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PREMIERE CONFERENCE

La nouvelle Eglise de France en 1802

Mesdames et Messieurs,

Les hommes de la Révolution ont voulu détruire l’Kglise de France. D’abord, sous prétexte de sauver la dette publique, ils ’ont dépouillée de

ses biens. Ensuite ils Vont avilie; ils lui ont en- Jevyé son rang d@’honneur et son gouvernement, la réduisant 4 n’étre plus qu’une institution civile

dirigée par des fonctionnaires. Ensuite, par un raffinement de tyrannie inconnu aux Tibére et aux Néron, ils ont entrepris de subjuguer sa conscience en la placant entre la destitution et le parjure. Ensuite, n’apercevant plus dans son clergé

=fidéle 4 Dieu et réfractaire ala loi qu’un amas de

scélérats dignes du dernier supplice, ils ont frappée par une série de violences qui s’enchainent et

qui, en s’enchainant, forment un véritable drame

en trois actes : l’internement, l’emprisonnement, la déportation. Enfin ils ’ont condamnée 4 mort, simple peine de police, quia été concue, préparce, portée avec le calcul, la froideur, la régularité dun acte administratif; et alors la France a été couverte de clubs, de comités, de tribunaux, de commissions, et la guillotine, idole du peuple réyolutionnaire, « la sainte Guillotine, » comme disent les sans-culottes, a jonché le sol de cadavres devant la statue de la Liberté. Mais, quels que soient les coups que l’on porte a I’Kglise, son écrasement la ranime. Plus on décréte sa mort, plus elle se redresse dans la main de ses destructeurs. Puissance invincible, si elle souffre souvent, elle ne meurt jamais.

4 Ges conférences ont été faites aux Facultés catholiques d’Angers.

Kin effet, voila que tout 4 coup, dans ce monde, dans ce chaos, fagonné par l’anarchie révolutionnaire, le Premier Consul Bonaparte, sur le champ de bataille de Marengo, concoit le dessein de rétablir les autels et de réconcilier l’Eglise et la France. Génie profond, il comprend qu’il ne peut y avoir hors du christianisme qu’erreurs, désordres, calamités, servitudes sans nombre, et que les peuples s’affaissent dans la dissolution, faute de croyances et de principes ; mais génie romain, nourri de la jurisprudence impériale, nouveau César, il veut associer les droits du pontificat 4 ceux du gouvernement. De cette confusion de deux principes opposés, nait une lutte, la pilus épineuse dont les annales de la diplomatie fas- | sent mémoire. Quels furent les procédés de Bonaparte dans cette négociation pleine d’incidents et d’orages, vous le savez : coléres, flatteries, menaces, caresses, surprises, duplicité, « politique infernale, » s’écrie Mgr Spina*. Ce qu’eut a déployer dhabileté, de fermeté, de patience, de souplesse, le cardinal Consalvi, représentant de Pie VII, pour glisser, sans fléchir ni se décourager, a travers les piéges que lui tendaient sans cesse les subterfuges d’une ruse tantét séduisante, tantét violente, toujours calculée, vous le savez aussi. Ce qu il fallut pour concilier les hommes, les événements, la doctrine, les droits, le passé, le présent, l’avenir, entasser de notes et de contrenotes, de projets et de contre-projets, ébauchés, proposés, débattus, rejetés, repris, modifiés, pendant des jours si laborieux, pendant des nuits si douloureuses, l’avant-derniere fois durant une séance de dix-neuf heures, la derniére fois durant une séance de douze heures, de midi 4 minuit, nul de yous ne peut Vignorer, ne lV’ignore non plus. Mais ce que vous savez peut-étre moins, c’est ce que ce traité fondamental de la renaissance religieuse, cet acte sauveur dans la crise des Ames et de la société, ce Concordat 2 a fait de notre Eglise de France.

4 Spina 4 Consalvi, le 27 décembre 1800.

2 Sioné dans la nuit du 16 au 17 juillet 1801, dang Vhotel du citoyen Joseph, frére de Bonaparte.

agape LAMI DU CLERGE

D’abord, il ’a réduite 4 une faiblesse matérielle extréme.

La religion catholique était la religion de l’Etat, c’est-a-dire les lois de l’Eglise devenaient les lois du royaume : par exemple, le mariage n’était considéré que comme un sacrement, la mort lituraique de la vie religieuse était une réalité légale, les veux solennels étaient exécutoires a l’extérieur aussi bien gue dans la conscience, I’héresie etait un crime a cété du crime de lése-majesté, et le roi « protecteur, conservateur, executeur des canons, » selon la formule, prétait main-forte a l’Eglise toutes les fois que ’Eglise en avait besoin. Vous vous rappelez peut-étre avec quelle autorité le roi Gontran, au second concile de Macon, en 585, répétait aux évéques que « quiconque mépriserait leurs avis éprouveraitla rigueur des canons et des lois. » Et, douze cents ans plus tard, au xvitte siécle, sous Louis XV, vous vous rappelez sans doute quelles fureurs excita, parmi les jansénistes et les parlementaires, animés du méme esprit de révolte, la bulle Unigenitus, parce que cette bulle de Rome, le roi la faisait enregistrer et appliquer comme un édit de la royauté méme.

Vous vous rappelez enfin quelle union intime régnait entre nos institutions religieuses et nos institutions politiques depuis les Mérovingiens jusqu’a la Révolution. Or, que dit le Concordat ? « Le gouvernement de la République reconnait que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité du peuple francais 1. » Le Concordat s’engage a respecter la religion catholique, non pas a cause de ses droits, mais simplement par égard pour la majorité des citoyens quien font profession, de méme que, par égard pour les autres fractions de citoyens, il protegera le judaisme et le protestantisme. Le culte catholique est seulement placé sur le méme pied que les autres cultes ; la chaire de vérité n’obtient rien de plus que les chaires de mensonge!

L’Helise était propriétaire. Lorsque éclata la Révolution, l’Eglise de France, sans parler de tous les pensionnaires affamés que lui imposait la commende, sentretenait eclle-méme, entretenait le culte, entretenait la bienfaisance, entretenait Vinstruction publique, et, de plus, déboursait, année moyenne, en impdts et perception d’impdts pour |’Etat, la somme de vingt-cing millions ; et lorsque, a l’Assemblée constituante, elle vit qu’elle allait étre dépouillée de cette fortune séculaire par Vabus de la force contre la faiblesse, elle offrit, afin de conjurer par un supréme effort la double honte d’un vol national et de l’inévitable banqueroute, de fournir au Trésor la somme de quatre cents millions, de solder ainsi la dette exigible de VHtat, au moyen de Pun de ces emprunts hypothécaires, qu’elle faisait si souvent et avec tant de

*Gubernium Reipublice recognoscitreligionem catholicam, apostolicam, romanam eam esse religionem quam longe pars maxima civium Gallicane Reipublice profitetur.

succés, gu’une bonne partie de la fortune mobiliére des Francais était en rentes sur le clergé : mais ses ennemis préférérentla satisfaction deleur haine au salut de la patrie... L’Eglise de France était donc riche: elle possédait des palais et des terres, des seigneuries, des droits de toutes sortes, des légions de vassaux, et, avec toutes ses principautés, elle avait tout l’appareil de Vautorité et de la grandeur, elle déployait cette représentation gui frappe, qui éblouit les peuples. Or, que dit le Concordat? « Sa Sainteté, pour le bien dela paix et Vheureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle mi ses successeurs ne troubleront en aucune maniere les acquéreurs des

biens ecclésiastiques aliénés‘. » En retour de ces”

immenses possessions, qui ont été vendues a vil

prix par Etat, et qui n’ont servi qu’a enrichir les”

acquéreurs, complices de la Révolution: « Le gouvernement assurera un traitement convenable aux évéques et aux curés®. » D’ancienne propriétaire de vastes domaines; voila done lTHglise qui devient pensionnaire de l’Etat, pensionnaire 4 son ore!

Le clergé était un Ordre politique, le premier des trois Ordres; il composait, avec les deputés de la Noblesse et du Tiers, ces Etats-Généraux du royaume, ou, aimant tous les partis, nétant exclusivement lié a aucun, il plaidait toujours, pour tous, en tout, la cause de la justice, et ainsi rétablissait, sans effort, parce qu’en cela il n’avait qu’a suivre les regles de sa conscience et les mouvements de sa charité, cet équilibre qui est le point fondamental de tout gouvernement. De plus, tous les cing ans, il tenait ses assemblées 4 lui, appelées les assemblées du clergé, ou, conservant

son autonomie, non seulement il administrait ses

propres affaires, répartissait Pimpdét quwil avait consenti sous le nom de don gratuit, et défendait ses immunités avec une force qui désarmait ses. adversaires, Mais encore oul, prenanten main tous les interéts, questions politiques, économiques et sociales, droits, vceux, souffrances, espérances, il savait faire des Remontrances au Roi dans un langage que le reste du royaume, privé trop longtemps de ses Htats-Généraux, avait perdu l’habitude de parler *. Or, quelle place le Concordat lui

* Articulus 18. — Sanctitas Sua pro pacis bono felicique veligionis restitutione, declarat eos, qui bona Heclesive alienata acquisiverunt, molestiam nullam habituros neque a se, neque a Romanis Pontificibus successoribus suis.

* Articulus 14. — Gubernium Gallicane Reipublicie in Se recipit tum episcoporum, tum parochorum... sustentationem que cujusque statum deceat.

> A la veille de la Révolution, le 15 juin 1788, le clergé, reuni a Paris, adresse des remontrances au roi Louis XVI, particuliérement sur la suspension des tribunaux ; cest son dernier manifeste, le testament de sa grande ame. Il dit: « Lorsque le premier Ordre de VHtat se trouve le seul qui puisse élever la voix, que le cri public le sollicite de porter les vooux de tous les autres au pied de votre Tréne, que Vintérét national et le zéle pour votre service le commandent, il n’est plus glorieux de parler, il est honteux de se taire. Notre silence serait un des crimes dont la nation et la postérité ne voudraient jamais nous absoudre... Nos fonctions sont sacrées, lorsque nous montons a l’autel pour faire descendre les bénédictions célestes sur les rois et sur

wer nal

laisse-t-il dans le corps politique ? Aucune. Quel

droit lui reconnait-il? Aucun. Plus d@’Ordre, plus

@association, plus de corporation quelconque. Le

clergé catholique de France n’est plus quwune collection Vindividus juxtaposés !

