‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 64 sur 153 · LE PREMIER ME'^ÉTRIER · texte numérisé non relu

LE PREMIER ME'^ÉTRIER

Allons gai , mon tambourin ,

Pressons la cadence. {bis e7i chœur.) Vive, en éternel refrein ,

Louis et la France ! {bis en chœur.)

(La ronde finie, les jeunes gens vont prendre des bouquets, et les apportent à madame de Favières , à Mélanie, aux enfants et à Mathurin.)

MADAME DE FAVIERES. 0 mes amis ! je suis pénétrée de joie. Que ne donnerais-je pas en ce moment pour la voir partager à mon digne époux !

MINETTE. Ah, maman, s"'il était ici! N'est-ce pas, Mathurin ?

MATHURiN. Je crois que j -oublierais ma \ieillesse pour danser de plaisir.

(Au même instant, on entend le bruit d'une marche guerrière. La toile se lève ; on volt sur un piédestal M. de Fayières en habit

algérien , mais sans turhnn sur la tête. Son gendre est à sa droite dans le même déguisement. A sa gauche est 31. Armand; et du même côté, Thomas, Fanchon el Colin,

Tout le jardin est illuminé. On aperçoit sur la terrasse des grou pes de paysans, mêlés de matelots en habit algérien.

Les enfants se regardent tout ébahis. Constantin s'approche le premier, fixe un instant M. de Favières, le reconnaît et s'écrie : )

coNSTATiN. Eli, c'est mon papa !

ALEXANDRiNE et MINETTE qui h Salivent. Oll c'est lui, c"'est lui!

(Madame de Favières, Mélanie et Mathurin se lèvent à ces cris, balancent un moment , et accourent. L'habit algeriendeM.de Favières et celui deM. de Blévillc tombent alors .i leurs pieds, et les laissent voir en habits d'uniforme de marine. M. de Favières s'élance le premier du piédestal, et se précipite dans les bras de sa femme et de sa fille, qu'il embrasse tour à tour.)

MADAaiE DE faviÈres. 0 clief époux !

MÉLANIE. Mon père !

LES ENFANTS, le tirant par son hahit. Mon papa ! mon papa ! embrassez-nous donc , c'est bien notre tour, je crois.

M. DE FAVIERES. Jc voudrais vous tenir tous à la fois dans mes bras. 0 ma femme, ma fille, mes enfants !

MADA31E DE FAVIERES. Nous somnics cncore ,trop bonnes de t'aimer, après le tour que tu nous joues. Mais d'où vient ce déguisement?

M. DE FAVIERES présentant M, de Bléville. Tenez , voilà celui que vous devez gronder de toute cette aventure ; ma femme, je le livre à ta vengeance. {M. de Bléville baise la main de madame de Favières. ) Sans le coup brillant qu'il a fait , je n'aurais pas songé à cette folie ; j'ai voulu

l'ami des ENFAMS. 215

vous le montrer dans son habit de victoire. Je vous raconterai ses exploits. Ma fille , je te donne un jeune héros.

31. DE bléville. Pétais animé par votre présence ; et je ne voulais me présenter à mademoiselle qu''après une action qui me rendît moins indigne de ses bontés. {Il baise la main de Mêlante qui lui sout'it en rougissant, )

M. DE FAVIERES, se toumant vers Mathurin. Mais, ne vois -je pas là mon vieux ami? (// court à Mathurin et V embrasse . )

MATHURIN. Je ne pouvais parler, tant j^étais ivre de joie. Je vous ai vu, mon bon seigneur, je puis mourir aujourdlmi, je mourrai content.

