SCÈNE IX
Xes PRÉCÉDENTS , LE COXONEL, LE CAFITACNE , LE SEaGEKT.
LE COLONEL. Quo signifie tout ce vacarme?
LE PRÉVÔT. C'est le bailli qui vient ici vomir des grossièretés contre ces honnêtes paysans.
LE COLONEL , au bailU. Etes-voiis ce méchant homme? Restez. Tanrai deux mots à vous dire. ( Au capitaine. ) Lequel des deux est le père ( en ^montrant du doigt Marcel et Thomas) ?
LE CAPITAINE , luiyrésentaiit Marcel. Le voici, mon colonel.
LE COLONEL. Je VOUS félicitc , mon ami. Vous pouvez sentir de Torgueil d'avoir un tel fils. ( // s'avance vers George. ) Permettez que je vous souhaite toutes sortes de prospérités. ( En V embrassant. ) Monsieur , vous êtes mon égal. Je donnerais toutes les actions de ma vie pour celle que vous avez faite aujourd''hui. ( Au 'prévôt. ) Il est libre. {Prenant une épe'e des mains du sergent. ) Vous êtes capitaine. Le roi, qui vient d'apprendre avec transport votre dévouement généreux , vous élève tout d'un coup à ce grade , sur les bons témoignages que le régiment entier a rendus de vous. ( En lui présentant une hourse. ) Recevez ceci de sa part , pour servir à votre équipage. Vous serez admis ce soir même à faire votre cour à sa majesté, {George veut lui baiser la inain.) Que faites-vous ? monsieur , souffrez plutôt que je vous embrasse.
LE CAPITAINE , Vemhrassant aussi. Vous savez, mon camarade, quelle part je prends à votre avancement. Je suis fier de vous avoir eu dans ma compagnie.
MARCEL et GENEVIÈVE tombant aux genoux du
colonel. OraonseigneurI que Dieu vous récompense!
LE COLONEL en les relevant. Ce n^est pas à moi, mes enfants ; c'est au roi , c'est à votre fils que vous devez tout.
GEORGE se jette dans les hras de ses parents et les embrasse tour à tour; fuis s' interrompant tout à coup. Je vous demande pardon , mon colonel.
LE COLONEL. Que dltcs-vous , monsieur? Ah! vous méritez bien de goûter les plus doux plaisirs de la nature ! Vous en remplissez si héroïquement les devoirs !
THOMAS. Qui m'aurait dit pourtant que je me verrais en passe de faire un capitaine ? car c'est moi qui ai arrangé tout cela. [Au hailli. ) Je crois à présent , monsieur le bailli , que vous ne serez pas déshonoré de prendre mon neveu sous votre protection. ( Le hailli lui lance un regard furieii.v , et veut sortir. )
LE COLONEL Tarrêtant. Un instant , s'il vous plaît. Le roi est instruit de votre barbarie ; il fera rechercher avec soin si vous n'avez pas abusé de votre pouvoir ; et malheur à vous si vous êtes coupable. Sortez maintenant.
LA TERREUR , à George. Monsieur le capitaine...
GEORGE , V embrassant. Ne m'appelle que ton ami. {Il V embrasse encore.^ Je veux l'être toujours»
LE COLONEL , à George. Voulez-vous permettre , monsieur , que j'aille vous présenter au régiment ? Il vous attend sous les armes.
(lUui offre la main ; George la prend, et tend l'autre au capi-
394 l'ami DF.S ENFANTS.
taine. Il marche entre eux, les regarde tour à tour les yeux baignés de larmes. Marcel et Geneviève baisent les babils du colonel, et lèvent leurs regards vers les eieux.)
GENEVIÈVE. 0 Dieu de justice ! rends à notre bon roi les honneurs qu'il accorde à mon fils.
MARCEL. Et fais-lui connaître toutes les bonnes actions, pour lui donner le plaisir delesréeompenser.
Deschanrips, pauvre maçon de village , venait de perdre sa femme depuis quelques mois. Les dépenses d'une longue maladie , et Finterruption de ses travaux pendant la saison pluvieuse de Thiver, Tavaient réduit à la plup profonde misère. Il voyait autour de lui ses enfants demi-nus et sans pain ; et sa mère Susanne , couchée sur la paille en un coin de la chaumière , était dans les faiblesses et les convulsions de la mort.
Accablé de douleur , il venait de s'asseoir sur une chaise de jonc démembrée, tenant son visage couvert de ses deux mains pour cacher ses larmes.
Sa mère l'appela , et lui dit : ^ïon fils , n'as^tu rien à mettre sur moi ? Je ne puis reprendre de chaleur.
DESCHAMPS. Attendez, ma mère, je vais vous couvrir de mes habits.
srsANNE. Non , mon fds , je ne le veux point. Un peu de paille salfira. Mais as-tu encore nn peu de bois pour réchauffer ces pauvres enfants ? Tu ne peux plus maintenant aller dans la forêt , ù cause
des soins que tu me donnes. Ma vie est bien longue, puisque je ne la traîne que pour tMtre à charge.