Les curés avaient la stabilité et ?indépendance. Selon les prescriptions du droit commun, ils étaient presque tous inamovibles : en 1789, sur 36,000 curés, 2,500 seulement ne l’étaient pas. De plus, tous ces curés étaient placés sans participa-

tion du gouvernement, étant nommés, les uns par

Pévéque, les autres par tel seigneur laique, fondateur et patron de la cure; ceux-ci par tel abbé, par telleabbesse, ceux-la par tel chapitre cathédral ou collégial, ou encore par les brevetaires, indultaires, résignataires vieux ou malades. Enfin le traitement de chaque titulaire, jouissance d’un domaine foncier, du presbytere et de ses dépendances, revenus en argent, léger casuel et menues dimes, était sa propriété privée, administrée par lui, parce qu’elle était attachée a son office. Or, que dit le Concordat ? « Les évéques

-nommeront aux cures ; leur choix ne pourra tom-

ber que sur des personnes agréées par le gouvernement‘. » Et que dit Bonaparte? « I] faut réduire autant que possible le nombre des curés inamo-

vibles, et multiplier le nombre des desservants

qu’on pourra changer a volonté?. » Et que fait-il ? Pour assujettir «le bas clergé, » pour faire de ses membres de simples commis ecclésiastiques a la discrétion du pouvoir civil, il institue, de sa propre autorité, par une opération irréguliére, une classe de paroisses d’ordre subalterne, inconnues

jusqu’alors, qwil appelle swccursailes, et, a la téte

de ces succursales, il place des prétres faisant toutes les fonctions de curés, mais privés de l’inamovibilité, et qu’il appelle desservants ; et, comme le Concordat dit expressément que « le gouvernement assurera un traitement convenable aux évéques et aux curés, » mais qu’il ne fait point mention des desservants, il prétendra que si les desservants percoivent quelque chose, ce ne sera que par un pur effet de la libéralité du gouverne-

ment. Ainsi bient6t, sur les 37,400 curés frangais,

3,400 auront besoin d’étre agréés par le gouvernement pour étre inamovibles, et 34,000, qui ne seront pas inamovibles, se trouveront, sil’on veut prendre les choses a la lettre, en dehors des charges du Concordat!... Quant aux vicaires, que les curés avaient la faculté de choisir, avec Vap-

probation de V’évéque, et dont ils assuraient le

traitement, le Concordat n’en parle pas davantage. Jusqu’a nouvel ordre, ils seront confies au secours de l’aumdne; ils auront le courage d’im-

elles le sont encore, lorsque, aprés avoir annoncé aux peuples leur devoirs, nous leur représentons leurs droits, lorsque nous portons la vérité au pied du Trone, et qu’en sollicitant pour les affligés et pour les absents prives de leur état ou de leur liberté, nous réclamons la justice du Prince... » Mavidal, Archives parlementaires, I, 373. -

4 Articulus 10. — [idem episcopi ad parcecias nominabunt, nec personas seligent nisi gubernio acceptas.

2 Pelet de la Lozére, Opinions de Napoléon au Con-

geil d’ Etat, 206.

leurs royaumes :

VAMI DU CLERGE

plorer la charité publique ou de mourir de faim !

Enfin les monasteres étaient des institutions d’Etat : par exemple le voeu religieux n’était pas seulement un secret entre le ciel et la terre, il n’était pas seulement un lien de conscience; il emportait la mort civile; les biens du religieux et de la religieuse passaient 4 la communauté et devenaient biens de mainmorte, c’est-a-dire biens qu’on ne pouvait aliéner, qui étaient morts pour les transactions, pour le commerce ; la communaute était reconnue personne civile; en un mot, VEtat faisait a la vie monastique une situation légale. Or, que ditle Concordat ? Sur les congrégations il garde le silence. Sans doute, l’article premier porte que « la religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée “en France 1, » et, puisque l’exercice de la religion catholique est libre,-on doit pouvoir non seulement obéir a tous ses préceptes, mais encore suivre tous ses conseils ; et, puisque la religion catholique fayorise la vie religieuse, le gouvernement s’engage implicitement 4 la reconnaitre, a lui laisser la liberté ; mais, encore une fois, le Concordat ne dit pas un mot de ces congrégations dont la vie remplissait nos vieux recueils de lois profanes et sacrées. Bien plus, cette omission est voulue. L’auteur du Concordat, Bonaparte, répéte « qwil ne veut point de congrégations..., que cela est inutile..., gwil n’y a pas a craindre qu’il rétablisse les moines’; » et Pexécuteur du Concordat, le premier titulairedu ministere des cultes en France, Portalis, écrit hautement au pape, en 1803, que « le siécle des institutions monastiques est passé; » il a deja dit au Corps législatif que « nos lois ont licencié cette milice *. »

Ainsi que de destructions! La religion de l’Kglise de France était la religion de l’Etat : et ’Etat, devenu rationaliste, se contentede reconnaitre qu’elle est la religion de la grande majorité des Francais ! Ses membres étaient propriétaires : et, en retour de leurs propriétés yendues a l’encan, ils ne. toucheront plus qu’une indemnité, que bientdt sans doute on affectera @appeler une allocation, un traitement, un salaire! Son clergé était un Ordre politique, le premier, le plus autonome: et rang ' WVhonneur, privileges, avantages, il a tout perdu ! Ses cures étaient indépendants: et le peu que sera le dixiéme d’entre eux ne pourra venir que de J’aerément du pouvoir civil! Ses congrégations étaient reconnues par toutes les lois du royaume : et le Concordat ne dit pas un mot des congrégations !... Ah! si la chute des empires, si le spectacle des ruines dans des champs célébres, si la mémoire du passé, si la comparaison du présent porte a Vimagination, ébranle le coeur et nous

1 Articulus primus. — Relgio catholica, apostolica, romana, libere in Gallia exercebitur.

2 Correspondance, X, 127.

3. Portalis, Discours, rapports et travauae sur le Concordat de 1801 par Portalis, 15 germinal an X. Voir particuliérement le discours sur l’organisation des cultes.

émeut malgré nous, qui done ne serait touché a la vue de cette grande puissance qui s’écroule dans un traité d’affaires, aprés avoir été, pendant quatorze cents ans, l’Ame de la France? Ces formes d’un passé si glorieux, ces beautés de Videal catholique, avec lesquelles ont yécu nos ancétres, plus heureux que leurs descendants, puisqu elles ne reparaitront plus jamais sur notre sol, qu’elles emportent du moins, avec l’admiration de Vhistoire, tous les regrets de notre piété filiale!

Consolons-nous, Mesdames et Messieurs. De cette faiblesse matérielle V’Eglise de France va tirer la plus grande force morale.

Le clergé ne dessert plus la religion de l’Ktat : par conséquent, il n’a plus besoin du roi, de « l’évéque extérieur », du « bras séculier », pour réprimer les dissidents, hérétiques, schismatiques, libres-penseurs. Le clergé n’est plus grand propriétaire: par conséquent, il n’a plus besoin de la puissance civile pourdéfendre ses intéréts temporels. Le clergé n’est plus un corps politique: par consequent, il n’est plus attaché au pouvoir par la primauté @honneur qu'il en recevait dans la société. Le clergé, dépouillé de tout, n’a plus aucun avantage ni social ni légal : par conséquent, il est libre. Eh bien, n’ayant plus de motifs pour étre gallican, il deviendra ultramontain. I va jeter dans la fosse toutes les vieilles opinions @’autrefois, qui auraient volontiers réduit la religion a n’étre que catholique, apostolique et non romaine, toutes les vieilles servitudes ecclésiastiques qui restreignaient la juridiction du pape pour étendre celle du roi, et, ne se regardant plus comme un corps privilégié dans lEglise universelle 1, de bonne heure il va se reporter vers Rome, chaire apostolique, vers le pape, pére commun des fidéles, dont il va reconnaitre avec abandon l’autorité supréme, auquel sans cesse, a toute occasion, il va prodiguer les effusions de son amour, et, pour la premiére fois dans l’histoire, toute l’Eglise de France va se tenir préte 4 marcher aux ordres du Souverain Pontife, centre immortel de V’'immortelle Kglise !

L’Kglise de France passe aux mains du pape:

chaque diocese passe aux mains de son évéque. Avant le Concordat, il y avait dans chaque diocése une foule dautorités indépendantes les unes des autres qui se partageaient le pouvoir, les revenus et influence. Ainsi dans le diocese d’Angers, 1’évéque ne nommait qu’a soixante-dix cures sur quatre cent soixante-dix ; quatre cents cures étaient en dehors de sa nomination : y nommaient les présentateurs, collateurs, « seigneurs du lieu », « seigneurs dela paroisse », fondateurs, « héritiers du fondateur », « ainé du nom », « ainé de la famille », «le plus proche parent », « le procureur de la fabrique », le chapitre cathédral, tel chapitre collégial, les abbés, les abbesses, les prieurs, hom-

‘ Libertés et priviléges de l’Eglise gallicane, telle était la vieille formule.

mes et femmes, le Saint-Siége quelquefois, les.

uns toujours, les autres alternativement, et si Ve-

véque intervenait pour écarter les indignes, pour — refuser la juridiction spirituelle, il devait compter.

avec les appels successifs aux parlements, au Grand Conseil, 4 ses suffragants plus anciens que lui dans l’épiscopat, au métropolitain, au pape luiméme. Or, de toutes ces principautés, petites et grandes, il ne reste plus que le chapitre de la cathédrale et le chapitre de la cathédrale n’est plus, excepté pendant la vacance du siége, qu’un titre vénérable et vénéré. Sur toutes ces ruines se dresse Vévéque seul: car si ’évéque a un conseil, il est libre de le former comme il lui plait, et il est libre aussi, si cela lui plait, de ne pas suivre ses avis; et sil a des grands-vicaires, c’est lui qui les

choisit, c’est lui qui les révoque, sil le veut, ef ~

pendant quwils sont en charge, ils ne sont que ses délégués. C’est l’évéque qui, sans lassistance de personne, s'il le juge a propos, distribue les postes, les faveurs et les graces; il n’y a plus méme ni institution de concours pour les places ni droits conférés aux grades théologiques. C’est ’évéque seul aussi quiinflige les peines, s’il y a lieu. De l’ancien tribunal ecclésiastique, si puissant autrefois avec sa juridiction dont il tenait une partie de ’Eglise et Pautre du roi, siimposant avec tout son personnel, si compliqué avec toutes ses formes judiciaires, si indépendant dans ses jugements, il

ne reste plus rien qu’un titre et des noms sur.

