I. — Une courte introduction expose l’état de l’Ir
lande a la naissance d’O’Connell, en 1775. Il y a la une ~
série de lois dune cruauté savante qui devaient tuer scientifiquement et a bref délai cette infortunée nation. Tous les catholiques étaient exclus des fonctions municipales ; le-fils d’un papiste embrassant la religion réformée, son pére était déclaré incapable de vendre ou @hypothéquer ses propriétés; aucun papiste ne pouvait acquérir un héritage quelconque. « L’héritage d’un papiste n’ayant pas d’héritier protestant était partagé également entre ses enfants. » (Pour ruiner sttrement l’Irlande, l’Angleterre lui avait donc infligé la loi du partage forcé, qui est inscrite dans notre code francais). Tout prétre qui faisait un mariage entre protestant et catholique était déporté, et en cas de récidive, condamné 4 mort. Plus d’écoles catholiques, plus de maitres papistes ; ’amende, Vexil, la prison ou méme la mort sont décrétés contre tout catholique réfractaire aux lois d’enseignement, les mineurs catholiques sont volés a lEglise et élevés par Etat. « En fait d’ignoble perfection, disait Edmond Burke, ces lois pénales sont le plus remarquable monument qui ait jamais été élevé ; cest un mécanisme d’une habileté rare et d’un travail achevé, aussi bon pour oppression, ’appauvrissement d’un peuple et l’avilissement én lui de la nature humaine, an tout ce quia jamais été produit par la perversité
e Vhomme. » :
L’histoire d’O’Connell prouve surtout cette consolante vérité que la liberté religieuse est immortelle, et qu'il n'est pas au pouvoir de ’homme de la tuer.
Il y eut toujours une puissante affinité entre la France et ’Irlande. Louis XIV avait décrété que tout Irlandais qui débarquait sur le sol francais devenait Frangais, et quand Louis XVI dut renvoyer, ses fidéles Irlandais, il leur fit remettre un étendard ott se mariaient dans une broderie superbe le shamrock et le lis avec cette devise : Semper et ubique fideles.
Or ces défenseurs du roi étaient commandés par ie ae a O’Connell, ’oncle du futur libérateur de l'Irande.
Il. — O'Connell naquit le 6 aotit 1775, a Carhen- House, prés de Cahirciveen, au comté de Kerry. Son pére, Morgan, avait épousé Catherine O’Mullane, une parhowane comme lui, qui lui donna six filles et quatre
« Je suis le fils d’une sainte mére, écrira-t-il un jour, qui a veillé sur mon enfance avec les plus fidéles soins. Elle avait une haute intelligence, et le peu que j’en posséde m’a été légué par elle. Je peux dire vraiment que cest a elle que je dois la situation ot m’ont placé mes concitoyens. Elle a rendu le dernier soupir en appelant, grace au ciel, les bénédictions de Dieu sur ma téte, et depuis j’ai pu apprécier sa bénédiction. Dans les périls et les dangers auxquels j’ai été exposé pendant ma vie, j'ai considéré cette bénédiction comme un bouclier angélique... »
Tl avait encore un autre oncle, Maurice de Darrynane, qui fut son protecteur et qui, voulant lui faire donner une instruction conforme a sa foi, ’envoya, avec son frére Maurice, au collége anglais de Saint-Omer, dirigé par les Jésuites. (1791-1792). Un de leurs maitres, le Dr Stapleton, pronongait bientot ce jugement touchant Daniel : « Je n’ai qu’une phrase a écrire sur son compte, cest que je n’aurais jamais été trompé de ma vie comme je le serais s’il ne faisait point une figure remarquable dans le monde. » : ‘
L’année suivante, ils passent 4 Douai dans un collége anglais et, le 21 janvier, le jour méme ou Louis XVI monte a Péchafaud, ils quittent la France qui désormais n’est plus ni hospitaliére ni habitable.
« England’s difficulties, Ireland's opportunities. Les difficultés de Angleterre sont pour l’Irlande des occasions favorables,» dira plus tard O’Connell. Déja Grattan avait mis en pratique cette idée lors du soulévement des Etats-Unis et réclamé pour le parlement irlandais Vindépendance législative (1782). Mais I’Irlande, ce n’étaient pas les catholiques : ils restaient hors la loi. C’est seulement en 1793 que le Relief Bill leur accordera le droit d’étre électeurs, non éligibles, leur ouvrira le barreau et les admettra a tous les emplois — saufles emplois supérieurs — de la marine et de larmée. O’Connell se destine au barreau et va étudier 4 Londres, ou il fréquente assidiment la galerie de la Chambre des Communes. A son oncle Maurice qui s’enquiert de ses travaux, de ses projets d’avenir, il répond par cette lettre calme qui est déja tout un programme :
« J’ai maintenant deux buts a poursuivre : d’abord Vacquisition du savoir, ensuite l’acquisition de ces qualités qui font le gentleman poli. Je suis convaincu que le savoir, outre le plaisir immédiat qwil rapporte, doit me conduire aux honneurs, au rang, a la fortune, et je sais que la courtoisie est un passe-port universel. Quant aux motifs d’ambition que vous me suggérez, je vous assure que personne n’en posséde plus que moi. J’ai véritablement une ambition immense et, si je puis employer l’expression, enthousiaste, qui change toute peine en plaisir, tout travail en distraction. Quant a mon savoir dans ma profession, il ne pourra étre reconnu avant les années 4 venir; mais en attendant, j’ai le temps de me préparer a paraitre avec éclat sur la grande scéne du monde. »
Deux orateurs le captivent : Fox, dont il admire le caractére plus libéral, et Pitt, dont il préfére [éloquence, le « bonheur d’expression, » et dont il étudie la diction, les procédés oratoires si remarquables.
Mélé discrétement aux mouvements insurrectionnels d’Irlande en 1798, il comprend Vinanité des conspirations souterraines : « C’est alors, dira-t-il plus tard, que jai appris 4 n’avoir pas de secrets en politique. » Recu membre du barreau cette méme année 1798, il revient dans sa famille ot il faillit mourir du typhus. C’est miracle quil n’y laisse point sa splendide intelligence. A peine rétabli, il part pour les assises de Limerick, ot il fait ses débuts d’avocat. Il y apporte sa finesse, sa science du droit, son brio extraordinaire qui, tout de suite, le mettent en évidence.