DESCHAMPS. Ma mère , ne dites pas cela , je vous en prie. Si je pouvais, de mon sang, vous donner tout ce qu''il vous faut ! Vous souffrez de la faim et du froid , et je ne puis vous secourir !
susANNE. Ne te chagrine pas, mon fils; mes douleurs , grâces au ciel, ne sont pas bien vives. Elles vont bientôt finir ; et ma bénédiction sera la récompense de ce que tu fais pour moi.
DESCHAMPS. 0 ma mère ! vous avez bien trouvé dans mon enfance de quoi fournir à mes nécessités; et moi, il faut que , dans votre vieillesse , je vous voie pâtir de ma misère ! Cela me déchire le cœur.
susANXE. Je sais que ce n''est pas ta faute ; et puis Deschamps , lorsqu''on c^t près de sa fin , on a bien peu de besoins sur la terre : notre père , qui est dans le ciel , y pourvoit. Je te remercie , mon fils, ton amour me fortiiie à ma dernière heure.
DESCHAMPS. Eh quoi, ma mère! n'*avez-vous donc pas d'espérance de vous rétablir?
susANNE. Non, je le sens, je n'en reviendrai jamais.
DESCHAMPS. Oh ! que me dites-vous?
SUSANNE. Ne fafllige pas , je vais dans une meilleure vie,
DESCHAMPS , avec des sanglots. Hélas , mon Dieu!
SUSANNE. Ne faftlige pas, te dis-je , mon cher fils ! tu étais la joie de mes jeunes années , et main-
tenant tu fais la consolation de mes deniiers jours. Bientôt, j'en rends gracesàDieu, bientôt tes mains fermeront mes paupières. Alors je monterai vers mon Créateur ; je lui dirai tout ce que tu as fait pour moi, et ilTen voudra du bien éternellement. Pense souvent à moi , mon cher fils ; je penserai à toi de là-haut.
DESCHAMPS. Oh ! toujours , toujours!
susANNE. Il n"'y a qu'une chose qui me tourmente.
DESCHAMPS. Et qu'esl-ce donc , ma mère ?
susANNE. Je vais te le dire , Deschamps! Il faut que je te le dise. Je le porte comme une pierre sur mon cœur.
DESCHAMPS. Soulagez-vous, parlez.
SUSANNE. Je vis hier Alexis qui se cachait derrière mon lit , et qui tirait de sa poche des pommes pour les manger. Il en donna à ses frères et à ses sœurs qui les mangèrent aussi en cachette. Deschamps! ces pommes n'étaient pas à nous ; autrement Alexis les eût jetées sur la table , et il aurait appelé tout haut les autres pour les partager. Il m'en aurait aussi apporté une à moi. Je me souviens encore comme il venait se jeter dans mes bras quand on lui avait donné quelque chose , en me disant de si bon cœur : Tiens , manges-en , grand'mère. 0 mon fds I si cet enfant devait être un voleur ! Cette pensée m'accable depuis hier. Où est-il ? Amènele-moi ; je veux lui parler.
DESCHAMPS. Malheureux que je suis !
(Il court clicrclicr Alexis, ot \c porte sur le lit de Susanne. Susanue se soulèye a\ec beaucoup de peine, se tourne du côté de
l'enfant, prend ses deux mains dans les siennes, les presse sur son cœur, et appuie sa tête faible et défaillante sur l'épaule de son petit-fils.)
ALEXIS. GrandWre, que\eux-tu? Tune m'appelles pas pour mourir?
susANNE. Mon cher Alexis ! je mourrai certainement bientôt.
ALEXIS. Non, pas encore, grand'mère. Ne meurs pas que je ne sois grand.
(Susanne retombe sur son lit. Deschamps et Alexis se regardent fondant en larmes, et prennent chacun une main de Susanne.)
SUSANNE, se ranifnant u?i peu. Je me sens mieux, à présent que je suis étendue.
ALEXIS. Tu ne mourras donc plus?
SUSANNE. Console-toi, mon petit ami. Je n'îai pas de peine à mourir. Cest pour aller vers un tendre père, qui m'attend là-haut dans le ciel. Près de lui, je serai mieux que dans ce monde. Bientôt, bientôt, Alexis, j'irai vers lui.
ALEXIS. Eh bien, prends-moi donc avec toi, grand"'mère, pour y aller.
SUSANNE. Non, mon cher Alexis, tu ne viendras point avec moi. S''il plaît à Dieu, tu vivras encore longtemps; tu deviendras un honnête homme; et lorsqu'^un jour ton père sera tremblant de vieillesse, tu seras sa consolation et son secours. N''est-ce pas, Alexis , tu veux lui être toujours bien obéissant ? Tu chercheras à faire ce qui lui donnera du plaisir ? Regarde, il fait aussi pour moi tout ce qui est en son pouvoir. Me le promets-tu?
ALEXIS. Oui, sûrement, grand'mère, je le ferai.
susanjNe. Prends-y garde. Le Dieu du ciel et de
398 l'aaîi des enfants.
la terre, vers qui j''irai bientôt, voit tout ce que nous
faisons. Ne le crois-tu pas?
ALEX15. Oui, je le crois; tu me Tas appris.
susANNE. Comment donc croyais-tu hier te cacher de lui, en venant derrière mon lit manger des pommes que tu avais dérobées?