POrdo. Cest Pévéque qui est toutle tribunal, s’il le veut, ou qui, s’il le veut, nomme les membres qui

le composent, méme pour telle affaire spécifiée. -

Contre sa sentence il est vrai qu’on peut recourir a Rome; mais c’est loin, c’est long, difficile... A cette autorité de gouvernement l’évéque en joint une autre non moins forte, plus précieuse, et l’on peut dire nouvelle: ’autorité morale. S’ila le droit

@exiger lobéissance, il a obéi lui-méme, étant -

sorti des humbles rangs du clergé ; s’il concentre tout le pouvoir, il porte tous les soucis de la responsabilité ; s’ilrecoit tous les honneurs, il en subit tous les assujettissements ; et s'il dispose parfois de ressources abondantes, que d’ceuvres n’a-t-il pas 4 soutenir pour préserver la foi des générations nouvelles !. Pouvoir unique, renfermé ainsi dans une seule main souveraine et sacrée! Autrefois il était beaucoup plus pompeux avec ses origines nobiliaires, ses droits féodaux et ses gros revenus fon-

ciers : il n’avait jamais été aussi grand; c’est celui

méme d’un général.

Le clergé a perdu Pinamoyibilité. Mais puisque, en droit sinon en fait, les curés peuvent étre transplantés @une cure a une autre, et non seulement pour des raisons spirituelles, mais encore pour des raisons politiques, ou, si le mot parait trop considérable, pour des raisons municipales, paroissiales, et meme personnelles, et, puisque, dans cette condition instable et subordonnée, ils n’ont que le maigre budget d’un fonctionnaire inférieur, qui done va entrer dans cette carritre dépourvue de bien-étre et de liberté ? Ceux-la seuls, en général, qui peuvent avoir le courage de vivre dans d’aussi

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-LAMI DU CLERGE , oan ca

dures conditions, les enfants du peuple. Les enfants

du peuple vont apporter un caractére trempé de bonne heure dans les rudes épreuves du foyer domestique; puis, il vont passer aux séminaires ott ils vont étre étreints dans le moule par une habile direction ; puis, ils vont aller joindre leur paroisse oll, nayant rien a attendre de ce monde, ils vont travailler d’autant plus activement pour l’autre,

- et ainsi l’Eglise va posséder. le clergé le plus régu-

‘lier et le plus uni, le plus soumis d’esprit et de cceur, le mieux fait pour les épreuves et pour les combats qu’elle ait encore jamais eus.

Les congrégations ont perdu leur situation officielle et leur fortune. Mais puisqu’il n’y a plus dans leurs affaires ni intervention administrative, ni ingérence législative, puisque la loi ne recon-

“nait plus leurs veux, ne leur accorde plus ni droits, ni prérogatives, ni priviléges d’aucun genre, puisqu’elles ne peuvent plus vivre que sous l’empire du droit commun, puisqu’elles n’ont plus de richesses qui attirent, puisqu’elles ne sont plus un refuge pour certains parasites, puisqu’elles ne sont plus rien, quidonc va lescréer 4 nouveau, quiva les peupler, ces petites cités religieuses? La vocation, Cest-a-dire cet instinct Vanéantissement qui est

-Vinstinct le plus noble des Ames chrétiennes. Et comme la vocation parfaite, débarrassée de toute attache, se donne la ot il est le plus utile de se donner, elle n’ira plus que rarement chercher, loin des bourgs et des villes, lieux pleins de séductions et de mortelles embiiches, des cellules ot !’on demeure a demi-couché dans la tombe pour méditer les jours éternels, mais elle ira droit 4 la société moderne, qu’il s’agit de gagner a Dieu, et l’on aura

tous ces instituts de prédication, d’enseignement, de refuge, de secours, de charité sous toutes les formes, composés V’hommes, composés de femmes surtout, qui, sous mille apparences diverses, sauront conquérir, a force de sacrifices, tous ceux qui les entourent : et la société monastique, qu’on

“eroyait tombée en poussiére, on la verra renaitre,

-surgir, fleurir, se multiplier, plus pure, plus disciplinée, plus dévouée quelle n’avait jamais été, montrant une fois de plus quelle ne peut pas mourir, que, quoi qu’on fasse, elle ne mourra jamais, parce qu’elle a pour elle, avec la grace de Dieu, le coeur de ’homme et la terre de France.

A cette armée si compacte se joindront des volontaires. Depuis le Concordat, ’Eglise de I*rance n’ayant plus detribune 4 elle et n’ayant plus de place 4 la tribune des assemblées nationales, pour répondre a ses ennemis lorsqu’elle ne sera pas suffisamment protégée par les pouvoirs publics, voici que, pour la premiére fois dans l’histoire, les laigues vont lui préter secours. Ces auxiliaires, armés du courage religieux, plus difficile que le

courage militaire, vont défendre ses intéréts dans leurs écrits, dans leurs discours; ils vont se faire les champions de toutes ses causes, sans prétendre 4 la prédominance, encore moins a la direction ; et, comme ces troupes légéres attachées aux vieilles armées romaines, ils vont se déployer en avant du corps de bataille; peut-étre méme, dans Vardeur

qui les anime, les verra-t-on regretter parfois que la bataille ne soit pas plus chaude: tant ils ont a coeur de renouveler, avec la plume et avec la parole, ces coups d’épée que donnaient si vaillamment nos cheyaliers des anciens jours!

Done, lorsque, le 18 avril 4802, jour de Paques, le Concordat est enfin publié & Notre-Dame de Paris, au chant du Te Dewm, au bruit du canon, par le cardinal Caprara, assisté de nombreux évéques, en présence des premiers Corps de |’Etat, du Sénat, du Corps législatif, du Tribunat, d’un brillant état-major, des généraux en grand uniforme, des fonctionnaires les plus élevés, d’une foule de femmes du plus haut rang invitées a la cérémonie, le Premier Consul Bonaparte, grave, immobile, sévére, agitant secrétement dans sa pensée le probléme de l’avenir, croit avoir fait de l’Kglise-de France un simple rouage de l’administration: et, a Vinverse de son but, voila l’Eglise de France devenue ce qu était ’Eeglise méme a son origine, alors que, née dans la plus humble des conditions, elle n’avait pour chef qu’un pécheur de Galilée, pour apotres que des gens du peuple, pour revenus que Vaumone, et qu’elle s’élancait a la conquéte du genre humain expirant avec une seule puissance, Vunité. Giuvre merveilleuse ot éclatent les desseins de Dieu et la vanité des conceptions humaines!

En effet, que cette nouvelle Eglise soit faite pour le monde nouveau, qui de vous ne le voit, Mesdames et Messieurs? Certes, il n’est’pas besoin d’étre prophete pour annoncer, en 1802, que, pendant le dix-neuviéme siécle,-sa vie ne sera, a part de rares intermittences, qu’une vie de luttes et de combats, non pas, comme aux siécles des théologiens, contre les schismes et les hérésies, non pas davantage, comme au siécle des philosophes, contre la science et ses prétentions, mais contre la force qui lui disputera désormais Vavenir de notre pays, au lieu de former avec elle une alliance sainte pour le triomphe de Vordre et de la vérité : ’Ktat, ’Htat inspiré, tantdt plus, tantdt moins, de l’esprit révolutionnaire.

Ah! si, revenant aux conceptions des cités antiques, et persuadé que ses droits sont illimités, VEtat sacrifie Vindividu a 1a nation, et ne lui permet pas de s’associer spontanément autour @un intérét commun, de quel cil va-t-il voir de petites sociétés faire groupe a part? Et's’il met la main sur toutes les sociétés en général, avec quelle ardeur, quelle persistance, n’attaquera-t-il pas une société, extérieure et intérieure 4 la fois, qui, avec des doctrines sans doute opposées aux siennes, prétend diriger ’homme, sa pensée, sa volonté, son coeur, sa conscience; la famille, son union, ‘son éducation, sa fin; qui prétend enseiener au pouvoir lui-méme ses devoirs aussi bien que ses droits; qui prétend embrasser le monde entier et sa cause supréme; enfin, qui, se disant maitresse du dogme et de la morale, professe un enseignement sur toutes les choses divines et humaines? Aussi, quelle que doive étre sa forme,

L’AMI DU GLERGE

cet Etat se dressera, 4 des degrés divers, par des moyens différents, selon ses principes, contre cette puissance spirituelle qui, plongeant ses racines dans les Ames, n’a pas seulement un domaine beaucoup plus vaste et beaucoup plus profond que le sien, mais encore qui ébranle ou consolide les institutions civiles et politiques. It alors comment, si elle n’était pas aussi fortement réorganisée, la nouvelle Kglise de France pourrait-elle soutenir des assauts si rudes, si variés, si continus et partant de si haut?

Sous quelque constitution que vive Etat centralisateur, il aura désormais 4 donner une part plus ou moins large, car la transformation des sociétés est lente, 4 la démocratie, qui est sortie du principe de la Révolution, la souveraineté du peuple, et dont ’avenement sera le trait le plus saillant de notre histoire au dix-neuvieme siécle. On peut Vaffirmer déja : la démocratie sera, pour parler le langage de la science politique, l’élément spécialement progressif des constitutions modernes. Or, cette démocratie, qui va jouer un si grand réle, qui sera la question capitale de presque tous nos régimes politiques, qui peut-étre un jour sera le pouvoir lui-méme, cette démocratie, la démocratie pure, a pour base, avec Végalité politique, Pégalité civile, c’est-a-dire Végalité des conditions : elle ne concoit la vie humaine que comme une jouissance. Dés lors la voila en guerre de doctrine, avec l’Eglise sur le mystere social. Etalant aux yeux du peuple toutes ses miséres et fomentant dans son cceur tous les désirs, elle crie que nous sommes tous en ce monde. pour le bonheur, que le monde a-du bonheur pour tous, et que si nous ne jouissons pas tous du bonheur, la faute en est ala société! A ces cris qui portent le trouble dans les consciences en méme temps que la fermentation dans les passions et les intéréts, PHiglise répond quwil faut, en effet, que les institutions devyiennent de plus en plus justes, quelles améliorent les conditions avec toutes les ressources de la science économique, que c’est le droit de ’humanité, que c’est le devoir de la société : « Moi-méme, ajoute-t-elle, j’y mettrai la main, moi gui ai affranchi les esclaves, qui ai réprimé les tyrans, qui ai défendu les pauvres, quiai relevé la femme, qui ai sauvé tous les étres opprimés, qui, a travers les siécles, ai cherché des remédes a tous les maux, j’interviendrai, surtout dans l’oppression du capital et du travail. Mais ne vous repaissez pas dune orgueilleuse illusion. Toute la sagesse ne suffira pas 4 combler l’abime. La liberté est plus forte que les institutions humaines. L’ame de ’homme est plus grande que les biens du monde. Il y aura toujours en lui plus de desirs que la science sociale n’en peut régler ou satisfaire, ef plus de souffrances qu’elle n’en peut prévenir ou guérir. Pour mettre la paix dans Pame, il faut une puissance plus haute que celle de la terre, il faut des perspectives plus longues que celles de cette vie: il faut Dieu et l’éternité 1, »

‘ Dés l’année 1838, Guizot tenait ce langage. L’ Université catholique, mars 1888, p. 281.

