‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 117 sur 153 · SCENE XVII · texte numérisé non relu

SCENE XVII

Madame DE ORAKIKOKT , auguste , JULIE , S'ORGEVILLE , ÉLISE, CABRIEL, LUCIEH , SOPHIE.

ÉLISE. Allez, monsieur, c''est indigne. Vous n'êtes plus mon frère. Je ne veux plus vous voir.

MADAME DE GRAMMONT. Non , mademoiselle , le chevalier n'est pas si coupable qu'il peut le paraître. Il vient de m'avouer sa conduite. C'était pour jouer dans le jardin qu'il avait mis les jetons dans sa poche. Mais quand la chose a semblé prendre la tournure d'une accusation de vol, il a eu peur d'en être soupçonné... C'est une mauvaise honte que j'excuse ; mais ce que je ne puis excuser , {en s* adressant aux petits Duluc) c'est d'avoir voulu vous rendre suspects dans mon esprit.

GABRIEL. Oh, madame, nous ne lui en voulons plus de mal à présent. Nous savons qu'il faut pardonner, même à ceux qui nous offensent, surtout lorsqu'ils sont malheureux.

MADAME DE GRAMBIONT. VoUS VOyCZ , cllCVahcr,

combien la noblesse des sentiments l'emporte sur celle de la naissance. Vous voilà réduit à la merci de ceux que vous avez accablés d'outrages ; et avec toute la fierté de votre nom , vous êtes l'objet de leur pitié.

d'orgeville. Oh quelle honte pour moi ! Suisje assez humilié ?

GABRIEL. Nous uc VOUS Ic fcrous jamais sentir. Tout ceci restera secret entre nous ; n'est-ce pas , Lucien?

LUCIEN. Il peut compter sur mon silence.

GABRIEL. Et toi, Sophie?

SOPHIE. Je ne veux pas le faire battre. Je sens combien cela fait mal. (IXOrgeville se jette à leur cou et les embrasse.)

©""oRGEViLLE, Je n'^osc vous demander à être encore reçu dans votre société.

GABRIEL. Ce sera beaucoup d^honneur pour nous, si elle vous estagréal^le.

AUGUSTE etJULiE.Nousvousverrocsaveclemême plaisir, tant que vous serez bien avec nos amis.

ÉLISE. Vous êtes trop bons; il ne le mérite pas. Il faut que mon papa soit instruit de tout ce qu''il a fait.

MADAME DE GRAMMONT. Yous perdriez bcaucoup dans mon estime, mademoiselle, si vous n''étiez pas touchée du repentir de votre frère, quand des étrangers en oublient leurs offenses. Ne cherchez point à profiter de Tavanlage que sa faute vous donne , pour le perdre dans Tesprit de ses parents ; mais de Tempêcher, par de sages conseils, de se rendre indigne de leur tendresse. J'ose répondre que vous n*'aurez jamais à rougir de lui.

d'orgeville. Je serais bien indigne de tant de bontés, si cette leçon ne me servait pas pour la vie.

SOPHIE. Prenez-y garde au moins, ou gare le coq de Robert.

M. DE LEYRis/?orfe uti perroquet empaillé^ et

viontant sur un fauteuil , il V accroche à un cordon déjà suspendu au, plancher. Je ne crois pas que cet espiègle de Frédéric puisse maintenant y atteindre. On ne peut avoir rien en sûreté contre ce petit garçon. // remet le fauteuil à sa place , et sort.)

FRÉDÉRIC , entrant un moment après. Où estce donc que mon papa vient de fourrer notre pauvre défunt de Jacquot? Il Tavait dans les mains, lorsqu''il est entré ici, et je Tai vu sortir les mains vides.

(11 regarde de touscùlés; enfin , en levant les yeux, il aperçoit le perroquet suspendu au plancher.)

Ah, bon! le voilà.

(Il prend aussitôt la course, et bondit de toutes ses forces ; mais il s'en faut de plus de trois pieds qu'il ne s'clève à la hauteur de l'oiseau.)

Si j''étais aussi leste que notre minet!

(Il va prendre un fauteuil, monte dessus, et se trouve trop court, il se dresse sur la pointe des pieds, il saute, tout cela inutilement. Il descend, court chercher un gros volume iu-folio de Plutarque, le met sur le fauteuil, tend le bras.)

