‹ L'ami des enfants et des adolescentsChapitre 76 sur 153 · SCENE XVI · texte numérisé non relu

SCENE XVI

Ml DE FLORIS, HÉLÈNE, ALBERT, JULES, AUGUSTE, CARAFFâ.

M. DE FLORis, à Caraffa. Et vous, monsieur, qu^est - ce donc que vous avez gagné à ce jeune imprudent ?

AUGUSTE. Rien que sa montre, ses boucles, et la garniture de boutons d'argent de son habit.

M. DE FLORIS. Est-il vrai?

CARAFFA , les yeux baissés et en halhutiant. Oui, monsieur.

M. DE FLORIS. Jc sais comnic vous les avez gagnés. Mais n'importe; M. Jules les a perdus, et Ta bien mérité. Il faut y mettre un prix, et les rendre tout à Theure.

JULES. Hélas ! monsieur , je n\ai pas de quoi les retirer de ses mains. Je lui dois encore un louis, que je n'étais pas en état de payer.

ALBERT. 0 mon papa! si tout ce que j'ai dans ma bourse pouvait y suffire ! Tenez , il y a plus de cinq louis d'or. Prenez-les tous pour tirer mon ami d'embarras.

M. DE FLORIS , attendri^ prend la bourse. Oui , oui , mon cher fils.

JULES. Quoi ! M. Albert. . .

'ALBERT. Nous sommcs voisins , nous aurons bien le temps de nous arranger ensemble. Vous me paierez de vos économies. Ne songeons qu'au plus pressé. (Caraffa ?-e?id à Jules ses effets.)

■M. DE FLORIS , àJulcs. ïoutvous cst-il rcudu?

JULES. Oui, je les tiens. Ils vont me sauver de

la fureur de mon père. Oli! je ne les risquerai de

ma vie.

M. DE FLORis , à Cai^affa , en lui montrant la hourse. En voilà le prix , monsieur, il est à vous. Je vais le remettre au magistrat pour servir à vous faire conduire hors du royaume. Vous y êtes venu porter le desordre et la corruption ; il vous vomit de son sein. Vous y avez déshonoré votre patrie; il vous rend à elle pour exercer sur vous sa juste vengeance. Vous ne rapporterez à ses yeux que la note de votre infamie. Eloignez-vous de quelques pas, votre présence souille nos regards. (Caraffa se détourne en pleurant de rage.)

JULES, se jetant aux genoux de M. de Flo— ris. Oh, monsieur! de quel ahîme vous me retirez ! Eh ! sans vous, que serais-je devenu? Chassé de la maison de mon père , et peut-être un j our flétri publiquement pour mes vices ! Je vous dois le repos, la vie , Thonneur. (// se relève et saute au cou d'^^lbeî't.) Et vous , généreux Albert , vous que j'allais...

ALBERT. Oubliez-le comme moi , et soyez heureux.

AUGUSTE. Je dois rendre cette justice à M. Jules, qu'il a bien souffert pour se laisser entramer dans le complot.

M. DE FLORIS, à Jules. Eh bicu ! vous pouvez continuer de voir mou fils ; mais , après ce qu'il a fait pour vous, je vous regarderais comme le dernier des hommes , si vous ne vous rendiez digne d'être son ami.

IULES. Oui , je veux le devenir pour toujours.

HÉLÈNE. 0 mon papa! comme vous êtes terrible envers les méchants !

M. DE FLORis. Autant que je suis passionné pour les gens de bien. M. Auguste , je suis pénétré d'amitié pour vous, d''après ce qu'on m''a dit de votre réserve et de votre droiture. Vous pouvez, par vos nobles exemples , assurer le bonheur de mon fils. Je ne vous proposerais pas de récompense plus digne de vous que cette douce satisfaction , si je n'avais en même temps à satisfaire ma reconnaissance. Soyez tranquille sur votre sort.

AUGUSTE, lui haisant la main. 0 monsieur! je n'avais besoin que de votre estime.

M. DE FLORIS. Vous vojcz , mcs cufants , les slites exécrables de la passion du jeu.

ALBERT. 0 mon Dieu I j'en frémirai toute ma vie.

M. DE FLORis. Tu vois aussi combien il faut êtr^ circonspect dans le choix de ses amis.

ALBERT. Oh oui, mou papa! etje sentirai surtovt combien il est heureux d'en avoir un dans son père !

Viens, Paulin, dit un jour M. de Gerseuil à son fils , dans une belle matinée de la fin du printemps. Voici un panier où j'ai mis un gâteau et des cerises. Nous irons , si tu veux , déjeuner dans a prairie voisine.

—Ah! quel plaisir, mon papa, lui répondit Paulin,

en faisant une gambade de joie. Il prit le panier d'une main, donna l'autre à son père, et ils marchèrent ensemble vers la prairie. Lorsqu'ils l'eurent un peu parcourue pour y choisir une place agréable: Arrêtons-nous ici, mon fils, dit M. de Gerseuil, cet endroit est charmant pour un déjeuner.

PAULIN. Nous n'avons pas de table, mon papa : comment ferons- nous?

M. DE GERSEUIL. Yoici uu trouc d'arbre renversé qui nous en servirait , si nous en avions besoin ; mais tu peux bien manger tes cerises dans Id panier.

PAULIN. A la bonne heure ; mais il nous manque des chaises.

M. DE GERSEUIL. Et cc bauc de gazon, le comptestu pour rien ? Vois comme il est couvert de jolies fleurs! Nous allons nous y asseoir, à moins que tu n'aimes mieux t'étendre sur le tapis.