ALEXIS. Je ne le ferai plus, je ne le ferai plus de ma vie. Pardonne-moi , grand'mère ; pardonnemoi, mon Dieu.
'SUSANNE. Il est donc vrai que tu avais volé ces pommes?
ALEXIS, 6)1 smujlottant . Ou-ou-oui.
SUSANNE. Et à qui les avais-tu prises?
ALEXIS. Au-au-au voisin Lé-Lé-o-nard.
susAANE. Il faut que tu ailles chez lui, Alexis, '. que tu le supplies de te pardonner.
ALEXIS. Oh ! je t'en prie, graud^uère, que je n''y aille pas. Je n"'oserai jamais.
SUSANNE. Il le faut, mon petit ami, pour que cela ne t'arrive plus une autre fois. Au nom du ciel, mon cher enfant^ ne j)ronds jamais rien de ta vie, même quand tu y serais poussé par le besoin. Dieu n^abandonne aucun de ceux qu''il a fait naître. Confie-loi à ses secours, olTre-lui tes peines, et il te .soulagera.
ALEXIS. Oh! sûrement, sûrement, graud''mère, je ne volerai plus rien, je te le promets. J'aimerais mieux mourir de faim que de voler.
SUSANNE. Que le Seigneur t'entende et te bénisse I J'espère de sa bonté qu"'il te préservera tou-
l'ami ties enfants. 399
jours de mal faire. {Elle le presse contre son cœn?', et laisse to?nher su?' lai quelques larmes.) Il faut, mon petit ami, que tu ailles tout de suite chez Léonard, le prier de te pardonner. Tu lui diras que moi aussi je lui demande pardon pour toi. Deschamps, vas-y avec Alexis; dis-lui combien je suis fâchée de ne pouvoir lui rendre ce qu'ion lui a pris ; que je prierai Dieu pour lui et pour sa famille, atin qu'il les fasse prospérer dans leurs affaires. Hélas ! ils ne sont guère plus à leur aise que nous ; et si la pauvre Geneviève ne passait les jours et les nuits à travailler, ils ne pourraient vivre avec un si grand nombre d'enfants. Mou fils, tu leur donneras un ou deux iours de ton travail pour les dédommager.
DESCHAMPS. De lout Hiou cœur, ma mère; soyez en paix là-dessus.
Comme il disait ces mots, le bailli frappait du revers de la main contre la fenêtre. Susanne le reconnut à cette manière de s'annoncer, et à sa toux. Mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est le bailli. Sûrement le pain et le beaiTe dont tu as fait ma dernière soupe ne sont pas payés?
DESCHAMPS. Il n'y perdra rien, ma mère, tranquillisez-vous. Je lui donnerai tant qu'il voudra de mes journées à la moisson.
SUSANNE. Oui, pCfUTvn qu'il veuille attendre.
Deschamps alla parler au bailli. Susanne poussa \m profond soupir, et se dit à elle-même : Depuis notre malheureux procès, je ne puis le voir ou l'entendre que tout mon cœur ne se soulève contre lui,
pour nous avoir dépouillés ; et il faut encore, à mon agonie, qu''il vienne tousser à notre fenêtre! Mais peut-être c*'est la main de Dieu qui l'a conduit si près de moi, pour que je décharge mon cœur de tout ce que j'ai contre lui, et que je prie pour son ame. Eh bien, mon Dieu, je m'y résigne. Je ne lui veux plus aucun mal. Pardonne-lui comme je lui pardonne. {Elle entend le bailli qui élève la voixJ) Bonté divine ! Il se met en colère ! 0 mon pauvre Deschamps ! c'est par amour pour moi que tu t'es empêtré dans ses mains. {Elle tombe en faiblesse.)
ALEXIS saute du lit , et court à DescJiamps. Mon père ! mon père! Viens donc. Grand'mère qui se meurt !
DESCHAMPS. 0 mon Dieu!... Permettez, M. le bailli, il faut que j'aille à son secours.
LE BAILLI, en s" éloignant. Oui, certes, cela est bien nécessaire ! Le grand malheur, quand la vieille sibylle viendrait à crever !
Deschamps, par bonheur, n'entendit point ces cruelles paroles. Il était déjà près du lit de Susanne, qui commençait à revenir à elle, et qui, entr'ouvrant à peine les yeux, lui dit :
Il était en colère, mon fils? Sans doute qu'il ne veut pas t'accorder du temps pour ce que tu lui dois?
DESCHAMPS. Non, ma mère, ce n'est pas ce que vous pensez ; c'est quelque chose d'heureux. SUSANNE le regarde un moment en silence y et
recueillant ses forces^ lui dit avec émotion : Me dis-tu vrai, mon fils, ou ne veux-tu que me consoler? Que peut-il nous arriver d'heureux de sa part ?
DESCHAMPS. Monseigneur veut faire rebâtir une aile de son château, et il entend que j'y travaille 5 j'aurai trente sous par jour.
susANNE, avec joie. Est-il possible ?