La démocratie, qui ne reconnait d’autres droits

que les siens, irritée de ce langage dogmatique

qui ruine ses prétentions, s’acharnera contre -

VEglise avec les procédés tour a tour hypocrites et violents qui sont dans ses moeurs : et alors, comment, si elle n’était pas aussi fortement réorganisée, la nouvelle Eglise de France, lorsqu’elle est assaillie comme une barriére, pourrait-elle se défendre comme un rempart?

L’Etat agira, la démocratie criera ; derriere l’Etat;derriére la démocratie, la franc-maconnerie travaillera. A Vheure décisive du xvrire siécle, en 1762, sous le ministére du duc de Choiseul, elle prit des développements soudains dans l’ombre et le silence, elle envahit tout, elle décida les catastrophes, elle les hata, elle les conduisit, dissimulée derriére les jacobins, présente partout, visible nulle part, et, ayant fait la Révolution, s’en étant toujours vantée, pourrait-elle abandonner ‘son ceuvre? Ce qu’ellé a été, elle le sera dés que les temps le permettront. Déguisée sous des symboles bizarres et puérils, cachée dans des antres ténébreux, elle fera de ses tenues de loges, destinées a des cérémonies fantastiques, une conspiration permanente, et, son plan de ruine a la main, elle ne cessera de creuser, avec une haine implacable comme un dogme, persévérante comme un complot, des galeries souterraines sous le vieil édifice qui est le ciment de la société. Et alors, comment, si elle n’était pas aussi fortement reorganisée, la nouvelle Keglise de France pourrait-elle résister a des secousses qui voudraient Vébranler jusque dans ses fondements ?

Kt si un jour Etat moderne venait, de péripéties en péripéties, a passer aux mains de la démocratie, peut-étre méme de la franc-maconnerie, ouvertement ou non; si un jour ces trois forces, dont chacune est.si formidable, venaient a se réunir ; et si, réunies, elles ralliaient a elles toutes les influences sociales, ’enseignement, la presse, les élections, si elles ralliaient les assemblées nationales ou parlements, et si le parlement se couvrait de la loi pour atteindre le droit, si tout enfin se liguait contre l’édifice catholique ou pour VPempécher de s’élever ou pour le démolir pierre & pierre : sous le poids de cette épouvantable coalition, que deviendrait la nouvelle Hglise de France, si elle n’était aussi fortement réorganisée ?

Oui, le Concordat, dernier mot de la Révolution sur les rapports de lEglise et de l’Etat, a refait VKglise de France si forte en voulant l’affaiblir, qu’il n’y arien dont elle ne puisse soutenir l’assaut. Disons plus : dans cette lutte qui sera désormais la question, sinon exclusive, du moins dominante, il n’y a pas d’ennemi qu’elle ne puisse vaincre.

O merveilleuse flexibilité! Pendant que toutes

les autres religions de ’univers demeurent pétri-

ficées dans leur raideur, au milieu de la perpétuelle mobilité des choses humaines, la nétre, immuable

dans le dogme et dans la morale, parce que ses

lois sont conformes aux sentiments invariables de Vhumanité, s’accommodea tous les faits, A tous les

Te hye Lye 4* He Lond) oR os a

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TAMIL. DU; CLERGH | Oly OS se ia

esprits, 4 tous les mondes, s’assouplit 4 toutes les civilisations, et, a travers toutes les variétés d@em-

pires qui se précipitent avec fracas les uns sur.

les autres, revét toutes les formes sociales sans Sidentifier avec aucune, afin de poursuivre son ceuvre, Son ceuvre unique, ’harmonie entre le ciel et la terre, la régénération et le salut des Ames! A chacune de ces transformations, les profonds politiques, qui ne voient point lunité permanente sous les changements extérieurs, s’imaginent qu’elle va tomber par terre, s’écrouler et disparaitre : elle ne fait que mieux se ressaisir elleméme! Ils espérent que, du moins, elle va perdre de sa puissance et de son prestige: elle ne fait que mieux rentrer dans sa destinée! Tout ce qui semble le plus propre a l’abattre ne sert qu’a faire mieux éclater sa miraculeuse jeunesse et ce que Bossuet appelle « son éternelle nouveauté! » ; '. Yelle est, Mesdames et Messieurs, cette nouvelle Eglise de France dont nous raconterons les combats au dix-neuviéme siécle, comme nous pourrons ; mais dés aujourd’hui nous pouvons prévoir que ces combats ne seront pas toujours des défaites.

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LE RITUALISME

Q. — L'Ami voudrait-il nous dire s’il est exact que les ritualistes ont, comme on l’entend répéter souvent, -emprunté toutes nos cérémonies et qwils professent la doctrine catholique, saufla suprématie du pape? Kst-il vrai aussi que les ritualistes s’attachent a revendiquer pour leur Hglise les motes de la véritable Eglise ?

R. — La question est bréve, mais la réponse, pour étre satisfaisante, demande d’assez longs développements. Comme ils ne manquent ni d’actualité ni d’importance, nous ne craindrons pas de les donner.

Parlons d’abord des emprunts faits par les ritualistes au rituel catholique, et qui, pour le dire en passant, leur. ont valu le nom de ritualistes par lequel on a, originairement, désigné une fraction de la Haute Kglise dont ’unique préoccupation était d’avoir de belles cérémonies, et qu’on donne maintenant 4 la Haute Eglise tout entiere.

Ces emprunts ne sont que partiels et ne constituent, 4 les examiner de prés, qu’une imitation imparfaite. Tous les services ou offices anglicans, méme ce que les ritualistes, se croyant prétres, regardent comme la sainte messe, sont célébrés en langue anglaise. Le Prayer Book et les xxx1x articles exigent absolument. Or le Prayer Book et les xxxIx articles font loi dans l’Eglise d’Angleterre, et les ritualistes ne peuvent s’en affranchir. Le xxtve article est ainsi concu :

C’est une chose tout a fait contraire a la parole

de Dieu et a la coutume de la primitive Eglise

de dire la priére publique a Véglise ou d’administrer les sacrements dans une langue incomprise du peuple.

Pour bien juger de ce que sont les cérémonies ritualistes, il faut étre & portée de les examiner de prés et dans les détails. On s’apercoit alors que des nétres elles ne reproduisent que les grandes lignes et les cdtés les plus frappants. Mais cette imitation ou contrefacon, toute imparfaite qu’elle est, va assez loin pour tromper, dans bien des cas, au moins a premiere vue, des fidéles et méme des prétres catholiques qui ne sont pas sur leurs gardes.

Ainsi pour ce qwils croient la messe, les ritualistes ont emprunté nos cérémonies et nos vétements saceydotaux. A une simple table ils ont substitué l’autel catholique avec tous ses ornements. Les messes basses ne leur suffisent pas. Il leur faut tous les dimanches des messes chantées, bien plus, des messes solennelles avec diacre et sous-diacre. Ils donnent a ces prétendues messes tout Péclat possible. Is ont adopté jusqu’a la couleur de nos vétements sacrés et suivent a ce sujet les mémes régles que nous. Voici ce que dit le manuel qu’on peut regarder comme le catéchisme ritualiste :

« Ceux qui suivent la marche du culte de l’Eglise non seulement semaine par semaine, mais jour par jour, accueillent favorablement tout ce qui est de nature a les aider 4 y prendre part avec intelligence. Ce serait une perte pour eux que l’Eglise présentat continuellement la méme apparence uniforme. La dévotion trouve un secours a ce que les alternatives de jetines et de fétes soient rendues sensibles pour les yeux. I] ne serait pas naturel par exemple qu’en passant du caréme a Paques, on ne remarquat aucune différence dans les ornements de l’église et les ministres du culte.

« Cest pour obtenir cette variété raisonnable que, depuis des temps éloignés, on a adopté des ornements de diverses couleurs. Les diverses couleurs de la chasuble du prétre qui célebre la sainte Eucharistie’ ont pour but de se mettre en harmonie avec la saison liturgique. Mémes régles pour les couvertures et les devants d’autel.

« Quand la renaissance catholique? eut amené certains hommes & comprendrece qu'il ya deforce éducatrice dans les cérémonies du culte, ils trouverent sous leur main, dans les contrées voisines, un usage systématique des couleurs auxquelles on avait attache un sens symbolique. Cet usage né dans la ville et dans le voisinage de Rome, a été, dans l’intérét de Puniformité, adopté peu a peu a la place des plus anciens usages des

1 Les ritualistes évitent autant que possible le mot de messe devenu odieux aux anglicans et qui suffit a exciter l’indignation des membres de la Basse Kglise.

« Quand la doctrine du sacrifice eucharistique sera

mieux comprise parmi nous, dit le manuel The catholic religion (part. 3°, ch. ut, p. 271), le mot de messe S'imposera de nouveau par sa convenance. »

2 C’est le nom que les ritualistes donnent au mouyement d’Oxford.

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mR me AMI DU CLERGH

a ee ee,

divers diocéses de Europe. Pour nous, si nous Vavons adopté, cest d’abord parce qu'il est a notre portée. On a ensuite justifié cette adoption en s’appuyant sur ce que ce systeme est clair dans ses détails, facile 4 comprendre et réglé par une autorité « vivante... » Ces détails sont mentionnés dans les anciens livres liturgiques du diocése de Salisbury... L’adoption que nous en avons faite

repose sur ce fait que c’est une observance litté-.

rale de la rubrique des ornements, compatible avec l’indépendance nationale de l’Kglise anglicane, qui évite l’apparence de la reconnaissance dune autorité « étrangere !. »

On trouve dans les églises ritualistes des crucifix, des tableaux et des statues de la sainte Vierge et des saints, des stations du Chemin de la croix, des fleurs, un beau luminaire, tout ce qui contribue a rehausser le culte catholique. Mais, nous le répétons, tout cela n’est catholique qu’a peu prés et vu de loin. Si l’on y regarde de prés, on reconnait la contrefagon.

Les ritualistes, au moins un certain nombre, se sentent 4 l’aise dans nos églises, et se trouvent la comme chez eux. Il est arrivé plusieurs fois que certains clergymen en voyage sur le continent ont « célébré la messe » dans des églises catholiques ot l’on n’avait pas pris la précaution de leur demander leur celebret. Ce qui est beaucoup moins rare, c’est que les simples fideles, quand ils sont en pays catholique, se confessent 4 nos prétres qui ne se doutent nullement quwils ont affaire a des protestants, assistent a la messe dans nos églises, et y font la sainte communion.

Tout cela de la meilleure foi du monde.

Il en est des emprunts faits par les ritualistes a la doctrine de ’Hglise catholique comme de ceux qu’ils ont faits a son rituel: dans les uns et les autres on reconnait aisément la contrefacon.