Mais c’est a sa patrie qu'il a juré de consacrer sa vie, son talent, toute son énergie. Il a vingt-cing ans. Le gouvernement anglais s’en va partout répétant que les catholiques sont préts 4 abandonner la cause nationale et 4 donner la main a Napoléon. O’Connell réunit le meeting du Stock-Exchange ou il proteste de son attachement a la nationalité irlandaise. « Montrons 4a l’Irlande, dit-il, que nous n’avons en yue qué son bien : rien dans nos cceurs que le désir de mutuel pardon, de mutuelle tolérance, de mutuelle affection. En un mot, que tout homme de cceur proclame avee moi que si on lui offrait Valternative entre Union et le Code pénal avec ses anciennes horreurs, il préférerait le Gode pénal sans hésitation, comme-le moins intolérable des deux maux ; qu’il aimerait mieux encore se confier 4 la justice de ses fréres protestants d’Irlande qui l’avaient déja délivré, que de mettre son pays aux pieds de Vétranger. » Pas d’union avec l’Angleterre : restons Irlandais, restons nous-mémes. Mais pas de séparation de~nationalité non plus.
Ce jour-la, sa réputation dorateur fut établie « J’avais comme du feu a la figure, racontait-il, et mes oreilles bourdonnaient au son de ma voix, mais plus jallais de ’avant, plus je me sentais de courage. »
L’Acte @union n’en fut pas moins voté le 7 juin suivant par le parlement avili de Dublin. Ce fut un jour de deuil pour l’Irlande éccourée de la bassesse de ses représentants protestants, achetés par Vor de Pitt. « J’étais
L’AMI DU CLERGE © eee
comme fou, disait O’Connell 4 O’Neill Daunt, quand Jentendis les cloches de Saint-Patrick sonner un carillon Joyeux en l’honneur de la dégradation de l’Irlande, comme s'il s’agissait d’une glorieuse féte nationale. » Mais du moins la nation savait qu’elle avait désormais un chef, un leader sur qui elle pouvait compter.
,A lire aussi le chapitre ob l’'auteur raconte le mariage d O Connell avec sa cousine. « Je n’ai parlé de mariage qu’a une femme, ma: Marie. Je lui dis un jour : Etesvous engagee, miss O’Connell? — Non, répondit-elle, je ne le suis pas. — Alors, repris-je, voulez-vous vous engager avec moi? — Je le veux bien, dit-elle. Kit alors je lui assurai que je dévouerais ma vie a la tache dela rendre heureuse. Elle le méritait bien. Elle m’a donné trente-quatre ans du bonheur le plus pur qu'un homme ait jamais gouté. Mon oncle (Maurice) aurait voulu pour moi beaucoup plus de fortune, et je pensais qu'il me déshériterait. Mais je ne m’en souciai guére. » Loin de le déshériter, son oncle lui laissera méme son domaine seigneurial de Darrynane.
iil. — L’Union avait ruiné Dublin. Dans un grand meeting, O’Connell montre « les artisans par elle réduits a la faim, les industriels A la mendicité, les commercants ala banqueroute, » et il adjure tous ses compatriotes de sacrifier « leur animosité mauvaise et sans fondement sur l’autel de la patrie. » Pour lui, il laissera méme dormir ses revendications catholiques « si elles peuvent compromettre le rappel de l'Union. » — « Rallions-nous autour du drapeau-de la vieille Irlande, et nous pourrons conquérir aisément les plus grands des bienfaits politiques, le roi, les lords et les communes d’Irlande. » (1810). La pétition au roi décidée a Punanimité échoua encore, mais cependant on avancait d’un pas. ;
Puis c’est le procés de John Magee attaqué pour avoir publié, dans le Dublin Evening, un article contre Westmoreland, Camdem et Cornwalis, les bourreaux de l'Irlande. « Ils insultérent, disait-il, ils opprimérent, ils massacrérent, ils trompérent. » Magee fut condamné, mais comme O’Connell, son avocat, cingle les juges, particuliérement Saurin, Vavocat général qui s’était montré violent! Il avait la dent dure, mais demeurait courtois, de bonne humeur, parlementaire. Les magistrats redoutaient ses plaisanteries, qui mettaient tout le monde de son cété. Quand ils lui prétaient flanc, il les
ressait,. les accusait, les persiflait, les enfermait dans eurs outrages gratuits et les livrait a la risée, a la justice, a la vindicte publiques. S’il perdait sa cause devant les tribunaux, il la gagnait devant la nation.
Ses ennemis essaient alors de le supprimer., Il avait traité de « mendiante » la corporation municipale de Dublin ; ilslui dépéchérent un nommé @’ Hsterre, membre de cette corporation, trés brave et habile bretteur, qui le provoqua en duel. O'Connell se crut obligé d’aller sur le terrain et tua son adversaire d’un coup de pistolet. Le bruit avait couru que c était lui qui avait succombé. En apprenant Vissue du duel, le coadjuteur lui-méme s’écria : « Grace au ciel, l’Irlande est sauvée! » (1815). Tl eut un regret mortel d’avoir cédé a cet « inexcusable
réjugé, » suivant le mot de Ventura, et fit une pension a la fille de son adversaire. Il prit méme les d’Hsterre sous sa protection et dans une circonstance ou leurs intéréts étaient gravement compromis, il plaida pour eux et gagna leur procés.
