‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 127 sur 276 · TROIS SIHBCLES DE BATAILLE. — LE COMBAT CONTTI · texte numérisé non relu

TROIS SIHBCLES DE BATAILLE. — LE COMBAT CONTTI

- NUE. — LES ANGOISSES D’UN SAINT. — CE QU’IL ¥ A DE FAUX DANS LE PROBABILIORISMB. — LES POINTS FAIBLES DU PROBABILISME.

Voici tout d’abord, ami lecteur, si vous le per-

mettez, trois observations préliminaires qui me paraissent avoir quelque importance dans la dis-

eussion présente, et dont il sera bon de se souvenir quand nous aurons enfin, nous aussi, a en conclure pratiquement quelque chose.

Le premier fait qui me frappe, c’est la « nouveauté » de cette controverse. Elle est moderne incontestablement ; elle date presque d’hier. Avant le xvure siécle — mettons le xvue pour étre

- large — personne n’en ouit jamais parler. On peut

‘ge demander si nos vieux maitres de la doctrine

Pont méme soupconnée. Leur silence la-dessus est significatif.

-Qvwils aient eu leur « systéme de morale, » c’est évident. Adam, dés son premier acte moralement imputable, a di avoir le sien. Mais il faut croire,

ou bien que ce systéme de morale était si naturel-

lement identifié avec le bon sens qu’ils n’ont pas éprouvé le besoin d’en faire Vobjet d’une théorie classique 4 part; ou bien quwil y avait si parfait accord dans l’enseignement, qu’ils n’ont pas jugé utile de soulever leurs doutes classiques habituels

la ot la certitude ane paraissait élémentaire et

-évidente:

Tout le monde alors était probabiliste disent les tenants du probabilisme. Mais non, ripostent les autres, tout le monde était probabilioriste. Pas

du tout, conclut la troisieme école, tout le monde

était équiprobabiliste |...

Il est stir que tout le monde était quelque chose, puisqu’on ne Cconstate pas de divergence; mais quoi? histoire ne le dit pas. Voila qui est déja curieux.

A quelqu’un qui me disait un jour: « Il faut choisir; vous ne pouvez sortir de vos doutes qu’a la condition de prendre l’un des systémes de morale, Pun des trois ou quatre qui sont actuellement en circulation, » — je répondis :

cela? Ht si je veux m’en tenir au systéme de nos aleux, qui était de n’en avoir point, ou peut-étre d’en avoir un qui n’est point dans votre liste ? Serais-je si condamnable de vivre moralement comme on a vécu pendant 1600 ans dans la société chrétienne? » Mon interlocuteur fut inter-

loqué. C’était une boutade de ma part, et non une |

réponse de fond, j’en conviens. Mais, tout de méme, je reste frappe de cette constatation de la modernité dune pareille controverse en si grave matiére, frappé de la place énorme qu’elle occupe dans nos traités récents De conscientia, a laquelle

répond le vide absolu dans les wuvres morales de

tous les anciens docteurs de l’EKglise. Il y a la une énigme a déchiffrer ; je ne fais que la proposer. a la sagacité de mon lecteur pour le moment : j’y reviendrai bientdt pour essayer avec lui de deviner le mystére qui s’y cache.

Un second fait qui me trouble aussi un peu, c’est que saint Alphonse de Liguori, un saint, un grand docteur, une lumiére de l’Higlise, est resté pendant de longues années de sa vie, en pleine maturité de son intelligence, de sa vertu, et de son ministere apostolique des missions, sans reussir a se faire une opinion stire et arrétée a propos de la controverse fameuse. Mieux que cela! I] a successivement tenu pour vrais et pratiqué tous les systemes ; ce qui était une maniére de les bien connaitre assurément, mais aussi une

-preuve de leur insuffisante solidité démonstrative,

puisqw’il a trouvé bon d’en changer. Il a conclu finalement pour l’équiprobabilisme, et avec grande énergie, au point méme de déclarer nettement fausses les deux autres théories morales. Je le

« Pourquoi

DU ered ce ae iy gti me aig 950 0.0,

veux bien ; mais personne ne peut trouver mau-

vais que ses hésitations prolongées, ses diver-

gences de pratique, m’inclinent a penser que la question doit étre terriblement obscure et difficile en elle-méme, ou au moins fort embrouillée, mal posée peut-étre, que sais-je!

Moi qui ne. suis ni saint, ni intelligent des choses de la nature et dela grace, comme saint Alphonse, comment voulez-vous que je me laisse demblée gagner a ses finales certitudes, quand je vois au prix de quels troubles, de quelles hésitations, de quels combats intérieurs, il les a payées? L’Kelise Va canonisé; mais, maleré le nil censura dignum,

elle n’a pas que je sache canonisé son systéme de

morale; et quand je le vois toujours, et de plus belle, attaqué vivement par une école rivale que ’Eiglise ne semble point désapprouver, je ne peux que me redire intérieurement : Ou est la certitude, et sommes-nous beaucoup plus avancés qu’avant la célébre dispute?

