DE GERSEUiL. Palience , mon ami! voici le second
Il y avait dans la pension de Henri un autre enfant qui s'appelait François. François avait écrit à sa maman uue lettre fort jolie , où il u"'y avait pas une seule rature. Sa maman, en recompense, lui envoya aussi le dimûnclie suivant un gâteau. François se dit eu lui-même : Je ne veux pas me rendre malade comme ce goulu de Henri. Je ferai durer mon plaisir plus long-temps. Il prit le gâteau, qu"'il eutbi3aucoup de peine à porter, et il alla Renfermer dans son armoire. Tous les jours, pendant les heures de récréation , il s'esquivait adroitement d'*entre ses camarades , montait sur la pointe du pied dans sa chambre, coupait un morceau de son gâteau , et renfermait le reste à double tour. Il continua de mèm,e jusqu'au bout de la semaine, et le gâteau n'en était encore qu'à moitié, tant 'il était grand ! Mais qu'arriva-t-il ? à la fin , le gâteau se dessécha et se moisit ; les fourmis trouvèrent aussi le moyen de s'y glisser pour en avoir leur part ; en sorte que bientôt il ne valut plus rien du tout, et François fut obligé de le jeter en pleurant de regret ; mais personne n'en fut fâché pour lui.
PAULIN. Ni moi non plus. Comment ! garder un gâteau pendant huit jours , saus en donner un morceau à ses amis ! Fi , que c'est vilain ! Mais voyons le troisième, je vous prie, mon papa.
M. DE GERSEUIL. Il y avait encore dans la même
pension un enfant dont le nom était Gratien. Sa maman lui envoya un jour un gâteau , parce qu""]! aimait beaucoup sa maman , et que sa maman l'aimait encore davantage. Aussitôt que la pâtisserie fut arrivée , Gratien dit à ses camarades : Venez voir ce que m'envoie maman ; il faut tous en manger. Ils ne se le firent pas répéter deux fois, et ils coururent autour du gâteau , comme tu vois les abeilles voltiger autour de celte fleur qui vient d'éclore. Gratien s'était muni d'un couteau. Il coupa une partie du gâteau en autant de portions qa'il y avait de ses petits amis. Ensuite il les fit ranger en cercle, pour n'oublier personne , et ayant commencé par celui qui était le plus près de lui , il fit le tour du cercle en distribuant à chacun sa portion , avec un mot d'amitié, jusqu'à ce qu'il fût revenu à celui qu'il avait servi le premier. Gratien alors prit le reste, et dit : Voici ma portion à moi , je la mangerai demain. Il alla jouer, et tous les autres s'empressèrent déjouer avec lui à tous lesjeux qu'il voulut choisir.
Un quart dlieure après , il vint daas la cour un^ vieux pauvre avec son violon. Il avait une longue barbe toute blanche ; et comme il était aveugle, il se faisait conduire par un petit chien qu'il tenait au bout d'une longue corde. Le petit chien le menait avec beaucoup d'adresse ; et quand il voyait du monde , il secouait la sonnette pendue à son cou, pour avertir les passants de ne pas faire de mal à son maître. Lorsque le vieux aveugle se fut assis
sur une pierre, et qu'il eut entendu les enfants autour de lui , il leur dit : Mes petits messieurs , si vous voulez , je vais vous jouer les plus jolis airs que je sais. Les enfants ne demandaient pas mieux. Le vieillard accorda son violon, et il leur joua des airs de sarabandes , et de toutes les chansons nouvelles de Fancien temps. Gratien s'*aperçut que tandis qu'il jouait les airs les plus gais, une grosse larme tombait le long de ses joues ; et il lui dit : Bon vieillard, pourquoi pleures-tu? Le vieillard lui répondit : Parce que j'ai bien faim. Je n'ai personne dans le monde qui nous donne à manger , à mon cliien ni à moi. Si je pouvais travailler pour nous faire vivre tous deux ! mais j'ai perdu mes yeux et mes forces. Hélas ! j'ai travailléjusqu'à ma vieillesse, et aujourd'hui je n'ai pas de pain. Gratien pleurait comme le vieillard. Il s'en alla sans rien dire, et courut chercher le reste du gâteau qu'il avait gardé pour lui ; puis il revint tout joyeux , en criant de loin : Tiens , bon vieillard , voici du gâteau. Le vieillard dit, en ouvrant les bras: Où est-il? car je suis aveugle, je ne peux pas le voir. Gratien lui mit le gâteau dans la main , et le pauvre aveugle posa son violon à terre, essuya ses yeux et se mit à manger. A chaque morceau qu'il portait à sa bouche, il en réservait pour le petit chien fidèle qui venait dîner dans sa main; et Gratien debout à son côté souriait de plaisir.