Je ne saurai jamais Tattraper. J'aurais pourtant bien voulu voir comment on lui a rempli le ventre de paille. Essayons en sautant. {Au moment où il plie sur ses jambes pour s'' enlever , Maurice entre dans le salon , V aperçoit^ et lui chante : Oh , comme il y viendra! Oh, comme il y viendra! Je te le donne en mille. Un petit boutd'hoinme comme toi, atteindre là-haut! Allons, descends, que je monte. Je n''aurai pas besoin du Plutarque, moi.

(Il le tiraille par le pan de son babil, le fait descendre, monte à sa place, élève les deu\ bras, et se voit encore fort loin de Jacquot.)

FRÉDÉRIC, j?oi/*5a/?i{ un grand éclat de rire^

Eh bien ! toi qui faisais le fier , je l'aurais cru aussi grand que le saint Christophe de Notre-Dame, à t"'entendre.

MAURICE. Oui, mais si je montais sur le livre?

(Il y monte, se trouve un peu plus près du perroquet , mais pas assez pour le saisir, rrédéric saute autour du fauteuil , en se moquant de lui.)

MAURICE. Ce n''est pas ma faute; c''est que ce gros Plutarque n*'est pas' encore assez gros. Voyez pourtant ? S'il y avait eu quelques grands hommes de plus dans Pantiquité, Jacquot était à moi.

FRÉDÉRIC. Je l'aurais bien eu le premier.

MAURICE. Ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup.

FREDERIC. Oh , non ! pas plus que le renard de la fable ne se souciait des raisins. Le perroquet est peut-être trop Yert, n'est-ce pas?

MAURICE. Je le vois aussi bien d'ici.

FRÉDÉRIC, ironiqiiement . Oui, c'est le vrai point de vue. Écoute, mon frère , je ne crois pas qu'il y ait bien de la différence entre nous deux , au moins; et tu es plus vieux de trois ans.

MAURICE. Voyez donc la vanité de ce petit mirmidon ! Est-ce que tu voudrais te mesurer avec moi?

FRÉDÉRIC. Voyons un peu.

(Us se mettent sur la même ligne, devant un miroir, épaule contre épaule, et tendent leurs membres autant qu'ils peuvent. Frédéric se hausse sur la pointe des pieds. Maurice, étonné de le voir de sa taille, regarde en bas, et s'aperçoit de la supercherie.)

MAURICE. Ah, le frippon ! Je le crois bien, de cette manière! Appuie tes talons à terre. {Frédéric paraît alors hien au dessous de son frère , et

dit avec humeur , en frappant du pied ;) C^est

bien triste d'être si petit !

M. DE LEYRis, qui est rentré depuis un moment. Parce que Ton ne peut pas atteindre le perroquet , n'est-ce pas , Frédéric ?

FRÉDÉRIC. Vous uous avcz donc VUS faire ,mon papa?

M. DE LEYRIS. Non , Hiais tes pieds l'ont écrit sur la couverture de mon Plutarque.

MAURICE. Si nous avions été aussi grands que vous , nous aurions vu de plus près notre pauvre

Jacquot

M. DE LEYRIS. Oui , pour Ic tourmeuter josquc après sa mort , comme vous Tavez fait pendant sa vie. Il n'y a pas de mal que vous ne soyez pas assez grands pour cela.

MAURICE. Oh ! quel plaisir , mon papa , si j'étais de votre taille !

M. DE LEYRIS. Jc tc coDuais *, alors même tu ne serais pas content.

MAURICE. Il est vrai que j'aimerais encore bien mieux être comme le géant qu'on montrait cet hiver à la foire.

FRÉDÉRIC. Le beau ragotin, vraiment I Quand ou fait des souhaits , et qu'il n'eu coûte rien , il ne faut pas se ménager. Tu sais notre plus haut cerisier? Voilà comme je voudrais être grand , moi. 31. DE LEYRIS. Et pourquoi donc?

FRÉDÉRIC. C'est que je n'aurais besoin ni d'échelle , ni de perche, lorsque les cerises viendraient

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à mûrir. Ima^nes-tu , mon frère , comme il serait doux de portiçi' sa tête au dessus des arbres en se promenant dans le verger , et de pouvoir cueillir les poires et les pêches, comme nous cueillons les groseilles? Cela ne serait pas malheureux, au moins.