M. DE FAVIERES. Nou , mou chcr Mathurin; tu vivras. Je veux que ce jour te rajeunisse de dix années. Ma femme, je te remercie des honneurs que tu lui as rendus. Il n'est point dans le village un plus honnête homme , et notre famille n"*aura jamais un plus digne ami. D''ailleurs c''est dans les jours de féte;|de la patrie qu'ail faut honorer ceux qui lui ont rendu les plus vrais services. (// se tourne vers les autres j^ay sans. ) Et vou^, "^ mes enfants, que je [me réjouisse de vous revoir! Me voilà fixé pour toujours parmi vous. La guerre m"'a empêché de vous faire tout le bien que j'aurais désiré , la paix va m'en fournir les moyens. Ne songeons qu'à nous rendre heureux les uns les autres. Vous me prouverez votre reconnaissance par votre bonheur.

crigénéral. Ah! lebon seigneur que nous avons! — Qu'il vive îqu"*!! vive! — Vive notre bon seigneur!

M. DE FAViÈRES attendri. Et vous aussi , mes enfants , vivez tous heureux ; et, pour cela , prenons de la joie. J''ai reçu votre fête , je veux vous rendre la mienne : nous ne manquerons pas de rafraîchissements; tout est préparé.

M. ARMAND. Madame, nous voulions surprendre M. de Favières, mais il est plus alerte que nous.

THOMAS. Ouf! on ne peut pas être plus discret que moi, toujours.

COLIN. Et moi donc, mon père?

MINETTE. Ah! tu parles à présent?

FAKCHON. Oui , vantez -vous bien , vous autres. Je crois pourtant que personne n'a eu plus de mal que moi dans toute cette journée ; car je n'ai que ce mot à dire, et je suis la dernière à parler.

(Les pays.ins, an signal de M. de Favières, prennent Malliurin dans leurs bras, et le portent sur le gradin placé derrière l'olivier. Une danse générale commenee autour de lui. M. de Favières s'y joint avec toute sa famille, au son d'une musique guerrière, interrompue, à certains intervalles , par le tambourin et le galoubé.)

M. de Favières , encore agité des douces émotions de la journée, ne put fermer Pœil que vers le milieu de la nuit; mais alors un sommeil profond , égayé par des songes gracieu?^ , vint le délasser des fatigues de son voyage, et calmer le tumulte de ses esprits. Le lendemain , ses premiers regards ren-

contrèrent ceux de ses enfants, qui, debout en silence autour de son lit , attendaient le moment de son réveil. Il reçut leurs aimables caresses, les embrassa tendrement ; et s'ctant habillé à la hâte, il descendit avec eux dans le jardin.

La sérénité du jour dans une saison si nél)uleuse pour les autres climats , le plaisir de revoir des li(!ux qu^il avait cultivés de ses mains, la joie de se retrouver au sein de sa famille, après en avoir été si longtemps séparé , jusqu''au souvenir même des traverses qu''il avait essuyées pendant sa vie, tout mettait son cœur dans un état dV^panchement , dont ses enfants profitèrent pour lui faire mille questions insénues.

Il leur raconta ses longs voyages aux extrémités du monde, les tempêtes qui Savaient assailli, et les expéditions périlleuses où il s''était signalé. Il se plaisait à leur peindre tantôt les solitudes profondes qu'il avait pénétrées, tantôt les peuplades nombreuses dont il avait observé , dans ses passages , les coutumes," les mœurs et le caractère.

Il étudiait avec soin pendant ce récit , tous les sentiments que ces diverses circonstances imprimaient tour à tour sur leur physionomie. Au moindre détail des dangers qu^il avait courus, il sentait s(S genoux tendrement pressés par ses deux petites tilles; il leur échappait des soupirs, et leurs yeux se mouillaient de larmes, tandis qu^m rayon d''audace et de joie éclatait sur les traits de Constantin. C'éta:t surtout lorsqu'il entendait raconter quelque action

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belliqueuse , qi^on voyait s'enller sa poitrine et ses

regards s'^enflammer.

0 mon papa! sVcria-t-il etfia , si j'étais déjà grand, que j'aimerais la guerre pour me distinguer à mon tour comme vous !

M. DE FAViÈRES. Voilà uu souliait bicu cruel que ti formes là, mon ami.

CONSTANTIN. Quoi douc ! n*'est-ce pas au métier des armes que vous me destinez?

M. DE FAVIÈRES. Il est vrai, mon fils.

CONSTANTIN. Et ce métier ii''est-il pas nécessaire?

