE. Oh! oui , mon papa. Elle va venir elle-même; elle ne m'a demandé qu'un moment pour s'arranger un peu.

M. DE BEAUVAL. Et qùi t'a élevée?

EMILIE. Elle seule, monsieur. Elle m'a appris à lire et à écrire. Elle m'instruit dans ma religion, et me donne quelques leçons de dessin.

M. DE BEAUVAL. De dcssin? Je n'en doute plus, c'est un rejeton de quelque famille distinguée, que des malheurs ont réduite à l'indigence.

HENRIETTE. Ah! la voici qui vient.

MARCELLIN. Est-cc elle?

M. DE BEAUVAL, à part . Je brûle d'éclaircir ce mystère. Cette enfant me rappelle des traits connus, mais que je ne sais encore démêler.

8CBHB XX. — M. DE BEAUVAL, MADAME DE JOIWILLE , MARCELLIN, HENRIETTE, E^DLIE.

EMILIE, murant au-devant de sa mère, qvi paraît embarrassée en voyant M. de Beavval. Venez, maman, ne craignez rien. C'est le père de ces deux aimables enfants qui nous montrent tant d'amitié , et il est bon , aussi bon que ses enfants. [Madanie de Joinvilîe s'avanee timidement . Henriette lui prend la main avec vivacité, et l'entraîne vers snn père.)

HENRIETTE. Oh! ii(itr<' bou papa est instruit ilc tout.

U8 LA l'f:TITE GLAXF.rSE.

sr" DE joiNvii.LF.. J'ose me flatter, monsieur, (jue vous n'avez pas soupçonné mon Emilie.

M. DE BEAUVAL. On n'a besoin, madame, que de vous voir, vous et votre fille, pour prendre de vous l'opinion la plus avantageuse.

MARCELLiN. Elle s'appclle Emilie'. Oh! mon papa, on voit bien qu'elle n'était pas née pour glaner.

m"" de joi.wiLLE. La nécessité impose quelquefois des lois cruelles; et pourvu qu'on ne fasse rien de déshonorant...

M. DE BEAUVAL. On ne doit point rougir de la pauvreté. Elle peut s'allier avec toutes les vertus. Mais oserais-je vous demander, madame , qui vous êtes?

HENRIETTE. Elle s'appcllc madame Laborie.

y\"'^ DE joiNviLLE. .Ic nc crois pas, monsieur, devoir vous déguiser mon vrai nom. Je me vois même dans la nécessité de vous le découvrir, pour me justifier, dans votre esprit, de l'état dans lequel vous me voyez descendue. Cependant je voudrais [el/e regarde les enfants) vous faire cet aveu sans témoins. Ce n'est pas que je rougisse de mon abaissement. Mais si mon nom était connu, je craindrais de trouver parmi les gens du peuple des âmes peu généreuses qui se feraient peut-être un plaisir de m'humilier, parce qu'il nous arrive souvent de ne pas agir plus noblement à leur égard, lorsque nous sommes dans la prospérité.

MARCELLIN. Eh bien î je n'écouterai point.

HENRIETTE. Et moi, je n'en dirai pas un mot, je vous assure ; et qui que vous soyez, Emilie sera toujours ma bonne amie.

M. DE BE\LVAL. Croycz, madame, que je ne vous aurais pas demandé ces particularilés, sans un intérêt pressant, et si je n'étais pas dans la résolution de réparer les injustices du sort.

M""-" DE JOINVILLE. Jc suis uéc d'unc famille noble, mais peu favorisée de la fortune. J'ai passé ma jeunesse à Paris, auprès d'une dame de condition, en qualité de demoiselle de compagnie. Il y a huit ans que je fis connaissance avec M. de Joinville , lieutenant-colonel de cavalerie, qui était venu passer quelques mois dans la capitale.

M. DE BEALVAL, avec transport. Joinville! Joinville!

m"'*^ de .loiNviLLE. H piit de l'inclination pour moi; ses vertus m'avaient prévenue en sa faveur, je lui donnai ma main; et (juclques jours après notre mariage, nous nous retirâmes dans une terre qu'il possédait en Provence.

M. DE itKAivAL. Oh! c'cst lui ! c'est lui. Je retrouve tous ses traits sur la ligure de cette enfant.

m"" de JOINVILLE. Que dites-vous, monsieur?

