LA RESTAURATION
Mesdames et Messieurs,
Veuillez me permettre, avec votre bienveillance ordinaire, de vous faire part, puisque la conférence, qui n’est ni la lecon, ni le sermon, ni le discours, admet cette confiance, cette familiarité, cet abandon, permeitez-moi, dis-je, de vous faire part de quelques incidents, d’ailleurs de nature aimable, que m’a valus l’annonce du sujet que nous devons traiter ce soir: j’en suis encore tout ému.
L’autre jour, je rencontre un homme, laique ou ecclésiastique, je regrette de ne pouvoir vous dire lequel des deux; mais un homme fort instruit, qui lit, qui pense, quia des idées. « Ah! que je vous plains! me dit-il. Pauvre Restauration, en effet! Pauvre Kelise de France! Echec Jamentable! Mal désastreux ! Nila royauté ni V’Eglise n’ont compris leur situation, qui était pourtant si claire... Pourquoi le clergé n’a-t-il pas séparé sa cause de celle de la royauté? Si, au lieu de confondre ses intéréts avec ceux d’une famille, quelque illustre qu’elle ftit, il s’était borné a revendiquer son indépendance légitime, s'il s’était placé uniquement sur le terrain des libertés publiques, patrimoine de tous, la nation n’aurait vu en lui que le représentant de Dieu, que le protecteur naturel des droits de la conscience, et il efit acquis le respect de tous, il etit obtenu ce que la faveur d’un parti ne peut donner, la confiance universelle, et ce que la victoire d’un parti ne peut donner que précairement, une position forte, libre, assurée de l’avenir. Mais loin de la: l’Eglise s’allie a la royauté, et alors l’autel et le tréne finissent par étre enveloppés dans la méme haine, ils sont menacés tous
deux a la fois, ils succombent ensemble, et chute des Bourbons, chute de la religion!... Voyez ce qui se passe en 1830. Pendant que la royauté prend le chemin de l’exil, les églises sont pillées & Paris, les ornements sacrés sont jetés 4 leau, et les mariniers de la Seine péchent des aubes, des chapes et des chasubles! Oui, toute la question est la, dans cette fatale union de l’Eglise et de l’Etat... C’est, d’ailleurs, ce que vous savez mieux que moi, ce que vous direz mieux que je ne saurais le dire, ce que yous développerez avec tous les accents de la tristesse. Et, ajouta-t-il avec une pénétrante sympathie, pauvre conférencier, que je vous plains! »
Le lendemain, je rencontre un autre homme. Je ne puis pas vous dire davantage si c’est un laique ou un ecclésiastique, mais un homme également fort instruit, qui lit, qui pense, qui a des idées. « Ah! que je vous plains! me dit-il également. Pauvre Restauration, en effet! Pauvre Hglise de France! Hehec lamentable! Mal désastreux! Nila royauté ni l’Kglise n’ont compris leur situation, qui était pourtant si claire... Sans doute l’Kglise et Etat devaient s’unir : les lois qui régissent VYordre moral le voulaient aussi bien que les traditions nationales. Mais ciel! que de fautes! que dimprudences au milieu du souffle brilant des partis! Imprudences dans la méthode : au lieu de faire une législation religieuse d’un seul coup, avec la Charte, par exemple, on y revient sans cesse, comme pour ranimer a plaisir toutes les passions; imprudences dans les projets de loi: dans ce Concordat de 1817, par exemple, qui avait pour bnt de rétablir les conventions de Léon X et de Francois Ie ; imprudences dans les lois : dans cette loi du sacrilege, par exemple, loi ressuscitée du moyen 4ge pour une société sceptique; imprudences dans les manifestations religieuses : est-ce que Charles X (je ne parle pas de Louis XVII dont la dévotion était modérée), est-ce que Charles X ne fait pas de la piété avec un éclat qui semble fournir des armes a la perfidie des libéraux? Est-ce que la cour ne fait pas ce que fait
Charles X? Est-ce que les évéques ne font pas ce que fait la cour? Est-ce que les catholiques ardents ne font pas ce que font les évéques?... Aussi l’Eglise et la royauté finissent par étre enveloppées dans la méme haine; l’autel et le trone sont menacés tous deux a la fois, ils succombent ensemble, et chute des Bourbons, chute de la religion!... Voyez ce qui se passe en 1830. Pendant que la royauté prend le chemin de Vexil, les églises sont pillées 4 Paris, les ornements sacrés sont jetés a l’eau, et les mariniers de la Seine péchent des aubes, des chapes et des chasubles! Oui, toute la question est la, dans cette fatale imprudence, sans ménagement pour les puissances du jour... C’est, Vailleurs, ce que vous savez mieux que moi, ce que vous direz mieux que je ne saurais le dire, ce que vous développe- ‘rez avec tous les accents de la tristesse. Kt, ajoutat-il avec une pénétrante sympathie, pauvre conférencier, que je vous plains! »