Parmi les ritualistes, aucun n’admet la doctrine catholique sur tous les points. Ils n’admettent pas tous les mémes points. Chacun d’eux s’attache a ceux de ces points que son jugement propre lui représente comme étant l’enseignement de l’Eglise universelle. Cependant il existe certains points quwils admettent généralement. Ils sont a peu prés tous d’avis qu’on doit honorer et invoquer la sainte Vierge et les saints, qwil y a un purgatoire et qwil est utile de prier pour les morts.

Seulement sur tous ces points la doctrine méme des plus avancés n’est pas complétement catholique. On y trouve de l’or et de l’alliage. Ils citent en les approuvant et comme l’expression de leur propre foi, ces paroles de l’évéque anglican Hall: « N’est-il pas juste que nous bénissions Celle que Varchange a déclarée bénie ? Combien elle est digne d’étre honorée des hommes Celle que l’ange a proclamée la bien-aimée de Dieu ! O bienheureuse Marie, celui-la ne peut pas vous bénir trop qui ne va pas jusqu’a vous déifier 2. »

* The catholic religion, A manual of instruction for members of the Anglican Church, by the Rev. Vernon Staley. Part. 3, chap. vu, p. 857.

® The catholic religion. Part. 8, chap. 1, p. 178.

Mais d’un autre cdté les louanges que nous décernons 4 la sainte Vierge leur paraissent excessives. La plupart d’entre eux ne croient point a “| son Immaculée Conception. Les livres catholiques sur la Mére de Dieu leur produisent facilement Veffet @’étre injurieux pour son divin Fils. « Les livres romains modernes, dit le méme manuel qui cite les paroles de ’évéque Hallen les approuvant, les livres romains modernes parlent de la sainte Vierge, en particulier, d’une maniére que nous croyons étre tout 4 fait incompatible avec Vhon- | neur dt a Notre-Seigneur *. » |

Ils ne comprennent ni nos pratiques de dévotion envers la sainte Vierge, ni les louanges que nous lui décernons, ni les priéres que nous lui adressons. Il leur mangue quelque chose que ni la © science, ni la pénétration Wesprit ne sauraient | donner : le sens catholique.

C’est ainsi que, dans une dissertation d’ailleurs remarquable ot il établit la légitimité de Pinvocation des saints, le principal du Missionary College de Dorchester, le savant Darwell Stone cite comme trés blamable une priére a la sainte Vierge qu'il a recueillie dans le Celeste Palmetum et dans laquelle aucun catholique ne trouvera rien a reprendre.

Voici cette priere :

O sapientissima Mater ! suscipe me in clientulum tuum. In benedictas manus tuas, et in sinum misericordiz tus animam et corpus meum cum filiali fiducia nunc et in hora mortis mez commendo. Rege, doce, dirige et defende me in omnibus secundum tuam voluntatem. Respice, o Domina, ad servi tui, licet indignissimi preces, respice ad omnes necessitates meas. Ad te ego velut unicum asylum confugio ; sub pallio materne protectionis tue absconde me. Noli me a te, Mater

misericordie, repellere ; nam sine te vivere non potest anima mea. Amen.

Le révérend Darwell Stone voit dans cette priére insérée dans un recueil publié avec l’approbation Wun cardinal archevéque une preuve que l’Eglise catholique, loin de s’étre purgée des superstitions qu’on lui reprochait au xvie siécle, les approuve au contraire et les propage 2. Rien n’est moins fondé, Si l’on se met entiérement sous la direction de la sainte Vierge, c’est une maniére, trés honorable pour cette auguste Mére, de se placer sous la direction de lEsprit-Saint dont elle nous obtient une effusion plus abondante, et de son divin Fils avec lequel elle concorde en tout. D’ailleurs ne pourrait-on pas tenir un pareil langage a un homme encore vivant, remarquable par sa sainteté et son génie, et a la direction duquel on sabandonnerait sans réserve ? Si une pleine confiance peut autoriser ce langage 4 l’égard d’un homme vivant, a plus forte raison a l’égard de la sainte Vierge. Quand méme on arriverait 4 démontrer que certaines expressions, comme celles oti Yon proteste 4 la sainte Vierge qu’on ne peut vivre sans elle, c’est-a-dire sans les secours gui nous viennent d’elle et qui sont nécessaires 4 notre fai-

‘ Tbid, p. 222.

* The Church Quaterly Review. January, 1899. Invocation of saints, p. 296.

LAMI DU CLERGE ee Re ve

blesse, ne peuvent étre prises dans toute la rigueur théologique des mots, mais qu’il faut y voir une de ces protestations inspirées par un coour plein d@’amour auxquelles se méle un peu @hyperbole, il ne s’ensuivrait nullement que cette priere fit le moins du monde entachée de superstition.

Ce sont la de ces vérités qui entrent d’ellesmémes et avec la plus grande facilité® dans un esprit catholique et qui ne peuvent pénétrer, méme avec les meilleures explications, dang Vesprit toujours plus ou moins protestant des ritualistes.

On voit par la jusqu’a quel point et de quelle maniére les ritualistes sont catholiques dans la doctrine. 4

Les ritualistes célébrent ce qu’ils croient étre le saint sacrifice de la messe pour le repos de l’Ame des trépassés, mais ils s’inscrivent en faux contre la doctrine qui soutient que la célébration de plusieurs messes est de nature a leur obtenir ce repos plus stirement et plus efficacement que la célébration d’une seule '.

Pour ce qui est des sacrements, les ritualistes se rapprochent beaucoup de la doctrine catholique, mais ils sen éloignent tous par quelque cété, chacun a leur maniére, et selon ses propres idées. Le manuel The catholic religion nous donne assez bien ce qu’on peut considérer comme la moyenne de leur doctrine sur les sacrements, et comme lexpression des opinions ou, si l’on veut, des croyances les plus répandues parmi eux 4 ce sujet. Nous allons le citer.

« Quelques-uns des sacrements doivent leur existence 4 lV’institution directe de Notre-Seigneur et sont mentionnés dans ’Evangile ; d’autres ont été institués par les apdtres obéissant, nous pouvons le croire, 4 des ordres de Notre-Seigneur qui ne sont pas arrivés jusqu’a nous.

«Les deux grands sacrements sont le saint baptéme et la sainte eucharistie.

« Les cing petits sacrements sont la confirmamation, la pénitence, Vordre, le mariage et l’extyéme-onction...

« Les petits sacrements ne doivent pas étre mis de cété comme étant sans importance. Car ils sont selon le degré qui leur est propre, des signes visibles de la grace invisible, et forment une partie du plan divin pour notre salut et notre perfection, selon nos besoins et les conditions de notre vie 2. »

Les ritualistes croient a la présence réelle, mais ils ne croient pas, au moins pour la plupart, a la transsubstantiation.

Le jetine eucharistique est reconnu par eux comme une régle imposée par I’Kglise dés les temps primitifs, et ils y tiennent, mais ils tiennent, au méme titre, 4 la communion sous les deux espéces. Voici les avis que le manuel The catholic religion donne 4 ce sujet aux fidéles :

4 The catholic religion. Part. 38, chap. m, p. 271. -* Ibid., Part. 8, ch. m1, p. 259.

. «Quand votre tour de communier est arrivé, mettez-yous complétement a genoux, et préparezvous a recevoir le sacrement du corps du Seigneur dans le creux de votre main droite soute- nue par votre main gauche, tenant les maing élevées et les doigts étendus. Ne remuez pas vos mains. Prenez le sacrement.avec la bouche dang votre main, et en veillant a ce que pas une miette ne tombe par terre.

« Kn recevant le calice, tenez fortement la tige pour la porter 4 vos levres, et éviter des accidents. Sous aucun prétexte, ne le portez a vos lévres ou ne l’en éloignez d’une manieére brusque '. »

On le voit, Cest @ peu prés la doctrine catholique sur l’Kucharistie, et @ peu prés la communion catholique.

De méme pour le sacrement de pénitence.

Que les prétres aient le pouvoir de remettre les péchés, les ritualistes le soutiennent, mais ils refusent de reconnaitre quwils aient besoin pour cela de juridiction et, dans tous les cas, d’une juridiction émanant du Souverain Pontife.

De méme pour le sacrement de l’ordre. '

Il confére le caractére sacerdotal, nul doute a ce sujet dans Vesprit des ritualistes, mais ils ne considérent point comme nécessaires 4 sa validité certaines conditions qui, au jugement de llglise catholique, y sont absolument nécessaires.

De méme pour le sacrement de confirmation, quils considérent comme étant conféré par une simple imposition des mains.

De méme pour le sacrement de mariage, pour la validité duquel ils n’admettent pas que la présence d’un ministre soit nécessaire.

De méme pour le sacrement d’extréme-onction que, d’aprés eux, il n’est plus permis de conférer lorsque le malade est dans un état tel que tout espoir de recouvrer la santé est perdu.

Si Von excepte les vérités fondamentales que les membres de la Basse Eglise eux-mémes admettent : la Trinité, ’Incarnation, la divinité de Notre-Seigneur, la Rédemption, il en est ainsi, en fait de doctrine, sur toute la ligne. La doctrine des ritualistes, comme leur rituel, n’est qu’une contrefacon. C’est une doctrine plus ou moins frelatée, et plus ow moins gatée par le levain de Vhérésie.

C’est un fait bien frappant et bien digne d’attirer attention, que des hommes si savants et animés d’intentions si pures ne puissent arriver par eux-mémes, et grace a leurs propres efforts, a retrouver la vraie doctrine de |’Hglise altérée par la Réforme, et a.déméler entiérement le bon grain de livraie. « Une nation si savante, écrivait Bossuet en 1688, une nation si savante ne demeurera pas longtemps dans cet éblouissement; le respect qu’elle conserve pour les Péres, et ses curieuses et continuelles recherches sur l’antiquité la raméneront 4 la doctrine des premiers siécles 2. » En 1688 cette nation savante était dans l’éblouissement de

‘4 Ibid., Part: 3, chap. vu, p. 379.