DESCHAMPS. Ouisûrement, et il y a du travail pour plus de quinze mois. Je commencerai lundi.
susANNE. Eh bien, je mourrai contente, puisque je te vois du pain pour tes enfants. La mort n'a plus rien de douloureux pour moi. Tu es plein de bonté, ô mon Dieu! conserve -la jusqu'au dernier des miens. Crois-tu maintenant, mon fils, ce que je t'ai appris dès ta jeunesse, que plus le malheur vient à nous d'un côté, plus la grâce du ciel s'en rapproche de l'autre ?
DESCHAMPS. Oui, ma mère, jclc croîrai toujours. Mais, vous voilà mieux. Souffrez que je vous quitte pour un moment, je vais chercher un peu de paille pour vous couvrir.
SUSANNE. Non, je me sens un peu réchauffée. Cours plutôt chez Léonard avec Alexis. C'est ce qui presse le plus pour mon repos. Va, mon fils, je te le demande en grâce.
Deschamps prit Alexis par la main, et, en tirant la porte, il fit signe à Mariette de venir lui parler.
Aie bien soin de ta grand'mère, lui dit-il ; s'il lui prenait quelque faiblesse, envoie-moi tout de suite chercher par Babet ; je serai chez le charpentier.
Léonard était à son travail. Geneviève, sa femme, se trouvait alors toute seule à la maison. Elle aperçut du premier coup d'œil que le père et Te^^ifant avaient les larmes aux yeux.
Qu'avez-vous, mon voisin? dit-elle à Deschamps. Pourquoi pleurez-vous? Pourquoi pleures-tu, Alexis?
DESCHAMPS. Ah , Geneviève ! je suis hien malheureux î Cet enfant , qui mourait de faim , prit hier de vos pommes , apparemment dans votre grange. Ma mère s*'en est aperçue... Geneviève ! elle est sur son lit de mort , et elle vous prie de nous pardonner. Je ne puis vous en rendre aujourdMiui la valeur; mais je vous la donnerai sur mes premières journées.
GENEVIÈVE. G^est uuc bagatelle , voisin ; n''en parlons pas davantage. Et toi, mon petit ami, promets-moi que tu ne prendrai, j^.iiais rien à personne. {Elle l'embrasse.) ïu esné de si braves gens!
ALEXIS. Oh , je te le promets! Pardonne-moi, Geneviève, je ne prendrai plus rien.
GENEVIÈVE. Oui, mou cnfaut ! que cela ne t'*arrive plus. Tu ne peux encore savoir combien cVst un grand crime. Lorsque tu auras faim, viens me trouver ; et tant que j''aurai un morceau, je le par-
tasterai avec toi.
DESCHAMPS. Dieu morci , voisine , j''cspère qu'il ne manquera plus de pain. J'aurai du travail pour quelques mois au château.
GENEVIÈVE. Je viens de Tentendre dire des gens de monseigneur, et j*'en ai eu bien de la joie.
l'amt des enfants. 403
DESCHAMPS. Je ne m''en suis pas tant réjoui pour moi que pour ma pauvre mère. Elle aura du moins cette consolation avant de mourir. Dites bien à Léonard que je travaillerai de bon courage pour lui revaloir ce qui lui a été pris.
GENEViÈAŒ. Cela n^en vaut pas la peine. Mon mari , j'en suis sûre, n'y a point de regret. Nous voilà aussi hors d'aftaire ; il doit être employé poiir la charpente du bâtiment. Mais, puisque la pauvre Susanne est si mal , je veux aller lui donner mes secours.
Elle courut prendre dans un panier des quartiers de pommes et de poires séchées au soleil ; elle en remplit la poche d'Alexis , le prit par la main , et sortit en silence avec Deschamps.
Ils arrivèrent bientôt auprès de la malade. Geneviève lui tendit les bras , en détournant à demi son visage pour cacher ses larmes. Susanne les aperçut, et lui dit :
Tu pleures , Geneviève ?
GENEVIÈVE. Oui, je suisaffligée de te voir souffrir.
SUSANNE. Ah! c'est à nous de pleurer. Pardonnenous, je te prie; c'est la première- fois que cela arrive dans notre maison.
GENEVIÈVE. Que vcux-tu ? ccttc fautc peut être excusable dans un enfant.
SUSANNE. Mais s'il en prenait Thabitude quand il sera plus âgé!
GENEVIÈVE. Non, j'en réponds pour lui , il fera un honnête garçon. Brave Susanne, tu mérites bien
cette récompense du ciel , pour ta droiture et pour le soin que tu prends d"'éle\ er ta famille dans Thonneur. As- tu besoin de quelque chose ? Ne crains pas de le dire. Tout ce que nous possédons est à ton service.
ALKxis. Oh oui , grand'mère ! vois ce qu'elle m'a donné. Manges-en un peu. Tiens.
susANNE. Non , mon ami , je ne saurais. Je sens mes forces qui s''affaiblissent. Ma vue commence à s'éteindre. Approche-toi, mon fils. Voci le moment de te faire mes derniers adieux.