PAULIN. Le tapis, mon papa? Vous savez bien qu'il est encore cloué dans le salon.

-M. DE GERSEUIL. Il cst vrai. Il y a un tapis dans le salon. Mais il y en a aussi un ici.

PAULIN. Où donc est-il ? Je ne le vois pas.

M. DE GERSEUIL. Lc gazou cst Ic tapis des champs ; le joli tapis d'une belle verdure ! il est plus frais et plus douillet que les nôtres ; et comme il est grand , il s'étend partout, sur les montagnes et sur les plaines. Les agneaux trouvent bien doux de s'y reposer. Imagines-tu , Paulin , combien ils auraient à souifrir sur une terre nue et dessé-

ciiée ? Leurs membres sont si délicats ! bientôt ils seraient tout brisés. Leurs mères ne savent pas leur préparer des lits de plumes ; le bon Dieu y a pourvu à la place des pauvres brebis. Il 'leur a fait cette molle couchette, où ils peuvent s'étendre.

PAULIN. Encore ont-ils le plaisir de la manger.

M. DE GERSELiL. J'cntcnds co quc tu vcux dire. Tiens, voici tes cerises et ton gâteau.

PAULIN, goûtant le gâteau. Ah, mon papa, qu'ail est bon ! Il ne manquerait plus qu''une histoire, tandis que je le mange. Si vous vouliez m''en conter une, la plus jolie que vous saurez ?

M. Dï: GERSEuiL. Je lo vBux bicu , mon fils. Ton gâteau me rappelle une histoire où il y en a trois.

PAULIN. Un , deux , trois gâteaux ! L'eau m'en vient à la bouche. Comme cela doit faire une histoire friande ! Ah ! contez , contez-moi, je vous prie.

M. DE GERSEUIL. Viens t'asseoir à mon côté. Bon. Mets-toi bien à ton aise pour m'entendre.

PAULIN. Me voici tout prêt. Je vous écoute de mes deux oreilles.

M. DE GERSEUIL. — Les trois gâtcaux. — Il y avait un enfant de ton âge qui s'appelait Henri, Son papa et sa maman l'envoyèrent à l'école. Henri était un fort job petit garçon, et il aimait ses livres plus encore que ses joujoux. Il fut un jour le premier de sa classe. Sa maman en fut instruite. Elle y rêva toute la nuit de plaisir ; et le lendemain,

s^étaut levée de bonne heure, elle appela sa cuisinière , et lui dit : Marianne , il faut faire un gâteau pour Henri , puisqu''il a si bien réÀté ses leçons. Marianne répondit : Oui , madame , de tout mon oœur ; et aussitôt elle se mit à pétrir un gâteau de fleur de farine choisie. Il était fort grand, grand comme tout mon chapeau rabattu. Marianne Tavait rempli d'amandes, de pistaches, de fleur d*'orange, de tranches de citrons confites. Elle avait glacé le dessus avec du sucre, en sorte qu''il était blanc et uni comme de la neige. Le gâteau ne fut pas plutôt cuit , que Marianne le porta elle-même à Técole. Lorsque le petit Henri Taperçut, il sauta autour de lui, en frappant dans ses mains. Il n^eut pas la patience d'attendre qu'on lui donnât un couteau pour le couper, il se mit à le ronger à belles dents , comme un petit chien. Il en mangea jusqu'à ce que la cloche sonnât l'heure de l'étude ; et lorsque l'heure de l'étude fut finie , il se remit à en manger. Il en mangea encore le soir jusqu'à l'heure de se mettre au lit. Un de ses camarades m'a même assuré que Henri, en se couchant, mit le gâteau sous son chevet, et qu'il se réveilla plusieurs fotis la nuit pour le grignoter. J'ai bien quelque peine à le croire ; mais il est très sûr, au moins, que le lendemain, au point du jour, il recommença de olus belle . et qu'il continua de ce train toute

a malmée ,j usqu'a ce qu'ii ne restât pas une seule miettç de tout c*^ gâteau. L'heure du dîner arriva 5

Henri n'avait plus xl'appétit ; et il voyait, avec ja-

lousie, le plaisir que prenaient les autres enfants à faire ce repas. Ce fut bien pis encore à Theure de la récréation. On venait lui proposer des parties de boule, de paume, de volant ; il n'avait pas envie de jouer, et ses compagnons jouèrent sans lui , quoiqu'il en crevât de dépit. Il ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes ; il s'assit dans un coin d'un air boudeur, et tout le monde disait : Je ne sais ce qui est arrivé à ce pauvre Henri ; lui qui était si gaillard, qui aimait tant à courir et à sauter , voyez comme il est triste, pâle, abattu! Le principal vint lui-même et fut très inquiet en le voyant. Il eut beau le questionner sur la cause de son mal, Henri ne voulut point l'avouer. Heureusement on découvrit que sa maman lui avait envoyé un grand gâteau , qu'il s'était dépêché de le manger, et que tout le mal venait de sa gourmandise. On envoya aussitôt chercher le médecin, qui lui fit avaler je ne sais combien de drogues plus amères les unes que les autres. Le pauvre Henri les trouvait bien mauvaises ; mais il fut obligé de les prendre, de peur de mourir, ce qui lui serait infailliblement arrivé. Au bout de quel (jues jours de remèdes, et d'un régime très rigoureux , sa santé se rétablit enfin ; mais sa maman protesta qu'elle ne lui enverrait plus de gâteaux.

PAULIN. Il ne méritait plus d'en sentir seulement la fumée. Mais, mon papa, ne voilà qu'un gâteau, et vous me disiez qu'il y en avait trois dans votre histoire?

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