2 Histoire des variations, Liv. VII.

Vhérésie depuis le milieu du xvie siecle. lle y est encore au commencement du xx°. Cet éblouissement commence cependant a se dissiper. Depuis un demi-siécle surtout, « ses curieuses et continuelles recherches sur l’antiquité la ramenent a la doctrine des premiers siécles. »

Mais avec quelle lenteur! On dirait que Vesprit anglais habitué depuis si longtemps au demi-jour de Vhérésie ne peut se remettre 4 l’éclatante lumicre de la foi. Ces hommes intelligents lsent, étudient, commentent les wuvres des saints Peres ou cette lumiére brille d’un éclat merveilleux, et ils n’en rapportent que des rayons mélés d’ombres. Tant il est vrai que ’homme, pour savant qwil soit, n’en demeure pas moins, quand il s’agit de la vérité religieuse, « un étre enseigné, » commie le prouve éloquemment Lacordaire dans sa premiére conférence de Notre-Dame. « Oui, s’écrie Villustre orateur, la vérité n’est qu’un misérable jouet d’opinions qui se succédent sans fin, ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine qui enseigne Vhomme, cet étre nécessairement enseigné. » ;

Quand il s’agit de la vérité religieuse, il faut a Yhomme une autorité ala fois divine et vivante. Pour arriver a la vérité totale et surtout pour retrouver cette vérité perdue et obscurcie par trois siécles d’erreur, les livres ne suffisent pas. I faut que V’homme se mette aux pieds de cette sainte Kglise que le divin Sauveur a faite la dépositaire et la gardienne de la vérité, et quil Vécoute comme le disciple écoute son maitre, ou mieux comme Venfant écoute sa mere; car l’EKglise est une mére. C’est le Sauveur lui-méme qui nous apprend ce moyen d’arriver a la vérité. « O mon Pere, s’écrie-t-il en parlant des vérités de la foi, vous avez caché ces choses aux sages et aux habiles, et vous les avez révéléesaux petits 1. »

Le moindre de nos éléves des séminaires voit plus clair dans les choses de la foi que les plus savants docteurs anglicans d’Oxford ou de Cambridge.

Cette considération suffirait 4 nous expliquer que les ritualistes, malgré-toutes les recherches dont le mouvement d’Oxford a été le point de départ, aient tant de peine, aujourd’hui encore, apres un demi-siécle d’études, 4 se débarrasser de Vhérésie. Mais leur difficulté d’arriver a la vérité catholique pleine et entiére s’explique par d’autres raisons encore, et en particulier par la Régle de foi qu’ils ont adoptée, et par la servitude que leur imposent les xxx1x articles de religion.

D’abord la Régle de foi qu’ils ont adoptée.

Cette Regle de foi, Pusey l’a formulée ainsi :

« Ce qui est matiére de foi doit pouvoir étre prouvé par la sainte Kcriture, en se réglant, non sur le sens privé de chaque individu, mais sur Venseignement uniforme de l’Eglise 2. »

Voici maintenant comment les ritualistes entendent cette régle de foi:

‘Tue, x, 21. ; 2 The Rule of Faith, p. 30.

« Les sectes i iprotegantae disent-ils, regardent la Bible comme la‘source d’ot chacun doit tirer ses conclusions par rapport a la vérité. A leurs yeux, ce qui a été enseigné par les maitres les plus éminents de toutes les époques compte pour peu de chose, si toutefois cela compte pour quelque chose, en fait d’autorité. En comprenant ainsi les choses, chaque homme devient son propre interpréte de la Bible, et la Bible, si l’on en fait cet usage, peut devenir la parole de Vhomme au lieu de la parole de Dieu. L’inévitable résultat d’une telle interprétation privée, cest qu’on peut donner de la parole de Dieu une série interminable d’interprétations différentes.

« C’est 14 une des formes de l’erreur relativement a l’assertion de la vérite.

« Les catholiques romains sont liés par les dé-

crets du Concile de Trente. Ce Concile déclare que

« la vérité est contenue dans des livres écrits et:

dans des traditions non écrites, et qu’il recoit et ©

« venere avec un ¢gal sentiment de piété et de res-

pect tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament... et aussi les traditions relatives a la foi et a la morale, comme ayant été, soit par la

« parole du Christ lui-méme, soit sous la dictée de |

l’Esprit-Saint, conservées dans ’HKglise par une succession ininterrompue *

« Ainsi la tendance de ’Eglise romaine est de préetendre qu’un article de foi peut s’appuyer uni-

quement sur l’enseignement de |’iglise, sans avoir

lEcriture pour base. »

A ces deux régles de foi qui leur paraissent Pune et Vautre erronées, les ritualistes opposent la suivante :

« La sainte Ecriture est Pautorité finale dans les

questions relatives 4 la vérité catholique, en prenant PEKglise pour interpréte de l’Hcriture, et en Ventendant dans le sens ot les Péres l’ont généralement entendue 2. »

Ainsi la différence entre les « protestants » et les ritualistes, cest que les « protestants » inter-

prétent VEcriture directement d’aprés leur sens. privé, tandis que les ritualistes n’interprétent pas | l’Kcriture directement, mais seulement a travers”

les interprétations des Péres, lesquelles interpré-

tations ils interprétent eux-mémes d’aprés leur | sens privé. Cette différence, on le voit, est une

pure affaire de circuit.

Le sens privé des « protestants » juge quel est

le sens de tel passage de l’Ecriture. Le sens privé |

des ritualistes détermine « le sens oti les Péreg.

Yont généralement entendu. » Chacun d’eux le dé-

termine a sa maniére. Cela devait arriver.

Pusey, nous lavons dit, soutient que les trépas- | sés retirent autant de soulagement de la célébra-. tion d’une seule messe que de la célébration de plusieurs. Sur quels textes de l’Ecriture s’appuie-

t-il? Sur Penseignement de quels Péres ?

Ce n’est pas ainsi que l’entendent les Péres in--

terprétées par l’Eglise catholique et par les théolo- |

4 Session try.

* The catholic Religion. Part. 2, ch. vim, p. 124 of suiv.

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VAMI DU CLERGH | "5

giens catholiques ou méme simplement par le bon sens. C’est ainsi que l’entendent les Péres interpréetés par Pusey.

Lk chanoine Carter, une des grandes autorités actuelles du ritualisme, interpréte les Péres, et en particulier saint Cyprien, en leur faisant dire que les évéques sont égaux au pape et n’ont de juridiction a recevoir de lui en aucun sens 1. L’Eglise catholique, comme on peut le voir par lencyclique Satis cognitum, s’appuie précisément sur saint Cyprien comme sur un des grands témoins de la tradition évidente et constante, d’aprés laquelle les évéques dépendent du Souverain Pontife comme de leur chef.

Le Révérend Darwell Stone a publié récemment un ouvrage intitulé Le Saint baptéme (Holy baptism), que nous avons fait connaitre aux lecteurs de Ami du Clergé il y a quelques mois *. Cet ouvrage est savant, et, comme la plupart des ouvrages des ritualistes avancés, presque catholique. L’auteur y soutient cependant certaines opinions portant sur des points de grande importance qui sont combattues par tous les théologiens catholiques et par un grand nombre de théologiens anglicans. Ceux qui combattent ces opinions soutiennent que leur doctrine est appuyée sur I’Ecriture interprétée par les Péres, et aussi sur l’enseignement uniforme de l’Eclise.

En cela ils ont tort, dira le Révérend Stone. Ils nentendent rien aux Peres. Ils ne comprennent pas Venseignement de l’Eglise.

Que Von demande au Dr Pusey, au chanoine Carter, au R. Stone : Sur quoi vous appuyezyous pour soutenir que vous seuls savez bien interpréter les Péres, que vous seuls avez raison et que tous les autres se trompent? Ils seront bien forcés de répondre : Sur mon sens privé, sur mon propre jugement.

On pourrait multiplier ces exemples de maniére

aenremplir un volume. Ceux que nous venons de donner suffisent.

Dans son intéressant ouvrage intitulé La Comédie de la Convocation, M. Marshall, ministre anglican converti, met en scéne un professeur anglican qui fait ainsi le procés du ritualisme qu il appelle aussi le puséisme :

« Le puséisme, dit-il, est simplement un ultraprotestantisme... Affirmer le principe de l’autorite tandis qu’on la répudie chaque jour en pratique, voila de quoi se glorifient ces Messieurs. I] est vrai que, pour, n’étre pas seuls dans le monde, ils

ont affecté de transporter leurs hommages a une

Eglise primitive qui est purement imaginaire. Ils affectent de lui rendre une prétendue obéissance qui les dispense d’obéir 4 aucune autre... Aucune secte chrétienne, ni de notre temps, ni d’aucun

- 4 On peut voir dans le ch. x1 de l’ouvrage du P. Ragey, Les Missions anglicanes, que Vinterprétation donnée par Mer Freppel aux paroles de saint Cyprien est absolument opposée a celle que leur donne le chanoine Carter. L’interprétation de Mgr Freppel est celle de ’Eglise catholique et des théologiens catholiques. L’interprétation du chanoine Carter est celle des théologiens anglicans.

autre, n’a jamais affiché un tel mépris de l’autorité, que cette autorité siege a4 Lambeth’ ou au Vatican. Un papiste dit, et en cela au moins il est logique : « Mon maitre c’est mon Kglise; je lui obeis. » Un puséiste dit, non en parole, mais en acte : « Mon Kglise est mon éléve; je l’instruis. » Un Francais a trés ingénieusement exprimé la différence entre les deux : Le puséiste dit: L’Eglise cest moi. Le catholique dit: L’Eglise Cest nous.

« Le nombre des religions mentionnées dans les annales de l!humanité dépasse tous les calculs de Varithmétique; dans aucune on ne rencontre un paradoxe comparable a celui qui fait le fonds de la théologie puséiste... « Obéissez-moi, disent ces « Messieurs a leurs disciples; ’obéissance est le « devoir des laiques. Pour moi, je n’obéis qu’a « ma propre interprétation des Péres ou a une in- « terprétation que j’approuve. Mon Eglise n’est « pas suffisamment catholique pour mériter mon

‘« obéissance ®. »

Mais personne n’a mieux caractérisé le ritualisme que Newman devenu catholique. Le ritualisme était son ceuvre, involontaire, mais trés réelle. Nul n’avait contribueé plus que lui, sans le vouloir, a préparer cette école du sens privé. On peut comparer le ritualisme 4 une chaloupe qwil avait frétée et lancée, espérant lui donner une direction grace a laquelle elle pourrait tenir la haute mer. Un jour, il s’était apercu que des vents impetueux et des courants dont il ne pouvait se rendre maitre la poussaient vers des écueils, et il Vavait quittée pour monter sur le grand vaisseau de l’Kglise catholique. Du pont de ce vaisseau, voyant, plusieurs années plus tard, son ancienne chaloupe toucher au grand écueil quwil avait preévu, il jetait 4 son équipage, non des avertissements — il savait que les avertissements seraient inutiles, — mais ces éloquentes invectives :

« Vous étes un corps qui n’existe que d’hier ; vous étes une goutte d’eau dans Vocéan de ceux qui professent le christianisme, et vous voudriez faire la loi aux prétres et aux prophetes... Vous avez mission d’enseigner lEelise nationale qui doit diriger Empire britannique, qui doit enseigner le monde entier. Vous étes plus savants que la Gréce; vous étes plus purs que Rome; vous en savez plus que saint Bernard ; vous décidez quand saint Thomas avait raison, quand on doit le lire avec précaution, et quand il mérite d’étre blamé; vous étes capables de mettre au jour des idées plus justes que ne l’ont fait saint Augustin et gaint Grégoire sur la grace, sur la pénitence et sur l’invocation des saints... Vous ne suivez pas les évéques de l’Eglise nationale; vous désavouez ses traditions existantes; vous n’étes point satisfaits de ses théologiens; vous protestez contre ses tribunaux ; vous vous éloignez de ses simples fidéles ; vous allez plus loin que le Prayer Book. Vous avez, sous tous les rapports, une religion

‘ Le palais des archevéques de Cantorbéry, a Londres. 2 The Comedy of Convocation in the English Church, p- 86 et suiy.