M. DE FAVIÈRES. Hélas ! oui , malhcureusement. Il eu est d^in empire comme du corps humain. L'un et Tautre sont sujets à des maladies intérieures , et à des accidents étrangers. Le médecin veille sur le corps de Thomme, pour prévenir les désordres qui pourraient survenir en lui par la fermentation de ses humeurs, ou pour le guérir des maux qu'il reçoit au dehors par des atteintes nuisibles. De même le guerrier veille sur le corps de Tétat , soit pour arrêter les séditions qui s'élèveraient dans sou sein , soit pour repousser les attaques de ses voisins ambitieux.

CONSTANTIN. Mais si mon métier est nécessaire, ne dois-je pas désirer de Texercer ?

M. DE FAVIÈRES. Quc diiais-tu d'un médecin qui, pour avoir plus d'occasions de pratiquer son art , désirerait qu\me maladie dangereuse attaquât tous ses concitoyens ?

31INETTE. 0 mon papa ! il serait bien mécliant!

M. DE FAViÈRES. Que dois-jc donc penser de celui qui, pour satisfaiie un mouvement d'orgueil ou d"*amÎjilion , appelle par ses vœux un fléau destructeur pour sa patrie?

ALEXANDRiNE. Là, vovons, niou frère, qu'* as-tu à répoudre ?

CONSTANTIN. C'cst pourtant une belle chose que la guerre, quand on est roi.

M. DE FAviiiRES. Etcu quoila trouves-tu si belle? CONSTANTIN. C'est quc , d'abord, on peut se rendre plus puissant.

M. DE FAVIÈRES. Quaud cc moven de le devenir serait juste, crois-tu qu'il soit bien certain? Figurez-vous, mes enfants, que les terres situées autour de la mienne forment de petits états, dont l»s seigneurs sont autant de souverains indépendants.

ALEXA^DRiNE. Oui , commc les rois de France et d'Angleterre; comprends-tu. Minette?

MINETTE. Ne t'en inquiète pas, ma sœur; j'entends à merveille. Eh bien, mon papa?

M. DE FAVIÈRES. Si je fais prendre les armes à mes vassaux pour enlever un champ au seigneur de la terre voisine , n'armera-t-il pas les siens pour se défendre, ou même pour envahir à son tour quelque partie de mon domaine?

MINETTE. Cest tout naturel.

M. DE FAVIÈRES. Me voilà donc plongé dans des inquiétudes continuelles, toujours occupé à méditer des surprises , ou à me garantir de celles de mon ennemi; craignant sans cesse de voir se réunir

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contre moi tous mes voisins pour arrêter mes conquêtes si je suis victorieux, ou pour se partager mes dépouilles si je succombe.

co>"STA>Ti>". Et la gloire que vous pourriez acquérir en vous distinguant par votre valeur?

M. DE favières. Fort bien. Pour acquérir celte gloire imaginaire, j'irai compromettre le repos, les biens et la vie de ceux que je dois regarder comme mes enl'ants; d'ailleurs, mon rival pourrait se montrer encore plus habile que moi. Qu"aurais-je alors gagné à mon entreprise ?

CONSTANTIN. Cc Serait à vous de former une troupe si nombreuse et si bien disciplinée , que fOus fussiez sûr de la victoire.

M. DE FAVIÈRES. Jc poiirrais toujours te réponqre que mon voisin chercherait sans doute, de son côté, à prendie les mêmes avantages; qu'il serait peut-être plus heureux, et qu'il pourrait m'en coûter cher d'avoir réveillé en lui cette aideur guerrière. Mais je veux que la fortune me favorise, et que la guerre étende mes possessions; ces conquêtes seront peut-être elles-mêmes la cause de ma ruine.

CONSTANTIN. Comment donc, mou papa? Il me semble qu'elles ne serviraient qu'à vous enrichir. A\ec une p'us grande terre, vous auriez bien plus de revenus.

M. DE FAVIERES. Eh, mou anii I ce n'est pas de la mesure du sol (pie dépend la récolte, c'est du soin qu'on donne à sa culture.