Trés intéressante aussi la question du Veto. L’Angleterre désirait proposer au Pape les candidats a l’épiscopat en Irlande. Le peuple refusa net. « Au moins, disait Castlereagh, qu’il nous soit permis d’écarter de l’épiscopat tout prétre convaincu de manquer de loyalisme euvers le souverain ! » Les catholiques refusérent méme ce minimum. Mer Quarantotti adressa au docteur Poynter, vicaire apostolique du district du centre de VAngleterre, un rescrit ou il déclarait que les catholiques irlandais pouvaient accepter « avec empressement et gratitude, » en vue d’avantages certains, la concession réclamée par le gouyernement anglais. O’Connell s’y opposa : « Le ministre sera toujours protestant, dit-il, donc il choisira toujours le candidat le moins capable de servir la religion catholique, et le plus capable de Vasservir et de la dégrader. » Le Veto fut rejeté par acclamation, bien que Pie VII y ett paru favorable. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, Vancien mode de nomination canonique subsiste en Irlande. Cette nomination est faite directement par le pape, sur la présentation de trois noms qui lui sont indiqués avec la mention Dignissimus, Dignior, Dignus.La désignation est faite par une élection a laquelle prennent part, sous la présidence du métropolitain, le chapitre et les curés de paroisse du diocése, et les évéques de Ja province.
IV. — Mais l’ceuvre capitale d’O’Connell fut la fondation de Association catholique, c’est par elle qu’il obtint toutes les libertés de l’Irlande, arrachées 4 l’Angleterre. (1823). Le Convention Act interdisait toute réunion de délégués. O’Connell réunit des associés qui ne représentaient qu’eux-mémes. L’Association comprenait deux sortes de membres. La premiére catégorie se composait de membres influents qui payaient chacun une guinée par an; la seconde, de la masse de la population, qui payait un penny, ou dix centimes, par mois. On excluait des réunions les catholiques qui ne faisaient point partie de l’Association, mais on était plus tolérant pour les non-caiholiques, qu’on youlait attirer. Tout prétre en faisait partie de droit. Quels efforts pour secouer la torpeur irlandaise ! I] y arrive pourtant. Les cotisations lui fournissent une moyenne de 250.000 fr. par an, — beaucoup moins que ne lui rapportaient ses
laidoieries d’avocat. — Avec cette somme, il fait de
‘agitation par la presse, par sa parole surtout. Le gouvernement s’en émeut et menace de détruire l’Association. O’Connell va porter en personne au Parlement une pétition de l’Irlande pour la maintenir. « Avee sa belle stature, son manteau drapé sur l’épaule comme les antiques manteaux de son pays, avec son heureuse physionomie, » il attire tous les regards, se crée des sympathies puissantes, gagne a sa cause Cobbett,
Brougham et plusieurs lords, tient des réunions, des © meetings ot il est aussi applaudi qu’a Dublin. L’Asso-
ciation était sauvée, quand le duc d’York monta luiméme a la tribune et s’opposa a toute concession nouvelle aux catholiques. (25 avril 1825). —-
L’Association fut condamnée.
— La mort est le grand correcteur des erreurs de Vhumanité, s’écria alors O’Connell indigné. Elle améne eens du repentir pour homme et des occasions de
jeu!
Cette allusion a la faible santé du duc d’York fut vivement commentée. L’année suivante, Dieu se chargeait de montrer qu'elle était prophétique.
O’Connell ne se désespére pas. La loi nouvelle contre VAssociation est trés serrée et restrictive: « Je me sens capable, dit-il, de conduire une caléche a six chevaux a travers les mailles de n’importe quelle loi anglaise. » Son « génie légal, » nest pas moins étonnant que son
éloquence. Il élabore un programme en apparence trés -
inoffensif, et sur ce programme reprend sa campagne de meetings. Soupgonné méme par des catholiques de trahir leurs intéréts, il s’explique avec loyauté, avec candeur, et désarme les plus prévenus. Puis il se lance avec une ardeur nouvelle dans la grande politique.
C’est le temps épique de sa vie. Voici Vélection de Waterford ot il fait triompher Villiers Stuart sur Beresford, le vieux candidat de lVintolérance. Les parrains de Beresford s’embrouillent dans leur harangue. Quand ils ont achevé, O’Connell se contente de dire : « Je réclame trois hurrahs en Vhonneur des éloquents gentlemen. » La candidature de son adyersaire s’effondre sous un éclat de rire. Le malheureux Beresford avait dépensé deux millions et demi. I] chassa ses tenanciers, mais quitta le pays. (1826).
Le bill de l’émaneipation devenait plus en faveur, surtout avec le ministére Canning. Hélas ! toutes ces belles espérances s’évanouissent en 1827 par la mort de cet homme que les Irlandais regardaient comme leur
rotecteur. O’Connell est un instant écrasé. « Mais I’Irande ne doit pas désespérer, dit-il. Elle »’a jamais désespéré ! » Le cabinet Wellington essaiera vainement de la mater : le méme jour, 13 janvier 1828, cing millions d’Irlandais se réunissent a la fois en 2000 mee-
tings, pour affirmer que serait considéré comme un
ennemi-de la paix de l’Irlande le député irlandais capable d’hésiter 4 promettre de voter contre tout cabinet qui refuserait d’inscrire ’émancipation dans son programme. La Chambre des Lords rejette le bill, mais on sent bien que la cause est gagnée, ce n’est plus qu'une question de temps. O’Connell pour frapper un grand coup va se présenter aux élections a Clare. Il sait bien qwil ne peut siéger, puisqu’il faudrait préter un serment blasphématoire, mais du moins il peut étre élu. L’Irlande lui offre 700,000 francs pour les frais d’élection. Sa proclamation est meryeilleuse de clarté, d’assurance, d’entrain et de belle humeur. Quand il remplit les formalités nécessaires, sir Edward O’Brien propose comme candidat Vesey Fitz Gerald. — Je vous remercie, Monsieur, dit O’Connell en soulevant son chapeau. — Eh quoi! Allez-vous prendre son nom ? demande séchement sir Edward. — Non, Monsieur, mais je vais prendre sa place.
Kt il la prit en effet.
et | . AMI DU CLE
Il avait demandé que, durant l’élection, ses partisans s’abstinssent le d’entrer dans une auberge, 2° de répondre aux provocations de leurs adversaires. Kt il avait été obéi. Une de ses maximes, c’était que tout crime d’Irlande faisait le jeu de l’Angleterre.