Le lendemain de ce lendemain, je rencontre en coreun autre homme. Jene puis pas vous dire davantage sic’est un laique ou un ecclésiastique, mais un homme également fort instruit, qui lit, qui pense, qui a des idées. « Ah! que je vous plains! me dit-il également. Pauvre Restauration, en effet! Pauvre Eglise de France! Echec lamentable! Mal désastreux ! Ni la royauté ni ’Eglise n’ont compris leur situation, qui était pourtant si claire... Sous pretexte de prudence, que de marches et de contremarches! quelle indécision! quelle timidité! Estce que dans les solutions politiques il ne vaut pas mieux consulter la vérité, le droit, la justice, que de puérils €quilibres? Les transactions, pour plaire a tout le monde, ne satisfont personne : elle en fit ’expérience, la Restauration. Elle compromit les catholiques, 4 qui elle ne donna rien autre chose que sa faiblesse; elle irrita les liberaux, qui la poursuivirent d’une haine autant religieuse que politique, et chute des Bourbons, chute de la religion !... Voyez ce qui se passe en 1830. Pendant que la royauté prend le chemin de |’exil, les églises sont pillées a Paris, les ornements sacrés sont jetés a eau, et les mariniers de la Seine péchent des aubes, des chapes et des chasubles! Oui, toute la question est la : la Restauration n’a pas fait le bien qu’elle voulait, et elle a fait le mal qu’elle ne voulait pas... C’est, d’ailleurs, ce que vous savez mieux que moi, ce que vous direz mieux que je ne saurais le dire, ce que vous développerez avec tous les accents de la tristesse. Et, ajouta-t-il avec une pénétrante sympathie, pauvre conférencier, que je vous plains! »
A chaque fois que je recevais sur le méme refrain ces lamentations en sens contraire, qui courent les esprits, parce qu’elles remplissent les
livres, je me disais tout bas: Eh quoi! Sous la.
Restauration tout renait. Nos finances, aprés avoir payé deux milliards cing cents millions de dettes, deviennent les plus riches de l’Europe. Notre armée nous rend notre vieux prestige par ses victoires en Hspagne, en Gréce, en Afrique
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L’AMI DU CLERGE Kites pei aS Mn RA oe MME NN COS as ee
surtout. Notre diplomatie frappe d’admiration tous les congrés. Notre littérature reprend une vie qui l’avait quittée depuis longtemps. Notre poésie, représentée par des noms jeunes et beaux comme Vespérance, élargit les horizons de la pensée humaine. Et, pendant que va circuler sur le sol de la patrie le souffle de cette vie si puissante, |’Hglise, elle, l’Eglise, victime des fautes de la royauté et des siennes, va donc rester dans son abaissement, croitre en impopularité, courir a la ruine!
L’Eglise, étrangére au bonheur public, n’aura donc aucune part a cette féte de rénovation sociale, elle qui, dans tous les siécles, marchait a la téte de la civilisation francaise ! Non, non, ce n’est pas possible: la Restauration ne peut pas tout restaurer sans restaurer l’Eglise de France! C’est donc, au lieu de me perdre, comme les théoriciens de V’histoire, dans les abstractions nuageuses faites pour les esprits de haut vol, cette proposition positive : « La Restauration a réstauré ’Kglise de France », que je veux prendre et que je veux ne démontrer que par des résultats positifs. En conséquence, je ne dirai rien ni des projets qui n’ont point abouti, ni des lois qui nont point recu d’exécution, ni des paroles qui, semble-t-il, sont demeurées sans effet. Et pourtant qui niera que lorsqu’on discute un Concordat, comme. celui de 1817, qui remue tant les esprits ; que lorsqu’on publie une loi, comme celle du sacrilége, qui fait entrer dans le Code le dogme fondamental de la religion ; que lorsque le Parlement rappelle dans ses adresses au Roi « qu’ils sont sacrés les devoirs qu’impose aux