PAULIN. Ah, Gratien! le bon Gratien! Mon papa, donnez-moi votre couteau, je vous prie.
M. DE GERSEuiL. Le voici. Qu''en veux-tu faire?' PAULIN. Je n''ai fait qu''écoraer un peu mon gâteau, tant j''avais de plaisir à vous écouter. Je vais couper ce que j''ai mordu. Tenez, voyez comme il est propre ! J"* aurai bien assez de ces rognures avec les ceris^ pour mon déjeuner ; et le premier pauvre que nous trouverons en retournant au logis , je lui donnerai le reste de mon gâteau , même quand il n''aurait pas de violon.
La charmante soirée ! viens, Antonin , disait M. de Vertcuil à son fds. Regarde. Le soleil est prêt à se coucher. Comme il est beau ! Nous pouvons l'envisager maintenant. H n^est pas si éblouissant qu^à Theure du dîner, lorsqu^il était au plus haut de sa course. Comme les nuages sont beaux aussi autour de lui ! ils sont de couleur de soufre , de couleur d'écarlate et de couleur d'or I Mais voistu avec quelle vitesse il descend! Déjà nous ne pouvons plus en voir que la moitié. Nous ne le voyons plus du tout. Adieu, soleil, jusqu'à demain au matin.
A présent, Antonin, tourne les yeux de l'autre côté. Qu'est-ce qui brille ainsi derrière 'les arbres? Est-ce un feu? Non, c'est la lune. Elle est bien grande. Eh! comme elle est rouge! On dirait qu'elle est pleine de sang. Elle est toute ronde au- T. ::. 13
jourcfluii, parce que c''est pleine lune. Elle ne sera pas si ronde demain au soir. Elle perdra encore un morceau après-demain, un autre morceau le jour suivant, et toujours de plus en plus, jusqu^à ce qu''elle devieune comme ton arc ; alors on ne la verra plus qu'à l'heure où tu seras au lit. Et de jour en jour, elle deviendra encore plus petite, jusqu''à ce qu''on ne la voie plus du tout au bout de quinze jours.
Ce sera ensuite nouvelle lune, et lu la verras daijs Taprès-midi. Elle sera d''abord bien petite; mais elle deviendra chaque jour plus grande et plus ronde, jusqu''à ce qu'au bout de quinze autres jours elle soit tout à fait pleine comme aujourd'hui ; et tu la verras encore se lever derrière les arbres.
ANTO^'IN. Mais, mon papa, comment le soleil et la lune se tiennent-ils tout seuls en l'air? Je crains toujours qu'ils ne me tombent sur la tête.
M. DE VERTEUiL. Trauquillisc-toi, mon fils, il n'y a pas de danger. Je t'expliquerai un jour ce qui t'embarrasse, lorsque tu seras plus en état dem'entendre. Ecoute, en attendant, ce que l'un et l'autre l'adressent par ma bouche.