Elu le 5 juillet 1828, il ne se présente pour réclamer son siége que le 15 mai 1829. Mais déja le discours du Trone avait demandé qu’on prit en considération le moyen d’amender les lois concernant Vincapacité civile des catholiques. O’Connell refuse de préter serment « J’y vois, dit-il aprés Vavoir parcouru des yeux, une assertion de fait que je crois fausse. J’y vois une autre assertion d’opinion que je ne crois pas vraie. » Kf il rejeta le papier avec dédain. Les électeurs de Clare le renyoyérent ala Ghambre des Communes, ou une loi nouvelle le dispensa du serment. La cause marchait. —
A la Chambre il se montre tacticien consomme, patient, — trop patient au gré de la jeune Irlande, — protecteur des whigs et de lord Melbourne, et c’est apres dix années seulement que, VIrlande émancipée, il reéclame le rappel de?l’Uniow. Son réve, c’est Vindépendance de son pays, — non la séparation, — mais il la veut conquise par le droit et la légalité. Il se fait redouter 4 la tribune, autant qu’au barreau, par ses répliques formidables. A lord Leveson Gower, secrétaire d’Irlande, il décoche ce trait : « J’ai entendu dire que les barbiers formaient leurs apprentis en leur donnant des mendiants a raser. (Rires). Mon malheureux pays est le thédtre de ’4ducation politique du noble lord. [1 est aujourd'hui le rase-mendiants de l'Irlande. » Et a Disraeli, dont le pére était un juif converti : « Il posséde précisément les qualités du larron impénitent qui mourut sur la croix et dont le nom doit avoir été Disraeli. Sous cette impression, je pardonne maintenant a Phéritier du larron blasphémateur. » :
Les Ivlandais lui paient un tribut de 400.000 franes, qui ne lVenrichissent pas, au contraire; |’Angleterre essaie de lV’acheter, mais il n’est pas 4 vendre, et elle ne suffirait pas méme tout entiére a le payer asa haute valeur. Alors, on organise un complot pour le perdre. En 18483 se réunissent les meetings les plus imposants qu’on ait jamais vus. Celui de Dublin entre autres, tenu le jour de VAssomption autour de six autels ol depuis le matin des prétres disent la messe, compte 750.000 hommes, un million, au dire du Times. Il ne fut point difficile de prouver qu’O’Connell y avait mal parlé de l’Angleterre. Cela suffit pour organiser un « procés monstre » a la suite duquel le libérateur de l’Irlande fut condamné @ un an de. prison. (80 mai 1844). C’est pendant qwil est en prison que les évéques composent cette oraison fameuse qui fut récitée dans toutes les églises d’Irlande « pour le serviteur de Dieu O’Connell, aujourd’hui retenu en captivité..» Il en sortit le 7 septembre suivant, mais sa santé était atteinte et ses forces épuisées. D’ailleurs son admirable femme était morte, lage commengait a l’accabler, la Jeune Ivrlande divisait le pays, et la famine dépeuplait l’Irlande. On le vit ala tribune de la Chambre une derniére fois 4 la fin de mars 1847 pour supplier l’Angleterre de donner du pain asa patrie : « Un quart de sa population périra, s’écriaitil, Si vous me venez A son secours! »
Deux jours aprés il tombe malade; on l’envoie 4 Hastings, d’ou il gagne la lKrance, pour se diriger vers Rome. Louis Veuillot a raconté dans une page immortelle oti l’on retrouve la sobriété et la puissance de pensée de Tacite son passage 4 Paris :
« Nous l’apergtimes dans sa voiture, et nous levames nos chapeaux. Quelques passants nous demandérent qui c’était. — Crest O'Connell! — Ah! qui est-ca O’Connell ? — L’un de nous, le médecin J. P. Tessier, esprit et cceur des plus hauts, mort depuis sans laisser de trace et que la liberté aurait tiré de l’ombre, répondit: « Ce n’est rien, c’est un homme! » Et se tournant vers moi: « Hélas! ajouta-t-il, pauvre Irlande ! Pauvre liberté! Cet homme est mort! »
Il mourut en effet 4 Génes, en route, soutenu par son dernier fils, Daniel, et par son aumdnier, le P. Miley, en priant la sainte Vierge.
M. L. Nemours-Godré nous donne une belle idée d’ensemble de cette vie magnifique. Forcément il a négligé de nombreux détails qui d’ailleurs pour un public francais auraient manqué d’intérét. Mais on ne saurait fermer son livre sans garder une admiration’ profonde pour le grand agitateur, le roi sans couronne d’Irlande, qui rendit 4 son pays la liberté dont il jouit, encore qu’incomplete, l’époux trés aimant, le pére de famille trés tendre, surtout le grand chrétien qui communiait tous les jours, récitait son bréviaire, et dans sa
Ra
Reh eae prison trouvait, « agenouillé au pied de Vautel délivré par lui-méme » dans les joies de l’Kucharistie, la plus ~ douce récompense de ses travaux. Lpbenier ets.
Ses derniéres paroles 4 Montalembert et a Louis Veuillot & Paris furent: « Ne faiblissez pas!... Pour moi, je meurs... Arriver 4 Rome... Courage!» — « Nous nous retirames l’Ame brisée, ajoute Louis Veuillot. Il nous semblait que tout était fini, et qu’O’Connell de moins, la longue nuit reprenait son empire. — Mais non, me dit Tessier, non. Il faut que le grain meure. Ce nest que le semeur qui tombe. Tl a semé, la moisson lévera. Attendons les trois jours. » x
Une grande figure de prétre : Vieira.
Biographie, caractére, éloquence, par le Pere Luiz Cabral, S. J. — In-48 jésus de xiv-4178 p., 4 fr. 50. — Paris, Retaux.
Sermons du P. Wieira, jésuite poriugais, traduits par ’abbé Poiret, du diocése d’Amiens. —-6 vol. in-12 de 432, 552, 572, 570, 482 et 536 p., 40 fr. — Lyon, Vitie.
