LAMI DES E>FA>'TS
d'Orville, parvenu par son mérite au gracie de colonel , voyait avec peine les officiers de son régiment se livrer au jeu et à Foisivelé. Il les invita un jour à dîner chez lui; et ayant adroitement amené la conversation sur cette matière, il leur raconta l'histoire suivante :
J'avais à peine achevé le cours de mes exercices, lorsque mes parents m'achetèrent une lieutenance dans le régiment que j'ai l'honneur de commander aujourd'hui. Le goût que j'avais témoigné pour l'étude , dès ma plus tendre enfance , leur faisait espérer que j'aurais la même ardeur à m'instruire de mon état, et que je pourrais un jour remplir les idées qu'ils osaient concevoir de ma fortune. Je répondis en effet , pendant quelques mois à leurs espérances; mais bientôt, l'exemple funeste de mes camarades , leurs séductions et leurs instances ra'ayant engagé dans leurs parties, le démon du jeu s'emp?'*?. s", hien de moi , que tous les devoirs qui m'empêchaient de me livrer à celte nouvelle passion, me devinrent dès-lors insupportables. A peine pouvais-je me résoudre à dérober quelques heures au jeu pour les donner au repos. Au milieu du plus profond sommeil, je voyais en songe des monceaux d^or et d'argent ; les cai tes se déployaient dans mon imagination, et le bruit des dés remplissait continuellement mon oreille.
l'ami des E>"FA>TS. 235
Le besoin naturel des aliments était devenu mon supplice. Je les dévorais avec avidité pour retourner plus vite aux tables de jeu.
Les plus belles matinées du printemps, les soirées délicieuses de l'été , le calme voluptueux des jours sereins de l'automne, tout ce que la nature nous offre de plus digne de notre admiration , avait perdu pour moi ce charme ravissant dont j'étais autrefois pénétré ; l'amitié même n'avait plus d'accès dans mon ame. Je ne me trouvais bien qu'auprès de ceux qui n'aspiraient qu'à me dépouiller. L'idée de mes parents m'était devenue importune ; et si je pensais à Dieu , c'était pour l'outrager par mes blasphèmes.
La fortune me traita d'abord avec une bienveillance marquée; et ses faveurs avaient tellement égaré et avili mon esprit, qu'il m'arrivait quelquefois de répandre mon gain à terre , et de me coucher dessus , afin qu'on pût dire de moi , dans le sens le plus littéral, que je roulais sur l'or.
Telles furent pendant trois ans entiers les indignes occupations de ma vie. Je ne puis me les rappeler aujourd'hui , sans rougir de la flétrissure intérieure qu'en a reçue mon honneur, et je voudrais les racheter au prix de la moitié des jours qui me restent à vivre. Mais comment oser vous raconter uJi excès plus aiîreux encore , dont rien ne pourra jamais effacer la tache , même après vingt années d'une vie d'honneur et de probité ? Jugez , messieurs , de l'intérêt que je prends à vous rendre
mon exemple utile , par la peine qu'il doit m'en
coûter à vous faire cette humiliante confession.
Je fus un jour commandé pour aller lever des recrues dans une ^ ille frontière assez éloignée. J"'avais abandonné ce devoir aux soins de mon sergent , afin de pouvoir me livrer à ma funeste passion. Deux jours après , il m''amena vingt hommes choisis pour leur payer leur engagement. Je venais malheureusement de perdre non - seulement tout ce que je possédais , mais encore le dépôt sacré que m"'avait confié ma compagnie. Imaginez, messieurs, quelle fut ma confusion et mon désespoir! Je dépêchai surle-champ un exprès vers un de mes camarades que j''avais laissé à la garnison. Je lui avouai mou crime , et je le priai de me prêter cinquante louis.
«Quoi ! me répondit-il, je prêterais une somme aussi considérable à un joueur de profession ? Non, monsieur ; s'il me faut perdre mon argent , ou Tamitié d'un homme qui se déshonore , c'est mon argent que je garde. »
A la lecture de cette réponse outrageante , je tombai dans un évanouissement profond ; et je me rappelle encore les horribles images qui, dans un moment , vinrent toutes à la fois assaillirmon esprit : d'un côté , la douleur et l'indignation de mon père, le déshonneur que j'imprimais à ma famille, la honte d'être cassé à la tête du régiment ; de l'autre , la perspective brillante des postes où j'aurais pu m'élever par une conduite plus honnête. Je ne repris cnlin l'usage de mes esprits, que pour
songer à me délivrer , par un nouveau crime , de rignoiMnie dont le premier devait me couvrir. J'étais déjà prêt à exécuter cette affreuse résolution, lorsque je vis paraître à ma porte le même officier dont la réponse avait achevé de m'accabler. Dans le premier mou^ ement de ma fureur, je me jetai sur lui pour le percer de mille coups. Il me désarma sans peine; et me serrant dans ses bras: J'ai répondu, me dit-il, d'une manière un peu dure à votre lettre, pour vous laisser sentir uu moment toute l'horreur de la situation où vous vous êles plongé par votre folie. Je vous en vois pénétré : mes biens, mon sang, tout ce que je possède est à vous.
Tenez, continua-t-il, en jetant sa bourse sur la
table, prenez ce qui vous est nécessaire pour vos
recrues; le reste vous servirapourjouersi vous voulez.
Jouer! Jamais, lui répondis -je en le serrant
étroitement contre mon cœur.
J'ai tenu exactement ma parole. Je commençai dès ce jour même à m'interdire tous les ])laisirs dispendieux, afin de regagner sur mes épargnes de quoi m'acquitter envers mon généreux ami. J'employai tous les instants de mon loisir à m'instruire. Mon assiduité à mes devoirs me fit remarquer de mes supérieurs; et c'est à cette heureuse révolution que je dois l'honneur de me voir à votre tête. Ce récit fit une impression si vive sur les jeunes militaires, que , dès ce moment , tout jeu de hasard cessa dans la garnison. Une noble émulation de connaissances utiles prit la place d'une basse cupi-
dite, et Ton vit bientôt les grâces du prince se répandre avec prédilection sur tous les offici^ de ce
régiment.
LA CtPlDITÉ DOLBLEMCÏÏ PUME.
Un riche particulier, voyant £on fils prêt à s'oublier au jeu, le laissa faire. Le jeune homme perdit une somme assez considérable. Je la paierai, lui dit son père, parce que Thonneur mY'st plus ciier que l'argent. Cependant, expliquons - nous. Vous aimez le jeu, mon liis, et moi les pauvres. Je leur ai moins donné, depuis que je songe à vous pourvoir; je n**)' songe plus : un joueur ne doit point se marier. Jouez tant qu'il vous plaira , mais à cette condition : Je déclare qu'à chaque perte nouvelle , les pauvres recevront de ma part autant d'argent que j'en aurai compté pour acquitter de semblables dettes. Commençons dès aujourd'hui. La somme tut sur-le-champ portée à l'hôpital ; et le jeune homme, doublement puni de sa cupidité, fut guéri, par cette seule leçon , d'un penchant qui allait entraîner sa ruine.
DUAMK KN UN ACTE.
PERSONNAGES