législateurs la religion de l’Ktat, et qu’il est de Vintérét public que tout le monde en France en soit convaincu »; qui niera que lorsqu’on donne au clergé une si grande place dans les discussions des Chambres, et cela pendant quinze ans, qui niera, dis-je, que c’est lui rendre cet ascendant moral qui est, pour les corps comme pour les individus, la premiére de toutes les forces ? Non, encore une fois, je ne vais apporter que des faits qui se voient, qui se touchent, qui se mesurent, avec des documents auxquels il sera si facile de rendre Punité, la lumiére et la vie, qu’aucun de vous, Mesdames et Messieurs, ne se dira, j’en suis stir: « Pauvre Restauration! Pauvre Kglise de France !! Pauvre conférencier !!! »
D’abord, quel est l’état matériel de ’Eglise de France en 1815? Le saint abbé Carron, qui revient d’Angleterre, écrit, en mettant le pied sur le sol francais: « La route de Calais ne m’a présenté jusqwici que des tableaux de douleur : la cathédrale de Boulogne démolie, les statues des saints decapitées 4 la porte des églises, des temples rustiques en ruine, des presbytéres changés en auberges, des cimetiéres catholiques changés en champs que l’on moissonne, la cloche d’une église paroissiale laissée appendue dans une piéce de terre depuis dix-huit ans! J’ai vu encore debout la magnifique cathédrale de Beauvais; mais cette
ville avait quatorze églises : douze ont été détruites 1. » Crest, en raccourci, le tableau général, car, en 1815, il y a, @aprés un rapport officiel 2, sept évéchés sans demeure épiscopale, dix-sept séminaires sans édifice, treize mille paroisses sans presbytére, et partout des églises en ruine... Ensuite, quel est, en particulier, l’état du clergé? D’aprés un rapport officiel *, Je nombre des places est de 46,550, dont 33,096 seulement sont occupées : le déficit est donc de 18,454, savoir: 3,654 curés, 7,000 vicaires et 2,800 prétres pour divers services ; et ces 33,000 ecclésiastiques en activité, que Page et les fatigues mettent chaque jour hors de combat, végétent dans l’indigence. Or, malgré les besoins impérieux de Etat, la Restauration éléve progressivement le budget des cultes.. Dés Vannée 1816, elle ’augmente, indépendamment du produit des pensions éteintes, de cing millions; Vannée suivante, en 1817, elle Paugmente de cing nouveaux millions; elle ’augmente encore les années suiyantes, au point que le budget des cultes, qui était pour la France, au mois de juin 41845, sous les Cent-Jours, de onze millions cinquante mille francs, elle le fait figurer dans les comptes, en 41829, indépendamment des allocations accordées par les Conseils généraux ¢, pour 35,581,510 fr. 78 c. Hille V’a plus que triplé 5, professant, non sans mérite alors, qu’un grand peuple plein d’avenir et de courage ne périt jamais sous le poids dun budget quelconque, mais succombe sous Vimpiété et sous Virréligion. Hn méme temps, le roi, persuadé qu’on ne pouvait assez se hater, multiplie les secours par simple ordonnance. Par la seule ordonnance du 30 juillet. 4819, il donne
! Bénédictin de la Congrégation de France, Vie de Vatbé Carron, Ti, 191.
? Rapport fait 4 la Chambre des députés, au nom de la Commission centrale, par Roux de Laborie, le 1°" février 1816. Moniteur, 1816, 1, 181.
3 Rapport fait, au nom de la Commission centrale, par de Kergolay, sur le projet de loi relatif 4 l’amélioration du sort du clergé, le 1° avril 1816. Moniteur, 1816, 1, 456.
4 Les indemnités allouées par les Conseils généraux.
au clergé s’élevaient, en 1829, au total de 1,475,911 fr. Cette somme, répartie entre tous les départements, donne, pour chacun, 17,161 francs, en supposant que tous contribuent également. Mais il y en a sept qui ne donnent rien : Cantal, Corse, Isére, Lozére, Manche, Meurthe et Morbihan; et il y en a plusieurs qui donnent davantage, comme le Maine-et-Loire qui donne :
Clergé et séminaire........... 14,000 francs. IAM RRL LO Ses 14 metncesot olen ein osasttowisines fer 35 3,000 Autres secours aux Fréres.......- 4,000
; Ty 21,000 francs.
> Ce furent surtout les desservants et les vicaires qui gagnérent a cette augmentation. Leurs budgets s’élévent
avec une progression constante.
Budget des desservants : en 1815. . . 7,291,241 francs. 3 Id.