Vieira est le plus grand nom de Véloquence de la chaire en Portugal. [1 fut en méme temps un homme d’Hitat remarquable en ce dix-septiéme siécle ou le Portugal eut tant a faire pour secouer d’abord le joug espagnol (1640) et maintenir ensuite son indépendance. Aussi a-t-on célébré brillamment, en 1897, le deuxiéme centenaire de sa mort, en Portugal et au Brésil. D’ailleurs, .missionnaire, conseiller des rois, diplomate, sociologue, défenseur par dessus tout des esclaves et des opprimés, il avait, pour étre honoré, des titres qui ne connaissent pas de frontiéres.
Et Pon peut dire en effet que Vieira est connu partout. L’Allemagne, ]’Autriche, l’Italie, ?Espagne ont depuis longtemps des traductions de ses ceuvres, qui forment 26 volumes grand in-8 dans lédition portugaise. La France seule est restée en retard. Vieira a été Vobjet d'une soutenance en Sorbonne en 1878 ; mais les théses de Sorbonne n’ont pas grand écho en général et ne répandent que dans un milieu trés restreint la gloire de ceux qu’elles célébrent. M. Poiret avait commencé, il y a plus de trente ans, une traduction des Sermons de Vieira; mais il s’est arrété au tome VI. Sa traduction a eu peu de succés, et elle n’est pas merveilleuse en effet. La France cependant accueille avec faveur les produits littéraires du Nord, excentricités norvégiennes ou suédoises, si peu conformes 4 son gott naturel. Une bonne traduction de Vieira, diment présentée, aurait certainement de quoi piquer Vattention générale. En attendant, il faut se contenter de celle que Yon a et qui a du moins le mérite d’un extréme bon marche.
Un remarquable théoricien de la chaire, le P. Blaise Gisbert, au xvui° siécle, reprochait aux prédicateurs de métre pas populaires. C’est un reproche qu’aucun critique n’a fait 4 Vieira. Etre populaire, c’est sa qualité maitresse, qualite essentielle et fondamentale, sil est vrai qu’un sermon ne doit étre qu’une conversation plus releyée, suivant le sens du mot latin sermones et du nom grec dur\lar. Il a ses défauts ; il est parfois subtil dans ses interprétations des textes bibliques; parfois aussi il pousse la familiariteé 4 Vexcés. Mais, comme il se met immédiatement en contact avec son auditoire ! comme il l’empoigne pour ne plus le lacher ! comme il briile d’étre toujours utile et pratique! comme il a clairement conscience du but 4 atteindre, et comme il y marche rondement, d’un pas ferme et toujours plus rapide !
Voyez, par exemple, le début de son sermon pour le ive dimanche de l’Avent (t.-1, p. 162). Les trois dimanches précédents, il avait parlé du jugement des hommes, du jugement de Dieu et du jugement de chacun sur soi-méme. Le quatriéme dimanche, il ~débute : « Sans que je le dise, il est bien entendu que nous allons avoir aujourd’hui un quatriéme jugement... qui sera le jugement de ces trois jugements. » Ce jugement, quel estil? « En notre éyangile, Jean-Baptiste dresse le tribunal supréme de la pénitence : Preedicans baptismum poenitentic.... Devant ce jugement, le jugement de ‘soi-méme est redressé, Je jugement des hommes méprisé, le jugement de Dieu réyoqué. » :
Sur les jugements des hommes : « Le vrai pénitent
~ exemples :
ne craint que ses péchés; car, pour ses péchés: seulement, Dieu peut le condamner ; et quiconque eraint la condamnation de Dieu, ne s’inquiéte guére de la condamnation des hommes... Dés lors, combien peu de vrais pénitents, de, nos jours ot Von ne songe qu’a -agréer et a plaire aux hommes! Prenons deux S David pour les hommes, Madeleine pour les femmes. Quel cas fit David des injures de Séméi?... Les injures sont la musique des pénitents; et tel alors était David, pleurant ses péchés. Qui ne songe qu’da aimer Dieu et n’a de douleur que de Vavoir offensé, est -insensible a tout le reste. Qui reconnait quw’il a offensé yeu, ne saurait se trouver offensé de quoi que ce soit. Yamour rend insensible 4 tout autre sentiment : c’est pour cela qu’on le compare A la mort: la mort rend -insensible celui qu’elle frappe : ’amour, celui qui aime. — Voyez Madeleine. Trois fois elle fut jugée et condamnée par les hommes : — par le Pharisien : quia peccatrix est; — par les apdtres : ut quid perditio hec? — par sa propre sceur : reliqguit me solam ministrare..... S’en soucie-t-elle?.... Mais avez-vous remarqué que chaque fois Madeleine était aux pieds de Jésus? Oh! quelle force on trouve a ces pieds pour subir sans se plaindre toutes les condamnations des hommes! Et sil en est ainsi aux pieds de Jésus vivant, que sera-ce aux pieds de Jésus mort, et mort sur la croix !... En vous j’adore les affront, les injures; en moi je ne puis les supporter ! » (1, p. 182-185).
Une chose qui frappe Vieira dans Vhistoire de Job, cest la vie laissée a sa femme. « Dieu avait permis au démon de faire contre Job toutce que lui inspirerait sa malice, ne faisant de réserve que pour la vie de ce -méme Job: Verumtamen animam illius serva. Aussitot le démon massacre tout ce qui a vie en cette maison... Parmi tant de moris, il ne laisse vivante que la maitresse de la maison, la mére des enfants, l’épouse du pére. Pourquoi ?... Tous les saints Péres n’ont qu’une voix pour dire que la constance de Job était une ‘colonne, un mur, une tour d’airain, et que le démon, de méme qu’il n’avait osé atiaquer Adam que par Eve, ainsi, voulant démolir cetté tour, renverser ce mur,
briser cette colonne, ne crut point pouvoir le faire par.
Jui-méme; et c'est pourquoi il laisse a Job sa seconde Hye... Comme Job, par suite du pacte quwil avait fait avec ses yeux, était 4 labri des piéges de toute femme étrangére, il ne lui resiait 4 craindre que le danger provenant de la femme légitime, laquelle, dit saint Chrysostome; est la plus terrible des armes du démon... » (t. Iv, p. 65-67).