MALRicE. On pourrait aussi regarder par la fenêtre les gens qui demeurent au troisième. {En souriant.^ Il y aurait de quoi leur faire de belles frayeurs.

FRÉDÉRIC. Je ne craindrais plus les voitures quand j'irais dans les rues ; je n'aurais qu''à écarter les jambes, tiens, comme cela. (// les écarte.^ Je verrais passer là-dessous les chevaux, le cocher, le carrosse, les domestiques ; et je leur sourirais de pitié'.

31AURICE. Tu sais la petite rivière qui coule au bas du jardin ! On a besoin d'un canot pour la traverser , ou il faut aller chercher à un quart de lieue le pont du village. Pst! d'une enjambée, ou d'un saut à pieds joints , on se trouverait de l'autre côté.

FRÉDÉRIC. Et puis l'on serait bien plus fort , si l'on était si grand. Qu'il vînt un ours à ma rencontre , en traversant la forêt , je lui torderais le cou comme à un pigeon, ou je le jetterais à deux cents pieds en l'air ; et il serait si occupé de sa chute en retombant , qu'il oublierait de se relever.

. MAURICE. Il ne faudrait pas aussi de bœufs pour labourer la terre ; on tirerait la charrue soi-même î et en dix pas on serait au bout du champ. Tenez encore, je vis l'autre jour plus de cinquante hom-

mes qiii enfonçaient des pilotis pour faire une chaussée. Comme ils travaillaient! ^li bien , avec un grand marteau, comme on pourrait alors en porter , un homme seul aurait fait toute leur besogne eu un jour; n''est-il pas vrai , mon papa?

M. DE LEYRis. Yoilà qui est fort bon à dire ; mais avec tous ces beaux souhaits , vous n''êtes que des fous.

MAURICE. Comment, des fous ?

M. DE LEYRIS. Ouï, dc croirc que vous seriez alors plus heureux que vous ne Têtes.

MAURICE. Mais, si nous devenions capables de faire plus de choses que nous n'en faisons à présent?

FRÉDÉRIC. Par exemple , ne serait-ce pas fort commode de pouvoir atteindre bien haut , et de faire d'un seul pas bien du chemin ?

M. DE LEYRIS. Avaut quc je te réponde, dismoi : en te donnant cette taille prodigieuse , voudrais-tu que tout ce qui fentoure demeurât aussi petit qu''il est aujourd'hui?

FRÉDÉRIC. Sans doute , mon papa.

MAURICE. Oui ! rien que nous trois de géants.

M. DE LEYRIS. Grand merci! je suis content de ma taille, et je m'y tiens.

Frédéric II faudrait pourtant que vous fussiez toujours plus grand que nous , autrement ce serait aux enfants de donner le fouet à leurs pères.

M. DE LEYRIS. Jc vois qu'il cst fort heureux pour moi de ne pas être exposé à ce danger.

FRÉDÉRIC Oh, non! je vous ferais grâce. Je me

souviendrais que vous m'en avez fait si souvent !

MAURICE. Vous ne voulez donc pas grandir avec nous autres?

M. DE LEYRis. Non. Parlons pour vous seuls, et voyons ce qui en résulterait. D'abord, Frédéric, si, comme tu le désirais tout à Theure , tu étais aussi grand que notre plus haut cerisier , disrnoi, comment pourrais-tu te glisser dans notre verger qui est si plein ? Il te faudrait donc marcher à quatre pattes , et encore aurais-tu bien de la peine à y pénétrer.

FREDERIC. Bon! jc u'aurais qu'à mettre le pied contre le premier arbre qui me gênerait , je le briserais comme un tuyau de blé pour me faire place;

M. DE LEYRIS. Yoilà uu parti bien sensé ! A mesure qu'il te faudrait plus de fruit pour satisfaire ton appétit , tu détruirais les arbres qui les portent. Mais sortons de chez nous. La plupart des chemins sont bordés d'ormeaux , dont les branches les plus élevées se joignent et s'entrelacent. Les hommes d'une taille ordinaire peuvent y passer à leur aise, et ils trouvent ces berceaux de verdure bien a»réai)les dans les ardeurs du midi : pour toi , tu serais obligé d'aller sans ombrage à travers les champs ; et puis, que deviendrais-tu, quand il se présenterait une épaisse forêt sur ton passage? C'est là que tu aurais un furieux abattis à faire pour t'y frayer une route.

