‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 35 sur 153 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

AX.EXIS , EDOUARD.

EDOUARD, tenant un billet à la main. Ah ! mou cher Alexis ! je mériterais de me souffleter. Tiens, lis ce billet. [Il le lui donne.)

ALEXIS. Je sais tout ce qu'il contient, mon ami.

Mais aussi qui Rengageait à faire ce marché ? Il me semble que tu aurais dû commencer par en demander la permission à ton père. Ce que nous recevons de nos parents n'est pas tellement à nous, que nous puissions en disposer sans leur aveu. EDOUARD. D'accord. Mais je Tai fait.

ALEXIS. Eh bien ! il faut tenir ta parole. Pourquoi Tas-tu donnée ?

EDOUARD. Parce que Tannée dernière, et encore celle d'auparavant, Charles avait eu de plus belles

étrennes que moi. Je croyais

ALEXIS. Oui, tu croyais en faire ta dupe. Te voilà justement puni de «a cupidité.

EDOUARD. Ah ! si j'avais su me contenter de ce qui devait m'appartenir !

ALEXIS. Point de regrets, mon ami. IN'en aurastu pas encore assez de ta moitié ?

EDOUARD. Tu crois donc ?

ALEXIS. N'achève pas. Edouard me demande s'il doit tenir sa parole?

EDOUARD. Es-tu bien sûr qu'il n'y ait pas de friponnerie de sa part ?

ALEXIS. Je le crois, car il me l'a assuré. J'en croirai toute personne , jusqu'à ce qu'elle m'ait trompé une fois.

EDOUARD. Mais comment son père l'aurait-il traité si mesquinement celte aimée? Je l'ai vu toutes les années précédentes recevoir un magasin de bijoux.

ALEXIS. C'était de sa maman; elle n'est plus.

Son père pense comme le tien : au lieu de bagatelles enfantines , il a fait présent à son fils d'aune fort belle montre.

EDOUARD. Oh! je le connais. Charles niera ce qu''il devait partager avec moi , et il m"*emportera la moitié de mon bien.

ALEXIS. S'il en agissait de cette manière, ce serait un fripon.

EDOUARD. Et dans ce cas, serais-je obligé de lui tenir parole ?

ALEXIS. Pourquoi non? C'est comme si tu disais que parce qu'ail est un fripon, tu veux Têtre aussi.

EDOUARD. Saura-t-il ce que j''ai eu, si je ne le lui dis pas?

ALEXIS. Et pourras-tu te le cacher à toi-même?

EDOUARD. Mais je n'ai pas reçu de mon papa plus de choses à partager qu''il n'en a eu du sien. Tu sais que tout le reste me vient de ma tante.

ALEXIS. As-tu fait jcette exception dans votre traité?

EDOUARD. Hélas! non vraiment.

ALEXIS. Ainsi cela s'entendait de tout ce que tu pourrais recevoir.

EDOUARD, frappant du pied. Mais que ferai— je donc?

ALEXIS. Je te l'ai dit, mon ami. Il n''y a qu'un parti à prendre dans cette affaire.

EDOUARD. Si je le veux, toutefois. Qui pourrait m'y forcer ?

ALEXIS. L'honneur. Si tu penses assez mal pour

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y manquer, Charles aura le droit de te déclarer partout pour un fripon.

EDOUARD. Oh I cela ne nrembarrasse guère; je suis en état de lui répondre. Et puis, comment pourrait-il me convaiiicre ?

ALRxis. Il sait déjà tout ce que tu as reçu. Cest moi qui le lui ai dit.

EDOUARD. Quoi! tu aurais pu me trahii'? Alexis, toute amitié est rompue entre nous.

ALEXIS. J'en aurais la mort dans le cœur, mon cher Edouard. Il me serait bien facile de me justifier, en le disant qu'il m'a surpris avant que je fusse instruit de votre convention. Mais, s'il m'avait appelé en témoignage, il aurait toujours bien fallu le iléelarer. Pour être honnête , on ne doit pas plus mentir que manquer à sa parole.

EDOUARD. Tu amais pris son parti contre moi, et je serais ton ami! JNon, je ne le suis plus.

