‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 87 sur 276 · LE BOUQUET QUI NE SE FLÉTRIT JA>L\I · texte numérisé non relu

LE BOUQUET QUI NE SE FLÉTRIT JA>L\I

je veux kl surprendre avant qu'elle ne se lève. Je m'habillai toute seule; je pris la corbeille qu'une aimable petite demoiselle m'avait donnée au premier jour de l'an {elle serre la main d'Eugénie), et je courus dans le jardin pour la remplir de fleurs, que je voulais répandre sur le lit de mademoiselle Brochon. Je me glissai en cachette le long de la charmille, et j'arrivai, sans que personne m'eût aperçue, au petit bosquet de rosiers, où je cueillis trois des plus belles roses qui venaient de s'épanouir. Il me fallait encore du chèvrefeuille, du jasmin et du myrte. J'allais pour en cueillir aul^r du berceau qui termine la grande allée. Tout à coup, en passant devant l'ouverture, j'aperçois, en un coin du berceau, mademoiselle Brochon à genoux, la tète cachée dans ses mains. Je tâchai de m'en retourner doucement sur la pointe des pieds; mais elle avait entendu le bruit de mes pas. Elle se releva précipitamment, tourna la tète , m'aperçut , et me cria de venir la trouver.

Elle n'avait pas eu le temps de bien essuyer ses larmes. Je vis que ses yeux en étaient encore mouillés. Mais ce n'étaient pas de ces larmes douces, comme je lui en avais vu souvent répandre au récit de quelque action généreuse, de bienfaisance, ou de droiture. Malgré l'air d'amitié dont elle me recevait, ij me sembla remarquer sur son visage des traces de douleur. Elle me prit doucement cette main dans une des siennes , et passa l'autre autour de moi. Nous fîmes de cette manière deux tours d'allée, sans qu'elle me dît un seul mot. De mon côté, je n'osais ouvrir la bouche, tant j'étais interdite par son silence.

Elle me pressa ensuite plus étroitement contre son sein ; et me regardant avec un air attendri, en jetant un coup d'œil sur les fleurs dont ma corbeille était remplie : Je vois, ma chère Agathe, me dit-elle, que vous avez pensé de bonne heure à ma fête. Cette attention délicate me ferait oublier les tristes pensées dont j'étais occupée en ce moment à votre sujet, si le soin de votre bonheur n'y était attaché. Oui, ma chère amie, n'attrihuez qu'à ma tendresse pour vous ce que je vais vous dire. Il me tarde d'en avoir déchargé mon cœur, pour l'ouviir ensuite tout entier aux nouveaux sentiments que je vous dois pour le bouquet que vous me préparez.

J'étais tremblante et muette pendant qu'elle m'adressait ce discours. C'était comme si ma conscience m'eût parlé tout haut par sa bouche.

Vous qui avez reçu de la nature, cnntiima-t-elle , des dispositions si bien cultivées par les exemples et les instructions de votre maman, pourquoi voulez-vous les i)ervertir par un défaut capable d'empoisonner lui seul les plus excellentes qualités? Je ne vous le nommerai point : après ce que je viens de vous dire, son nom vous inspirerait peut-être trop d'horreur contre vous-même , et je ne veux pas vous mortifier. Il sufiit que votre cœur vous le nomme en secret, et je crois vous connaître assez pour être sûre que vous emploierez les plus nobles eflbrts à le détruire.

158 LE BOUt^UJ::!' (^LI NE SE FLETRIT JAMAIS.

N'allons point chercher des temps trop reculés. Faisons seulement Texunien de la conduite que vous avez tenue dans la journée d'hier. C'est elle qui m'avait plont^ée dans la tristesse où vous venez de me surprendre.

Vous souvenez-vous du ton d'emphase que vous prîtes à déjeuner, pour étaler vos connaissances dans l'histoire? Vous rappeliez des événements assez instructifs pour qu'on vous eût écoutée avec intérêt, si l'on ne vous eiU vue trop enflée du désir d'exciter l'admiration. Vous aviez l'air si satisfaite de vous-même , que l'on craignit de vous donner des éloges de peur d'ajouter à votre vanité. Souvenez-vous en même temps de l'at^tion qu'on prêtait à l'aimable petite Adélaïde, comme tout le monde était enchanté des grâces simples et naturelles de son récit, de l'air modeste dont elle rougissait de paraître si bien instruite ! Je vous voyais pâlir de dépit et d'envie; je voyais rouler dans vos yeux des larmes de rage, que vous cherchiez vainement à dérober, tandis que toute la compagnie se réjouissait intérieurement de vous voir humiliée.

L'après-midi, quand, d'un air de triomphe, vous vîntes montrer votre cahier d'écriture, et qu'on se le faisait passer froidement de main en main, sans vous donner les louanges que vous sembliez commander, comme vous le reprîtes d'un air d'humeur et de colère !

Enfin, le soir, lorsqu'en accompagnant Adélaïde sur le clavecin, les fausses mesures, que peut-être vous faisiez exprès, la déroutaient de son chant, elle vous pria doucement à l'oreille de toucher un peu plus juste, quelle mine hideuse vous fîtes alors à votre amie!

x\li! de grâce, n'achevez pas, m'écriai-je, en fondant en larmes; car ses paroles m'avaient pénétrée jusqu'au fond du cœur. C'était la vanité, repris-je, ce vice que vous n'osiez pas me nommer. Jamais je n'avais senti si vivement combien il est affreux. Je ne pus en dire davantage; mais elle vit bien ce qui se passait dans mon cœur : ses bras agités me pressèrent contre son sein avec une tendresse que je ne saurais te peindre. Je sentais ses larmes couler sur mon visage, tandis que ses yeux étaient tournés vers le ciel.

L'éloquence de cette prière muette acheva de me troubler. Nous étions venues, sans nous en apercevoir, au pied de l'ormeau que voici. Nous étions debout auprès de ce banc de verdure. Je m'y laissai tomber à demi évanouie. Elle me prodigua les plus tendres secours, et ranima, par ses caresses, mes esprits abattus.

Comme nous étions prêtes à rentrer à la maison, je lui dis en l'endirassant : Séchez vos larmes, ma bonne amie, ce sont aujourd'hui les dernières que vous aurez à répandre sur mes défauts. Ma chère Agathe, me répondit-elle, v(Mis ne pouviez me causer une plus grande joie pour le jour de ma fête (pie par cette noble résolution. C'est le bouciuet le plus propre à nous parer l'une et l'autre, et j'espère (pi'il ne se flétrira jamais.

l*eu à peu nous deviumes toutes les t\(iu\ plus trunquille>. Elle me lit

Page 1