Vieira est peu tendre au sexe faible. Contre le luxe, il a des invectives superbes : « Ne vaut-il pas mieux se nourrir au prix de sa propre sueur que du sang des malheureux? Ah! richesses! ah! opulence du Mieragnon! ces beaux manteaux, ces belles mantilles, si on les pressait, si on ies tordait, que de sang n’en ferait-on pas sortir!... Lequel vaut mieux pour vos femmes, de porter leur vase a la fontaine et d’aller au ciel comme la Samaritaine, ou de se faire servir comme des reines et d’aller en enfer comme Jézahbel ? »
A propos de la Samaritaine, voyez encore son commentaire du quacumque feci : « Venite et videte hominem qui dixit mihi omnia queecumgue fect (Joan., iv, 29). Or, Jésus-Christ ‘n’avait parle a. cette femme que des liaisons honteuses ot elle avait vécu précédemment, et de celle quelle entretenait encore actuellement. Est-ce done 1a tout ce que cette femme
‘avait fait dans sa vie ?... Quaecumque signifie, non seulement tout en général, mais toutes choses et chacune en particulier. Or, si Jésus-Christ m’avait parle a la Samaritaine que de ses liaisons criminelles, comment done celle-ci va-t-elle publier qwil lui avait dit tout ce qu’elle avait fait? Cette femme n’avait-elle donc fait rien autre chose dans toute sa vie?... Non; car tout ce que font les femmes de cette sorte, n’est que cela. Dés que la femme s’égare dans une telle voie et se plonge ‘dans de tels désordres, tout ce qu’elle fait n’aboutit que 1a. A cela s’emploie toute sa vie, se consume toute son Ame; 4 cela tendent toutes ses convoitises, toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions. Si elle exerce sa mémoire, ce n’est que pour se souvenir de cela ; si elle active son entendement, ce n’est que pour penser a cela ; gi elle excite sa volonte, ce n’est que pour aimer cela; si elle regarde, ce n’est que cela qu'elle voil; si elle écoute, ce n’est que cela qu elle entend ; si elle parle, ce n’est que de cela qu'elle 8 entretient ; enfin, si elle dort, ce nest que de cela qu’elle réve... » t. Vv, p- 454-456), :
{ Un gir de toto de saint Antoine de Padoue, prenant
pour texte Vos estis sal terre, il fait réflexion que ce texte est incomplet pour saint Antoine; que saint Antoine fut le sel non seulement de la terre, mais aussi de la mer, ayant préché aux poissons ; que dong, sil est vrai qu'il vaut mieux précher comme les saints que de les précher eux-mémes, il va, lui aussi, précher aux poissons : « Poissons mes fréres, vous ne sauriez yous conyertir; mais pour moi cette peine est si ordinaire quand je parle 4 un auditoire d’hommes, que je finis par m’y habituer... » La-dessus, les allégories les plus transparentes et les plus pittoresques a l’adresse des poissons ronfleurs, des poissons volants, des poissons ichtyophages qui se dévorent les uns les autres, des pieuvres, des poissons qui se laissent prendre 4 Vappat d'un chiffon qui brille, alors que Dieu les a revétus, de la téte aux pieds, de peaux admirablement lustrées ou d’écailles dorées et argentées, vétements qui ne s'usent ni ne se brisent ni ne varient avec les modes...» (t. Iv, p. 295-340).
Vieira, impitoyable pour les riches, pour les courtisans, pour les princes et leurs ministres, est tout amour, tout miséricorde, tout tendresse pour les pauvres, pour les faibles, pour les délaissés, pour les esclaves surtout..« Dans la pauvreté, dit - il, Jésus-Christ a institué un-nouveau sacrement : il. se substitue aux pauvres, les transformant pour ainsi dire en lui, par une sorte de consécration. » — Sur Vinégale répartition des impdts : « Les:impdts sont le sang ef la chair du peuple... Jl faut quwils se répartissent entre tous! Quand tout le monde paie, quel scandale que les nobles ne paient pas! » Ne croirait-on pas entendre un, démocrate moderne? — Un de ses sermons amena la déliyrance de milliers d’esclaves : « Entre les promesses que Satan fit autrefois pour avoir une seule ame (tentation de Jésus-Christ) et le prix dont il en -paie des masses aujourd’hui, quelle différence! Il n’y a pas un pays au monde ot il les obtienne plus au rabais que parmi vous! Il n’a pas besoin de vous offrir des royaumes, des vyilles, ni méme des hameaux : il lui suffit de yous montrer un ou deux esclaves, et aussitét vous voila en adoration 4 ses pieds. Pour un négre, votre Ame! « Ce négre sera ‘ton « esclave pendant cette vie; mais, en retour, ton 4me «sera mon esclave pendant l’éternité : » tel est le pacte que le démon a fait avec chacun de vous. » — Et-quand il parle aux esclaves eux-mémes, quelle suavité, quel accent maternel! Lisez les fragments que le P. Cabral cite de ses sermons aux esclaves sur la liberté dans Vesclayage, sur la perfection religieuse et la pratique des trois veeux dans l’esclavage. (p. 104-108).
Lecteurs mes amis, lisez le P. Vieira. Il vous élévera VYame, il vous Vépanouira de joie, il vous la fondra damour, il vous la transportera d’enthousiasme. Vous ne transcrirez pas servilement ses sermons pour vos ouailles; mais quelle richesse d’inspirations vous y puiserez pour dissiper, transformer ce que votre éloquence a pu avoir de raide, de compassé, d’artificiel, de factice, de solennel, de réfrigérant, de peu communicatif! Quel type aussi @aclion sociale que ce religieux dont Vhumilité et la simplicité faisaient admiration de tous ses contemporains! Quelle « grande figure de prétre » enfin, suivant l’épigraphe du livre du Pére Cabral, et quel modéle de toutes les vertus sacerdotales, publiques ou privées, 4 proposer a nos confréres!
Py
Ou’est-ce que la perfection chrétienne ?
