ACTE K SCÈNl:: l
C'était bien. Comme noble ensemble et comme époux. J'avais double pouvoir sur ses vœux, sur ses goûts; J'ordonnais; mais, mon cher, il faut voir la manière Dont proteste aujourd'hui sa hauteur roturière! Madame prétend bien avoir sa volonté :
Et comme tous les biens viennent de son coté, Elle s'en fait un droit pour l'hymen de sa fdle. Si je parle en mari, comme un chef de flmiille. Tout est perdu pour moi! Vos grands législatciMs, Des bienfaits du passé zélés réformateurs. Pour qui la nouveauté fut toujours une amorcée , Ont, vous le savez bien, décrété le divorce....
FORLIS.
Oui.
VERS A C
Je suis roturier déjà de leur façon :
Ma femme, en me quittant, va me rendre garron.
FORLIS, riant.
Votre mauvaise humeur est fort divertissante.
Riez-en; ma conduite est fort embarrassante : Mes reproches, mes cris auront-ils le secret De régler une tête, ou changer un décret;^
FORLIS.
Non... On tient donc toujours bureau de poliri(|ue.^
VERS A c.
Oui , c'est à qui fera ses plans de république. L'un, dans sa vue étroite et ses goûts circonscnîs, Claquemure la France aux bornes de Paris. L'autre, plus décisif en son humeur altièixi. Avec la France encor régit l'Europe entière ; L'autre en petits états forrr.aut trente cantons. Demande trente rois... pour do ])ovuirs raisons;
"Et lous vantant leurs mœurs, étalant leur science, Veulent régénérer tout... hors leur conscience.
FORLIS.
Leurs plans diffèrent? bien : l'un de l'autre envieux, Ils se querelleront.
VER SAC
Ils s'entendent au mieux.
La guerre domestique est le but de ces^ traîtres. De ces^nouveaux Gracchus , plus hardis que leurs maîtres La guerre domestique! ahl qu'ils savent trop bien Que pour vaincre un grand peuple, il n'est que ce,moyen. Fort contre l'étranger il s'indigne, il se serre; Perdu, dès que lui-même est son propre adversaire.
FORLIS.
Je suis de votre avis; et vous devez savoir
Que je veux les combattre, et de tout mon pouvoir.
VERSAC
Vous l'avez fait déjà même avec avantage : Mais votre absence a bien relevé leur courage. Nous avons à présent nos Jaiseurs, grands, petits. Qui propagent le trouble, animent les partis....
FORLTS.
Ces partis , ç,ç,s faiseurs ont trop peu d'importance Pour qu'on daigne un moment croire à leur existence ; Et vous verrez, enfin, ces obscurs charlatans, Après avoir dupé quelques honnêtes gens, Terminant, par l'oubli, leur honteuse carrière. Tout naturellement rentrer dans leur poussière.
Vous ne doutez de rien.
FORLIS»
Et vous doutez de tout.
VCTE 1, SCÈNE [. 7
VERSAC
L'État est renversé, vous le voyez debout.
FORLIS.
Vous vous trompez, Versac ; c'est vous, tout à l'inverse, Qui , lorsqu'on rétablit, croyez que l'on renverse.
VERSAC
Commerce, industrie, arts, tout tend à s'abymer.
FORLIS.
Qu'on vous rende vos droits, tout va se ranimer?
VERSAC
Oui, tous nos droits d'abord...
FORLIS.
D'abord, il faut s'entendre :
Voulez- vous donc toujours posséder, sans rien rendre? Consultez la justice , ou bien le sens commun : Tous deux, mon cher Versac, demandent que chacun , Puisque chacun enfin a part aux bénéfices. Supporte également le poids des sacrifices. Tous deux veulent encor que l'esprit, le talent. S'il est né sans fortune , ait l'espoir consolant De pouvoir quelque jour surmonter la barrière Qui l'éloigné du prince et borne sa carrière. La raison, la justice, étant sans préjugés. Veulent que tous délits par la loi soient jugés, Sans égard pour le rang, les biens et la naissance : La loi nous pèse tous dans la même balance. Le prince, consacrant ces règles d'équité. Nous a rendus lui-même à cette égalité.
VERSAC
En spéculation , oui , tout cela s'explique. Ces principes sont bons dans une république : Athènes , Sparte , Rome ont pu s'en arranger : Chez nous, on ne les peut pratiquer sans danger...
Vous voulez, en dépit de la nature humaine, De l'âme d'un Français faire une ame romaine ? Dites : que devint Rome au siècle de Caton ? L'erreur d'un demi-dieu peut servir de leçon. Caton , qu'eût adoré Rome dans son enfance , Et dont les dieux trop tard placèrent la naissance, Caton, qu'un saint amour pour sa Rome enflamma, La voulut reculer au siècle de Numa , IN'estimant pas assez cet intervalle immense Du peuple qui finit au peuple qui commence. Le bien ne put tout seul satisfaire son goût; En exigeant le mieux sa vertu perdit tout. Sa vertu prépara les fers de Rome esclave; Rome immola César, et fléchit sous Octave.
FORLIS.
« Caton, qu'un saint amour pour sa Rome enflamma , « La voulut reculer au siècle de Numa? » Bon! Caton se trompa: qu'en voulez-vous conclure? * Qu'il connut la vertu, mais fort mal la nature. Il traita Rome usée et tombant de langueur. Comme il eût traité Rome aux jours de sa vigueur. Ce vœu fut, j'en conviens, d'un fou plus que d'un sage, D'assouplir la vieillesse aux mœurs du premier âge. L'avons-nous imité? toutes nos vieilles lois Reposent dans leur poudre avec nos premiers droits. Nous n'avons pas fouillé nos antiques annales. Nos vieux titres rongés de rouilles féodales. Nous cherchions, au contraire, et maintenant avons Un code convenable au siècle où nous vivons. Plus conforme aux progrès de la raison humaine; Un contrat oii, liés d'une commune chaîne, Le sujet et le prince ont voulu s'engager. L'un à suivre les lois, l'autre à les protéger.