SCENE VI MAliCKLLlN, M. DE BEAliVAL, HUBERT
MARCELLIN, en eouiant à son péie. Ail ! qUC jC Suis aise, UIOU chCP papa, dc
vous rencontrer! ia iiubeit.) Rends-moi cette corbeille...
HUBERT. — Doucement, doucement, Monsieur, vous allez m'arracher le cou.
M. DE BEAuvAL. — Que veux-tu faire de cette corbeille, Marcellin ?
MARCELLix. — Elle appartient à une pauvre petite fille, à qui ce vilain Hubert l'a prise, avec les épis qu'on lui avait donnés. Vous saurez tout, mon papa.
HUBERT. — Oli ! oh ! on est donc vilain pour faire son devoir et pour ne pas aider les voleurs à faire leur coup ? Pourquoi donc monseigneur me donne- t-il des gages ?
M. RE BEAUVAL. — Je VOUS l'ai déjà dit plusieurs fois, Hubert, c'est pour empêcher les vagabonds de courir sur mes terres et d'incommoder mes vassaux ; mais non pas pour arrêter et traîner en prison les pauvres, et encore moins d'honnêtes nécessiteux qui cherchent à se nourrir d'une miette de mon superflu et de quelques épis échappés à une riche moisson.
HUBERT. — Premièrement, je ne les empêche point de glaner tant qu'ils veulent, lorsque la moisson est hors du champ ; mais tant qu'il y reste une gerbe...
MARCELLIN, iruni(|ucmeni. — Que ne dis-tu aussi lorsque les champs sont en friche ou couverts de neige? H y a grand'chose à ramasser, n'est-ce pas, lorsque la moisson est rentrée?
HUBERT. — Vous u'eutendez rien du tout à cela. Monsieur. Secondement, qui peut nous répondre que ce ne sont pas des voleurs ?
MARCELLIN. — Des voleurs, grand Dieu! des voleurs! La petite fille ma dit qu'elle n'avait pris ici aucun épi, et que c'était un vieux moissonneur du champ voisin qui lui avait rempli sa corbeille.
HUBERT. — Bon, elle vous l'a dit, comme s'il y avait un mot de vérité dans ce que ces gens-là vous disent! Je l'ai surprise ici sur une gerbe.
M. DE BEAUVAL. — Qui détachait des épis?
HUBERT. — Je ne dis pas tout à fait cela. Mais sais-je, moi, ce qu'elle avait fait avant mon arrivée? Et puis, n'est-ce pas un mensonge que cette histoire d'un vieux moissonneur qui lui remplit sa corbeille ? Oh ! je reconnais bien là nos paysans : ce sont des messieurs si charitables !
82 LA l'ETITE GLANEUSE
MAitcELLiN. — Et moi je soutiens que ces épis lui ont été donnés, car elle me l'a dit ; et une si bonne petite fille ne saurait mentir.
iiuiîERT. — Et vous, n'avez-vous jamais menti, Monsieur? cependant nous vous regardons comme un brave gentilhomme.
MAiicELLiN. — Entendez-vous, mon papa, comme ce vilain Hubert me traite? (A Hubcri encolure.) Nou, si je mentais, je serais un méchant garçon: mais je ne mens pas, ni la bonne petite fille non plus. Et c'est vous qui êtes un...
M. DE BEATTVAL. — Doucemeut, Marcellin ; je suis content jusque-là de ta défense. On doit croire tous les hommes honnêtes gens jusqu'à ce que l'on soit bien convaincu du contraire ; mais l'on ne doit pas s'emporter contre ceux qui sont d'une opinion différente; et il faut chercher à les ramener avec douceur à des pensées plus consolantes et plus vraies.
iiuiiERT. — Non, non, Monseigneur, il vaut mieux croire tous les hommes méchants, jusqu'à ce que l'on voie, à n'en pouvoir douter, qu'ils sont honnêtes : c'est beaucoup plus sage. Lorsque je rencontre un bœuf sur ma route, je suppose toujours qu'il a la corne mauvaise, et je me retire de son chemin. 11 peut se faire qu'il ne soit pas méchant : mais je ne cours aucun risque à prendre mes précautions. Le plus sûr est toujours le meilleur.
M. DE BEAuvAL. — Si tous les houimes avaient ta façon de penser, Hubert, avec qui pourrions-nous vivre? Et qu'en serait-il résulté entre toi et moi, si, au lieu de te donner un service honnête dans ma terre, pour procurer du pain à un vieux soldat réformé, je t'avais livi'é à la justice comme un vagabond qui n'avait ni certificat ni passeport?