Petit trate théorique avec réflexions pratigues, par l’abbé Braun, aumonier. — In-46 de 427p.,41 fr. 75. — Strasbourg, Leroux; Paris, Retaux.
Trois chemins dua ciel, daprcs saint Pierre Fourier.-— In-12 de 187 pages. — Abbeville, Paillart; Saint-Dizier (Haute Marne), Gauthier.
IT. — Les traités sur la « perfection chrétienne » ne manquent pas. Mais les meilleurs, les plus solidement consacrés par le suffrage de tous, Rodriguez, Scaramelli, Bouchage, semblent en général un peu volumineux pour les fidéles qui, comme le commun des Américains, sont volontiers pressés. Un principe de perfection, ce serait peut-étre bien de n’étre jamais trop pressé. Mais, en attendant que nos chréetiens et nos chrétiennes en soient conyaincus, c’est faire couvre pie
que de publier 4 leur usage des opuscules sérieux ou ils puissent trouver un exposé accessible des fondements de la perfection chrétienne. f
Le travail de M. Braun est trés serré et trés clair. définit la perfection chrétienne « l’union a2 Dieu par la charité, » et prouve cette définition avec un vrai luxe d’érudition patristique et théologique.
Toute Ame baptisée posséde done déja un commencement de perfection, car elle est unie 4 Dieu par la charité : c’est la perfection tnztiale.
Les saints du ciel ont atteint le terme de la perfection, puisqwils resteront éternellement unis 4 Dieu dans la charité : c’est la perfeclion consommeée.
Outre ce lien fondamental qu'est la grace sanctifiante, guelle prodigalité divine dans la multiplicité des liens dont Il’ sprit-Saint enveloppe notre 4me! Vertus infuses (théologales ou morales, celles-ci cardinales ou annexes), dons du Saint-Hsprit, graces actuelles, fruits du Saint-Esprit, béatitudes, missions divines, union fruitive : autant de chapitres que M. Braun traite de fagon théorique d’abord et abstraite, donnant ensuite, pour chacun, les applications pratiques.
Il. — Les Trois chemins du ciel qui nous sont ouverts en cet opuscule arrivé. asa troisiéme édition, sont : Yoraison, la lecture spirituelle et la visite au Saint-Sacrement. Sur la lecture et la visite, quelques pages seulement; la majeure partie du livre (plus de 100 pages) traite de loraison. Et c’est bien la en effet le point capital et malheureusement le plus négligé. On trouvera résumés ici, de facon précise et frappante, la doctrine et les encouragements des maitres de la vie
spirituelle. Ce sont pages qui ont été longuement vécues |
et pratiquées, on le sent; et pour les fidéles, on en trouverait difficilement de plus claires, de plus accessibles, de plus efficaces.
Les Bienheureux de la Société des Missions Ktrangéres et leurs compagnons, par le P. Launay, de la méme Société.
— Un vol. in-12 de 560 p., 3 fr. 50. — Paris, Téqui.
Le P. Launay, deux fois lauréat de l'Institut de France, a consacré, depuis de longues années, tous ses loisirs a l'histoire des missions confiées depuis 240 ans a la Société des Missions Etrangeres. Les martyrs dont il est question dans l’ouvrage qui parait aujourd’hui, ne sont pas inconnus pour ses lecteurs. Mais leur béatification le 27 mai dernier appelait un nouvel hommage; et c'est ce que fait le P. Launay par le présent travail. Jamais son coeur ne Vavait mieux inspiré et ne s’était exprimé avec plus de chaleur et de délicatesse.
Au lieu de nous donner une simple succession de biographies, le P. Launay a eu Vheureuse idée de prendre dans les paroles, les actes et les écrits des martyrs ce quwil y a de plus beau, de plus instructif, de le grouper, de le faire valoir par desrapprochements frappants.
La premiére partie traite des bienheureux francais: récit de leur enfance et de leur jeunesse, étude sur la vocation et sur la vie apostolique, détails de leurs sup- Pees, et tableau de leur mort. — On sait que ces bien-
eureux sont au nombre de neuf :
Le B. Gabriel-Taurin Dufresse, évéque, + 14 septembre 1815;
Le B. Frangois-Isidore Gagelin, + 17 octobre 1833;
Le B. Joseph Marchand, + 80 novembre 1835 ;
Le B. Jean-Charles Cornay, + 20 septembre 1837 ;
Le B. Francois Jaccard, + 21 septembre 1838 ;
Le B. Pierre-Rose Dumoulin-Borie, évéque, + 24 novembre 1838 ;
Le B. Augustin Schoeffler, + 1¢" mai 1851 ;
Le B. Jean-Louis Bonnard, + 1¢* mai 1852:
Le B. Auguste Chapdelaine, + 27 février 1856.
La deuxiéme partie traite des martyrs annamites, au nombre de 31, dont 14 prétres, 1 séminariste, 7 catéchistes et 9 chrétiens.
La troisiéme partie: martyrs chinois, au nombre de 9, dont 4 prétres, 2 catéchistes, 2 chrétiens et une chrétienne.
Enfin, dans une quatriéme partie, le P. Launay a rapporté les principaux miracles dus a Vintercession des Bienheureux.
fla Wie affective, par le docteur Surbled. — In-46 de 230 p., 3 fr. — Lyon, Vitte.
Sous ce titre, c’est un traité des passions que nous donne M. le docteur Surbled. Il déclare quwil a une prédilection marquée pour les faits positifs de la psycho-physiologie, et les lecteurs des nombreuses revues ou il a répandu ses idées le savaient d’avance. Il . est trés défiant vis-a-vis du cartésianisme, et ce n’est pas ici qu’on l’en blamera. Il s’appuie trés fermement sur les grandes données de la philosophie scolastique, Yunion substantielle de l’Ame et du corps, l’action dominatrice et directrice de l’Ame dans le corps vivant, la spiritualité de intelligence et de la volonté, la nécessité des images pour l’acte intellectuel; et c’est une base trés ~ solide. Il polémique contre certains néo-scolastiques, et cest son droit sans doute; mais il a le tort d’y porter sa maniére, un peu Apre, peu serrée d’ailleurs et peu rigoureuse.