ALEXANDRiNE. Sûrement. Voyez ces laudes de M. de Bernay, qui sont de Tautre côté du grand chemin. Je ne donnerais pas en échange un quart de notre verger.

MINETTE. Je le crois bien. Elles ne produisent que des épines, et notre verger rapporte de si beaux fruits !

CONSTANTIN. Mais qui vous empêcherait de cultiver ces terres que vous auriez conquises ?

M. DE favières. Si j"'ai perdu par la guerre une partie de mes vassaux , si les mains des autres sont employées à manier les armes, de qui me serviraije pour iàbourer mes champs ? J''aurai cependant à faire subsister, dans l'intervalle , ces hommes arrachés à Tagriculture, et que j'exerce encore à la détruire. Pour les nourrir, il faudra que j'épuise le petit nombre de ceiiv qui resteront occupés à des travaux utiles. Si je les foule, ils quitteront leur patrie pour aller s''établir sous un autre maître plus pacifique et plus humain. Je n'aurai donc plus autour de moi que des bras armés, qui, au moindre mécontentement, se tourneront contre ma tête.

CONSTANTIN. Il cst vrai que notre précepteur m''en a déjà fait remarquer plusieurs exemples dans riiistoire.

M. DE FAVIÈRES. Supposons maintenant qu'au lieu d'inquiéter mes voisins , je travaille à me les attacher par les liens d'un commerce également avantageux pour nos peuples, et par mon attention à prévenir tout ce qui pourrait amener entre nous

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les plus légères divisions, tandis que j'encourage dans rintérieur les progrès de l'agriculture et de rindustrie, et que je fais goûter à mes sujets les douceurs de Taisancc, les jouissances des arts, et la sécurité d'un gouvernement juste et modéré: ne serai-je pas alors plus heureux moi-même par le ^ bonheur de tout ce qui m'environne, que par Torgueil de mes conquêtes? Et mon empire ne sera-til pas établi sur des fondements plus solides que si j'avais étendu ses limites pour Taftaiblir?

CONSTANTIN. Mais, mou papa, vous compariez tout à Theure un royaume au corps humain. Notre corps prend de nouvelles forces à mesure qu'il grandit : un royaume devrait donc aussi devenir plus puissant, à proportion qu'il s'accroît?

M. DE FAViÈRES. Il Ic deviendrait sans doute, mon fils , si ces accroissements se faisaient comme dans la nature, par une marchejlcnte et mesurée, et non par de brusques révolutions.

AL^xANDRiNE. Expliqucz-nous cela, mon papa, je vous prie.

M. DE FAVIÈRES. Jc puis VOUS Ic rcudre sensible, par un trait tiré de ton iiistoire, Constantin.

CONSTANTIN. Dc iiiou liisloirc ? Je ne la croyais pas encore bonne à citer.

M. DE FAVIÈRES. Te souvicns-tu de ce morceau de gâteau que tu enlevas l'autre jour à ta sœur? Qui te portait à celle injustice?

CONSTANTIN. C'cst qu'il me paraissait injuste ù

l'ami des enfants. 22S

moi-même qu''une petite fille eût un portion presque aussi grande que la mienne.

MiiSETTE. Voyez donc, le grand homme !

M. DE FAViÈRES. Voilà Oïl effet le prétexte de tous les conquérants. Mais qu^en arriva-t-il? tu ne Tas sûrement pas oublié. Les aliments étant destinés à fortifier fhomme, il semble d'abord que plus il prendrait de nourriture, plus il devrait être vigoureux ; comme un prince, eu acquérant de plus grandes possessions , semblerait devoir devenir plus puissant. Mais Tadministration d'un empire , ainsi que Topération de notre estomac, se trouble et s''erabarrasse, pour être trop surchargée. En te contentant de la portion que j'avais jugée suffisante pour toi, cet aliment bien digéré t'*aurait donné de la vigueur. Ce que ton avidité te fit prendre au delà de tes besoins, au lieu de te fortifier, te jeta dans un état de faiblesse. Si ta sœur, usant de Pa violence que tu lui avais donné le droit d'exercer à sou tour, était venue en ce moment t'enlever aussi ce que tu possèdes, toute petite qu'elle est, tu n'aurais pas eu la force de le défendre contre elle.

