SCENE III
GENEVIÈVE, X.A TERREUR, FLTTET.
LA TERREUR. Maintenant , la bonuc mère, songeons au dîner. Que nous donnerez-vous ?
GENEVIÈVE. Hélas , mes bons messieurs ! il y a huit jours que nous ne vivons que de pain et d"'eau ; et du pain même {avec U7i pt'ofo?id soupir) bientôt nous n^en aurons plus. La mauvaise récolte de cette année nous a entièrement ruinés. Il nous a fallu vendre tout ce que nous avions pour avoir du pain. Et maintenant que nous n'avons plus rien
à vendre pour en avoir, quand nous aurons mangé le peu qui nous reste, de quoi vivrons-nous? Il n'y a que le bon Dieu qui le sait. N'allez pas croire au moins que je vous dise un mensonge. Venez , je vais vous conduire dans toute ma chaumière , vous n'y trouverez que de la pauvreté. Je donne du fond de mon cœur autant que je puis. Mais aujourd'hui où en trouver pour moi-même ? Ah ! croyezm^en ; je ne prendrais pas sur moi la honle de recevoir des aumônes, si j'avais le nécessaire.
LA TERREUR. TrauquiUisez-vous, la bonne mère, tranquillisez-vous ; je vous en crois. On voit bien à la mine des gens lorsqu'ils disent la vérité.
GENEVIÈVE. Moi qui craignais tant de vous voir entrer chez nous! soyez les bien venus. Ah! Marcel avait bien raison. C'est chez les soldats qu'on trouve les meilleurs chrétiens. Ils font ce que les autres se contentent de prêcher.
LA TERREUR. Il faut tout dire. Il y a parmi nous des diables incarnés, qui épuisent toute leur bravoure dans les chaumières des paysans , et qui ne s'en trouvent plus ensuite en face de l'ennemi.
GENEVIÈVE. Yousn'êtespas comme cela, vous, j'en suis sûre. Quel bonheur pour moi de n'avoir que de bons soldats à loger, lorsque je suis dans la peine !
LA TERREUR. Allous , monsicur le cadet , faites sauter quelque monnaie de votre bourse pour avoir de la viande , et nous en régaler avec ces braves gens, puisqu'ils n'ont que du pain.
FLUET. Oui-dà! Est-ce que je suis venu ici
pour festoyer ces misérables ? Je suis bien plus à
plaindre. Ils sont nés pour souffrir, et non pas moi.
LA TERREUR , bas à Geneviève. Yoyez-vous ? Cest un de ces braves dont je vous parlais tout à Theure. (^ Fluet.) Croyez-vous donc que ce seit leur faute, si vous n''avez pas trouvé ici un bon feu?
FLUET. Et faut-il que je souffre , parce qu'ils sont dans la misère ?
LA TERREUR. Il fallait faire vos conventions en entrant au service , qu''on vous préparerait dans tous vos logements un lit de plume , un bon feu , une robe de chambre et des pantoufles.
FLUET. Laissez là vos sornettes , ou je m'en plaindrai au capitaine.
LA TERREUR. Vraiment, vous le connaissez bien, si vous croyez qu''on lui porte des plaintes comme à un maître d"'école. Allez, allez lui parler. Il vous apprendra mieux|que moi à vivre en soldat. Celui qui veut réussir parmi nous doit , avant tout , avoir un bon cœur. Qui aura de la compassion pour vous, si vous n''en avez pas pour les autres ? Mais voilà comme ils sont tous, ces nobles de deux jours ! Ils laissent la pitié dans les sarrots de toile dont ils se dépouillent pour prendre des habits cousus d''or. Ils croiraient se dégrader^de regarder les pauvres. N'avez-vous pas été bien aise que je me sois chargé de vos armes pendant toute la marche? Fort bien. Vous n''avez qu'*à les tramer vous-même une autre fols; je ne ni''en soucierai guère. Vous pourrez aussi nettoyer votre fusil. Je ne sais pas pourquoi je travaillerais pour vous,
l'awi des enfants. â39
FLUET, en rechignant. Ne me ravez-vons pas promis ?
LA TERREUR. Je cFoyais que vous le méritiez. 11 y aura aussi une garde à monter dans trois heures. Nous verrons comment vous vons en tirerez par le temps qu'ail fait.
FLUET. Je n'y tiendrai jamais.
LA TERREUR. Fouillcz douc à Tescarcelle.
FLUET. Et combien faut-il ?
LA TERREUR. Un écu. Pas un sou de moins.
FLUET. Cest bien cher. (// lui donne de Tar-- (jent avec un air de regret.^
LA TERREUR. Je le croyais dans vos entrailles, plutôt que dans votre bourse, tant vous avez eu de peine à le tirer. [A Geneviève.) Tenez , la bonne mère, ayez-nous de la viande et quelques légumes. Votre mari sera du repas.
GENEVIÈVE. Ah ! vous êtcs trop bon. Le jenne^ monsieur voudra-t-ll aussi manger avec nous ? S"*!! vous fréquente pendant quelque temps , il deviendra aussi un brave homme, j''en réponds. (Elle sort. y SCENE IV.