FREDERIC. Il ne m'en coûterait pas plus que de i aire à présent un trou dans la haie.

MAURICE. Je déracinerais les chênes, comme ce Roland le Fmieux, dont vous m'^avez conté Thistoirc.

M. DE LEYRis. Jo plaindrais fort les hommes condamnés à vivre dans le même siècle que vous. Poursuivons. Avec les grandes jamhes dont vous seriez pourvus, il vous viendrait sans doute dans la tête de voyager.

FRÉDÉRIC. Comment donc, mon papa! je voudrais aller au hout de Tunivers ?

M. DE LEYRIS. Tout [d"'une haleine, sans doute; car où trouverais-tu sur la route une maison, une chamhre, un lit, assez grands pour te recevoir? Il te faudrait coucher à la helle étoile sur une meule de foin dans les nuits les plus orageuses. Gela seraitil bien agréable ? Qu'en penses-tu, Frédéric ?

FREDERIC. Hélas! je me trouverais comme le pauvre Gulliver à Lilliput.

MAURICE. Ge n*'est pas encore tout à fait bien arrangé : non. Il faudrait que tous leaautres hommes fussent aussi grands que nous.

M. DE LEYRIS. Yollà qui cst plus géuéroux. Mais comment la terre suflirait-elle à nourrir tant de monstrueux colosses? Dans une contrée où mille personnes subsistent aujourd'hui, à peine pourraitil en subsister vingt. Nous mangerions chacun notre bœufea deux jours, et il nous iaudi*ait une denii-^ j tonne de lait pour notre déjeuner seulement.

MAURICE. Oh ! c'est que je voudrais que les bœufs devinssent plus gros aussi.

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M. DE LEYRis. Et de CBS bœufs-là, combien en pourrais-tu faire paître dans notre prairie ? MAURICE. Vraiment, fort peu.

31. DE LEYRIS. Je vois quo, faute de place, nous manquerions bientôt de bétail.

MAURICE. Il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'agrandir en même temps l'univers.

M. DE LEYRIS. Ricn uc t'cmbarrassB à ce qu'il me semble. Pour te hausser de quelques coudées, tu étends, d'un seul mot, toute la nature. C^est d'une fort belle imagination ; malgré cela, je pense toujours que tu n'y trouverais pas un grand avantage.

MAURICE. Gomment donc, s'il vous plaît ?

M. DE LEYRIS. Sais-tu ce que c'est que la pro— portion?

MAURICE. Non, mon papa.

M. DE LEYRIS. Mcts-toi près de ton frère. Qui est le plus grand de vous deux?

MAURICE. Vous le voyez bien, il ne me va pas à Foreille.

M. DE LEYRIS. Yicus maintenant à mon côté. Qui est le plus petit ?

MAURICE. C'est moi, par malheur;

M. DE LEYRIS. Tu es douc àlafois grand et petit?

MAURICE. Non, je ne suis ni grand ni petit, à proprement parler. Je suis grand pour Frédéric et petit pour vous.

M. DE LEYRIS. Et si nous dcvenions tous les trois ^seml)ledix fois plus grands que nous ne le sommes, serais-tu plus petit pour moi, ou plus grand pour

ton frère, que tune Tes à présent pourTun et pour

Tautre?

MAURICE. Non, mon papa, ce serait toujours la même difl'érence.

M. DE LEYRis. Eh bien, voilà ce que c^est que la proportion, une gradation proportionnelle.

MAURICE. Ah ! je conçois à présent.

M. DE LEYRIS. Eu cc cas, revcnons à ton idé€. Si tout devient à proportion plus grand dans la nature, tu te retrouveras toujours au point d^où tu es parti. Tu ne seras pas assez grand pour faire peur aux gens du troisième, en les regardant par la fenêtre; tu ne pourras ni enjamber les rivières, ni enfoncer les pilotis à coups de marteau ; encore moins tordre le cou à un ours, ou le jeter à deux cents pieds en Tair ; il serait toujours beaucoup plus gros que toi.

