SCÈNE PREMIERE
Madame BEAUMONT , M. VERTEUIl.
MADAME BEAUMONT. NoH, M. Yertcuil, jc no puis vous le pardonner. Pendant cinq ans n"'ôtre pas venu nous voir une seule fois, ni moi, ni votre pupille!
31. VERTEUIL. Qtic voulcz-vous! Lcs dovoii's de mon état, la faiblesse de ma santé, la crainte des incommodités de la route,..
MADAME BEAUMONT. Quinze Heucs, un grand voyage !
M. VERTEUIL. Trcs grand pour moi, qui ne me déplace pas aisément. Mes infirmités ne me permettent pas plus de courir le monde que de m'*y promettre encore un long séjour.
MADAME BEAUMONT. Et à qUcl IDOtif doVOnS-nOUS
enfin cette héroïque résolution?
M. VERTEUIL. Au désir devoir les enfants de feu mon ami, Léonor et Didier.
MADAME BEAUMONT. Ail! Léonor, Léoiioi' ! On devrait accourir, pour la voir un instant , des deux bouts de Tunivers. Tant de talents! tant d'esprit!
M. VERTEUiL. Vous m''inspirez une bien forte envie de la connaître. Où est-elle? que j'aie le plaisir de Tembrasser.
MADAME BEAU3I0NT. Elle cst cncore à sa toilette.
M. VERTEUIL. Comment! à Tbeure qu'il est! Et Didier, pourquoi n'est-il pas venu de sa pension chez vous pour m'attendre?
MADAME BEAU3I0NT. Il était un pcu tard, hier; lorsque vous m'avez fait annoncer votre arrivée. Les domestiques ont été fort occupés ce matin, et la femme de chambre n'a pu quitter un instant ma nièce.
M. VERTEUIL. Faitcs-moi le plaisir d'envoyer chercher tout de suite Didier. Dans l'intervalle, je monterai chez sa sœur.
MADAME BEAUMONT. Noo, nou, mon chcr monsieur Verteuil ! Vous pourriez lui causer quelque saisissement; je cours la prévenir. [Elle sort.) SCENE II.
M. VERTEUIL, .sew/. Madame Beaumont élève, à ce que je vois, sa nièce, ainsi qu'on l'a élevée ellemême, à s'attifer comme une poupée, et se tenir toujours en parade. Encore si ces frivolités ne lui ont pas fait négliger des soins plus essentiels ! SCENE III.
Madame beaumomt , M. VEaTEini,.
MADAME BEAUMONT. Vous allez la voir descendre
466 l'ami des E>FaMS.
dans un moment, elle n^a plus qu'une plume à placer.
M. VERTEUiL. Commeut, une plume! Et croyezvous qu''une plume de plus ou de, moins m'embarrasse beaucoup? Son impatience de me voir, ne devrait-elle pas être aussi vive que la mienne ?
MADAME BEAUMOKT. Aussi vivc, Certainement. Cest le désir qu'elle aurait de vous plaire...
M. VERTEiJiL. Ce n'est peut-être pas au moyen de sa plume qu'elle se flali.e d'y parvenir. Et avezvous eu la bonté d'envoyer chercher votre neveu?
MADAME LEAUMONT, c?'ww air impatient. Oh ! mon neveu, vous aurez toujours assez le temps de le voir.
M. VERTEUiL. Yous m'en parlez comme si je n'en devais pas recevoir une grande satisfaction.
MADAME BEAUMONT. Co û'esl pas qu'il soit méchant; mais c'est que cola ne sait pas vivre.
M. VERTELiL. Commeut donc? Est-il impoli, sauvage, grossier?
MADAME BEAUMOiNT. Nou, pas lout à fait. On dit qu'il a déjà la tête meublée d'une quantité de choses savantes; mais pour cette aisance, ce bon ton, cette .^ifleur de politesse...
M. VERTEUIL. Si cc n'est que cela, il sera hientôt formé. Et son ca;ur?
MADAME BEAUMOiNT. Jc uc Ic crois ni bou ni méchant. Mais Léonor, de quelles perfections elle est ornée! quelles manières enchanteresses! Je ne le vois pas souvent, lui.
M,. VERTEUiL. Et poui'quoi doiic ?
31ADAME BEAUMONT. De pGur (Je le délourner de ses études. Aussi bien, lorsqu'il est ici, je ne le trouve pas assez attentif aux leçons de savoir vivre qu^on lui donne ; il ne sait pas non plus s^exprimer avec grâce. Je Tai mené quelquefois dans un cercle de femmes; il n^a pas trouvé un mot heureux à placer.
M. VERTEUIL. C'cst quc la conversation a roulé apparemment sur des choses qui lui sont étrangères.
MADAME BEAU310NT. Un jcunc hommc bien élevé ne doit jamais trouver rien d'étranger parmi les femmes.