Et ceci m’améne au troisiéme fait dont la cons-

‘tatation me parait utile 4 faire ici: je veux dire la

continuation de la controverse 4 Vheure actuelle,

Le probabiliorisme a perdu du terrain; il a abandonné l’une de ses deux forteresses, la premiére de ses deux théses; personne, ou a peu prés, ne soutient plus aujourd’hui que, in dubio stricto, quand il -y a probabilités égales en conflit, Von soit obligé de prendre le partile plus str, celui de la loi. Mais le probabiliorisme tient toujours solidement dans son autre citadelle, sur le terrain de sa seconde thése; et il ne parait. pas qu’on puisse de sitdt en déloger. Saint Alphonse s’est constitué son plus intrépide champion, et n’oublions pas que si, sous Vétiquette vague de probabiliorisme, le systeme a disparu de l’enseignement classique actuel, il revit, aussi fort que jamais, dans ce principe de ’équiprobabilisme qui, en cas de probabiliorité notable en faveur de la loi, defend absolument de s’en tenir a opinion moins probable gui favorise la liberte.

L’équiprobabilisme est aussi trés vivant. Il a recu de rudes coups au moment des belles disputes qu’a occasionnées le doctorat de saint Alphonse; lisez plutot, si vous en avez le loisir, les Vindicice Alphonsiance et les Vindicice Balleriniane, sans compter une foule d’autres dissertations et documents polémiques éclos a cette occasion, et vous me direz si un systéme qui résiste a’ une pareille poussée est un systeme malade ou bien portant !

Solide aussi, semble-t-il, sur ses bases, le probabilisme, plus humain, plus doux a la liberté, plus répandu que son antagoniste, tout aussi sympathiquement accueilli que lui dans le monde des docteurs de la morale. Nous avons vu en ces derniers temps paraitre d’excellentes théologies morales équiprobabilistes, et, en plus grand nombre, de non moins excellentes theologies morales probabilistes. Il y a cependant une petite tendance & un rapprochement, a Punion. Les probabilistes, qui ne seraient pas fachés, évidemment,

CLERGE

de tirer & eux quelque chose de Pautorité de saint

Alphonse, depuis surtout qu’il est devenu docteur

de ’Eglise, s’évertuent 4 montrer que Péquiprobabilisme n’est pas autre chose au fond que le probabilisme. A quoi les disciples de saint Alphonse répondent vertement en refusant d’accepter la main que leur tendent leurs adversaires. Nous dirons bientét si en cela ils ont tort ou raison.

Les trois systémes, done, vivent trés bien pour le moment, et se partagent ’enseignement classique des manuels. L’HKglise laisse faire, n’approuve et ne condamne rien. Qui restera le maitre du champ de bataille ? Personne peut-étre, a moins... que ce ne soit tout le monde a la fois.

Ces trois faits étant rappelés et bien constatés comme certains, & savoir : la modernité de la controverse, la continuation actuelle du combat avec ‘pleine survivance des trois champions, les hésitations de saint Alphonse, je crois avoir, moi aussi, humble penseur, le droit d’émettre mon avis.

Nous sommes en pleine mélée de doutes et d’opinions, au moins 4 ne considerer la chose qu’au point de vue externe des autorités. Le premier monsieur venu qui se méle d’écrire un manuel de morale, ne se fait pas faute de juger le probléme asa maniére, de critiquer les systemes qui ne lui plaisent pas. Je demande humblement la permis- — sion user de la méme liberté. Aurai-je la joie de satisfaire mon lecteur? Je ne sais! Mais j’aurai toujours le plaisird’avoir accompli un devoir de charité en offrant au prochain mes pauvres lumiéres ; si faibles soient-elles, je veux croire qu’elles auront leur petite utilité, qu’elles éclaireront quelques points obscurs, dissiperont quelques doutes, prépareront -peut-étre les yoies & une solution pratique finale, —oh! trés pacifique, — qui ne blessera personne et pourra plaire 4 beaucoup.

S 1. — Critique du probabiliorisme

Il faut en convenir tout net, et cest déja fait dans lenseignement commun, la premiére thése du probabiliorisme est fausse.

Notez bien, je vous prie, de quoi il s’agit. L’esprit est suspendu, immobile, incapable de se décider a quoi que ce soit, précisément & cause du doute strict ou il apercoit tout juste autant de motifs Waffirmer que de nier, autant d’attrait pour que contre. Prétendre en pareil cas lui faire dire : la loi oblige, c’est une contradiction formelle avec ’hypothése. Le probabilioriste qui se moque des « principes réflexes, » comprend fort bien pourtant qu'il ne peut se tirer d’affaire ici par des principes directs. L’aiguille de la balance est au zéro; bon gré mal gré il faut recourir a une impulsion extérieure, autre que celle des ‘poids, pour la faire dévier. Et alors on fait appel tout juste a un de ces principes réflexes si sévérement réprouvés. Le voici : In dubiis tutior pars eligenda. Encore pourtant, en bonne logique, fau-

drait-il prouver que ce principe a ici son. application, et le démontrer d’abord en lui-méme. C’est ce qu’on ne fait pas et ce qu’on ne fera jamais.

Ce prétendu principe est un axiome de droit qui dicte au juge du for externe sa sentence en cas de doute absolu ; car enfin il doit prononcer ; et prononcer quoi, en présence d’une lésion irréparable qui pourra étre la conséquence de son jugement, s’il ne va pas au plus sir? Le plus stir met sa conscience en sureté. Il choisit le plus str, et doit agir ainsi, et ’on comprend qu’il doit en étre de méme toutes les fois qu’une chose absolument nécessaire, une injustice irrémédiable, le bien dun tiers, sont en jeu.