MAURICE. J'en conviens.

M. DE LEYRIS. FrédéHc, nous as-tu écoutés?

FRÉDÉRIC. Oui, mon papa.

M. DE LEYRIS. Et as-tu bicu compris ce que cVst que la proportion?

FREDERIC. Oh oui! c**est lorsque Tun devient grand, et que Tautre grandit aussi ; en sorte que cela ne fait jamais ni plus ni moins.

M. DE LEYRIS. PouiTais-tu m'cu donner un exemple ?

FREDERIC. Je crois bien qu^ui. {Après avoir réfléchi tin moment^ Tenez, j'aurai beau avoir trois ans de pins dans trois ans ; mon frère sera

toujours Taîné, parce qu il aura encore trois ans de plus que moi.

M. DE LEYRis. A merveille, mon fils. Ainsi, quand tu serais devenu aussi grand que notre cerisier, le cerisier aurait grandi à son tour de toute la différence qui est actuellement entre vous deux.

FREDERIC. C^est clair.

M. DE LEYRIS. Pouri'ais-tu alors cueillir les cerises avec la main, comme tu cueilles les groseilles?

FREDERIC. Non, mon papa; il me faudrait reprendre ma perche et mon échelle ; non pas les mêmes, car il faudrait qu'elles fussent aussi plus grandes, à proportion.

M. DE LEYRIS. Et Ics voiturcs passcraient-elles toujours entre tes jambes?

FREDERIC. Non, ccrtcs. Je serais encore obligé de me ranger contre la muraille pour leur céder le milieu du pavé.

M. DE LEYRIS. Qucls avaiitagcs auricz-vous donc retiré de ce bouleversement général, que votre orgueil aurait introduit dans Tuniveis ?

MAURICE. Je ne sais guère.

M. DE LEYRIS. Vos souhaits étaient donc insensés, puisque leur accomplissement n'aurait pu vous rendre plus heureux ?

MAURICE. Vraiment, mon papa, vous avez raison. Il aurait mieux valu souhaiter d'être petits, tout à fait petits.

FREDERIC. Quoi, uion frèrc ! comme les petits hommes de Gulliver?

T. II. âo

MAURICE. Certainement.

M. Diî LEYRis. lia, ha! voilà encore une étrange fantaisie. Et quels seraient tes motifs pour cette réduction !

MAURICE. D^altord, c'*est qu''on n'*aurait jamais à craindre de disette. Une poignée de grains suffirait pour faire subsister pendant vingt-quatre heures toute une famille.

31. DE LEYRIS. Eflectivemeut , ce serait une grande économie.

MAURICE. Et puis il ne resterait plus aucun sujet de guerre. Une place comme notre jardin serait assez étendue pour bàlirune ville considérable. Les hommes, ayant mille fois plus d^espace qu'il ne leur en faudrait pour se mettre bien à leur aise, ne chercheraient plus à s'égorger pour quelques pouces de terrain.

M. DE LEVRis. Jo n'cu l'époudrais guère, connaissant leur folie. Mais ne troublons point, par des craintes funestes, un si bel arrangement. Je vois refleurir la paix et Tabondance ; et, grâce à tes soins, Tâge d''or est ramené sur la terre.

MAURICE. Oh! ce n'est pas tout. Notre précepteur dit que les petites créatures ont quelque chose de plus délicat et de plus parfait que les grandes; que leur vue est bien plus perçante, leur ouie plus line, leur odorat plus sûr et plus exquis. Cela esl-il vrai, mon papa?

M. DE LEYRIS. Oui, cu général.

MAURICE. Ainsi Thomme verrait , entendrait ,

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sentirait une infinité de choses dont il ne se doute pas avec- ses sens grossiers.

M. DE LEYFxis. Ces avantages sont assez précieux; je t''avoue cependant que j'aurais du regret de renoncer, pour les acquérir, a cet empire universel que nousnoussommes établi surtout ce qui respire.

MAURICE. Il ne serait pas perdu pour cela. Vous m''avez dit souvent que Thomnie règne encore plus par son intelligence que par sa force.