Id 1820 . 138,220,218
Id 1828. . . 14,061,222
de 1826. . . 14,855,067
Id. 1829. . . 17,095,478
get des vicaires : en 1815. »
Eye Td. 1817 995,291 Id 1820 1,072,784
Id 18238 1,299,780
Id 1826 1,370,785
Id. 1929... 1,502;848
300,000 francs pour subyenir aux besoins les plus urgents des séminaires, 650,000 francs pour secourir les communes qui ne pouvaient pourvoir aux réparations de leurs églises et de leurs presbytéres, 200,000 franes pour secourir les congrégations trop pauvres. Le mois suivant, par ordonnante du 25 aott 1819, il érigera cing cents succursales, et, dans Vespace de onze ans, il en érigera environ quinze cents. Aussi voyez le résultat sur place. Mer Montault, évéque d’Angers, avait déclaré dans sa Lettre pastorale du Jer décembre 1809, sous Empire, que dans l’espace de sept ans il n’avait pu ordonner que dix-huit prétres. Le 28 octobre 1819, il se plaint encore, avec tous les évéques !. Or, au séminaire d’Angers, en 1820, les séminaristes sont déja au nombre de 61; en 1824, ils sont au nombre de 80, et, en 1825, ils sont au nombre de 158. Dés lannée 1820, Mer Montault ordonne dix-neuf prétres, c’est-a-dire plus qu’il n’en avait ordonné dans sept ans sous l’Empire. Si nous remontons a la source, nous trouvons que, au petit séminaire de Beaupréau, les éléves sont, en 4820, au nombre de 192; en 1822, au nombre de 220, et que, en 1823, une ordonnance royale crée Vécole secondaire ecclésiastique de Combrée © avec sept professeurs, quwil faut élever au nombre de douze en 1828 2. Ce qui se passait a Angers se passait partout; dés l’année 1822, la plupart des vides se comblent ?; en 1823, il y a déja 1400 prétres de plus qu’en 1822 « : quatre millions d’ames 5 ne sont plus abandonnées, les peuples cessent d’étre sans culte, les cceurs sang foi, les consciences sans Dieu, et vous convyiendrez, Mesdames et Messieurs, que c’est déja quelque chose.
La Restauration offre au clergé d’autres ressources que le budget de la dette nationale.
L’Assemblée constituante de 1789, a laquelle il faut toujours remonter, parce qu’elle n’a été que le pouvoir exécutif de la philosophie, avait confisqué, pour le salut de ’Htat, disait-elle, et aussi, disaitelle encore plus haut, pour rendre au clergé les vertus de la primitive Eglise, cent dix millions de revyenus ecclésiastiques, antique et sacré dépdét placé par nos ancétres sous la protection des autels. A la place de cette fortune séculaire, que la religion partageait entre le service des églises et le besoin des peuples, que possede-t-il, en 1815, le clergé de France? Qu’a-t-il acquis depuis qu’il a été dépouillé de tout? Le 41er janvier 1815, il a 2,900,700 francs en capital : voila sa propriété !... Car si Napoléon n’eut jamais la hardiesse de con-
1 «La disette de prétres ne nous permettant pas de donner un pasteur a chaque paroisse, ni méme un vicaire... » Ordonnance du 28 octobre 1819. — En 1819, il est mort 1861 prétres, et il n’en a été ordonné que 1401. (Almanach du Clergé de, France pour Vannée 1820).