HUBERT. — Oui, cela est vrai; mais il est vrai aussi que je suis un honnête homme.
M. DE BEAUVAL. — Je ue te garde auprès de moi que parce que j'en suis persuadé; mais je ne pouvais le croire d'abord que sur ta parole et sur ta physionomie.
MARCELLIN. — Oh! mou cher papa! si vous vous en rapportez à la parole et à la physionomie, vous en croirez bien plus ma petite fille qu'Hubert.
HUBERT. — Oui-da ! Monsieur, regardez-moi en face. Votre papa sera certainement bien content de la physionomie de votre petite fille, si elle lui revient autant que la mienne.
MAitcELLiN. — Vraiment oui, il te sied bien, avec ta figure d'ours...
M. DE BEAuvAL. — Fi douc, Marcelliu ! Hubert, connais-tu la petite fille?
HUBERT. — Oui, je la connais et je ne la connais pas. Je sais qu'elle est ici depuis dix à douze jours, avec sa mère; mais comment et pourquoi elles y sont venues, il n'y a que M. le bailli qui puisse vous en instruire. Vous le dirai-je. Monseigneur? C'est bien mal fait ù lui de recevoir cette espèce de gens dans la paroisse, pour y être nourris aux dépens de la communauté.
MARCELEiN. — Eh bien ! c'est moi qui les nourrirai, oui, moi!
HUBERT. — Vous avez donc quelque chose à vous. Monsieur?
MARCELLiN. — Si je u'ai rien, mon papa en a assez.
iiiMîERT. — En attendant, toute la communauté murmure. Mais lorsqu'on graisse la patte aux gens en place lU compte dans sa main), car j'imagine que M. le bailli...
MARCELLiN. — Nc voilà-t-il pas qu'il dit aussi des injures à M. le bailli? Je le lui dirai, va!
M. iiE BEAuvAE. — Doucement, mon fils. Je vois, Hubert, qu'il est impossible de guérir ton esprit soupçonneux ; mais je conçois des soupçons à mon tour. Tu juges que cette petite fille a rempli ici sa corbeille, parce que tu Tas li-ouvée dans mon champ auprès d'une gerbe ; tu juges que M. le bailli s'est laissé corrompre pour de l'argent, parce qu'il a reçu une pauvre famille dans le village. Eh bien ! je juge aussi que tu n'as retenu la corbeille de la petite fille que parce qu'elle n'a pas eu de l'argent ou quelques prises de tabac à te donner, et qu'à ce prix tu l'aurais volontiers relâchée !
HUBERT. — Quoi ! Monseigneur, vous pourriez croire?...
M. DE BEAUAAL. — Pourquoi ne veux-tu pas que je pense sur ton compte ce que tu te permets de penser sur le compte des autres?
HUBERT. — Tenez, Monseigneur, il vaut mieux que je me taise. Et quand je verrais ces mendiants charger sur leurs épaules vos champs, vos bois et vos prairies... Faut-il porter la corbeille chez M. le bailli?
MARCELLiN. — Oh! non, non, mon cher papa, je vous en supplie. M. DE lîEArvAL. — Huhcrt, vous la rapporterez chez la pauvre femme, et vous ferez vos excuses à la petite fille.
HUBERT. — Des excuses. Monseigneur, des excuses ! y pensez-vous? Moi, lui aller faire des excuses, et
pourquoi?
MARCELLIN. — Pourquoi ? pour l'avoir affligée sans sujet et pour lui avoir fait l'affront de l'accuser
d'une bassesse.
HUBERT. — Si elles n'ont pas d'autres excuses ni d'autre corbeille...
M. DE BEAUVAL. Hubcrt, si
j'avais commis une injustice envers vous, je ne balancerais pas à la réparer. Et, pour vous en convaincre, j'irai moi-même, je rapporterai la corbeille, et je ferai des excuses en votre nom.
HUBERT. — Chargez- vous-en plutôt, monsieur Marcellin. MARCELLIN. — Oh ! de tout mon cœur. Mon cher papa, la petite fille doit revenir à l'instant avec Henriette, qui est allée consoler sa mère ; il faut l'attendre.
HUBERT. — En ce cas-là, je n'ai plus rien à faire ici. (ii s'éloigne en grommelant.)
Je vois que nous allons avoir tant de mendiants dans ce village, qu'il faudra bientôt mendier nous-mêmes.