Deschamps, saisi, à ces mots, d'un tremblement subit dans tout son corps , se découvre la tête , tombe à genoux.devant le lit de sa mère , saisit ses mains, lève les yeux au ciel , et ne peut prononcer une parole , étouffé par ses larmes et ses sanglots. Prends courage , mon fds , lui dit Susaune , je vais t'attendre dans une vie plus heureuse. Nous nous retrouverons pour ne jamais nous quitter.
Deschamps, un peu revenu à lui-même , baissa la tête, disant : Bénis-moi donc , ma mère ; je ne demande qu'à te suivre, quand mes enfants n'auront plus besoin de moi.
Susanne rouvrit ses yeux mourants , et prononça ces paroles :
Exauce ma prière , père céleste ! et accorde t> grâce à mon cher enfant, le seul que tu m'as donné, et que j'aime de toute mon ame. Deschamps î que le Seigneur soit toujours avec toi , et qu'il confirme dans le ciel la bénédiction que je te donne,
l'ami des ENFAMS. 405
pour avoir si bien rempli tes devoirs envers tes parents.
Ecoute-moi maintenant , mon fils , et observe ce que je vais te dire. Elève tes enfants dans Thonneur , et accoutume-les à une vie laborieuse , afin que, s'ils sont pauvres , ils ne perdent jamais courage , et ne se laissent pas aller au dérèglement. Instruis-les à mettre toute leur confiance en Dieu, et à demeurer tendrement unis pour qu''ils trouvent des consolations et des ressources dans les maux de la vie. Pardonne au bailli son injustice. Quand je serai morte et enterrée , va le trouver de ma part , et dis-lui que je n'emporte point de rancune contre lui ; que je prie l)\eu au contraire en sa faveur , pour qu'il lui donne la grâce de se reconnaître avant de sortir de ce monde. {Elle s^inferrompt un moment, pou?' reprend?'e haleine , et dit efismte : ) Mon fils , apporte-moi mon Imitation , et ce billet qui est au fond du coffre dans une bourse de cuir.
Bon ! ( Elle les prend et les serre dans ses mains. ) Voilà tout ce que je possède de plus précieux sur la terre... A présent, fais-moi venir tes enfants.
Descbamps alla les ])rendre autour de la table où ils étaient assis et pleuraient. Il les fit mettre à genoux auprès du lit de leur grand'mère. Susanne se souleva un peu pour les regarder , et leur dit :
Mes chers enfants , il m'est bien douloureux de
406 l'asii des enfants.
vous laisser aussi pauM-es el sans mère ! pensez à moi, mes bicn-aimc's. Je ne puis vous donner en héritage que ce livre ; mais il a fait ma consolation, et il fera la vôtre. Quand vous saurez lire , lisez-en un peu tous les soirs devant votre père. Vous y apprendrez à être religieux , honnêtes et équi-^ tables.
Deschamps! ce billet est un certificat de bonne conduite, que j''apportai à ton père en Têpousant.
Tu le feras passer tour à tour à chacune de tes filles, jusqu'à ce qu"* elles se marient.
Pour toi , mon fds, je n''ai rien à te donner en souvenir ; mais tu n'en as pas besoin. ïu ne m'oublieras pas, j'en suis sûre.
Geneviève , oserai-jc te demander encore une grâce , après avoir eu pardonné la faute d'Alexis? Quand je ne serai plus , donne quelques soins à ces
pauvres enfants Ils sont si délaissés Je te
recommande surtout ma pauvre Louison — c''est la dernière où est-elle?... mes yeux se ferment, je ne la vois plus... [Elle soiilève lanyuissamment son bras. ) Conduisez ma main que je la louche... 0 mes enfants!... {Elle meurt.)
Après un moment de silence, Deschamps, la croyant assoupie, dit aux enfants : Relevez-vous, et ne faites pas de bruit. Elle dort. Si elle pouvait se rétablir! Mais Geneviève vit bien qu'elle était morte, et le lui fit comprendre. Quelle fut alors sa désolation , et celle de toute la petite famille !
comme ils pleuraient ! comme ils joignaieut leurs mains, en les frappant Tune contre Tautre!
Geneviève les consola de son mieux ; et elle répéta à Deschamps le dernier vœu de Susanne, que sa profonde tristesse Tavait empêché d"'entendre.
Elle commença dès ce jour même à le remplir. Les petits orphelins,'élevés parmi ses enfants, profitèrent des mêmes instructions, et devinrent bientôt, comme eux , Texemple du village. Alexis surtout , continuellement frappé du souvenir de sa première faute , se distingua toute sa vie par la
plus rigide probité.
Mr Dufresne avait coutume de payer tous les dimanches une petite pension à ses enfants, pour quMls eussent le moyen de se procurer les plaisirs innocents de leur âge pendant le cours de la semaine. Aussi confiant que généreux, il n''exigeait point qu''ils lui rendissent compte de Temploi qu^ils faisaient de ses largesses. Il les croyait assez bien nés pour suivre les conseils qu'il leur avait donnés quelquefois à ce sujet. Hélas ! quelles suites affreuses produisit cette aveugle crédulité !