2 Almanach du Clergé de France.
3 Hn 1821, il n’y avait encore que 4000 vicaires ne recevant que 250 francs, et 3,500 binages. Monitewr, 1821, 1, 684.
4 Tablettes du Clergé, v, 176.
5 Rapport fait 4 la Chambre des députés, au nom de la Commission centrale, par Roux de Laborie. Moniteur, 1816, 1, 181.
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tester au clergé le droit naturel, droit imprescriptible, qwil a, de méme que toute autre sociéte de citoyens, d’acquérir soit par legs, soit par achat, il ne manqna pas d’y mettre des entraves et des restrictions, un titre de propricté étant un titre d’affranchissement. Par la loi du 8 avril 4802, il avait statué que les fondations pieuses ne pourraient consister qu’en rentes sur |’Ktat, et si plus tard il décida qu’on pourrait faire des libéralités aux églises en fonds de terre, il y mit cette condition : que ce ne serait pas au clergé directement que lon donnerait, mais aux fabriques et aux communes. Et la pratique du Conseil d’Ktat ne se fit pas faute d’ajouter ala rigueur de la législation impériale. Sur le principe recu que tous les établissements publics sont mineurs et qu’ils ont le gouvernement pour tuteur, aucune donation ne devenait valable qu’autant qu’elle avait été acceptée par un décret. D’abord, on accueillit les réclamations que faisaient les parents des donateurs, et les préfets antireligieux n’oubliaient pas de les joindre aux piéces. Puis, bientdt on alla plus loin: on se fit une régle de n’accepter aucune donation en faveur des établissements religieux avant de s’adresser aux préfets, qui devaient écrire aux maires, qui devaient interroger les parents du donateur pour savoir s‘ils consentaient aux legs faits par le décédé. C’était mettre l’avarice des parents aux prises avec la volonté partout si respectée des mourants, c’était violer le Code civil dont l’on était si fier, mais tout cédait devant la volonté d’empécher la religion d’acquérir et en acquérant de se relever de ses ruines *. Or, a la
Chambre de 1815, ou Pon est étonné, presque ému, lorsqu’on entend partir les plus hautes vérités de ces mémes lieux qui avaient retenti de tant d’erreurs, un député du Gers, de Castelbajac, demande, le 24 décembre 1815, qu’on accorde légalement aux ecclésiastiques la faculté de recevoir toute donation, parce que, dit-il, cest une vérité constatée par l’expérience, que le clergé, pour étre considéré, a besoin de sortir @un état précaire, qu il lui faut des-biens-fonds pour opérer le bien avec plus de sécurité et pour avoir plus de crédit sur l’esprit des peuples. Aprés des discussions pleines de péripéties, ot les libéraux prodiguérent, en termes couverts le plus souvent, les attaques au clergé et les excuses 4 la Révolution, on finit par voter ce principe, que « tout établissement ecclésiastique reconnu par la loi peut accepter et posséder en propriété tous biens meubles et immeubles, soit par actes entre vifs, soit par testament, » et l’on finit par voter cette pratique, que l’autorisation du ‘roi, 4 moins que les donations ne fussent au-dessous de 1000 francs, serait nécessaire pour lacceptation et la possession des biens donnés, ainsi que pour l’aliénation, le cas échéant : ce qui était remettre en vigueur l’ancienne législation monar-
4 Fiévée, membre alors du Conseil d’Etat, Correspondance politique et administrative, Lettre iv.
L’AMI DU CLERGE Pe a es
chique ‘. Et comme le roi est bienveillant, qu’il sait que laisser doter le clergé c’est faire a la fois acte de justice et de sagesse, les donations augmentent d’année en année : en 1827, elles atteignent 8.593.688 francs, c’est-a-dire que l’Eglise recoit dans cette seule année deux tiers de plus qu’elle n’avait recu en treize années sous |’Empire 2. Ainsi, que le clergé se reconstituat un nouveau patrimoine peu a peu, avec le temps, par les donations des fidéles et Veffort des générations, comme il s’était constitué Vancien, c’était alors non seulement, comme toujours, le vceu de la religion et de la raison, mais, ce qui est rare, c’était le veu méme de la politique, et vous conviendrez encore, Mesdames et Messieurs, que c’est la quelque chose.
Aprés avoir pourvu aux premiéres nécessités, la Restauration s’occupe des moyens de procurer a l’Eglise de France les sieges épiscopaux qui lui manquent. Avant la Révolution, il y avait en France cent trente-six évéchés; par le Concordat de 1801, il n’y en avait plus que cinquante; et, en 1815, sur ces cinquante, quatorze sont vacants *. Or, au mois de mai 1824, le ministére présente un projet de loi pour la création de douze nouveaux évéchés, qui doivent étre prochainement suivis de dix-huit autres, ce qui fait un projet de loi pour la création de trente évéchés. Mais alors il ne s’agit de rien moins que de Vétat religieux de la France tout entiére, puisque, depuis le Concordat, sur les ruines des autorités indépendantes qui autrefois se partageaient le pouvoir et Vinfluence, chapitres de cathédrales, chapitres de collégiales, seigneurs d’églises, abbés, abbesses, papes, rois, tous dispensateurs de droits, de bénéfices, de cures, une seule puissance s’éléve, celle de l’évéque. Créer trente évéques d’un seul coup, cest done créer pour Varmée catholique trente généraux qui feront manceuyrer leurs troupes avec un ensemble merveilleux sur une seule consigne; c’est augmenter trente fois la propagation de la doctrine, le rétablissement de la discipline, le recrutement du clergé, la fondation des ceuvres, cest augmenter trente fois l’état matériel, la puissance morale, la force de l’Eglise. Aussi, prés de
* « 1. Tout établissement ecclésiastique reconnu par
la loi pourra accepter, avec Vautorisation du Roi, tous les biens meubles, immeubles ou rentes qui leur seront donnés par actes entre vifs ou par actes de derniére volonté. 2. Ces établissements pourront également, avec Vautorisation, acquérir des biens immeubles ou des rentes. 3. Les immeubles ou rentes appartenant aux établissements ecclésiastiques seront possédés a perpétuite par les dits établissements et seront inaliénables, a moins que Valiénation n’en soit autorisée par le Roi.» Loi du 2 janvier 1817.
