PREFACE III
C'est peut-être en parlant de la grâce et de la vérité de Berquin que je risque le plus de choquer l'opinion commune au sujet de cette renommée légèrement vieillie. La grâce de Berquin ! Eh ! mon Dieu, je conviens tout de suite qu'elle est un peu fanée. Plus de cent ans ont passé sur les acteurs des petits drames que tu vas lire, ma chère Adrienne, et leurs cheveux bouclés seraient maintenant poudrés à frimas ; ils parlent un langage toujours poli, toujours élégant, qui pourra taire honte à nos marmots très dégourdis, ou, si l'on préfère, trop dégourdis. Mais leurs manières, mais leur tenue ont ce charme subtil que gardent encore les portraits du siècle passé ; sous leur costume un peu vieillot, ils conservent, ces bambins, l'allure élégante et le ton raffiné auxquels on s'habituait dès l'enfance, au temps jadis, et dont les traces donnent encore tant de prestige aux moindres souvenirs de l'ancienne société. Les enfants que dépeint Berquin sont les condisciples et les émules de l'Emile de Jean-Jacques, ne l'oublions pas : ils ne parlent pas le même argot que les élèves de Condorcet ou de Jcanson de Sailly. Entre nous, ma chérie, je ne les en blâme pas très sévèrement.
x\u surplus, quelque avis qu'on ait à cet égard, il faut convenir que tous ces petits bonshommes sont animés des sentiments les plus généreux. Ils ont respiré l'air de leur temps. Ils croient à l'humanité, à la charité, à la fraternité. Riches, ils donnent de leur argent aux pauvres; pauvres, ils n'ont que reconnaissance pour leurs riches bienfaiteurs; forts, ils défendent le faible; spirituels, ils ne se moquent que des méchants. Ils sont parfaits jusqu'à l'invraisemblance et tu ne connais pas beaucoup de petits enfants qui leur ressemblent. En cela, mais en cela seulement, Berquin cesse d'être vrai. Aurons-nous le courage de blâmer son optimisme ? Le Jean-Jacques des enfants croyait, comme son maître, que tout est bon sortant des mains de l'auteur de la nature et que tout est vertueux chez l'enfant que la société n'a pas encore eu le temps de gâter. Je me garderai bien de discuter ici la doctrine de l'hérédité morale ; Berquin ne la connaissait pas et, d'ailleurs, il l'aurait trouvée très immorale. C'était un philosophe superficiel, ce qui n'empêcha pas l'Académie française de lui décerner, en 1784, son prix annuel destiné à récompenser le livre le plus utile.
Et maintenant que je t'ai fait connaître Berquin, ma chérie, tu peux lire son livre, — ou plutôt quelques fragments de ses livres, — et regarder les délicieuses images dont on l'a enrichi et qui te le feront mieux comprendre.