Mais, quand la conscience se demande : Ce que Je vais faire est-il permis ou défendu par la loi ? est une autre affaire. Il n’y u rien 4 mettre en stireté la, en dehors de Pacte moral de la volonté lui-méme, contrairement 4 lV’hypothése précédente ou il fallait mettre en streté quelque chose du dehors qui impose absolument le respect, qui est nécessaire, quiest autre chose enfin que l’acte present de la volonté. Or, puisqu’il ne s’agit que de mettre en stireté la décision interne de ma conscience, le probléme se pose unique-

ment entre elle et la loi qui Vintéresse hic et -

nunc. Les principes réflexes n’ont rien a voir ladedans. Mon intelligence juge tout bonnement les choses comme elles sont; elle constate le doute absolu, constate que rien ne lui dit que la loi existe, puisque les probabilités se neutralisent. Pourquoi, dés lors, irait-elle du edté de la loi ? D’ow lui viendrait ce mouvement? Et puisque, de par Dieu son auteur, elle a charge de conclure, de juger, pourquoi irait-elle chercher ailleurs je ne sais quel renfort destiné a la faire juger autrement que ne le comporte la proposition normale et naturelle de son objet? Elle conclut, ou plutot elle yoit d’intuition, sans aucun principe réflexe, que la loi ne l’oblige pas, ce qui est d’évidence pour elle puisqu’encore une fois elle me pewt conclure a cette obligation qu’autant qu’il y a quelque part un motif pour elle de le faire, un motif qui détruit sa neutralité et entraine son jugement d’un coté plutét que de l’autre.

Péril de violer la loi qui peut exister, direzvous. —- Pardon! Pas de sophisme, s’il vous plait! L’intelligence n’a pas 4 juger sur la possibililé, mais sur des probabilités. Ne prenons pas les mots les uns pour les autres, ce qui serait frauduleusement changer l’état de la question. Une loi simplement possible est une loi nulle. Je ne dis pas qu’une loi, pour obliger, doive toujours étre certaine. Nous verrons cela plus tard. Je dis et je répéte que la considération de pure possibilite ne peut en aucune facon incliner l’esprit a conclure en faveur de l’obligation.

— Mais il y a des probabilités... — Oui, il y en a; mais leur poids moteur est anéanti par le poids égal et opposé des probabilités contraires.

Choisissez. Si l’esprit conclut : La lot oblige, c’est ou 10 en vertu des probabilités de la loi, ou

aoe ie

bay +)

Pe EME DU CLEnGR e008 Ea ge

20 en vertu de sa pure possibilité logique. Or, ce nest pas le 1° puisque nous avons dit que, de ce chef, il y a immobilité de jugement, suspension absolue, impossibilité d’émettre une conclusion ; ce nest pas le 20 non plus, n’est-ce pas? Done in dubio stricto, tres directement, sans le secours @aucun « adjutorium » réflexe, esprit a trés bien conscience que les motifs en présence desquels il se trouve n’établissent point pour lui l’existence de la loi. Ht dés lors il entre trés moralement dansla voie libre de son indépendance, ne fiit-ce que pour le plaisir den faire usage.

Lex dubia, lex nulla n’est pas, a mon avis, un.

principe, étranger au probleme, auquel on doive recourir comme au deus ex machina qui viendrait a point parer au défaut du mécanisme intellectuel. Ce principe n’est tout simplement que la « constatation » Wun état psychologique ot l’impossibilité a priort du mouvement de Vintelligence du cété de la loi, la met le plus simplement et nécessairement du monde dans le cas de voir ce qui est, c’est-a-dire qu’aucune raison humaine prudente ne permet de croire qu’elle existe.

J’aimerais mieux qu’on dise : In dubio, motiva legis nulla; et comment voulez-vous que la conscience s’embarrasse d’une loi-avec des motiva nulla de son existence ?

Allons plus au fond encore. Péril de péché? OU cela? Au moment oti je me décide en faveur de la liberté? A coup str, non! Car je défie qu’on me montre de quel désordre moral ma volonté serait coupable en pareil cas puisque, au moins, je ne viole pas alors une loi connue comme existante par ma conscience. La loi existe peut-étre « objectivement; » c’est possible; mais, d’aprés Vhypothese, ce n’est aucunement probable. Mettons

qu’elle existe et que je la viole. Ce sera violation.

matérielle, inconsciente, non voulue. Ou est le péché la-dedans? Ce sera, si lon veut, un cas analogue a Vignorance, a l’erreur invincible, rien de plus. Est-ce ma faute, 4 moi, si les auteurs bataillent si fort, siles problemes de morale sont si obscurs, si enfin les probabilités opposées se font parfait équilibre dans mon esprit, au point de se détruire et de laisser finalement ma conscience en face du néant?

D’ailleurs, je ne vois pas pourquoi j’insisterais davantage. L’accord s’est fait sur ce point dans les écoles. On ne rencontre plus de probabilioristes

qui défendent la nécessité d’opter pour la loi

in dubio stricto. Le principe prétendu « réflexe » Lex dubia (dubio stricto) lex nulla a triomphé sur toute la ligne; j’ai trouvé loccasion d’en donner Vexplication philosophique, au passage, en attendant que je léclaire bientét d’un nouveau petit commentaire ; cela suffit.