2 V.le Bulletin des lois.
* Les quatorze siéges vacants sont : archevéchés de Paris, depuis six ans, Tours, Bourges, Besancon, Aix et Toulouse; évéchés d’Orléans, Séez, Nantes, Saint- Brieuc, Poitiers, Saint-Flour, Valence et Strasbourg. Sur les trente-six siéges occupés, il n’y a que trois archevéques. De ces trois archevéques, l'un est absent du royaume et ne parait pas devoir y rentrer, ce qui
- fait qu’il n’y a que deux archevéques : le cardinal Cam-
baceres, archeyéque de Rouen, et Mer d’Aviau, archevéque de Bordeaux,
¥ wet * ;
quarante députés s’inscrivent pour prendre part a la discussion. Les libéraux poussent des- cris. Droit public, droit privé, questions politiques, questions financiéres, histoire, philosophie, passé, présent, avenir, ils brandissent toutes les armes dans la mélée, les uns avec souplesse, comme Benjamin Constant, les autres avec une froide habileté, comme Manuel, le dangereux Manuel ; les autres avec emphase, comme le général Foy, rhétoricien qui passait alors pour le dieu de Péloquence, les autres avec les convulsions 4 la mode, comme Kératry, Corcelles, Beauséjour, Méchin et je ne sais combien d’autres ; et tous marchant sur les pas de PAssemblée constituante et de la Révolution, tous affectant pour la religion la pureté de zéle qui les distingue, tous professant pour les curés et pour les vicaires une bienveillance, une tendresse, dont le motif est connu, tous répétent en cheeur : « Oui, puisqu’on le veut, faisons quelque chose pour la religion de nos péres ; mais, au lieu de créer des évéchés, ce qui sera long et difficile, soulageons ceux qui portent le poids de la chaleur et du jour, les curés, les vicaires, si justement chers a leurs ouailles, vénéables, vénérés, aimant, aimés! Au lieu de faire tant de dépenses pour des évéchés a venir, augmentons tout de suite le traitement deces pasteurs du second ordre qui honorent tant la religion dans ’humble presbytére des campagnes avec la gloire de leurs vertus ! Devenus riches, ils précheront la charité en la faisant; ils consoleront la veuve, ils essuieront les larmes de Vorphelin, ils donneront 4 manger a ceux qui ont faim, ils donneront. a boire a ceux qui ont soif : ce qui sera ameéliorer le sort de l’espéce humaine! » Les royalistes répondent aux libéraux. Les libéraux accusent les royalistes de contre-révolution. « Faites votre métier, leur réplique de la Bourdonnaye, député de Maine-et-Loire; nous, nous faisons notre devoir 1. » La loi passe a une trés grande majorité ; les trente évéchés sont créés, ils sont ratifiés par le pape le 12 octobre 1822, ils sont pourvus le 45 janvier 1823, et ils existent toujours, et vous conviendrez, Mesdames et Messieurs, que c’est encore la quelque chose.
Le clergé séculier et le clergé régulier se tiennent indissolublement. Aussi, la Restauration voudrait pouvoir porter ses bienfaits de lun a Jlautre. Mais, alors que la Révolution est la, il ouvert, avec les libéraux, parler du Capucin 2 si aimé du peuple, dont la pauvreté le rapproche, et du Chartreux * qui rappelle par son exemple les
1 « Nous conspirons hautement et, a l'exception du ministére et de yous, nous avons toute la France pour complice. Toute la France appelle a son aide cette religion sainte, fondement de toute morale..., et si une poignée d’hommes qui se cachent derriére une foule égarée font tous leurs efforts pour la repousser, ils font leur métier et nous notre devoir. Leurs injures ne nous flétriront pas plus que leurs accusations ne nous intimident... » Moniteur, 1821, 1, 709.