M. VERTEUIL. Un sîlencc modeste sied fort bien à son âge. Son rôle est maintenant d'écouter, pour s'instruire et se mettre en état de parler à son tour.
MADA.ME BEAUMOiNT. Bou I voulcz-vous cn faire une poupée qui ne peut se mouvoir avant que ses rouages soient montés? Oh, il faut entendre jaser Léonor! c'est une aisance, uu esprit, une vivacité! On a de la peine à suivre ses paroles.
M. VERTEUIL. No'js vcrrous qui sera le plus digne de ma tendresse. Vous vous souvenez que je promis à leur père mourant Ae les regarder comme ma propre famille. Je veux remphr cette parole sacrée. Comme je ne peux savoir combien de temps encore le ciel me donne à passer sur la terre, je suis venu ici pour voir ces enfants, étudier leur caractère, et régler en conséquence. les dernières dispositions que je me propose de faire en leur faveur.
MADAME BEAU3I0x\T. 0 Ic pluS fidèle et Ic pîuS
généreux des lioiiimes ! Mon frère, jusque dans sa tombe, sera touché de vos bienfaits. Et moi, comment pourrais-je vous exprimer ma reconnaissance au nom de ses enfants?
M. VERTEUiL. Co quo VOUS appelez un bienfait n''est qu'Hun devoir. Votre digne père me fit autrefois partager Theureuse éducation qu'il donnait à son lils. C^est à ses soins que je dois la fortune que j'"ai acquise. Je n''ai point d"'enfants ; ses petits-fds m'appartiennent, et ils ont droit, pendant ma vie et après ma mort, à des biens que je n'ai cherché à étendre que pour les enrichir.
MADAME BEAUMONT. En cc cas Léouor, comme la plus aimable...
31. VERTEUIL. Si jc fais quelque distinction, ce ne sera point pour de frivoles agréments ; ce seront les qualités et les vertus qui décideront mes préférences.
MADAME BEAUMONT. Ah! la voici qui vient. SCENE IV.
Madame BEAUMONT , SI. VERTEUIL , LÉONOR , dans une parure au-dessus de son état et de son bieni
M. VERTEUIL, èto7iné. Commcnt ! c^estLéonor?
3IADAME BEAUMONT. Vous êtcs suppris, je le vois, de la trouver si charmante. Tu nous as fait un peu attendre, mon cœur.
LÉONOR, faisant à M. Verteuil une révérence cérémonieuse. C^est que Finette n^a jamais pu réussir à placer mes plumes. Je les ai bien ôtées dix fois. Enfin, je Tai renvoyée de dépit, et je me suis
l'ami des enfants. 4G9
coiffée moi-même. Je suis enchantée, M. Verteuil, de vous voir en bonne santé.
M. VERTEUIL, allant vers elle et lui tendant les bras. Et moi, ma chère Léonor!... [Elle se détourne avec un air dédaigneux.) Eh bien! est-ce que tu crains de me regarder comme ton père !
MADAME BEAUMONT. Oui, Léouor, comnic Ion père, et notre bienfaiteur. [A M. Verteuil.) Il faut lui pardonner, je vous prie. Elle est élevée dans la modestie et dans la réserve.
M. VERTEUIL. Elle ne les aurait point blessées en recevant les témoignages de mon amitié. Je lui dois aussi de tendres reproches pour avoir tardé si longtemps à satisfaire mon impatience.
LÉONOR. Pardonnez-moi, monsieur, j'étais dans un état à ne pouvoir paraître devant vous avec bienséance.
M. VERTEUIL. Une jeune demoiselle doit être toujours en état de paraître avec bienséance devant un honnête homme. Un déshabillé modeste et décent est toute la parure qui lui convient pour cela dans la maison.
MADAME BEAUMONT. Oui ; mais pour recevoir un hôte comme vous, le respect demande...
M. VERTEUIL. Uuc plumc de moins, et quelque empressement de plus à venir audevant d''un ami qui fait quinze lieues pour vous voir; oui je Pavoue, mon cœur aurait été mille fois plus flatté de voir mes enfants , car ils le sont, par la tendresse qu'ails m'*inspirent et par mon amitié pour leur père, de
les voir, dis-je, accourir à moi les bras ouverts, cl
m\icca!)ler de leurs touchantes caresses.
MADAME BEAUiMOiNT. C'cst la véiiératioii dont vous Tavez d''abord saisie...