Pour la seconde these du probabiliorisme (qui est aussi, l’on ‘s’en souvient, celle de saint Alphonse), j’avoue, en toute candeur, que je ne

vois pas du tout comment on pourrait la démolir..

Le principe de psychologie rationnelle qui nous servait tout a Vheure 4 justifier Vaxiome Lex du-

bia lew nulla est précisément celui qui demontre cette seconde thése. Il faut étre logique et franc; s’il est bon dans un cas, il lest aussi dans Vautre. S’il est vrai que, précisément 4 cause de la neutralité des motifs opposés en cas d’équiprobabilité, intelligence n’a aucune raison d’incliner du cété de la loi, il doit étre vrai, par contre, que la présence de motifs probables et supérieurs en faveur de la loi doit l’entrainer de son cété. L’argumentation probabilioriste me semble inattaauable sur ce point-la.

Laissons, je vous prie, de cédté la question des degrés de probabiliorité, la manicre de les apprécier et de juger de leur influence respective sur nos jugements. Prenons le cas typique d’une probabilité franchement supérieure en face d’une probabilité franchement, nettement moindre. J’ai comparé Vintelligence 4 une baiance dont le fléau reste au zéro ou oscille suivant la prépondérance des poids dont on charge ses plateaux.

'L’exemple est excellent, mais 4 la condition de ne

pas oublier que nous sommes in moralibus etnon point in physicis, encore moins in mathematicis. Jl est entendu 4 Vavance, et j’aurai le soin de bien expliquer cela, qu'un petit poids moral quelconque n’a pas sur notre conscience leffet dun milligramme ou méme d’un gramme sur une balance un peu sensible de laboratoire. N’ergotons pas sur les mots pour le moment. Prenons pour plus de sireté Vhypothése d’une probabilité nette-

ment plus forte en faveur de la loi, et telle quwun

esprit prudent en sera immédiatement frappé.

' Mettons encore, si vous voulez, pour étre plus

clair, quarante auteurs de méme valeur, dont 30 d’un cété et 10 de Vautre. Voila un écart notable.

Eh bien ma conviction absolue et longuement raisonnée, c’est qu’on n’arrivera jamais 4 prouver, a persuader méme d’une facon satisfaisante que, en présence de cette inégalité de probabilités, la conscience puisse encore tuto opiner pour la probabilité moindre. -

Que voulez-vous? L’esprit est ainsi fait que, entre deux probabilités inégales, sa nature l’incline vers la plus forte comme étant pratiquement pour lui plus prés de la vérité, son grand centre Vattraction ; et c’est violenter la nature, renverser toute les lois fondamentales de la psychologie intellectuelle, que d’admettre en lui la possibilité raisonnable de faire autrement. C’est instinctif @ailleurs, ct du plus pur bon sens élémentaire. Deux chemins sont également périlleux : on choisit au hasard, cela va de soi. Mais si lun est certainement plus périlleux que Vautre, qui done, & moins d’étre fou, s’y lancera en laissant autre de cote?

Et si l’on me dit quwici, la vie matérielle étant en jeu, le plus sur simpose en ‘dehors de toute considération de probabilités, je réponds en transportant cette constatation dans lordre spéculatif de la pensé. Qui donc, de deux opinions spéculatives dont ’une apparait certainement plus

probable que l’autre, choisira de sang-froid la moins probable ? Personne, personne! Et j’avoue ° la-dessus ne pas comprendre comment l’intelligence in practicis pourrait suivre un procédé rationnel différent, contradictoire, absurde. Les scolastiques ont trés bien analysé ce déterminisme de esprit en vertu duquel il se porte la ot V’entraine le poids prépondérant des raisons objectives qui le sollicitent. i

— Inspeculativis cest le verum qui est en jeu, et c’est le bonum in practicis, dit-on encore. — Erreur absolue! en ce qui concerne le rdéle de Vintelligence, le seul qui nous occupe ici. C’est toujours le verum dans les deux cas qui est Pobjet formel de Vadhésion intellectuelle. « Ceci est bien, » dit la‘conscience. Comprenez toujours : « Il est vrai que ceci est bien. » Le bien lui-méme en pareil cas, in operabilibus, tombe sous Vappréciation de esprit ratione veri. Quand done cette conscience dit: «Il est certainement plus vrai que ceci est mal », peut-on concevoir que, raisonnablement, il lui soit encore possible de dire, sauf péché : « Allons de autre cété tout de méme » ?

— Oui, parfait! répondent certains auteurs. Voila qui est exact si l’on s’en tient au procédé normal, direct, de Vintelligence. Mais avec des principes réflexes, cest autre chose. Les principes réflexes font disparaitre le conflit des probabilités et suggérent a l’esprit une autre voie, d’autres motifs, par lesquels il arrive 4 embrasser, sans contradiction psychologique ni scrupule de peche, Vopinion la moins probable.

Je réponds deux choses : 4° Je voulais montrer que le procédé naturel de Vintelligence mise en face des motifs directs de sa perception et de son jugement conduit a la thése probabilioriste, 4 savoir que, dans notre hypothése ci-dessus énoncée, étant donné qwil décide secundum proposita, il doit conclure en faveur de la loi et s’y croire obligé ; c’est tout ce que je désirais établir pour le moment. 20 Quant aux principes réflexes, nous y reviendrons & propos du probabilisme; -nous verrons alors si leur emploi justifie Ventorse donnée au jeu normal de notre faculté de raisonner.

