ALEXIS, CHARLES
ALEXIS. — Eh quoi ! de si bonne lieure ici, monsieur Charles?
cMAiii.Ks. — Ah ! c'est vous que je cherchais, Alexis.
ALi'Xis. — Moi, Monsieur? Qui peut donc me procurer l'honneur de votre visite?
CHARLES. — Le plaisir que j'ai à vous voir. Eh bien, avez-vous eu de jolies etrennes?
ALEXIS. — 0 mon Dieu, que me demandez-vous? Lorsque nous avons les premières nécessités de la vie, ma mère, ma sœur et moi, nous sommes tous les trois fort contents.
r.iiARLEs. — Mais M. Dufresne ne vouslaisse manquer de rien, à ce que j'imagine ?
ALEXIS. — Il est vrai que nous devons tout à ses bontés. Il continue sur
nous l'amitié qu'il avait pour mon père. Son fils nous comble aussi de bienfaits. Voyez-vous cet habit neuf? c'est d'Edouard que je le tiens. Il avait été acheté pour lui, son papa lui a permis de m'en faire présent. 11 a aussi obtenu de sa sœur Victorine quelques chiffons, pour ma sœur; et nous avons eu
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\y Vi,"//|V^ hier au soir une bien erande ioie en recevant
ces cadeaux.
CHARLES. — C'est lui qui doit avoir eu de belles étrennes !
ALEXIS. — Oh! sûrement. Son papa est si riche ! Je ne sais cependant si sa joie a été aussi grande que la nôtre. De jolies choses ne sont pas une nouveauté pour lui. Et ce que l'on a tous les jours ne fait jamais tant de plaisir que ce que l'on reçoit sans avoir osé l'espérer.
CHARLES. — J'en conviens. Mais ne pourriez-vous pas me dire ce qu'il a reçu? Il vous aura sûrement fait voir les présents qu'on lui a faits ?
ALEXIS. — Oui; mais comment me le^ rappeler tous? Il a d'abord reçu de son père de bons livres, un étui de mathématiques, un microscope, des bas de soie et une garniture de boutons d'argent pour son habit.
CHARLES. — Ce n'est pas là ce que je désire le plus de savoir : ce sont les friandises et les autres petites drôleries qu'on nous donne à notre âge, le premier jour de l'an.
ALEXIS. — Oh ! son papa ne lui a rien donné dans ce genre. Il dit que les sucreries ne sont bonnes qu'à gâter l'estomac ; et, à l'égard des joujoux, qu'Edouard est trop grand pour s'en amuser. Il n'y a que sa tante dont il a reçu des choses de cette espèce.
CHARLES. — Et quoi, par exemple?
ALEXIS. — Que VOUS dirai-je, moi? Un grand gâteau, des cédrats confits, des cornets de bonbons, quatre compagnies de soldats de plomb avec leur uniforme en couleur; un loto, une bourse de jetons de nacre, de petites figures de porcelaine. Mais allez plutôt le trouver, il se fera un plaisir de vous les faire voir. Pourquoi me faites-vous ces questions?
ciiABLES. — Je sais bien ce que je fais. J'avais mes raisons pour apprendre tout cela de votre bouche avant de monter chez lui.
ALEXIS. — Et quelles sont vos raisons, s'il vous plaît?
CHARLES. — Je ne les dis à personne. Cependant, si vous me promettiez d'être discret...
ALEXIS. — Je ne fais jamais de rapports.
CHARLES. — Donnez-m'en votre parole.
ALEXIS. — Voilà ma main.
CHARLES. — Eh bien, je vous dirai en confidence qu'Edouard a été bien attrapé.
ALEXIS. — Mon bon ami ! je ne le souffrirai pas.
CHARLES. — En ce cas-là, vous ne saurez rien. Je suis encore maître de mon secret.
ALEXIS. — Comment ! vous pourriez faire tort à mon cher Edouard ?
CHARLES. — Oh ! je n'en ferai ni à sa santé, ni à sa personne. Et enfin, ce sont nos conventions.
ALEXIS. — Mais s'il est attrapé, c'est qu'on le trompe.
CHARLES. — Non ; c'est lui qui s'est trompé lui-même.
ALEXIS. — Je n'entends rien à cette énigme.
CHARLES. — Je vais vous l'expliquer. Nous sommes convenus ensemble que nous partagerions nos étrennes, si pauvres ou si riches qu'elles pussent être; ce qui sera partageable s'entend.
ALEXIS. — Eh bien, comment pourrait-il perdre à ce marché? son papa n'est pas aussi riche que le vôtre, et vos étrennes doivent égaler les siennes, si elles ne valent pas encore davantage.
CHARLES. — Il est vrai que j'ai reçu un fort beau présent; tenez, cette montre que voici ; mais cela ne peut pas se partager.