M. vERTEuiL. N'cii parloûs plus. Tu me recevras une autre fois avec plus d''amitie, n'est-ce pas, ma chère Léonor ? Tu n'es pas, au moins, fâchée de ce que j'ose le tutoyer ? Je ne t'ai pas appelée autrement dans ton enfance ; les cinq années que j'ai passées sans te voir n'ont produit aucun changement dans mon cœur. J'espère bien , après ton mariage, te traiter encore avec cette douce familiarité.
léOxNor. Ce sera beaucoup d'honneur pour moi.
M. VERTEUIL. Point de ces compliments de cérémonie. Dis-moi que cela te fera plaisir. Mais comme lu t'es formée , depuis que je ne l'ai vue ! une taille élégante , des manières aisées, un noble maintien —
MADAME BEAUMOKT. Oh, charmante! adorable !
M. VERTELiL. Tous ccs avantages cependant ne sont rien , sans les grâces de la pudeur et de la modestie , le charme de l'affabilité , l'expression ingénue des mouvements de l'ame, et la culture des talents de l'esprit.
MADAME BEAUxMONT. Oui, oui, dc CCS lalcnls qui donnent de la considération dans le grand monde...
31. m:rtklil. Dans le grand monde , madame ? Est-ce que Léonor doit s'y produn-e ? Je n'ai plus rren à désirer, si elle. possède seulement les qualités
qui peuvent riionorer dans une société choisie, et dans rintérieur de sa maison, devant sa conscience et aux regaixls de Dieu.
MADAME BEAUMONT. Oli , sùreHicnt ! ccla s"'enteud de soi-m^me, M. Verleuil. Je veux dire qu''clle est en état de se présenter partout avec honneur. Viens, ma chère Léonor, fais-nous entendre quelque johe pièce sur ton clavecin.
LÉONOR. Non, matante; cela pourrait déplaire à M. Verteuil.
M. VERTEUIL. Que dis-tu , ma chère enfant? Je suis très sensible au charme de la musique, et je ne connais point d"'amusement plus convenable à une jeune demoiselle.
MADAME BEAUiMONT. Eh ! quoi dc plus diguo de .notre admiration que ces talents enchanteurs, le dessin , la danse , la- musique ! Léonor, cette charmante ariette ! tu sais bien ? [Léonor va d'^mi air boudeur au clavecin , prélude un moment et commence une sonate.)
MADAME BEAUMONT. Non , nou ; il faut aussi chanter. Elle a une voix, M. Verleuil ! Vous allez Fentendre. Si vous saviez combien d'applaudisseiraents elle a reçus dans le dernier concert! Mais elle a un peu d'amour-propre, et il faut se mettre à ses pieds.
M. VERTEUIL. J'cspèrc bien que j'obtiendrai ' quelque chose sans cette cérémonie; «""est-ii pas vrai, Léonor?
LÉONOR. Vous n'^avez qu'^à ordonner, monsieur.
M. VERTEuiL. Non , cela n'est pas dans mon caractère; je l'en prie seulement.
LEONOR, has à sa tante^ en oiwrant son cahier avec dépit. Je vous ai là une grande obligation.
MADAME BEAUMONT, has à Léonov, Au nom du ciel, mon cœur, obéis ; ta fortune en dépend.
M. VERTEUIL. Si cllc n''est pas en voix aujourd'hui, je peux attendre. [Léonor chante en s'^accompacjnant sur le clavecin ;)
Vermeille rose , Que le zéphyr, etc.
(^Et à peine a-'i— elle fini , que Mme Beaumont s'^écrie^ en battant des mains:) Bravo! bravo bravissimo !
M. VERTEUIL. En effet, ce n''est pas mal pour ui enfant à son âge. Saurais pourtant désiré une chaU' son plus rapprochée des principes que vous lu inspirez sans doute.
MADAME BEAUMONT. Eh bien , mousicur , n'ei sentez-vous pas la morale ? [Elle chante :) \
Mais sur ta tige 1
Tu vas languir j
Et te flétrir, etc.
C'est à dire qu'une jeune personne doit se produire dans le monde , si elle veut tirer quelqm avantage de ses talents , et ne pas mourir ignoré( au fond de sa retraite.
M. VERTEUIL. Croycz-moi , madame, c'est là de préférence, qu'un époux digne d'elle viendra I: chercher.
(Il aperçoit un dessin suspendu à la tapisserie , représentant un jeune bergère surprise dans son sommeil par un faune. Il 1 considère avec étonnement.)
MADAME BEAUMONT. Ha, lia ! comment le trouvez-vous ?
M. VERTEUIL. Fort bien, si Léonor l'a fait sans le secours de son maître.
MADAME BEAUMONT. Yéritablement , il Ta un peu retouché.
M. VERTEUIL. Je crois qu'il aurait pu mieux faire encore , en lui'choisissant un sujet plus heureux, quelque trait de bienfaisance, une action vertueuse, qui aurait élevé son ame en perfectionnant
son talent.