Je ne retiendrais donc du probabiliorisme que sa seconde these, et encore sous le bénéfice des précautions 4 prendre dans Vestimation du degré de probabiliorité suffisant pour imposer son emploi.

§ 2. — Critique du probabilisme

Cest un gros morceau. Je n’y touche qu’avec toutes les précautions et révérences qui lui sont dues, avec unique et absolu souci de mettre en relief, a son occasion, les rares bonnes vérités que j'ai réussi 4 apercevoir au milieu de cette mémorable dispute.

Rien 4 dire de la premiére these du probabilisme : Lex dubia, lex nulla. Tout le monde aujourdhui s’accorde sur la solution 4 donner en

Blah

cas du doute strict, avec probabilités égales en gens opposés, .

Ce que je me permets de trouver moins solide dans la trame du systéme probabiliste, c’est l’introduction du principe : Lex incerta, lex nulla: variante légére du premier, si légére que bien des gens n’apercoivent pas la différence; variante, cependant, énorme dans ses conséquences.

Voila surtout oti il faut se rappeler que douwte et incertitude ne sont pas du tout la méme chose. Le doute, c’est le cas de Péquiprobabilité, quand il y ade part et Vautre motifs égaux et contraires qui se font équilibre au point que lesprit reste suspend faute dune raison sollicitante qui l’incline par ici plutét que par la. Tandis qu'il y a incertitude non seulement dans le doute proprement dit, mais dans tous les cas de probabilités ou fait défaut la certitude morale. Le champ de Vincertitude est donc beaucoup plus vaste que celui du doute ; et, comme une probabiliorité, méme notable, n’est pas une certitude, le principe Lex incerta lex nulla permet de tenir la loi pour nulle quand Ja liberté garde encore une

-probabilité sérieuse, quoique moindre, en sa faveur.

Tout revient done a savoir ce qu’il faut penser du fameux principe réflexe Lex incerta, lew nulla. S’il est vrai, le probabilisme est vrai par la-méme, et sa seconde these doit étre tenue pour démontrée.

Or, je ne vois pas qu’on prouve bien clairement

le susdit principe.

On fait appel a la métaphore du lien qui enserre la gerbe. Ii ’enserre et voila tout; qu’a a voir ladedans la question de certitude et de probabilite? Tl faut un contact de la loi avec la volonté, c’est évident; or, ce contact existe en fait-aussi bien dans le cas de la loi certaine que dans celui de la loi plus probable, dés la que, sur un jugement conforme de Vintelligence, la volonté s’y soumet. Mais quand la volonté doit-elle subir ce contact certain ? Voila le probléme. Vous dites : Seulement quand l’existence delaloi est certaine. C’est ce qu’il faudrait prouver, pour réduire au silence ceux qui prétendent que la yvolonté a aussi le devoir de subir ce contact guand lexistence de la loi est notablement plus probable que sa non exis-

tence.

La loi doit étre promulguée... — D’accord !

Mais comment? Certainement ou plus probablement ? Voila le noeud 4 trancher. Nous tournerons

éternellement dans un cercle tant qu’on n’aura pas démontré l’axiome Lex incerta, lex nulla par des considérations autres que celles de la certitude, qui est en cause préciscment. Je ne dis point gu’une loi plus probablement promulguce est une loi certainement promulguée. Je dis qu’une loi plus probablement promulguée Vest moralement assez pour que la raison ne puisse, sans faute, la considérer comme pas promulguée du tout, et prendre quand méme, de gaité de cour, le parti de la liberté.

Lente he clea 4 by a loca ee } rr,

2 WAM DU ‘CLERGE, Pe i oe ePaper

Kt notez qu’en concluant ainsi j’ai pour moi une présomption de vérité dont vous devez me déloger : la présomption qui résulte de cette. constitution radicale de notre esprit, en vertu de laquelle il va de son propre mouvement au plus. probable et non pas au moins probable.

— Saint Thomas: réclame la scientia legis; or, scientia cest cognitio certa, etc. Donc... — Pardon! Commencez, je vous prie, par établir que saint Thomas a toujours au cours de ses wuyres donné au mot scientia la signification technique que lui attribue la définition ‘des logiciens. Scientia vient de scire, et scire a un sens vulgaire auquel correspond tout aussi bien le mot notitia, une connaissance quelconque. Il faut connaitre la loi pour y étre obligé. Trés bien! Mais connaitre scientifiquement avec complete certitude, je nie, jusqu’a ce qu’on me le prouve.

Si vous tenez a votre argument du scientia, —

allons-y! Voici Ja queue que je me permets, respectueusement et trés logiquement, dy attacher; essayez de la couper. Scientia c’est cognitio certa et evidens rerum per causas; Vapreés cela, une. loi qui ne serait pas évidente ne serait pas obligatoire. Que faites-vous alors de la loi certainement connue sur /autoriié du témoignage, sur la foi a la parole d’autrui, foi obscure, inévidente? D’aprés cela encore, il n’y aurait de loi suffisamment promuleguée que celle qui serait connue per causas ; et nous voici entrés dans un chemin difficile. Voyez-vous les gens affranchis des lois tant qwils n’en auront pas pénétré les quatre causes : efficiente, matérielle, formelle et finale?