2 Il y avait alors trois maisons de capucins.
Les Chartreux étaient rentrés 4 la Grande-Chartreuse, dans des batiments en ruine, le 8 juillet 1816.
enfants du vice a la vertu, et du Jésuite’ et de ses volléges, ce serait effrayer les lois. Tout ce que la Restauration peut faire, cest de protéger ces communautés de femmes, qui trouvent quelquefois miséricorde devant nos législateurs, grace a ce divin instinct de bienfaisance et de pitie qui est, Mesdames, l’un de vos plus touchants
attributs... Lorsque l’Eglise se reléve du milieu
de ses ruines, celles des religieuses qui n’ont pas succombé sous la hache des bourreaux ou sur les plages dévorantes de la Guyane, accourent avec de jeunes recrues animées du méme esprit de sacrifice, et Napoléon qui sent bien. qu’on ne pourra jamais se passer de ces anges de charité tant qu'il y aura un état social, c’est-a-dire des miséres humaines, les accueille sans répugnance. De 4802 a 18414, il autorise définitivement, par des décrets spéciaux, 1.533 congrégations, et par les décrets généraux de 1806, 1807, 1810 et 1814, il en autorise en masse et provisoirement 691. Depuis 1814 jusqu’au Jer janvier 1825, le nombre de ces communautés s’est encore accru de cing 4 six cents, ce qui fait en tout 2.800 environ, dont 1.533 sont autorisées définitivement et dont 1.300 ne le sont pas encore 2. Or, comme le bien qu’elles
opérent se développe avec une progression cons-—
tante *, toutes étant hospitalieres et enseignantes, excepté vingt qui sont vouées a la vie contemplative, Charles X lui-méme, personnellement, veut les prendre sous sa protection. Il demande donc qu’on transféere au roi, agissant par simple ordonnance, le droit d’autorisation qui avait été exercé jusque-la par intervention des trois pouvoirs, sous forme de loi. A la nouvelle de ce projet insignifiant *, voila les esprits sens dessus dessous! On soccupe de cette reconnaissance légale par simple autorisation dans les cercles, dans les journaux, dans les discussions politiques. Les hommes d’Etat, les hommes du monde, les philosophes, les gens de lettres, tous ont peur du mystérieux guichet des couvents. Mgr de Frayssinous, ministre des affaires ecclésiastiques, a beau faire deux tentatives aupres de la Chambre des pairs et, la troisiéme fois, le 8 janvier 1825, il a beau déclarer dans l’Exposé des motifs 5, que le projet « a Vavantage d’étre approprié aux temps ou nous vivons, de dissiper les alarmes que pourrait faire naitre la reconnaissance légale de tant de communautés religieuses, et offrir a VHtat toutes les garanties désirables contre les inconvénients présumés; » de méme des orateurs, hommes de
4Bn 1826, les Jésuites avaient douze maisons : kuit colléges, deux noviciats et deux résidences. ce ;
* Document publié par le ministére des affaires ecclésiastiques : L’Ami de la Religion, ut, 270.
$ Te nombre des malades secourus, qui n’était, en °
1816, que de 52.500, s’est élevé, en 1824, jusqu’a 145.500 ; le nombre des enfants pauvres instruits gratuitement, qui n’était, en 1816, que de 56.3865, s’est élevé, en 1824, jusgqu’a 120.600. Ibid.
4 (est ’expression méme de M. de Villéle, disant : « la loi si insignifiante sur les congrégations religieuses des femmes. » 5 iY r
5’ Monitewr, 8 janvier 1825.
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bien, 4 qui leur conscience fournit tant d’éloquentes inspirations, ont beau plaider a la tribune la cause de l’état religieux dont leur haute raison comprend la salutaire influence : les coalisés sont épouvantés du principe, qui, disentils, pourrait passer aux congrégations d’hommes, et la loi n’est votée, le 25 mai 1825, qu’avec une double clause : aux congrégations qui existaient avant le 1er janvier 1825, l’autorisation sera accordée par une ordonnance du roi; mais aux congrégations qui n’existaient pas au 1" janvier 1825, lautorisation sera accordée par une loi. C’est en vain qu’on met ces restrictions. Les communautés sont autorisées en masse jusqu’a la fin de l’année 1827 1, et les religieuses qui, en 1827, n’étaient encore qu’au nombre de 20.943, commencent 4 se multiplier *, et bientét on les verra partout sur notre sol, portant partout ce nom qu’aucune philosophie n’a jamais concu, qu’aucune puissance humaine n’essaya jamais, et qui sera toujours, quoi qu’on fasse, cher et sacré au cour des peuples, parce qu'il est l’un des noms les plus doux a Voreille de Vhomme: la Seur, et vous conviendrez, Mesdames et Messieurs, que c’est encore la quelque chose.
Ainsi la Révolution avait voulu tuer l’Helise de France, et ’Empereur, qui avait trop de génie pour ne pas sentir la nécessité politique de la religion, avait excellé dans l’art de l’opprimer tout en la protégeant ; ce qui faisait que, en 1815, il manquait a l’Kglise des évéques, des prétres et des congrégations légalement reconnues, parce quwil lui manquait et une organisation fixe, et des moyens dexistence, et ce degré de liberté sans lequel aucune institution ne saurait avoir ni vie ni durée. Kh. bien, pendant que la Révolution, représentée a des degrés divers par les libéraux de toutes nuances, jette le cri @alarme, qu’elle demande au moins des ménagements, la Restauration fait tout ce que les circonstances lui permettent de faire pour relever l’Kelise de France.
