AGATHE, CHARLOTTE, SOPHIE, SAIXT-FIR.MIN, JONAS
SAiNT-FiKMix. — Voici encore notre petit violon. Que nous veux-tu, mon ami !
ju.NAs. en pleurant. — Ah ! Dieu ! Dieu ! secourez-moi; je suis perdu. iLes
enfants s'assemblent autour de lui.i
SOPHIE. — Que t'est-il donc arrivé?
jiiNAS. — Toute ma pauvre richesse... avec laquelle je me nourrissais moi et mon père... Voyez, voyez... mon petit violon... il est tout en pièces; et votre mouchoir, votre argent... tout est perdu... il m'a tout pris...
SAi-NT-FiRMi.N. — Et qui t'a brisé ton violon? Qui t'a pris ton argent?
jd-NAs. — Celui... celui qui m'avait déjà pris mon gâteau.
SOPHIE. — Mon frère? Est-il possible?
sAiNT-FiR.MiN. — Charles!
CHARLOTTE. — C'est incrovable !
AGATHE. — Ohl le scélérat!
jnxvs. — Oui. c'est lui, c'est lui. Je passais le seuil de la porte : voilà qu'il s'approche de moi, et qu'il me demande si j'avais été payé de ma musique, sans quoi il allait me payer. « Oh! oui, je l'ai été, lui ai-je répondu, sûrement ; je n'ai été que trop bien payé. — Où prennent-ils
donc cet argent? a-t-il dit. Voyons un peu ce qu'on t'a donné. » Et moi, imbécile que je suis! j'aurais dû penser au gâteau; mais je n'y pensais plus. J'étais si joyeux d'appointer tant d'argent à mon père! Je n'en avais pas fait le compte ; j'étais bien aise de le savoir. Je pose mon violon à terre, à côté de moi. Je tire ensuite le mouchoir. « Voilà qui est encore pardessus le marché, lui ai-je dit; c'est une des petites demoiselles qui me l'adonné.» J'avais mis dedans tout mon argent. Quand j'ai voulu le dénouer, il a sauté dessus. J'ai deviné sa malice. Il tire à lui ; je retire à moi. Tout à coup il s'aperçoit que mon violon est par terre; il y met ses deux pieds en trépignant. Les bras me sont tombés. J ai lâché le mouchoir; il l'a pris et s'est enfui. Mon violon et l'archet sont tout brisés, et je n'ai plus ni le mouchoir ni l'argent. 0 mon père ! mon pauvre père ! qu'allons-nous devenir?
SOPHIE. — Mais effectivement, je ne le sais pas... Je n'ai plus rien du tout. 0 mon cher cousin !
CHARLOTTE, à Jonas. — Voici quelques petites pièces; c'est tout ce que j'ai sur moi.
jONAs. — Ma belle Demoiselle, je vous remercie; mais pour cela je ne puis pas avoir un violon. 0 mon pauvre père! Il y a plus de quinze ans qu'il l'avait.
AGATHE. — Prends encore ceci; c'est le fond de ma bourse.
SOPHIE couità sa coinmodo. — Voilà mou dé, il est d'or : cours le vendre, mon pauvre ami ; j'en ai un d'ivoirequi me servira à la place.
SAiNT-FiRMiN. — Non, garde ton dé, ma petite cousine. Attends, mon ami, je puis te tirer d'embarras. (H se baisse, ôtc ses boudes, et ics lui donne.) J'en ai une autre paire de similor. ïu auras sûrement douze francs de celles-ci. Elles sont bien à moi, c'est mon parrain qui me les a données pour le jour
de ma tète. (Sophie lui piiicnLe son dé. et Sainl-Fijinin ses boucles : Jonas hésite à les prendre.)
JONAS. — Non, je ne veux rien prendre de cela : mon père croirait que je l'ai dérobé.
SOPHIE. — Prends au moins mon dé.
SAINT-FIRMIN. — Veux-tu prendre mes boucles? Tu me mettrais en colère. Prends, te dis-je!.
LE PETIT JOUEDK DE VlULU.N
JONAS. — Ail ! Dieu de bonté 1 Vous voulez que je vous prive de vos bijoux !
SAiNT-FiRMiN. — Ne t'en mets pas en peine. Dieu me rendra peut-être plus que je ne te donne. Ton père a besoin de pain ;
moi, je n'ai pas de père /^gfcx ^ nourrir.
SOPHIE. — Va, va, et / f -- ^ ^^ prends garde à bien faire
tes petites affaires. *-«
JONAS. — Reprenez au SOPHIE. — Je n'y pense
moins votre dé.
plus.
CHAii LOTTE. — Si tu passes jamais devant chez nous, j'aurai soin de toi.
AGATHE. — C'est à la place Royale, tout vis-à-vis la tête du cheval. Tu n'as qu'à demander les demoiselles de Saint-Félix, au premier.
JONAS. — Oh ! les gens qui demeurent au premier me renvoient toujours; je ne monte jamais que tout à fait dans le haut de la maison.
SOPHIE. — C'en est assez ; ton père est peut-être inquiet sur ton compte, et le nôtre pourrait venir.
JONAS. — Comment! monsieur votre père? Est-ce que vous l'attendez tout à l'heure ?
SOPHIE. — Oui, va-t'en; et puis le coquin qui t'a enlevé ton mouchoir et ton argent pourrait encore t'enlever ceci.
JONAS. — A'ous êtes bien sûrs au moins qu'on ne vous grondera pas ?
SAiNT-FiiLMiN. — Nou ; uo crains ricu. Adieu.
JONAS, en sortaui. — Les bous pctits cœurs !
66 LE PETIT .lOUETH DE VIOLON