Le soleil dit d'une voix éclatante : Je suis le roi du jour. Je me lève dans l'orient, et l'aurore me précède pour annoncer à la terre mon arrivée. Je frappe à ta fenêtre avec un rayon d'or, pour t'avertir de ma présence, et je te dis : Paresseux, lèvetoi. Je ne brille pas pour que tu restes enseveli dans
le sommeil ; je brille pour que tu te lèves el que lu travailles.
Je suis le grand voyageur; je marche comme in géant à travers toute Tétendue des cieux ; jamais je ne m'arrête et je ne suis jamais fatigué.
J'ai sur ma tête une couronne de rayons étincelans que je disperse sur tout Tunivers, et tout ce qu'ails frappent brille d"'éclat et de beauté.
Je donne la chaleur aussi bien que la lumière; c''est moi qui mûris les fruits et les moissons : si je cessais de régner sur la nature, rien ne croîtrait dans son sein, et les pauvres humains mourraient de faim et de désespoir dans Thorreur des ténèbres.
Je suis très haut dans les cieux, plus haut que les montagnes et les nuages. Je n'aurais qu'à m'abaisser un peu plus vers la terre, mes feux la dévoreraient dans un instant, comme la flamme dévore la paille légère qu'on jette sur un brasier.
Depuis combien de siècles je fais la joie de l'univers ! Il y a six ans qu' Antonin ne vivait pas encore : Antonin n''était pas au monde ; mais le soleil y était. J'y étais lorsque ton papa et ta maman ont reçu la vie, et bien des milliers d'années encore auparavant; cependant je n'ai pas vieilh.
Quelquefois je dépose ma couronne éclatante, et j'enveloppe ma tête de nuages argentés ; alors tu peux soutenir mes regards ; mais lorsque je dissipe les nuages pour briller dans toute ma splendeur du midi, tu n'oserais porter sur moi ta vue, j'éblouirais tes yeux, je t'aveuglerais. Je n'ai permis qu'au
seul roi des oiseaux de contempler d\ni œil immobile réclat de ma gloire.
L'aigle, s'élançant de la cime des plus hautes montagnes, vole vers moi d^une aile vigoureuse, et se perd dans mes rayons en m"*apportant son hommage. L'alouette, suspendue au milieu des airs, chante, à ma rencontre, ses plus douces chansons, et réveille les oiseaux endormis sous la feuillée. Le coq, resté sur la terre, y proclame mon retour d''une voix perçante ; mais la chouette et le hibou fuient à mon aspect, en poussant des cris plaintifs , et vont se réfugier sous les ruines de ces tours orgueilleuses que j'ai vues sVlcver fièrement, dominer pendant des siècles sur les campagneS; et s'écrouler ensuite sous le poids d\ine longue vieillesse.
Mon empire n'*esl pas borné, comme celui des rois de la terre, à quelques parties du monde. Le monde entier est mon empire. Je suis la plus belle et la plus glorieuse créature qu'on puisse voir dans l'univers.
La lune dit d'une voix tendre : Je suis la reine de la nuit. J'envoie mes doux rayons pour te donner de la lumière lorsque le soleil n'éclaire plus la
terre.
Tu peux toujours me regarder sans péril , car je ne suis jamais assez resplendissante pour t'éblouir, et je ne te brûle jamais. Je laisse même briller dans l'herbe les petits vers-luisants à qui le .soleil dérobe impitoyablement leur éclat.
Les étoiles brillent autour de moi , mais je suis
plus lumineuse que les étoiles, et je parais dans leur foule comme une grosse perle entourée de plusieurs petits diamants étincelants.
Lorsque tu es endormi, je me glisse sur un rayon d'argent à travers tes rideaux, et je te dis : Dors, mon petit ami, tues fatigué; je ne troublerci point ton sommeil.
Le rossignol cliante pour moi, c''est lui qui chante le mieux de tous les oiseaux. Perché sur un buisson, il rempht la forêt de ses accents aussi doux que ma lumière , tandis que la rosée descend légèrement sur les fleurs, et que tout est calme et silencieux dans mon empire.