MijNETTE. Je le sentais bien ; mais c'est que j'eus pitié de lui.

M. DEFAvii-RES. Lcs conquérauts avides ne sont pas ordinairement si généreux envers leurs rivaux. Eh ! s'ils l'étaient seulement envers leurs propres sujets, comment pourraient-ils penser sans frémir au nombre de victimes qu'ils vont sacrifier, dans le premier jour de bataille , à leur vengeance ou à

leur ambition ? Je voudrais qu'à la veille dV^ntreprendre une guerrre, on suspendît dans leur conseil un tableau 'qui en représentât toutes les horreurs ; que , Tesprit continuellement frappé de ces terribles objets ,!;ils entendissent , dans la solitude de la nuit, les hurlements des blessés qui leur reprochent leurs souffrances, les cris de désespoir des mères et des épouses qui les accablent de malédictions, les clameurs de tout un peuple affamé qui leur demande du pain. Leur ame se laisse quelquefois attendrir à dMnjustes sollicitations pour accorder la grâce d^m coupable; et ils signent, sans pitié, Farrêt d'une mort sanglante pour des milliers d'hommes innocents. Un roi sage emploie des années à méditer des projets utiles qui favorisent , dans quelques parties de ses états, la culture, le commerce ou la population; uii siècle souvent s^écoule à les exécuter; et par la résolution précipitée d'un jour, ils dépeuplent leurs plus belles provinces, arrêtent les travaux des campagnes, renversent les manufactures, arrachent au pauvre sa subsistance en lui ôtant son travail, portent dans toutes les familles les'; alarmes ou la désolation, bouleversent leur royaume entier , et Tépuisent de ses richesses.

coNSTAivTiN. Cependant, mon papa, l'on disait Tautre jour qu'il s'était fait à Marseille des fortunes considérables pendant la guerre.

M. DE FAViÈRES. Eh, mou ami! voilà encore un mal de plus qu'elle produit. Sans parler des hainas

que rinëgalité des richesses sème entre les habitants d'une même ville, ces fortunes énormes enfantent un luxe qui porte la corruption des mœurs à son dernier degré. Le faste dont il s'environne, les jouissances qu'il procure, la considération honteuse qu'on n'ose lui refuser, engagent ceux de la même classe qui sont moins riches à l'afiicher avec la même indécence : soit pour satisfaire leur orgueil, soit pour animer leur crédit, ils emploient leurs richesses réelles à le soutenir, dans l'espoir des richesses imaginaires qu'ils se promettent. Pressés par la crainte prochaine de leur ruine , s'ils ne se hâtent de la prévenir par des moyens violents, ils forment les entreprises les plus hasardeuses, dans lesquelles ils exposent non seulement ce qu'ils possèdent, mais encore la fortune de ceux qu'ils savent y intéresser par l'appât dW gain trompeur. Leur chute enfin se déclare ; mais cet exemple terrible n'intimide point la cupidité , qui se flatte d'un succès plus heureux , en y employant plus d'artifice et de mauvaise foi. Dès que la probité cesse de régner, la confiance s'éteint, et le commerce périt par l'excès des richesses qu'il a produites.

CONSTANTIN. Mais si Véttd s'enrichissait par la paix , n'aurait-on pas toujours le même malheur à craindre ?