Exagération, dites-vous ! nous nous contentons de la certitude. — Je crois bien! Mais, dites-moi

qui vous permet de faire un choix pareil, de tron-

quer une définition a laquelle vous faites appel pour en garder la partie qui vous agrée et laisser le reste qui vous géne. .

Non! Je ne puis me résoudre a trouver solide Vargument tiré du scientia, @un mot écrit par saint Thomas, en passant, et auquel rien ne prouve guw’il a, en pareil sujet, attaché la signification métaphysique rigoureuse gu’on lui préte, alors qu’il a pu trés bien le prendre tout bonnement au sens vulgaire de nolitia, d'une connaisnaissance, pas quelconque, mais proportionnée aux exigences naturelles de la matiére ou il ’emploie. .

Mais que fais-je la, ami lecteur? Et pourquoi perdre votre temps et le mien 4 chercher la pensée de saint Thomas, quand saint Thomas s’est donné Jui-méme la peine de nous la donner avec toute la clarté désirable? Tout juste une ligne aprés le fameux passage du scientia preecepti, le docteur Angélique écrit ceci : ideo ille qui non est capaw NOTITLE, preeceplo non ligatur.; et dix lignes plus loin le méme mot notitia revient encore, alternant indifféremment avec Vemploi du terme scientia. Je m’étonne que les auteurs qui tirent si énergiquement parti de la portée logique du mot scientia, pour couvrir leur théorie de l’autorite de

teak lt + oy eet Ry Se Ree ee ES

486 aan 3 Aye LAMI DU CLERGE

= yy

saint Thomas, n’aient pas préyu les réflexions assez simples, et I’étude plus simple encore du contexte, sous le bénéfice desquelles je me permets de trouver absolument fragile tout leur échafaudage de certitude, absolument nulle leur plus spécieuse argumentation en faveur du principe réflexe, toujours 4 prouver : Lex incerla, lew nubla.

D’ailleurs, 4 y regarder de prés, cette appellation de principe réfleve ne signifie rien du tout. Motifs supplémentaires de jugement, tant qu’on voudra, et cest juste; et alors je comprends tres bien VPutilité de ces « motifs supplémentaires » qui viennent du dehors, qui ne sont pas tires de Pétude objective de la cause en elle-méme ; je les

-comprends tres bien dans le dowte strict. La, en

effet, il s’'agit de prendre une décision en faveur de la liberté; décision impossible tant que dure Péquilibre parfait du doute; possible au contraire,

dés qu’on ajoute de ce cété-la un motif (étranger

aux probabilités, étranger au casus), qui, par son poids supplementaire, détermine le mouvement

de intelligence vers un jugement favorable a la

liberté. En cas de doute, odia sunt restringenda, favores ampliandi, melior conditio possidentis, etc.; voila des considérations, des motifs supplémentaires qui me décident a agir. Mais en quoi principes reflexes ? is ne sont par eux-mémes ni principes de Vacte moral gue je vais faire, ni wuvre de réflexion particuliére sur mon casus, et ne réfléchissent aucune lumiére sur sa solution, puisgwils laissent quand méme intactes dans leur

~mutuel conflit mes probabilités égales et contra-

dictoires.

Peu importe, d’ailleurs, la question de mots. Gardons celui-la, puisqu’il est d’emploi classique. Si Vintervention « supplémentaire » des principes dits réflexes a sa raison d’étre in dubio stricto, pour déterminer précisément le jugement de conscience a sortir de Vimmobilité a laquelle le condamne Véquilibre des probabilités qui sont en opposition, Yon ne voit plus qwil soit utile ni méme possible d’y recourir quand, au contraire, cette immobilité est vaincue naturellement par le poids de la probabiliorité qui fait nettement pencher la balance

‘Vun cétée plutét que de lautre.

Passe encore, si le principe réflexe apportait un peu de lumiére a Vesprit, quelque raison nouvelle susceptible d’augmenter une probabilité trop

faible. Mais, je lai dit, il est étranger ala cause,

n’éclaire en rien ses deux solutions possibles, détourne au contraire l’esprit du probléme, le transporte en face d’autres idées et n’obtient son adhésion qu’a la condition de Jui fermer les yeux sur la difficulté, afin de la lui faire plus facilement franchir. Est-ce prudent, est-ce moralement

bon de fermer les yeux aux raisons qui normale-

ment suffiraient a dicter sa décision a l’intelligence, de violenter son procédé naturel de jugement, pour lui extorquer une conclusion qui,,en somme, répugne a son instinct inné autant qu’a la vérité objective des choses ?

De tout ceci je conclus 4° que le principe dit © éflexe : Lex incerta non obligat, n’est pas démon-. tré; 20 que, 14 ot il faut opter, il est contre nature de s’en tenir 4 opinion la moins probable quand Vopinion opposée est certainement plus probable ; 3° que la confusion des deux sortes de doute, strict et large, ainsi que Videntification inconsciente des deux mots doute et incertitude ont pu amener certains auteurs a étendre, plus que la logique et la psychologie ne le permettaient, Vaxiome Lex dubia, lex nulia, ainsi que ’emploi injustifié de principes réflexes pour renforcer @une maniére illusoire les probabilités trop fai-

blement fayorables au parti de la liberté.