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éclectique et originale qui vous est propre. Vous ne jurez ni par Andrews, ni par Laudes, ni par Hammond, ni par Bull, ni par Thorndike, ni par eux tous ensemble... Presque tous vos théologiens, ginon tous, s’appellent eux-mémes des protestants et vous anathématisez le nom. Qui fait aux catholiques autant de concessions que vous? Et vous restez séparés deux. Qui, parmi les autorités anglicanes, voudrait parler de la pénitence en tant que sacrement comme vous le faites? Qui fait une obligation des jetines? Qui fait usage du crucifix et du rosaire ? Qui réserve V’hostie consacrée ? Qui croit aux miracles opérés dans votre Eglise? Qui administre comme yous le faites, je crois, Vextréme-onction? Sur certains points vous préférez Rome, sur d’autres les Grecs, sur d’autres l’Ecosse, et la régle en dernier ressort de ces préférences, c’est votre jugement privé. »

« Que dirais-je contre une maniére d’agir aussi déplacée? Dites que vous suivez une autorité, celle que vous voudrez, et je saurai ou vous trouver, et je vous respecterai... Mais ne venez pas a moi avec Vopinion la plus recente que le monde ait vue, en protestant que c’est la plus ancienne. Ne venez pas a moi aujourd’hui avec des idées qui sont d’une nouveauté palpable, isolées, originales, sui generis, qui ne sont reconnues ni par les chrétiens, ni par les,incrédules, en me défiant de répondre a ce que je n’ai vraiment pas la patience de lire. La vie est trop courte pour qu’on la passe a de pareilles bagatelles. Si vous voulez faire des prosélytes, allez 4 d’autres. Vous portez votre inconsistance sur yotre front, mes trés chers fréres. Vous prétendez que vous ne faites que défendre votre propre Eglise; mais votre Eglise est loin de vous savoir gré d’une défense quelle ne songe nullement a s’approprier. Vous changez ses doctrines et vous nous commandez de Vaimer 4 cause de vos innovations. Yous vous attachez a4 elle par ce qu’elle répudie, et peu s’en faut que vous nous anathématisiez, nous qui nous sommes convertis au catholicisme, pour avoir fait une démarche qu’elle vous verrait faire avec plaisir, plutét que de suivre la ligne que vous avez adoptée. Quand nous prenons une détermination que cette Eglise anglicane est bien aise de nous voir prendre, étant données nos convictions, vous appelez cela de l’inconstance, de Vimpatience et un manquement a nos devoirs, et vous pensez quune marque d’amour et de confiance envers elle ce serait de ne point la croire, mais de ne s’en rapporter qu’d vous. C’est a elle Venseigner et 4 nous de vous croire en nous réglant sur vos recherches privées dans saint Jean Chrysostome et saint Augustin. « J’ai commencé, « semblez-vous dire, par laisser de cdté certaines « choses et par aller aux informations. Je me suis « écarté de lenseignement que j’avais recu.

« Javais été élevé dans quelque vieux type d’an- « glicanisme, dans l’école de Newton et de Scott, « ou dans celle de Barlett, ou dans l’école libérale. « Jétais un Dissident, un Wesleyen, mais, par « Pétude et la réflexion, je suis devenu un Anglo-

« catholique. Alors j’ai lales Péres, et jai décidé « quelles expressions sont les vraies et lesquelles « ne le sont pas ; lesquelles s’appliguent a tous les - « temps, lesquelles sont de circonstance ; les- « quelles se rapportent 4 Vhistoire, lesquelles a la « doctrine; quelles sont les opinions privées et « lesquelles font autorité; quelles sont les choses « que les Péres paraissent simplement penser, et « lesquelles ils doivent penser; quelles sont les « choses fondamentales, et lesquelles ne sont « que ‘pour ’ornement. Ayant ainsi mesuré, dé- « coupé, rassemblé mon Credo par ma propre « intelligence, par mes propres élucubrations, et « différant du reste du monde dans mes résultats, « je vous commande formellement, je vous aver- « tis solennellement de ne point faire ce que j’ai « fait, mais d’accepter ce que j’ai trouvé, de le « respecter, de vous en servir, et de le croire, car « Cest Venseignement des anciens Péres et de « votre Mére l’Kglise d’Angleterre. Croyez-m’en « sur parole, c’est exactement la vérité du Christ; « renoncez 4 votre raison ; car je sais mieux cela « que vous, et il est évident que si vous différez « @avis avec moi, cela vient de quelque faute « morale que vous avez commise. Vous avez be- « goin de reméde pour votre 4me; vous devez jeti- « ner; vous devez faire une confession générale « et vous surveiller de prés, car vous étes sur le « point de devenir un ritualiste ou un infideéle. »

« Je n’ai certainement pas exagéré. Un parti formé sur de pareils principes peut-il étre, en aucun sens, la continuation du parti apostolique formé il y a vingt ans? La base de ce parti était la profession de renoncement 4 son jugement propre; la base du votre est la profession de recourir a ce jugement privé *. »

C’est avec raison, on le voit, qu’un des amis de Newman lui écrivait, en lui appliquant un de ses vers sur saint Grégoire de Nazianze :« Tu as pu soulever un peuple, mais tu n’as pu le gouverner 2. »

Ce parti n’était pas gouvernable. :

La grande illusion de Newman avait été de s’imaginer qwil serait possible de trouver une via media entre une autorité infaillible et le sens’ privé, entre le papisme, comme il l’appelait, et le protestantisme. « Il y a dans cette idée, observe avec raison M. Chapman, quelque chose de trés séduisant, car elle promet un catholicisme sans le pape, et la liberté sans licence *. »

Dans un des tracts qwil écrivit étant encore anglican, Newman annonc¢ait que ses prévisions le portaient a croire que cette navigation entre Charybde et Scylla aboutirait vite 4 un naufrage. «Je disais que cet état de choses ne pourrait durer si les hommes se mettaient a lire et a penser. Ils «ne « pourront rester dans cette situation que vous « appelez Eglise anglicane ou protestantisme or-

‘ Anglican difficulties, p. 163.

4 Histoire de mes opinions veligieuses, par Newman. Traduction de Georges du Pré de Saint-Maur. Deuxiéme partie, p. 96.

3 Lidme anglicane, ch. xviu, p. 224.

L’AMI DU CLERGE ih

« thodoxe. Ils ne pourront jamais demeurer en « équilibre sur une jambe, étre assis sans siége, « ou marcher avec iles pieds liés, ou paitre dans « les airs, comme les cerfs de Tityre. Ils adopte- « ront un systeéme ou un autre, mais un sys- « teme logique : le libéralisme peut-étre ou « ’Erastianisme, ou le papisme ou le catholi- « cisme, mais ils voudront un systéme réel *. »

Ce fut précisément ce qui arriva. Une fraction du parti formé par Newman alla a l’extréme droite, et l’autre 4 l’extréme gauche; les uns cherchant, comme leur chef, la vérité dans V’infaillibilité de l’Kglise romaine, les autres, en bien plus grand nombre, dans le jugement privé.

Newman nous a raconté ce qui lui arriva. « La Via media était une idée impossible, ce que javais appelé « ’équilibre sur une jambe; » et il était nécessaire d’avancer dans l’un ou lautre sens, si je voulais conserver ce qui était pour moi Vissue Ge la controverse.

» Jabandonnai donc ce premier terrain, et j’en pris un autre *. » Il prit un autre terrain et puis encore un autre jusqu’a ce qu’ayant reconnu que tous ces terrains factices se dérobaient aussitét sous ses pieds, il se placa franchement et irrévocablement sur le terrain solide du catholicisme.

Un certain nombre imitérent son exemple, mais le parti en masse persista dans cette voie de tatonnements et d’essais, allant sans cesse d’une position a une autre.

Quelle est la position adoptée 4 Vheure présente par le ritualisme ?

Sinous posions la question aux représentants les plus autorisés des diverses nuances du ritualisme, nous obtiendrions autant de réponses différentes. Ce qui prouve que cette position, non seulement n’a rien de fixe, mais encore n’a rien de net et de précis. Sur cette question difficile de savoir quelle est la position actuelle du ritualisme, nous laisserons la parole 4 un ritualiste, celui de tous qui est 4 la fois le mieux informé et le plus en vue, le savant docteur Creighton, évéque de Londres, que Vopinion publique, en Angleterre, désigne comme le futur archevéque de Cantorbéry. Le docteur Creighton est auteur d’une brochure toute récente qui a pour titre : La position de VEglise d’Angleterre. Bien entendu, ce quwil appelle la position de l’Eglise d’Angleterre, c’est la position que le ritualisme s’efforce de lui faire prendre.

‘Le savant évéque de Londres débute ainsi :

« Il est bon que je commence mes observations en exprimant clairement l’objet que j’ai en vue. Je ne puis mieux le faire qu’en racontant comment le sujet que je vais traiter m’a été suggéré. Je m’entretenais avec un candidat 4 Vordination, qui se disposait 4 partir pour les missions des Indes. Il me dit : Je voudrais bien avoir une réponse claire 4 cette question : Quelle est la posi-

4 Histoire de mes opinions religieuses, 3° partie, r 2 Tbid., 4° partie, p. 282.

tion de l’Eglise d’Angleterre dans la chrétienté? Je connais les prétentions de l’Eglise de Rome : elle se donne comme une institution universelle et divine a laquelle tous les hommes doivent appartenir. Je connais les prétentions de l’Kglise grecque : c’est de conserver la foi catholique et de la présenter sous des formes anciennes, intelligibles pour le simple peuple. Je ne connais aucune formule analogue qui soit propre a décrire la position de l’Kglise d’Angleterre.