Mais il ne suffit pas de relever l’Eglise : il faut encore lui donner le pouvoir d’agir, car elle ne vit que pour combattre tout désordre, révéler toute verité, éclairer toute intelligence. Que la Restau-
‘Plus de deux cents congrégations sont autorisées, d’aprés la loi nouvelle, jusqu’au 1e* avril 1827. (Document publié par le ministére des affaires ecclésiastiques). Quarante-huit sont autorisées le 22 avril 1827, puis un certain nombre jusqu’a la fin de ’année 1827 et en 1828, enfin quelques-unes en 1829; mais le mouvement est allé en décroissant. V. Bulletin des Lois.
* Ce sont les religieuses, en effet, qui se multiplient, mais non plus les congrégations. De 1827 a 1880, ily a peu de congrégations nouvelles. En 1827: Lyon, Franciscaines; Montauban, Ursulines; Quimper, Sceurs du Refuge ; Rodez, Sceurs Saint-Joseph de l'Union. En 1828 : Rodez, Sceurs de Saint-Joseph. En 1829 : Paris, Augustines de l’Intérieur de Marie; Verdun, Sceurs de Saint-Dominigque.
ration lui confie donc ’enseignement! Leibnitz l’a dit: « Jai toujours pensé qu’on réformerait le genre humain, si on réformait l’éducation de la jeunesse. » Oui, Vhomme est tel qu’on le fait; oui, Vavenir est tout entier dans les doctrines dont on nourrit ’enfance, dans les sentiments qu’on lui inspire, dans les habitudes qu’on prend soin de lui faire contracter; oui aussi, e’est le clergé qui a été, qui est, qui sera toujours le meilleur des instituteurs, non seulement par Vintelligence, dont il n’est pas nécessairement dépourvu parce qu’il est tonsuré, et non seulement par la science, quil est aussi capable que tout autre d’acquérir, mais encore par la rupture avec les intéréts de la terre qui dévorent le temps, par la hauteur de pensée familiére 4 qui croit travailler pour l’éternité, parla force morale, par l’autorité, qui est si grande chez homme qui parle au nom de Dieu!... La Restauration confie au clergé Penseignement primaire. Des le 29 février 18416, elle décide, par une ordonnance, d’abord que les religieux sont autorisés a donner l’enseignement, ensuite quwil sera formé dans chaque canton un comité qui surveillera et encouragera l’instruction, enfin que le curé en fera partie et le présidera. Or, donner la présidence au curé, c’est le rendre maitre du comité; et le rendre maitre du comité, cest le rendre maitre de V’instruction dans le canton. Aussitét done le clergé, courant au plus pressé, se hate d’introduire de bons manuels dans les écoles. L’évéque d’Angers, par exemple, Mer Montault, écrit 4 ses curés qu’il vient de faire imprimer |’ Histoire abrégée de la Religion avant la venue de Jésus-Christ, par Lhomond, auteur de la Doctrine chrétienne, que |’édition est bien exécutée, que les volumes sont parfaitement reliés et qu’il donnera cet ouvrage a trente sous Vexemplaire « pour les instituteurs, institutrices, maitresses de pensions et les enfants qui suivent les écoles.... Messieurs les curés sont priés d’envoyer a lévéché des petites caisses ou des toiles d@emballage pour faire les ballots 1. » Pour faire les ballots, les curés envoient leurs petites caisses et leurs toiles d’emballage ; les petites caisses et les toiles d’emballage emportent les manuels, et ces manuels forment les enfants 4 lire au plus beau de tous les livres, au front de Celui d’ot émanent toute lumiére et toute bonté... La Restauration ne tarde pas 4 faire encore mieux. Par Vordonnance du 8 avril 1824, elle attribue aux evéques toute la surveillance des écoles primaires, méme le pouvoir d’autoriser ou de révoquer les instituteurs. Aussitét donc les évéques, qui acceptent ce magistére sur l’enfance et la jeunesse, non pas comme un droit nouveau, mais comme un droit inhérent 4 leur autorité, publient des ordonnances en quinze, dix-huit, vingt articles,
messieurs les curés, desservants et autres ecclésiastiques de son diocése, le 30 juillet 1819.
Lettre-Circulaire de Mgr Vévéque ad Angers a