M. DE LEYRis. Il cstvrai, parce que sa force est exactement combinée avec son intelligence. Mais donne à un Lilliputien le génie le plW5 vaste et le plus hardi. Donne-lui même nos inventions et nos arts au point de perfection oîi ils sont portés : crois-tu qu'il fût en état de se servir de nos instruments les plus souples, et d''iniprimer le premier mouvement à notre plus légère machine? Comment pourrait-il se défendre contre les bêtes sauvages, lorsque son chien même Técraserait innocemment sous ses pieds ?

MAURICE. Oui, mais si tout devient à proportion pins petit autour de lui? C'est là que je vous attends.

Mi DE LEYRIS. Poiu' te confoudrc toi-même; car, dès ce moment, il perd les avantages que tu voulais lui procurer. Ses petites moissons ne le garantirontplus de la fam-ine ; ses guerres, sans être moins fréquentes, ni. moins acharnées, n'en seront que plusridicules. Les animauxinférieurs auronttoujours des organes plus fins et des sensations plusdélicates. Et peut-être qu'avec sa petitesse risible il voudra s'aviser encore, comme toi, de réformer la création.

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MALRicE. Mon papa, VOUS êtes aussi trop difticile : on ne peut rien ajuster avec vous.

FRÉDÉRIC. Cest que tu ny eutentîs rien, mon frère. Il n"'y aurait qu'un moyen de mettre les choses au mieux.

M. DE LEYRis. E'^t-cc quo tu t*'enmêles aussi, toi?

FRÉDÉRIC. Tout aussi bien qu\m autre.

M. DE LEYRIS. Vojons tou plan, je te prie : cela doit être curieux.

FRÉDÉRIC. Il ne s'agirait que d'avoir un corps plus dur, dur comme du fer.

M. DE LE V RIS. Pourquoi donc?

FRÉDÉRIC. Voyez la piqûre que je me suis faite au doigt. Gela ne paraît rien , et je ne puis vous dire combien elle me fait souffrir.

M. DE LEYRIS. Je te plains, mon pauvre ami.

FRÉDÉRIC. Et ce trou que je me fis, il y a un mois, à la tête, en tombant sur Tescalier? Il n'y a pashuit jours qu'il est fermé. Tenez, tâtez, c'est ici.

M. DE LEYRIS. Il cst vrai.

FRÉDÉRIC. OUI quel plaisir ce serait de pouvoir jouer avec Azor, sans qu'il me mordit, et avec Minet, sans craindre ses égratignures ! Ensuite quand je serais grand, et que j'irais à la guerre, je me moquerais des balles et des boulets; et les sabres se briseraient sur ma tête au lieu de Tentamer. Ne serait-ce pas fort heureux?

M. DE LEYRIS. J'en convicns.

FRÉDÉRIC. Il ne manquerait plus rien à l'homme. Il serait parfait alors. Qu'en dites-vous, mon papa .

M. DE LEYRis, tirant une orange de sa poche. Tiens, Frédéric, sens cette orange.

FRÉDÉRIC. Oh ! quelle bonne odeur! elle doit être excellente à manger. Est-ce que vous me la donnez pour avoir arrangé les choses mieux quemon frère.

M. DE LEYRIS. Non , cllo u'cst pas pour toi.

MAURICE. Pour moi , donc?

M. DE LEYRIS. Non jdiis. Jc la dcstinc à quelqu\m de plus parfait que vous deux.

MAURICE. Et à qui donc , sMl vous plaît?

M. DE LEYRIS. A ccttc figure dc uègrc qui est sur ma cheminée.

FRÉDÉRIC. Vous voulcz rire , mon papa ? Elle ne peut ni voir , ni manger , ni sentir.

M. DE LEYRIS. Elle cst pourtant de bronze.

FRÉDÉRIC. Et c'est précisément pour cela.

M. LE LEYRIS. Quoi douc, tu aurais sacrifié ladouceur de sentir, de manger et de voir, à la satisfaction de ne pas te casser la tête en tombant de dessus ma cheminée ? car tu n'aurais été bon qu'à y figurer.

FRÉDÉRIC. Ce n'est pas ainsi que je Pentends. J'aurais voulu être vif avec mon corps de fer.