ALEXIS. — Et vous n'avez eu rien de plus?
CHAULES. — Rien absolument, qu'un gâteau et deux petites boîtes de confitures. Mon papa dit, comme M. Dufresne, que les sucreries ne valent rien pour la santé. Tant que maman a vécu, c'était une autre affaire; c'est alors que j'avais des bonbons et des colifichets de toute espèce. Edouard le sait bien, lui qui vit mes étrennes l'année dernière et il y a deux ans. Voilà ce qui l'a engagé à faire cet accord avec moi ; et, avant-hier encore, nous l'avons renouvelé sur notre parole d'honneur. Ainsi vous voyez...
ALEXIS. — Oui, je vois clairement que ce pauvre Edouard en sera la dupe. Il n'a que faire d'une moitié de gâteau et d'une petite boîte de confitures que vous pourrez lui donner. Il en a reçu de sa tante plus qu'il n'en mangera sûrement. Mais est-ce tout ce que vous avez eu, monsieur Charles? Je ne puis guère vous croire.
CHARLES. — Que voulez-vous dire, monsieur Alexis? Je vais vous jurer tout ce que vous voudrez...
ALEXIS. — Jurer? Fi donc! cela ne convient pas à d'honnêtes garçons comme nous. C'est votre affaire, et, si vous trompez Edouard, vous y perdrez plus que lui.
CHARLES. — Savez-vous bien que je ne m'accommode pas de vos remontrances ? C'est à Edouard de prendre son parti. Et s'il n'avait eu rien pour ses étrennes?
ALEXIS. — Vous n'aviez pas ce malheur à craindre. M. Dufresne est généreux, et il est content de son fils. Ce que vous mettez dans le partage est si peu de chose! Il serait malhonnête à vous de prétendre qu'Edouard eût tout le désavantage de son côté. Il faut aller le trouver, et lui dire...
CHARLES. — Il est déjà tout instruit. Avant de venir ici, je lui ai envoyé la moitié de mon gâteau et lune de mes deux boîtes de confitures. Je lui ai en même temps écrit une petite lettre à ce sujet.
ALEXIS. — Quoi donc, est-ce que vous persistez encore?...
CHARLES. — Que feriez-vous à ma place, vous qui parlez?
ALEXIS. — Je ne recevrais rien, n'ayant rien à donner, et je lui rendrais sa parole.
CHARLES. — Votre serviteur très humble. Gardez vos bons conseils. Notre convention est une gageure ; et, lorsqu'on parie, c'est pour avoir
quelque chose à gagner. Il en sera l'année prochaine tout comme il lui plaira ; mais, pour celle-ci, s'il ne me donne pas la moitié de tout ce qu'il a reçu, de son gâteau, de ses cédrats, de ses bonbons, de ses soldats, de ses jetons, de ses porcelaines, je le suivrai dans toutes les rues, dans toutes les places, dans tous les carrefours, et je l'appellerai un trompeur et un fripon. Oui, dites-lui bien cela, monsieur Alexis. Dites-lui que des personnes comme nous doivent se garder leur promesse, après s'être juré l'un à l'autre...
ALEXIS. — Encore jurer, monsieur Charles! Fi de vos serments 1 Je suis bien pauvre ; mais, quand vous me donneriez toutes vos étrennes, et jusqu'à votre montre, je ne voudrais pas faire un serment inutile.
CHARLES. — Allez, vous ôtes un enfant. Sans ce serment, comment serait-on lié à sa promesse?
ALEXIS. — Par sa promesse même. La probité doit suffire entre gens d'honneur. Si vous pensez différemment, je ne saurais que penser de vous.
CHARLES. — Vous croycz donc qu'Edouard me tiendra la sienne ?
■ALEXIS, avec chaleur. — Si je le crois? Il n'aurait qu'à y manquer, je ne le regarderais plus de ma vie. Mais non, il n'y manquera pas, et il n'aura pas besoin pour cela de son serment.
CHARLES. — C'est ce que nous verrons. Rappelez- lui toujours ce que je vous ai dit, afin qu'il s'arrange en conséquence.
ALEXIS. — Je n'ai rien à lui rappeler ; il sait son devoir de lui-même.
CHARLES. — Dites-lui aussi que je le félicite de tout mon cœur d'avoir été ainsi attrapé.
ALEXIS. — Quoi ! vous joignez encore l'insulte à la rapine!
CHARLES. — Je me moque de lui comme il se serait moqué de moi. Laissez-le faire, il saura bien, une autre fois, prendre sa revanche.
ALEXIS. — Non, non. Monsieur, je me flatte que c'est la seule affaire qu'il aura jamais à démêler avec vous.
CHARLES, en sortant. — A la boune hcurc. Je suis en fonds pour m'en consoler.