A peine les enfants avaient-ils reçu leur paie ordinaire , qu'ails couraient aussitôt en acheter des pâtisseries et des confitures. Leur bourse recevait, dès ce jour même , une atteinte si profonde , quMl n'en fallait qu'une bien légère pour achever^de
répuiser le lendemain ; en sorte qu^il ne leur restait plus rien pour se régaler les jours suivants. Cependant leur bouche affriandée n'en demandait pas moins à se repaître. Le marchand consentit d''abord à leur donner à crédit ; mais comme leur pension ne pouvait jamais suiFire à les acquitter, et que leurs dettes grossissaient tous les jours, il résolut enfin d^en présenter le mémoire à leur père. M. Dufresne lui fît de sévères reproches de son. imprudence, et défendit à tous les marchands des environs de donner rien à ses enfants qu''ils ne fussent en état de payer sur Fheure. Cette précaution , qui lui semblait assez sûre pour les forcer à vaincre leur gourmandise, ne fit que Tirriter davantage; et ils ne songèrent plus qu'eaux moyens de satisfaire ce goût désordonné.
Pascal , Paîné de la famille, et le plus audacieux, couchait tout près de son père. Après avoir remarqué le temps où il était plongé dans le plus profond sommeil , il se leva sans bruit , fouilla dans sa bourse, et y prit un écu. Enhardi par ce funeste succès, il renouvela plusieurs fois ses larcins. Mais il n"'est point de crime si secret , que tôt ou tard il ne se découvre.
M. Dufresne avait un procès à la veille d'être décidé. Comme il s'en était occupé toute la journée, les mêmes pensées l'agitaient encore, et il les creusait dans le silence de la nuit. Pascal, le jugeant endormi , crut que c'était le moment d'exécuter son indigne entreprise. Malheureusement pour lui,
la lune jetait alors assez de rayons dans la chambre pour qu'une faible lumière se répandît à travers Fépaisseur des rideaux. Quel fut Teffroi de M. Dufresne de se voir voler par son propre fils ! Il dévora son ressentiment pendant le reste de la nuit. Mais avant que Pascal sortît de sa chambre , il s'habilla ; et après divers propos indifférents : , Qu'est-ce que tu achèteras aujourd'hui , lui dit-il, pour ton déjeuner ? Rien , mon papa , répondit le détestable menteur. J'ai donné aux pauvres ma pension de la semaine ; il faudra bien me contenter de pain sec.
M. Dufresne ne put commander plus longtemps à son indignation. Il saisit Pascal, le dépouilla, et trouva dans ses poches deux écus de six francs qu'il venait de lui dérober. Autant qu'il avait témoigné jusqu'alors dt tendresse et d'indulgence , autant il fit éclater de courroux et de rigueur. De vives réprimandes ne furent que l'annonce d'un traitement plus sévère ; et le malheureux fut obligé de passer quelques jours au lit , pour se rétablir des suites de cette correction.
Combien il est difficile d'extirper un vice qu'on a laissé trop longtemps s'enraciner dans son cœur î Pascal ne fut point réformé par cette aventure. La clef de la cassette de son père étant tombée par hasard entre ses mains , il en tira l'empreinte sur de la cire molle ; et sous un prétexte spécieux , il en fit forger une pareille par le serrurier. 11 avait maintenant une occasion commode de piller à dis-
4J0 l'ami des enfants.
crétiou le trésor de la famille. Comme son père avait beaucoup d'argent , et qa"'il était assez rusé , lui , pour n'en jamais prendre trop à la fois , ses rapines restèrent longtemps inconnues. Il parvint ainsi jusqu"*à sa quinzième année, composant si bien sa conduite , que ses parents croyaient n'avoir .plus aucun reproche à lui faire , lorsqu'une circonstance imprévue dévoila tout à coup son indigne hypocrisie.
Son père, dans le paiement d'un billot, avait reçu , par mégarde , une pièce de monnaie étrangère, îl la laissa, pour le moment, avec les autres, avec le projet de l'en retirer le jour d'après. Cette pièce tomba le jour même entre les mains de Pascal, dans une saignée qu'il fit à la cassette. M. Dufresne, qui l'avait si bien remarquée la veiile, ne'la trouvant plus le lendemain , les anciennes inclinations de son fils revinrent dans sa mémoire , et Pascal devint l'ol)jet de ses premiers soupçons. Il monta soudain dans sa chambre, visita sa bourse, et avec un morne désespoir il y trouva la pièce qui lui manquait.
Pascal était alors trop grand, pour que son père crût devoir le cliàlier comme la première fois. Il se contenta de lui reprocher vivement son indignité , en le menaçant de lui retirer sa tendresse. Il consulta ses amis sur la manière dont il devait traiter ce jeune scélérat. Les plus sages lui conseillèrent de le faire enfermer pour quelques mois dans une maison de force, afin de lui donner le temps de se
repentir de son crime, et de s'^accoutumer à une vie frugale. Cependant, la crainte de le déshonorer, et les conihals de Tamour paternel qui n''était pas encore entièrement éteint dans son cœur, ne lui laissèrent pas la force de profiter de cet avis salutaire. Il aima mieux employer une voie plus douce. Il envoya son fils continuer ses exercices dans une ville éloignée , sous la tutelle d'un ^mi vigilant, auquel il prescrivit de ne lui donner d'argent que ce qui lui serait d'une indispensable nécessité.