« Il peut vous paraitre étrange de vous poser une pareille question, ou bien qu’il puisse y avoir quelque difficulté & y répondre. Mais esprit anglais n’est pas fertile en définitions, et nous sommes disposés 4 nous féliciter de la liberté que nous prenons de ne pas nous assujétir a ce qui est pure logique. Le caractere de nos institutions, cest de s’adapter a l’ceuvre a laquelle elles sont destinées. Nous jugeons de leur valeur par ce quwelles offrent de satisfaisant pour nos besoins, et | non par la facilité que nous ayons de les expli- . quer aux autres. Il n’y a pas de définition de la Constitution britannique, ni d’aucune de nog institutions nationales. L’iglise d’Angleterre n’a jamais songé a définir quels sont ses rapports avec les autres corps, ni a exprimer aucune prétention d’étre universellement acceptée. Ce qu’elle avoue étre tout @abord, c’est Vexpression de la conscience religieuse du peuple anglais, et sa position dans le monde consiste dans le pouvoir quelle a de donner a cette conscience une éducation qui lui communique véritablement le sens de sa destinee...

« Si nous considérons les idées principales qu’on se forme sur la position de l’Hglise d’Angleterre, nous trouverons, je pense, qu’elles peuvent se ramener 4 trois principales :

« 4° Le systeme de l’Eglise d’Angleterre est principalement celui du protestantisme continen-., tal, dont les limites dans ce pays ont été tracées en partie par des motifs de convyenances politiques.

«20 L’Helise d’Angleterre est ’EKelise du moyen age dont le systeme a été quelque peu mutilé par la démarche qui a di étre prise pour se débarrasser de la suprématie papale. Maintenant que la suprématie papale et toutes ses conséquences politiques sont choses passées et finies, la restauration de certaines parties de l’ancien systeme que la peur du papisme fit écarter, est désirable.

«30 [’Relise d’Angleterre est un compromis entre deux tendances opposées de pensée religieuse; et de méme qu’il existe deux partis politiques qui se maintiennent mutuellement dans Vordre, de méme aussi il existe deux partis religieux entre lesquels les évéques doivent tenir la balance égale.

« Pour moi je ne puis accepter aucune de ces vues. L’Eglise d’Angleterre me parait avoir une position propre trés décidée, la plus noble qu’une institution puisse prendre, mais que son élévation méme expose 4 étre travestie et mal comprise. Jessaierai d’expliquer ma pensée.

« La formule qui exprime le mieux la position de l’Kglise @’Angleterre, cest qu’elle repose sur un appel ad une science saine; it resis on an appeal to sound learning 1.»

On yoit que Newman ne forgait pas la note quand il faisait dire aux ritualistes : « Par Vétude et la réflexion, je suis devenu anglo-catholique. »

D’aprés le docteur Creighton, c’est la ce que ’Eglise anglicane tout enticre est en droit de dire et ce qui exprime le mieux sa position : « Par

Vétude et la réflexion, par une science saine, je:

suis devenue l’Helise anglicane. »

Pour donner une idée compléte de sa position et aussi un résumé de gon histoire, elle n’aurait besoin que d’ajouter : « Et en m’appuyant ainsi sur une science orgueilleuse, fruit de mon propre jugement, au lieu de m’en tenir humblement a Venseignement de l’Eglise, je suis tombée depuis trois siécles et je ne cesse de tomber encore tous les jours dans toutes sortes d’erreurs. »

Une autre explication de ces erreurs que nous ne devons pas omettre sous peine de ne faire connaitre qu’a moitié la position des ritualistes, c’est la servitude que leur imposent les xxx1x articles de religion.

Les xxx1x articles de religion sont un formulaire de foi qui est pour les anglicans ce que la confession d’Augsbourg est pour les luthériens et que tous les membres du clergé anglican sont tenus de souscrire. Aucun clergyman ne peut recevoir l’ordination sans avoir pris par écrit Vengagement de ne rien enseigner ni de vive voix ni par écrit, qui soit contraire a la doctrine des XXxXIx articles.

Or les xxxrx articles contiennent sur un grand nombre de points de la plus haute importance une négation expresse, claire, nette et formelle de la doctrine catholique. Le xxxvue article par exemple dit :

« L’évéque de Rome n’a aucune juridiction dans ce royaume d’Angleterre. »

Aussi quand le mouvement pour revenir aux doctrines catholiques se fut nettement accentué, les amis de Newman, qui le voyaient a la téte de ce mouvement et qui désiraient le suivre, ne purent sempécher de lui dire : « Quallez-vyous faire des Articles? »

Il y avait, en effet, lieu d’étre embarrassé. Abandonner les Articles, c’était abandonner l’Kelise anglicane : ce que Newman, a cette époque, ne voulait pas faire. Les admettre dans leur sens obvie, clair et naturel, c’était s’écarter et méme notablement de la doctrine catholique : ce qui était formellement contraire aux intentions de Newman et de son parti. Restait la ressource dessayer d’expliquer les Articles dans un sens catholique.

Mais comment expliquer dans un sens catholique des articles comme ceux-ci par exemple:

« La sainte Ecriture contient toutes les choses

. 4 The position of the Church of England, by Mandell Creighton, bishop of London, p. 3, 4, 5 et 6. ;

3 Sry -

nécessaires au salut, de sorte que tout ce qui n’y

est pas contenu ou ne peut étre prouvé par elle ne

doit étre exigé d’aucun homme comme article de ~

foi. » (Article vi).

« Les conciles généraux ne peuvent pas se réu-

nir sans Vordre et la volonté des Princes. Et quand —

ils sont réunis (d’autant qvils sont une assemblée

d’hommes quine sont pas en tout gouvernés par

VEsprit et la parole de Dieu), ils peuvent se tromper, et quelquefois ils se sont trompés, méme sur les points ayant rapport a Dieu. Par conséquent, les articles qu’ils définissent nécessaires au salut n’ont ni force, ni autorité, 4 moins que l’on puisse prouver qwils sont tirés de la. sainte Keriture. » (Article xxt).

Et Varticle suivant, le xxue, comment lexpliquer dans un sens catholique :

« La doctrine de ’EKglise romaine en ce qui concerne le purgatoire, les indulgences, le culte et Vadoration tant des images que des reliques, ainsi que l’invocation des saints, est une invention frivole qui n’est appuyée sur aucun texte de VEcriture, mais plutét contraire a la parole de Dieu. »

tl ne semble vraiment pas qu’on puisse, méme en y mettant tout ’esprit du monde, donner a de pareils articles un sens catholique. Les partisans du mouvement le voyaient bien. Ils pressaient Newman et ne lui laissaient point de repos. « Par quels accommodements de conscience arrivezvous a signer les Articles? Ils sont directement contre Rome, » lui disaient-ils sans cesse. Le grand Leader se trouyait ainsi dans une impasse

dont il ne pouvait sortir que par un tour de force, -

Il tenta ce tour de force. Chose étrange, mais certaine, — il nous l’assure lui-méme et nous n’avons aucune raison de suspecter sa véracité, — il le tenta loyalement.

Déemontrer que les Articles non pas doivent, mais pewvent étre interprétés dans un sens catholique, c’est a quoi s’appliqua Newman dans ce fameux tract 90 qui fit tant de bruit. « La tache est malaisée, dit M. Thureau-Dangin, et il n’en vient 4 bout que par des arguments singuliérement subtils 1. » C’est le moins qu’on puisse dire. On pourra juger de la liberté qu’il se donne par cette lettre quil adressait au docteur Jelf pour expliquer son mode d’interprétation :

« La seule particularité de la cause que jeplaide, Si je puis m’exprimer ainsi, est celle-ci : tandis qwil est d’usage aujourd’hui d’en chercher la veritable interprétation dans les croyances personnelles de ceux qui ont rédigé les articles, je voudrais qu’on la cherchat dans la croyance de VEglise catholique. En @autres termes, de méme que lon dit souvent que, dans le baptéme, les en-

fants sont régénérés non d’aprés la foi-de leurs —

parents, mais d’aprés la foi de ’Eglise, de méme je dirais que les articles doivent étre recus, non dans

‘La Renaissance catholique en Angleterre au XIX® siécle, par M. Thureau-Dangin. Premiére partie :

Newman et le mouvement ad’ Ouford. Chap. ty, p. 208, :

le sens de leurs auteurs, mais dans le sens catholique (autant que le texte le permettra) 1. »

Le mal est que le texte ne le permet vraiment pas du tout. Une fois devenu catholique, Newman le reconnut sans peine. Tant qu’il fut anglican, il se persuada, de la meilleure foi du monde, que ces articles, si évidemment, si manifestement hérétiques, étaient susceptibles d’une intérprétation catholique.

Ht Newman est a la fois un des génies les plus péenétrants et une des ames les plus droites que le xIxe siecle ait produits !

Rien peut-étre ne fait mieux comprendre jusqu’a quel degré extraordinaire et vraiment invraisemblable Paveuglement peut aller chez les meilleurs esprits sous Vinfluence des préjugés héréditaires et du milieu dans lequel ils vivent.

Cet aveuglement de Newman, pendant de longues années, est encore aujourd’hui celui dun grand nombre, on peut méme dire de la plupart des ritualistes.

Ils admettent, nous avons vu, les sept sacrements qu’admet l’Heglise catholique. Les Articles n’en reconnaissent que deux. Ils prétendent étre d’accord avec les Articles. Voici ce que dit le Xxve article :

« Il y a deux sacrements institues par Notre-

Seigneur dans l’Evangile, c’est-a-dire le baptéme ©

et la céne du Seigneur. Quant aux cing autres, communément appelés sacrements, c’est-a-dire la confirmation, la pénitence, Vordre, le mariage et Yextréme-onction, ils ne doivent pas étre mis au nombre des sacrements de l’Evangile. Ils sont sortis les uns dune fausse imitation des apdtres, les autres sont des états de vie autorisés dans les Keritures ; toutefois ils n’ont pas la méme nature de sacrements que le baptéme et la céne, parce qwils n’ont pas de signe ou de rite institué par Dieu. »

Les ritualistes trouvent cela trés catholique. Les membres de la Basse Kglise, au contraire, trouvent cela trés protestant, et ils se servent des Articles pour justifier leur protestantisme et condamner le « catholicisme » des ritualistes.

« Notre Eglise, dit a ce sujet, dans son dernier numéro, le Churchman, revue mensuelle dirigée par le révérend Sinclair, archidiacre de Londres, notre Eglise ne reconnait que deux sacrements comme étant d’institution divine, a savoir le baptéme et le souper du Seigneur. L’article xxv est parfaitement clair sur ce point. Il le déclare avec toute la précision que la langue anglaise peut mettre dans l’expression d’une idée 2. »

Nulle part les articles ne sont plus clairs que lorsqu’ils se prononcent contre la Présence Réelle et contre la messe. Un de leurs buts principaux a été Vabolir la messe.

Voici ce que dit article xxvim:

’ Histoire de mes opinions religieuses, 3° partie,

. 205. ; Py The Churchman. The landmarks of the English Church, by the rev. Russell Caley. Numéro de janvier. 1900, p. 207.

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