M. DE FAviÈRES. Non , mou fils. Ce sont les fortunes rapides qui enivrent leurs possesseurs , et qui leur en font faire un usage si insensé. Les richesses acquises dans le corn s ordinaire du commerce

326 l'ami des ENFAI>iI*S.

sont le fruit iViin travail de plusieurs années. On ne prodigue point légèrement le prix de ses longues sueurs ; on le réserve pour être la recompense de son activité dans le délassement de la vieillesse. Les fortunes sont d''ail leurs plus égales , et tout le monde est riche, sans que personne soit opulent. L"'état, ayant moins de besoins dans le calme dont il jouit, n'est plus obligé de fouler le laboureur. Il s'empresse au contraire de Tencourager , soit pour fournir au négociant les fruits qu'il lui demande , soit pour nourrir les étrangers qui viennent de toutes parts se jeter dans son sein. Un empire ainsi fortifié dans l'agriculture et dans le commerce, devient imposant , même par son repos. Ses voisins craignent sa puissance; et au lieu de Tattaquer dans une guerre trop inégale pour eux , ils cher'chent à le ménager en établissant avec lui de» relations nouvelles. Ces besoins rapprochent les p?ïuples , éteignent les haines nationales , ins^)irent des sentiments de concorde et d'union. Le prince n'a plus à s'occuper que du soin de prévenir les abus, et il trouve des secours dans raccroisseraent naturel des lumières. La législation perfectionnée fait naître l'ordre et la justice. Ces principes passent des particuliers aux gouvernements mêmes. La raison s'établit enirc les enq)ires. Les arts les sciences et le commerce sont comme des ponts jetés de l'un à l'autre, sur lesquels la paix et l'abondance se promènent sans cesse pour veiller au bonheur des nations qu'elles ont réunies.

1^ AMI ut-t» t.;>tArMb.

coastantijV. Mais, s'il n"'y a plus de guerre, les soldais sont inutiles, et me voilà déjà réformé.

M. DE FAViÈRES. Noil , mon fds. Un état sans défense serait trop exposé, par sa richesse même, aux attaques de ses voisins. Il doit former des troupes dans la paix , sMl veut n''en avoir pas besoin pour la guerre. Mais, au lieu de les ]Voir s"'énerver dans le libertinage et Toisiveté, il leur assignera des travaux capables de les occuper utilement et d'entretenir leur vigueur. Elles remplaceront, dans les corvées publiques , le laboureur , qui n'abandonnera point sa charrue. Un lien de plus les unira à leur pays , par rattachement qu'on a pour l'ouvrage de ses mains , et le noble orgueil qu'on sentirait à le défendre. L'officier, chargé de conduire leurs bras, ne verrait plus, à la vérité, son nom dans les relations passagères , pour des exploits subordonnés que l'histoire néglige de recueillir ; mais il le graverait sur une colonne au pied de la montagne qu'il aurait aplanie , -sur le bord d'un canal ou d'un port qu'il aurait construit. Le Noyageur viendrait du fond de l'Europe contempler la hardiesse et la magnificence de ses travaux, ses concitoyens en béniraient les avantages, et la postérité la plus reculée en admirerait la sohdité. Son habit ne réveillerait plus des idées de meurtre ; il exciterait la reconnaissance qu'on doit à ses bienfaiteurs, et le respect commandé par le génie. Les moments de son loisir seraient employés à étendre les sciences qu'il aurait cultivées ; à éclairer le gou-

vernement, par ses observations, sur Tétat des dift'érentes provinces qiril aurait parcourues; riiomnie enfin, par Télutle qu'il en aurait l'aile en vivant au milieu de toutes les conditions. Retiré dans ses terres pour y jouir de Phonueur et du souvenir d'aune vie utile , son activité se ranimerait encoie pour la culture. Pose me proposer pour exemple. Je puis avoir rendu quelques services à mon prince par ma valeur; mais je suis bien plus fier du bien que je crois avoir fait à ma patrie en cultivant Tliéritage de mes pères, et en vous donnant une bonne éducation. Je tâcherai d''expier le mal involontaire que j''ai fait à Thumanité , en soulageant mes vassaux dans leurs peines; et je ne mourrai pas sans avoir rempli jusqu''au tombeau les devoirs d*'un bon cioyen.

CONSTANTIN. Mais, mon papa, ce que vous dites est si sensible ! pourquoi tous les hommes n^en sont-ils pas frappés comme vous?