Précaution , hélas , trop tardive ! Pascal était absolument corrompu. Il avait chez son tuteur une nourriture abondante qui , sans être recherchée , était préparée avec assez de soin pour devoir contenter son ffoût. Mais il fallait h sa sensualité des
morceaux plus lins et plus délicats. Il fit un marché secret avec un traiteur, qui connaissait la richesse de son père, pour lui fournir ce qu'il y avait de plus friand dans les marchés. Un marchand de vin s'engagea également à lui procurer les liqueurs les plus exquises. Il ne se trouva pas encore satisfait. 11 voulut prendre part aux débauches que les jeunes gens de la ville allaient faire dans les auberges des villages voisins ; et comme son tuteur refusait de contribuera ces dissipations, il s'adonna au jeu, et apprit à pratiquer toute espèce de friponneries pour escroquer de l'argent.
Le ciel paraissait s'intéresser visiblement au changement de sa conduite, en ne permettant pas qu'aucune de ses basses manœuvres demeurât impunie.
Trois des plus robustes joueurs, qui s''aperçurent une fois de ses tours , tombèrent sur lui , et le chargèrent de tant de coups , qu'il fut près d'en mourir sur la place.
On le transporta tout ensanglanté dans sa chambre. Son tuteur accourut et lui prodigua les soins et les secours. Il attendit qiril fût presque entièrement rétabh pour lui représenter, avec les expressions les plus touchantes , les malheurs dans lesquels il courait se précipiter. Infortuné jeune homme ! lui dit-il , qui vous porte à des excès si honteux ? Vous déshonorez un nom que la probité de vos aïeux a rendu respectable. Vous ravissez à vos parents les douces espérances qu'ils formaient en cultivant votre éducation. Lorsque vos jeunes concitoyens , qui consacrent à Tétude le temps que vous perdez dans les scènes scandaleuses , seront recherchés dans votre patrie, et portés aux fonctions les plus distinguées ; vous, comme un homme abject et dangereux, vous vous verrez méprisé pai* la plus vile populace, et banni de toutes les sociétés de gens d'honneur.
Ces discours firent d'abord sur lui quelque légère impression. Il suspendit tout commerce avec les complices de ses égarements ; il se contenta de sa nourriture ordinaire, et l'étude semblait prendre des charmes pour son esprit. Mais ces belles résolutions ne tardèrent pas longtemps à s'évanouir. Il se rengagea peu à pou dans son train de vie ordinaire. Il vendit en secret les livres qu'on lui avait
donnés. Sa montre , son linge et ses habits , eurent successivement le même soft ; et il se dépouilla si bien lui-même, qu'il fut réduit à ne plus sortir de la maison.
Alors tous ses créanciers se réveillèrent à la fois ; et , sur le refus de son tuteur de satisfaire à leur avidité , ils écrivirent à son père , en le menaçant de le faire arrêter, s'ils n'en recevaient une réponse plus favorable. Qu'on se représente Tétat du malheureux Pascal ! Accablé des reproches de ses créanciers , et de l'indignation de son tuteur , des mépris des domestiques, et de ses propres remords, il ne lui restait plus à attendre que la malédiction de ses parents. Il sentit qu'il avait trop négligé de s'instruire pour trouver des ressources dans son travail. Quelquefois il lui venait l'idée d'aller mendier sa subsistance ; mais son cœur orgueilleux ne pouvait s'y résoudre. Il passa un jour entier dans sa chambre, au milieu des plus violentes agitations du désespoir, tordant ses bras, s'arrachant les cheveux, et maudissant ses vices; mais toujours emporté par sa dépravation, il sortit le soir même pour aller boire dans une taverne le peu d'argent qui lui restait encore.
Il s'y trouvait en ce moment deux hommes qui venaient de lever des recrues pour les colonies. Ils remarquèrent sur ses traits le trouble dont son ame était agitée. Ils se firent un signe du coin de l'œil, et tournèrent leur conversation sur l'Amérique. Ils parlèrent de la beauté du pays , de la paie énorme
que les troupes y recevaient. Ils peignirent les avantages qu^in jeune homme de famille y rencontrait en foule pour faire promptement une grande fortune. Ils nommèrent plusieurs de leurs amis qui, de simples soldats , étaient devenus ofticiers , et avaient épousé de riches veuves.
Pascal écoutait ces discours avec une extrême avidité. Il se mêla bientôt à Tentretien, et demanda s'il ne pourrait point trouver de service parmi ces troupes. Je puis vous en procurer , lui dit un des recruteurs, quoique nous ayons déjà plus de sujets qu'il ne nous en faut ; mais vous paraissez mériter des préférences ; et il lui offrit quatre louis d"'or pour son engagement.
Après quelques combats intérieurs , Pascal les reçut. Il passa le reste de la nuit à boire, et dès le lendemain il fut envoyé dans une forteresse pour y apprendre Texercice. Il se trouva dans une société composée de paysans grossiers, d''apprentis fugitifs, de mendiants enlevés sur les grandes routes, et de voleurs sauvés du gibet. On lui donna pour maître un ca[;oral dur et rébarbatif qui, Taccablant d'injures et de coups de canne , lui fit éprouver toute sorte de honte et de douleurs.