J’admets volontiers qu’une opinion reste solide probabilis en face de la probabilior. Qu’importe, si enfin il n’est pas raisonnable de s’y tenir. tant ‘solide soit-elle ?... A moins qu’on ne me démontre encore que la formule théorique gui probabiliter agit prudenter agit est vraie, ce que personne ne © voudrait essayer, je pense, prudence et probabilité étant deux. choses fort différentes, surtout quand la prudence a un choix a faire entre probabilité et probabiliorite. Rages E

Voici enfin un autre reproche grave qu’on peut faire a la théorie probabiliste. Elle crée pratiquement un danger sérieux de laxisme. Ou s’arréter dans l’appréciation des probabilités décroissantes? Dés Vinstant oti la probabiliorité ne cause plus de scrupule, on peut se donner de la marge, et se contenter de peu de chose en fait d’opinion solide probabilis. Solide ? quwest-ce a dire? et qui jamais définira cet adverbe ? Chacun le comprend asa facon. Il est entendu que, seule, la loi qui a pour elle un jugement moralement certain doit étre tenue pour obligatoire ; dés lors, quelle probabilité faudra-t-il de V’autre cédté pour le faire déchoir de sa certitude? Pas bien grosse évidemment, quoique tout de méme pas touta fait futile; et nous voila partis pour aller loin... loin de la loi, du cété de la liberté, la précisément.ot sont tous les périls que les lois ont pour but de faire. éviter 4 VPhomme. Et de fait, s'il est des probabilistes sages qui s’appliquent a éviter la dégringolade jusqu’aux opinions tenuiter probabiles, il en a été et il en est encore d’autres qui manient aveé moins de réserve le principe probabiliste et descendent manifestement beaucoup trop bas. Le probabiliorisme rigide étouffe les consciences dans une sévérité exagérée ; le probabilisme large les dissout dans un relachement ot la sensibilité morale court grand risque de perdre cette délicatesse du respect de la loi qui est la meilleure sauvegarde de la vertu.

On peut répondre a cela qu’une théorie n’est pas condamneée par les abus qu’en font les maladroits. Je sais cela. Mais pourquoi aussi la théorie ne prend-elle pas soin de prévoir les abus, en fixant la limite qu’il ne faut pas dépasser ? Pourquoi son principe est-il a ce point élastique qu’il permet a chacun de se justifier ces abus ot il tombe de bonne foi?

Un dernier mot. Pour le probabiliste la loi

que je crois sincerement trés faux, trés périlleux, au double point de vue de la morale privée et publique. Qu’on ne se récrie pas; la tendance que je releve ici ressort, claire comme le jour, de la lecture des théologies morales probabilistes. KEchapper a la loi, trouver des issues « prohables, » défendre chaudement et en toute occasion possible le parti de la liberté, voila la constante préoccupation. C’est bien humain. Mais est-ce bien moral, et surtout bien chrétien? Et, enfin, en bonne raison naturelle méme, est-ce juste ?

La loi, une ennemie, une étrangére qu’il ne faut admettre sous son toit que quand certainement Von ne peut faire autrement! Ou nous méne cette

libérale philosophie ? Est-ce ainsi qu’on doit trai-

ter Vordinatio rationis ad bonum commune ou privatum, une chose qui nous fait du bien, qui n’a pas d’autre raison d’étre que de nous faire du bien, de nous éviter du mal, de nous arracher au péril d’y tomber ?

Je ne sais si j’ai le cerveau constitué d’une autre facon quele commun des mortels; mais c’est tout autrement que je comprends’ la loi, le précepte, VYordre supérieur. Pour moi, c’est V’ami qui vous empoigne par ou il peut au moment ot vous allez vous casser les reins dans un précipice ; c’est Yami

qui vous dit : Prenez garde! n’allez pas 4 gauche,

cest une fondriére, allez a droite, c’est le bon chemin; cest ’ami qui nous soutient de son autorité morale divine dans notre lutte contre la tentation, dans nos faiblesses de la chair et de l’esprit ; ce nest pas Pami quelconque, c’est /’ami envoyé par Dieu (omnis auctoritas et lex a Deo, source de toute morale) pour nous assister dans notre périlleux peélerinage en cette vallée de larmes. Ht tout cela n’est pas de la poésie, que je sache; c’est de la plus profonde, de la plus pure et de la plus solide philosophie. Quoi alors? D’ou vient le « sauve qui peut » par lequel on l’accueille chez les probabilistes ?

Ah voila! Il est génant!... et comme tout ce qui est génant... géne, on s’en débarrasse. Génant? oui, a coup stir. Pas tant que cela, ni toujours ; mais enfin, mettons: génant. Et aprés? Le sansgéne n’est pas devenu, ce semble, un moyen bien

sir de bonne morale et d’éternel salut, depuis que.

le péché originel avec tout le cortége de ses suites nous a condamnés a n’étre honnétes et vertueux qu’a la condition de nous géner. Je ne veux rien dire des saints; ce n’est pas la philosophie du sans-géne qui les a fait monter sur les autels, ceux-la. Mais, sans pousser la géne jusqu’a Vhéroisme, Vhomme, 4 mon humble avis, est un €étre qui n’est bon qu’autant qwil est assez maitre de lui pour savoir se géner; et tout cela, vrai déja au point de vue purement naturel, est cent fois plus vrai encore pour le chrétien qui veut comprendre quelque chose ala rédemption du divin « géné » du Calyaire. .