M. DE favières. C'est qu'ils ont été malheureusement élevés dans des préventions contraires , et qu'ils n'ont pas eu le courage de se désabuser. Les philosophes n'ont jusqu'ici parlé qu'à des esprits trop obscurcis de préjugés pour entrevoir la vérité de ces principes. On n'en peut rien espérer qu'en les imprimant à des âmes neuves , capables de les recevoir dans toute leur pureté. C'est dans l'enfance qu'il faut préparer l'homme à ce qu'il doit être un jour. C'est en lui inspirant de bonne heure des sentiments de droiture , de bienfaisance et de gé-

nérosité , qu'on lui donnera le goût et ThaLitude de les exercer dans Tâge de sa vigueur , et qu"'on lui fera trouver sa gloire à contribuer de tout son pouvoir à la révolution générale qui paraît se faire vers le bien. Un jeune prince pénétré de ces nobles idées , instruit que la génération naissante en est pénétrée comme lui , pourrait , avec un caractère de justice, d'ordre et de fermeté , former un peuple nouveau, qui deviendrait le modèle de tous les peuples. Félicitez-vous, mes enfants, d*'être nés en ces jours heureux , où vous êtes, dans TEurope entière , les premiers objets des veilles du philosophe ; où des femmes , malgré nos misérables préjugés qui condamnent leur esprit , aussi juste que pénétrant , aux ténèbres , et leur voix persuasive au silence , ont assez profité des lumières de leur siècle, de leur réflexion et de leur talent, pour travailler à former vos cœurs dans des ouvrages dignes cVêtre couronnés au nom de la nation. C^est peutî'tre à vous et à vos jeunes contemporains qu''est 'éservé le bonheur de voir s''eff"acer de la terre jusqu"*aux dernières traces de Tinjustice et de la barbarie. Heureux moi-même si , en répandant de jIus en plus les premières notions de cette morale .miverselle , si simple et si sublime , je puis contribuer en quelque chose à préparer son règne fortuné!

EUPHRASiE, à sa poupée. Eh bien mademoiselle, ous ne voulez donc pas obéir ? Vous tiendrez tou-

jours votre cou raidc comme un piquet ? Tenez , voyez comme ces petits airs de tète me vont bien. Allons ; ho , que vous êtes raausade I prenez-y garde, ne me faites pas mettre en colère. Je me fâcherai encore plus que maman , lorsque je battis hier mon épagneul.

3IADAME DE SELiGNY, qui a entendu ces derniers , mots. Tu me parais un peu sérieuse , Euphrasie. Est-ce que ta poupée ne s''est pas bien conduite envers loi ?

ELTHCASiE. Jo lui montro comment il faut se donner des airs gracieux , et elle ne veut pas les prendre.

MADAME DE SELIGNY. Jc convicns qu'il cst assez triste de prodiguer inutilement d'aussi utiles instructions. Mais lu parlais de le mettre en colère?

EUPHRASIE. Oh, non. Je lui reprochais seulement... Vous avez peut être entendu ce que je lui ai dit?

MADAME DE SELIGNY. Supposé quo je n'cn aie rien, entendu , et que je te prie de me confier le sujet de tes entretiens, craindrais-tu de me mettre dans la confidence ?

EUPHRASIE. Non , maman; je sais que les petites filles iic doivent avoir aucun secret pour leur mère. MADAME DE SELIGNY. Tiès bicH , mou cœur. Redis-moi donc ce que tu disais à la poupée.

EUPHRASIE. C'est qu'elle ne voulait pas porter un peu de côté sa tête; et je lui disais que si elle elle refusait de m'obéir , je me mettrais en colère j

et que je me fâcherais encore plus que vous, lorsque je battis hier mon épagneul.

MADAME DE SELIGNY. Tu pcnscs 3onc que je me mis en colère?

EUPHRASiE. Vous ne me regardiez pas du même œil qu'auparavant; je pensai que vous aviez de l'humeur contre moi.