Son malheur allait encore s'accroissant chaque jour. L'argent qu'il avait reçu en échange de sa liberté était déjà consumé dans la débauche. Du pain de munition, et une soupe dégoûtante, c'était tout ce qu'il avait pour se soutenir. Lucas, jadis gardeur de pourceaux , qui se trouvait alors son
camarade, était bien moins à plaindre. Accoutumé, . dès Tenfance , à vivre de pain de seigle et de fromage, il se croyait nourri comme un prince, lorsqu'il! pouvait manger quelquefois un peu de viande à demi cuite ; et il goûtait d'une vieille poule avec autant de plaisir que Pascal aurait goûté d'un faisan. Mais, pour celui-ci, quelle devait être sa peine, lorsque, avec une moitié de hareng saur , ou un tronc de chou baigné de graisse fétide, il pensait aux morceaux friands qu'il avait autrefois si recherchés !
Quelques jours après, Tordre de partir arriva. Pascal reçut cette nouvelle avec plus de satisfaction qu'on ne Taurait attendu. Si tu parviens une fois en Amérique, se disait-il, tu es jeune el bien tourné, tu feras ta fortune comme tant d'autres Européens.
Au milieu de ces brillantes perspectives , il monta sur le vaisseau qui devait le transporter avec sa troupe. Deux ou trois verres d'eau-de-vie qu'il but avant de s'embarquer échaullerent sa tète , et lui firent oublier ses parents. Il s'éloigna du rivage avec des cris de joie insensés. Mais cette joie ne fût pas d'une plus longue durée que l'ivresse qui l'avait produite. Tous ceux qui n'avaient pas encore navigiié éprouvèrent des maux de cœur violents. Pascal, dont Testomac était déjà affaibli par ses intempérances , en souffrit plus que personne. Il passa plusieurs jours dans des défaillances continuelles. Il ne pouvait supporter aucune
nourriture. La seule vue des aliments révoltait ses entrailles. Des fèves moisies, du bœuf salé, du biscuit racorni , voilà toutes les friandises quMl avait maintenant à savourer. On avait d''abord donné aux soldats une pinte de bière par jour pour les soutenir: mais on les en sevra peu à peu; et il fallut se contenter d^une petite mesure d'eau , qu'ion était encore obligé de faire fUtrer, pour en tirer les vers dont elle était remplie.
Après deux mois de vives souffrances, auxquelles se joignaient chaque jour les terreurs et les accidents d''une traversée orageuse , il aborda , épuisé de fatigues , de maux et de chagrins. Son cœur, aigri par les horreurs de sa situation , avait laissé corrompre tous ses penchants , et déjà son esprit ne s"'ouvrait plus qu'à des idées de forfaits. La négligence de ses devoirs , et les bassesses qu'il commit dans le régiment , l'en firent chasser avec ignominie. On crut devoir le renvoyer à sa famille, lié et garrotté au fond de la cale d'un vaisseau avec d'autres scélérats.
Qu'étaient devenus , dans cet intervalle, ses in— fortunésparents? Hélas ! ils vivaient encore, s'il faut nommer du doux nom de la vie des jours consumés dansles angoissesetle désespoir. La honte des crimes de leur fils , dont toute leur ville natale était instruite, les avait forcés de l'abandonner, pour chercker un asile obscur. Ils traînaient leur déplorable existence dans une retraite écartée, sur le bord de la mer.
Ils y étaient à peine établis , lorsque le vaisseau qui portait Pascal vint aborder entre des rochers ,. non loin de cette plage. Les criminels qu'on y tenait renfermés avaient brisé leurs chaînes; et après avoir massacré Féquipage, ils s''étaient rendus maîtres du bâtiment. Ils en sortirent la nuit, pour aller piller les maisons répandues sur la côte. M. Dufresne , cette nuit même , veillait auprès du lit de sa femme, que la douleur avait réduite, après de longues souffrances, à une cruelle agonie. Dans les transports d'un violent déhre , elle répétait le nom de son fils , et l'appelait pour l'embrasser , et lui pardonner avant de mourir. Tout à coup la porte est enfoncée, et dix scélérats se précipitent dans leur chambre. Pascal était à leur tête, une hache à la main. M. Dufresne s'avance avec un flambeau ; mais avant que son fils ait pu le reconnaître... 0 nature ! nature !... Je ne puis achever. Enfants ! si , après avoir lu cette horrible aventure , vous osiez vous familiariser avec la première idée du vice , tremblez de devenir , par degré, criminels, et définir, comme Pascal, par un parricide.
DRAME EN UN ACTE
PERSONNAGES
3Ia»lame DE GRAMxMONT. .GABRIEL ^ • j r i-
ALGUSTE , son lils. LULILJN, > .,
JULIE, sa fille. SOPHIE, ) ^^ ^"S'i^'e.
Le chevalier D'ORGEVILLE. [jUSTINE , femme de cliambrc ÉLISE , sa sœur. i de madame de Grammonl.
ROBERT, vieux domestique.
La scène se passe chez madame de Grammont , dans une salle basse qui donne sur le jardin.