ALEXIS. Tu en es le maître , mon cher Edouard. Je sais tout ce qu'il va m'en coûter. Ton amitié était pour mon cœur plus encore que tous les bienfaits que j'ai reçus de ta famille. Mais, au risque de la perdre, je n'ai pas d'autre conseil à te donner; ■et, situ n'es pas mon ami, je serai toujours le tien.

EDOUARD. Un bon ami, vraiment, qui voudrait me voir dépouiller !

ALEXIS. Qui est-ce qui t'a dépouillé, si ce n'est toi-même? Pourquoi t'engager dans une promesse par laquelle tu t'exposais à perdre?

EDOUARD. Mais aussi je pouvais y gagner.

L'AM BBS ENPAIXTS. !63

ALEXIS. Et alors axira-Js-tii exigé que Charles remplit ses eîigagemeiïts em^rs toi?

EDOUARD. Belle question !

ALEXIS. Pi0urqnoi donc ne p-omplirais-tu pas les tiens envers lui? Tu viens de prrononeer ta pdne, si c'en est use dV^tre juste et honnête à si bas |>i'ix.

ÉDO'UARD. Oui, pour la moitié die tout ce que }e possède?

ALEXIS. L"'autre moitié te reste. Eh bien! imagine que tu n''en as pas reçu davantage. Pense surtout à Fhonneur que celte action te fera dans tous les esprits. On verra que tu ne tiens guère à de pareilles bagatelles, et que tu sais même les mépriser, lorsqu''il s'*agit de garder ta promesse. Tous ceux qui seront instruits de ce trait de courage seront forcés de fadmirer et de te respecter. Si Charles te trompe, je suis sûr qu'ail n"'osera jamais porteries yeux sur toi; au lieu que tu marcheras devant lui la tète levée, plein de Testime et de la confiance des gens de bien. Oui, mon cher Edouard, comportons- nous toujours honnêtement, quelque prix qu"'il nous en coûte. Ah! si j'hélais riche , tu ne gémirais pas longtemps de cette perte ; je voudrais te donner tout, tout ce que j''aurais, poiirt"'en dédommager.

jédouakd,, lui sautemt au cou. Oh! combien tu vaux mieux que moi, mon cher Alexis! Oui, je Pa- T0ue,j^étaisun garçon injuste etintéressé; mais, va, je ne le serai plus. Maudites soient ces misérables bagatelles qui ont faiUi me corrompre ! iQue CJïarles

en prenne la moitié. Tu feras toi-même le partage. Donne-lui ce que tu voudras. Tout ce que je te demande, c''est de ne pas me mépriser, pour avoir eu des idées si basses. Je veux être digne de ton estime et de ton amitié.

ALEXIS. Et tu Tes aussi. Tu ne le fus jamais tant que dans ce moment. Je connaissais ton cœur, et je savais le parti que tu allais prendre. La victoire que tu viens de remporter sur toi-même, te causera plus de plaisir que tout ce que tu sacrifies. Au bout de quelques jours, tu t"'en serais dégoûté, et tu Taurais donné au premier venu.

EDOUARD. Oui, tu me connais bien, me voilà. Que puis-je faire pour te marquer ma reconnaissance de m^avoir sauvé la conscience et Thonneur ? ALEXIS, en T embrassant . M'aimer toujours, Edouard.

EDOUARD. Oui, toujours, toujours, mon Alexis! Allons, je vais chercher mes présents ; hâtons-nous de faire ce partage. Il me tarde d'en être débarrassé. Je craindrais encore qu''il ne me vînt des regrets.

ALEXIS. Va, tu n''en auras point. Je te réponds de toi.

^mm^f SCENE IV.

ALEXIS, seul. Non , quand tout cela serait pour moi-même , je n''en aurais pas tant de joie que d'avoir sauvé mon ami. Qu''il doit aussi se trouver fier au fond de son ame d'être fidèle à sa parole aux dépens de ses plaisirs ! Ce sacrifice lui coûte , sans

doute. Eh bien ! il n''en est que plus glorieux. Tétais sûr de sa droiture; il n''a besoin que d'hêtre éclairé pour se porter à la justice et àThonneur. SCENE V.

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