MADAME DE SELIGNY. Ce n'était pas de Thumeur, c'était de la tristesse ; car, d'abord, j'eus de la jieine de voir que tu faisais mal à ton chien ; ensuite , je craignis qu'il ne s'avisât de te mordre , si tu continuais de le frapper. Je t'en avertis; et, comme tu semblais recevoir de mauvaise grâce mes c^nsei's , je treiTjblai de te voir devenir désobéissante , et c'est pour cela que je fus si afîligée , que les larmes m'en vinrent aux yeux. Tu te figuras alors que j'étais en colère ? Fi donc ! Je me serais aussi mai comportée envers toi, que toi envers ton chien.

EUPHRASIE. Mais vous n'êtes pas fâchée non plus de ce que je disais à ma poupée ?

MADAME DE SELIGNY. 11 y aurait bien quelque chose à te dire au sujet de ces airs de coquetterie que tu voulais lui donner , et que tu commençais par prendre toi-même.

EUPHRASIE. Je croyais , maman , en être plus aimable. La petite Aglaé m'a dit que ces tours de tête me siéraient fort bien.

MADAME DE SELIGNY. il mc Semble quo je dois en savoir là-dessus un peu phis que ton amie , et je ne serais pas de tout de son avis.

EUPHRASiE. J'essayai pourtant Iner des airs penchés devant le miroir, et je trouvai qu''ils m'allaient à merveille.

3IADAME DE SELiGNY. Tu pcuses douc que les contorsions et simagrées puissent valoir les grâces naturelles de ton âge? Et puis tu ignores peut-être à quoi ces grimaces conduisent infailliblement.

EUPHRASIE. Et à quoi donc, maman, je vous prie?

MADAME DE sELiGNY. A prendre le goût de TaffectatioD, et à mettre bientôt dans son cœur la même fausseté que Ton met dans son maintien.

EUPHRASIE. 0 mon Dieu! que me dites-vous? Je suis bien heureuse de vous en avoir parlé : je serais peut-être tombée dans ce vice sans m''en apercevoir.

3IADA.ME DE SELiGNY. Et moi , plcincdc confiaucc en ta candeur, je ne m*'en serais peut-être aperçue que lorsque le mal aurait eu fait des progrès, et qu'ail eût été bien difficile dV porter du remède. Tu vois par là combien il est important de te défier des conseils déjeunes enfants aussi inexpérimentés que toi-même, et de me consulter, de préférence, dans toutes les occasions.

EUPHRASIE. Oh! oui, mamau , je vous le promets , puisque vous voulez avoir cette bonté. Que serais-je devenue, si vous m'en aviez fait le reproche devant toute une assemblée ? J'en serais morte de honte.

MADAME DE SELIGNY. Jc suis obligée quclqucfois de prendre ce moyen pour te rendre la leçon plus

Il appante 5 mais nous pouvons former un arrangement pour l'épargner les humiliations publiques.

EUPHRASiE. Ah ! je ne demande pas mieux. Voyons , quel est-il ?

MADAME DE SELiGNY. C'est do m'obéir au premier coup d'œil , lorsque je te ferai signe de faire ou de ne pas faire une chose. Tu chercheras à réllechir en toi-même, pour en sentir la raison. Si elle ne se présente pas à ton esprit, obéis toujours; et ensuite , lorsque nous serons seules , tu pourras me la demander ; je me ferai un plaisir de te la faire comprend;*e.

EUPHRASIE. Ah ! maman , voilà qui est fort commode. Que vous m'allez épargner de chagrins et de sottises I

Enpbrasie, pénétrée|de la sagesse de celte instruction , ne se permit plus une action tant soit peu douteuse , sans avoir pris le conseil de sa maman. Elle parvint bientôt à lire dans le signe le plus léger le parti qu'elle devait prendre dans I toutes les circonstances où elle se trouvait emhar- , rassée. Peu à peu les tendres avis de sa maman , et ses propres réflexions , lui formèrent une expérience au-dessus de son âge. Tout le monde était aussi surpris qu''cnchanté de la prudence de sa conduite, et de la maturité de sa raison. Avant Fâge de douze ans , elle avait acquis tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre, savoir, la satisfaction intérieure de son propre cœur, rattachement solide de ses amis, et la tendresse de ses parents.

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