M. DE uEAi VAL. Poursuivcz, luadauie , je vous en conjure.

m""' de .iniNvn.LK. J'altrégerai autant qu'il sera possible. Nous commen-

LA PETITE GLANEUSE. I i<i

cions à goûter, dans une paisible retraite, les douceurs de la plus tendre union. Mais., hélas! les fatigues de la guerre avaient altéré la santé dp mon époux; et une maladie cruelle termina sa vie en peu de jours. {Elle laisse couler des larmes. )

HENRUCTTE, à Emilie. Pauvre enfant! tu as été orpheline bien jeune.

EMILIE. Hélas! même avant d'être née.

m'"*' DE JoiNviLLE. Il me laissa enceinte de cette enfant que vous voyez. Je lui donnai la naissance dans la douleur. Aussitôt que les frères de mon mari, gens durs et intéressés, virent qu'il n'y avait point d'héritier mâle, ils se mirent en possession de ses fiefs; et comme nous avions de jour en jour différé de faire revêtir nos articles de mariage de toutes les formalités essentielles, je fus obligée de me contenter de ce qu'ils voulurent bien me laisser pour ma fille et pour moi.

M. DE 15EAUVAL. Lcur indiguc avarice me fait juger que la somme fut modique, et ne put vous sulïire longtemps.

m"* de JOINVILLE. Elle me servit à vivre encore quelques années en Provence, dans l'attente d'un léger douaire que je me flattais d'obtenir. Enfin, lorsque je vis mes espérances déçues, je pris la résolution de retourner à Paris, auprès de mon ancienne bienfaitrice. J'appris à mon arrivée que cette dame venait de mourir. Je n'eus pour lors d'autre ressource que de vendre ce qui me restait de mes bijoux et de mes habits , et de subsister du travail de mes mains. Je me retirai à Nanterre, pour y vivre inconnue. Il y a quelque temps que j'y rencontrai, par hasard, une femme que j'avais connue autrefois , et qui demeure dans ce village.

HENRIETTE. Mou papa, c'est la vieille Marguerite.

m""' de JOINVILLE. Elle avait servi chez la dame dont je vous ai parlé. Je lui avais donné , dans une cruelle maladie, des soins qui me valurent son attachement. Je lui exposai ma situation : elle me proposa de venir demeurer ici, où je pourrais vivre dans une obscurité plus profonde. C'est à elle que je dois l'hospitalité; et comme elle n'a personne pour lui fermer les yeux, elle m'a fait entendre ([ue j'hériterais à sa mort de sa petite chaumière. Vous voyez...

M. DE BEALVAL. C'en cst asscz, madame. Cette généreuse femme ne me surpassera point en reconnaissance. J'ai une joie inexprimable de pouvoir enfin acquitter une dette que j'ai contractée envers votre digne époux.

M"^ DE JOINVILLE. Commeut, monsieur, est-ce que vous l'auriez connu?

MARCELLiN. Le père de cette bonne Emilie?

HENRIETTE. Q ma chèrc Emilie, je vois que nous allons te garder avec nous. Mais quoi! tu pleures?

EMILIE. Ne me plaignez pas, je ne pleure que de plaisir.

M. DE BEALVAL. C'cst à lui qiic jc dois la vie : quel bonheur pour mni de pouvoir reconnaître ce bienfait envers son épouse et son enfant! J'ai

iSO l.A rK'nTK tiL.\NErSE.

servi sous lui pondant, la dernière guerre d'Allemagne. Dans une allaiif malheureuse, où j'étais épuisé de fatigue, un cavalier ennemi ^vait le sabre levé sur ma tête. C'en était fait de moi, si mon digne lieutenant-colonel ne m'eût sauvé en se précipitant sur lui.

m"'" dk .loiNviLLE. Je le reconnais bien à ces traits ; il était aussi brave que généreux.