Qu’on n’impose pas 4 Vhomme des génes quel-

; geconques, venues de n’importe ot, sans raison, cest lennemi. Voila ce que je n’aime pas, et ce sans utilité; jen tombe d’aecord. Je parlais »

Vami, tout a Vheure, 4 propos de la loi. Il est des amis sages et discrets ; il en est aussi d’indiscrets. Ceux-la méritent qu’on se mette en garde contre leurs obsessions trop zélées. Mais qui osera

avancer que la loi naturelle, la loi évangélique .

divine, la loi ecclésiastique, et méme la loi civile juste, sont des amis sans prudence, indiscrets, des géneurs pour le plaisir de géner? Qu’on Jes respecte donc, et surtout gw’on les aime, comme

- ils le méritent, ces réformateurs de nos défauts,

ces auxiliaires de nos défaillances, ces artisans de notre perfection raisonnable d@’ hommes, images de Dieu dans Vordre de la nature et de la erace !

—Il ne faut pas rendre le joug de la religion trop lourd ; nos chrétiens sont faibles; c’est ceuvre prudente que d’alléger leur fardeau moral; le probabilisme y pourvoit dans la mesure prudemment compatible avec les exigences essentielles de la

morale. S’ila perdu des Ames par le relachement,

combien n’en a-t-il pas sauvé par sa douce mansuétude?

Réponse. — Outre que c’est un probleme, de savoir si le probabilisme est bien seulement le remede et non pas en grande partie la cause du mal, la tendance miséricordieuse et bénigne dont

i] fait montre est précisément ce qui m’inquiéte

chez lui; non pas certes a cause du sentiment de compassion charitable qui anime a l’endroit de

la liberté génée et souffrante, mais a cause du,

principe dangereux ot: il semble la puiser. La faiblesse d’un malade est-elle pour le médecin une raison de condescendre a ses fantaisies? Un pareil systeéme de concessions, ou l’on oublie a la fois la nature du mal et la valeur des remédes obligatoires qui déplaisent, fait de Vart de guérir les malades tout simplement Vart de leur plaire; sur quoi ils s’affaissent tous les jours davantage évidemment, et meurent, le sourire sur les lévres peut-étre, mais enfin ils souffrent et finalement meurent du traitement imprudent qu’ils ont arra-

ché 4 la sensibilité mal entendue de leur médecin. — Kt yoila, 4 mon avis, une déplorable maniére

d’entendre Vart des arts, le regimen animarum.

Depuis quand la pénitence, au moins sous ses formes communes et accessibles au vulgaire, n’est-elle plus le condiment, jallais presque dire Vessence méme de la vie chrétienne ? Et quels

chrétiens nous fait-on avec cette éducation morale |

alVeau de rose, ot ils apercoivent trés bien notre souci de flatter leur nature plutédt que de la

pétrir pour les saintes influences de la grace que |

le Christ patient et mourant est venu offrir aux hommes ?

Si le probabiliorisme charge trop la liberté en exagérant le poids du fardeau que la loi divine de la morale impose a nos consciences, il parait bien que le probabilisme, en vertu de ses tendances opposées, arrive au résultat tout contraire :

il décharge trop, et voila une autre exagéra-

188 | AMI DU CLERGHE —

tion, non moins redoutable que ja premiere ; gee peut faire un homme, et contraires a des lois bien connues de la nature physique; ainsi, par — exemple, une table, sur laquelle plusieurs per-

redoutable pour la vertu privée des hommes qui ne fleurit guére, que je sache, dans une atmosphére saturée de naturalisme, redoutable aussi pour les sociétés par le conflit aigu, défiant, mauvais,, qu’elle entretient dans les consciences entre la Joi et la-déberté.

Je vous supplie, ami lecteur, de ne voir dans les réflexions qui précédent qu’une étude critique trés droite et trés froide, sans antipathie aucune, des cdtés faibles du probabilisme. Je ne suis point antiprobabiliste moi-méme, en régle absolue, ainsi que je le montrerai bientét. Cette critique, d’ailleurs, ne vise que les abus du systéme. Tout ¢e que j’ai voulu faire voir, c’est qu’il est trés difficile de les éviter. J'ai trop de probabilistes parmi mes bien-aimés lecteurs pour me permettre de heurter de front leur tres respectable attachement a cette doctrine. Mon but n’est point de les en détourner, pas plus que de démolir un systeme au bénéfice des autres. Nous causons entre gens sages; nous ne sommes point des éléves qui ergotent pour le plaisir du refellitur ou la satisfaction d’une charge a fond brillamment conduite contre la partie adverse. L’intérét des A4mes et le bien public sont en jeu dans toute cette affaire. Trés simplement, j’ai cru pouvoir, sans froisser les susceptibilités dé personne, me per-

mettre de montrer le mal 14 ow je le vois, de dire

la vérité comme je lVapercois. Je ne m/illusionne pas du tout sur la portée de ma critique. Aussi ma conclusion sera-t-elle, non pas : Le probabilisme est un systeme faux, mais simplement celle-ci : Le

probabilisme n'est pas un systéme démonitré.

(A sutvre):

PSHE >

LE SPIRITISME

‘ETUDE HISTORIQUE, CRITIQUE & THEOLOGIQUE

Page 1