M. DE LEYRIS. Et commcnt un corps de fer pourrait-il être animé par le sang et par ces liqueurs qui sont la source de la vie ? Comment ses nerfs pourraient-ils avoir cette souplesse et cette sensibilité qui nous rendent l'usage de nos membres si facile , et le plaisir de nos sens si délicieux ?

FRÉDÉRIC. C'est triste. Je vois que mon arrangement ne vaut pas mieux que celui de mon frère.

MAURICE. Mais, mon papa, vous qui vous enten-

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dez si bien à détruire nos systèmes, faites-'uous en donc qui soient plus raisonnables que lesnôtres.

M. DE LEYRis. Et j)Ourquoi Yeu\-tu que j'en fasse ? Je suis très salislait de celui qii-c je trouve établi. Oui, mes enfants,,. je v^is Kbomme pourvu de tout ce quipeut servir à son -bonheur. < D'une^conformation supérieure -àcelle. de loas ks animaux , 'il dompte, avec son i^énie,'le jielit nombr^^deceux dont les forces sui:p.issent les siennes.. S'il da'*af(pas reçu en partage la rapidité du cerf ni du-ehe^val, il forge des traits qui devancent l'un dans sa course, et il monte sur le dos de Taulre pour le diriger. Privé de Taile de Toïseaii y il en donne à Farbre immobile qui végète dans les forêts , et s"'en fait porter jusqu'aux boraes du monde. Sa vue, moins perçante que celle de Tinsecte, n'est pas aussi bornée à l'espace étroit où il se meut ; ses regards peuvent embrasser un immense boiizon et contempler les grandes merveiHes de la nature. Comme l'aigle , il ne fixe pas le soleil ; mais il invf»ute des instruments qui semblent le rapprocher de eetastre, pour mesurer sa distance et observer sa'positionaumilieu d'une foule innombrable d'étoiles obscurcies par sa splendeur. Tous ses autres sens lui procurent aussi des jouissances continuelles, et veillent également à ses plaisirs et à sa sùreié. Un noble sentiment de songénie lui fait tenter chaque jour, avec succès, de nouvelles découvertes. Il désarme le tonnerre , ou- lui marquela place qu'il doit frapper. 11 combat les éléments l'un par l'autre , oppose la douce chaleur du

feu au souffle glacé de Fair , et défend la terre de la fureur des eaux. Tantôt il descend dans les plus ténébreuses profondeurs de son séjour , pour en rapporter de riches métaux qu'il épure , et dont il forme , par un mélange ingénieux , des substances nouvelles. Tantôt il gravit les roches informes suspendues sur sa tète , les précipite dans les vallées , et les rel(^-e en édifices somptueux , ou en pyramides hardies qui vont cacher leurs sommets dans^les nues. -La société qu'il forme avec ses semblables , pour la satisfaction réciproque de leurs besoins, le fait jouir , en récompense de son travail , des travaux de. cent millions de bras empressés à lui procurer les douceurs de la vie. Il trouve à chaque pas sous sa main les productions de tout Tunivers. Les sciences élèvent son ame , et agrandissent son esprit; les beaux-arts adoucissent ses peines et le délassent de ses labeurs. La mémoire et la réflexion lui forment une expérience personnelle ; son cœur jouit encore , dans les autres, par la compassion et la bienfaisance , par les liaisons du sang et de Tamitié.Sa félicité ne dépend que de lui seul, au milieu de cequirentoure,puisqironla trouve dans Texercice modéré de ses forces , et dans Tusage constant desaraison. S'il la trouble quelquefois en cherchant à s'élancer trop loin de lui-même, il n'en doit accuser que sa folie. Ce n'est plus qu'un enfant comme vous , qui , au lieu de jouir paisiblement des douceurs attachées à sa condition, et d'en supporter les maux avec courage , se tourmente par des prélen-

lions désordonnées , ou se dégrade par une honteuse pusillanimité.

DRAME EN UN ACTE

PERSONNAGES

Madame BEAUMONT. LÉONOR, sa nièce.

DIDIER, son neveu.

M. VERTEUIL, tuteur des deux

enfants.

M. DUPAS, maître de danse.

FIXETTE , femme de chambre.

La scène se passe dans un salon de l'appartement de madame Bcaumonl.

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