M. DF lîKALVAL. Quelques jours après, je fus commandé en détachement pour une expédition périlleuse. Nous fûmes enveloppés, et forcés de nous rendre après une longue résistance. Mes équipages avaient été pillés. J'étais dénué d'habits et d'argent. M, de Joinville fut instruit de mon sort, et me fit recommander au général ennemi. J'obtins, grâces à lui, tous les secours dont j'avais besoin, dans le traitement d'une blessure profonde (jue j'avais reçue. Je fus plus de deux ans à me rétablir; et lorsque je revins dans ma patrie, je n'eus que le temps de l'embrasser à mon passage, étant obligé de m'embarquer aussitôt pour les Indes. Un mariage avantageux que j'y ai fait m'a ramené, il y a six ans, en France. Je me disposais à voler dans ses bras lorsque j'appris qu'il ne vivait plus. Que j'étais loin de penser que son épouse et sa fille fussent dans la situation où j'ai la douleur de vous trouver!

M""= UE JOINVILLE. Grand Dieu! grand Dieu! par quelles voies miraculeuses m'as-tu conduite ici?

MARCELLiN, Quoi ! tou pèrc a sauvé la vie au nôtre ! HENRIETTE. Combien nous devons t'aimer!

M. DE REALVAL. Vicus , mou Emilie : tu retrouveras en moi le père que tu as perdu. Mes enfants ont aussi besoin d'une seconde mère qui remplace celle qui leur a été enlevée. L'éducation que vous avez donnée à votre aimable fille {Emilie s'avance vers lui, et lui baise la main) me fait voir, madame, combien vous êtes digne de remplir un emploi si délicat. Je vais prendre toutes les précautions nécessaires pour que vous n'ayez plus à craindre, une seconde fois, les coups imprévus de la fortune. {A Emilie, qui lui tient toujours la main.) Oui, ma chère fille, je ne mettrai plus de différence entre toi et mes enfants. Tu es la vivante? image de ton généreux père, et tu es aussi digne de ma tendresse qu'il l'était de ma reconnaissance.

m""' de joinville, saisissant avec trajisjjort la Diain de M. ih.' Beauval. Comment pourrai-je répondre à tant de bienfaits, monsieur? Je n'ai que des larmes pour exprimer ce que je sens.

HENRIETTE, l embrassant . 0 ma nouvelle maman! vous serez donc tnujours auprès de nous avec Emilie? Vous verrez comme nous serons empressés à vous obéir.

MARCELLIN. Oui, Emilie sera ma seconde sœur. Elle n'ira certainement plus glaner. Al»! méchant Hubert, comme je vais me motiuer de toi !

LA PETITE GLANEUSE

loi

m""" i)k joinvillk. Mon cher petit troupeau! de quelle joie vous remplissez mon âme! au lieu d'un enfant j'en ai donc trois. Non, aucune mère ne m'égalera pour les soins et pour la tendresse. {A M. de Beaural .) Permettez-vous , monsieur, que j'aille apprendre cette heureuse nouvelle à ma honne Marguerite? Je crains qu'elle n'en meure de plaisir.

M. DE BEAUVAL. Ricu dc plus justc, madame; et moi, je vais faire préparer votre appartement au château.

HENRIETTE. Mou papa, mc permettez-vous de suivre Emilie et ma nouvelle maman?

MARCELLiN. Et moi aussi, je voudrais bien aller avec elles.

M. DE BEAivAL. Je le veux bien, mes enfants. Vous ramènerez ensuite au château madame de Joinville et sa fille, sans oublier la bonne Marguerite, que j'invite aussi à venir dîner avec nous.

MARCELLIN, à Emilie qui veut emporter la corbeille. Non, Emilie, cela n'est plus fait pour toi. La corbeille restera ici.

EMILIE. Ah! monsieur, pour rien au monde je ne donnerais cette corbeille. Je lui dois mon bonheur, le bonheur de ma mère, celui de vous avoir connu, notre vie et notre bien-être. Non, ma chère petite corbeille, je ne rougirai jamais de toi. (Elle la relève et s'en charge avec beaucoup de peine.)

HENRIETTE. Du moius ôtc-s-eu les épis, elle sera plus légère.

EMILIE. Non, non. Ces épis sont à moi; car le bon vieillard me les a bien donnés, quoi qu'en ait pu dire Hubert. Je veux en faire présent à notre vieille Marguerite.

M. DE BEAUVAL. EUc uc scra pas oubliée à la prochaine moisson ; et dès ce moment, elle a du pain assuré pour toute sa vie.

m"*" de JOINVILLE. Que le ciel vous récompense de votre générosité dans vos enfants!

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