L’ouvrage comprend seize chapitres : la vie sensible; appétits; passions ; variétés, nature, origine des passions ; cceur et cerveau ; organe de la vie affective ; cerveau et cervelet; théorie périphérique de Lange; volition animale ; base de la volonté; sentiments et penchants ; role, désordres, régles des passions.
En appendice, la bibliographie de M. Surbled : 150 numéros (ouvrages ou articles de revues).
Kntretien spirituel sur la sainte messe, par un ancien directeur de séminaire. — In-16 de 34 p. — La Chapelle-Montligeon, imprimerie Notre-Dame.
La Messe. Version francaise, par Jules Barbier. — In-i8 de 48 p. — Paris, Bricon.
I. — Cet Entretien spiritwel d’un directeur de séminaire vous expose, dans un langage clair et précis, les choses essentielles touchant la matiére et les préludes
.du sacrifice, la victime, l’immolation. Ces brochures
explicatives de la liturgie du divin sacrifice se multiplient depuis quelques années, et Yon ne peut qu’y s’applaudir. L’une des meilleures priéres que les fidéles puissent adresser 4 Dieu est certainement la méditation de nos beautés liturgiques.
Il. — La Messe de M. Barbier est une traduction en vers de lordinaire de la messe. La tentative est louable ; mais voila une « messe » qui certainement n’a pas été prévue par le prophéte Malachie.
La Sainte Bible. Traduction francaise par Vabbé Boisson. — Tome III. — In-12 de 478 p.a 2 colonnes, 3 fr. 75. — Lyon, Vitte.
M. Boisson nous donne aujourd’hui le tome IIE de cette Bible dont nous avons annoncé récemment les deux premiers volumes. Ce tome III comprend Job, les Psaumes et livres Sapientiaux, Isaie. L’Ancien Testament sera complet en 4 volumes. Chaque volume se vend séparément (jusqu’a nouyel ordre).
Enfants et Fleurs, par Constant Blaquiére.
— In-12 de 50 p., 0 fr. 30; dix exemplaires, 2 fr. 50. — En vente 4 la Manufacture de la Charité, 4 Montpellier.
Charmant petit recueil de poésies a Vusage des enfants ; priéres, moralités, fables, ete., le tout édité avec luxe et agrémenté d’ornementations d’excellent gout. Nous lui souhaitons de devenir vite classique dans toutes nos écoles libres et nos pensionnats.
Grand’mére, roman de meurs villageoises, traduit du tchégue de Bozena Nemkova, par K. Thiérot. — Paris, Delagrave, rue Soufflot, 45.
Il est rare de rencontrer dans nos catalogues francais des livres portant cette mention : Traduit du tchéque. On en voit bien qui sont traduits du russe, du serbe,
du suédois, du norvégien, du danois, mais du tchéque trés peu, si méme il y en a. :
Celui que M. Thiérot (un ancien éléve d’un de nos petits séminaires, ancien secrétaire du célébre géologue Joachim Barrande, et maintenant professeur de francais a Prague) vient de publier a la librairie Delagrave, mériterait done d’étre signalé, a cause de sa rareté méme.
Mais il le mérite surtout 4 cause de l’intérét qu’il présente au lecteur. Nous avouerons méme, s'il faut faire notre mea culpa, que nous en avions commencé la
lecture avec Vintention d’en prendre seulement une
connaissance sommaire, et de passer tout ce qui ne
ferait pas partie essentielle de histoire racontée dans
ce roman. Mais nous avions compté sans notre hdéte. Ce qui fait le charme de ce livre, ce n’est pas Vin-
trigue : il n’y en a point; — ce ne sont pas les aventures : il n’y en a que juste assez pour semer ga et la des épisodes intéressants ; — ce sont les mille détails
de mcurs empruntés a la vie villageoise du peuple tchéque, et retracés avec une telle fidélité, une telle finesse de touche, une telle note attendrie et poétique, que l’on ne peut pas en passer une page, ni méme une ligne, sans craindre de laisser perdre un petit joyau. De sorte que, quand on a commencé, il faut se résigner, bon gré mal gré, a lire tout, depuis le commencement jusqu’a la’fin.
Il est vrai qu’on s’y résigne volontiers, et a2 mesure quwon avance dans la lecture, on s’y attache tellement qwon redoute presque autant que les héros du livre de voir arriver l’heure fatale ot la bien-aimée grand’mére sera ravie a ses petits-enfants et 4 ses nombreux amis.
Comme peinture de mceurs,-et de mceurs villageoises, naives, religieuses, un peu superstitieuses, c’est donc un livre trés intéressant. De plus, c’est un livre trés moral. Bien qwil touche a une quantité de faits qui ne sont pas tous trés édifiants, comme il peut s’en passer dans un village, en France aussi bien qu’en Bohéme, il ne fait jamais allusion au mal sans le flétrir, et tout en plaignant les coupables, il fait prendre le mal en horreur, il inspire la résolution de ne pas s’y laisser entrainer soi-méme. En méme temps il présente la vertu sous des couleurs si attrayantes qu'il la fait nécessairement aimer.
Comme peinture de meceurs d’un peuple étranger, dont les journaux s’occupent beaucoup a l’heure qu'il est, c’est aussi un livre trés instructif, ob l’on peut apprendre plus qué dans de gros livres de politique et d’histoire.
A ces divers titres, nous devions done le signaler a nos lecteurs.
L’auteur est une femme qui a tenu une grande place dans la littérature de son pays.
Née a Vienne le 4 féyrier 1820, Bozena (prononcez Bogena et traduisez : Théonille) épousa 4 dix-sept ans Joseph Nemec, employé des finances, qu’elle suivit dans les différentes pérégrinations qu'il plut a l’administration autrichienne de lui faire faire.
Douée d’un rare talent observation, partout ot elle allait, elle notait ce qu’elle voyait et le retragait avec une exactitude pour ainsi dire photographique. C’est la qu'elle trouvait les sujets de ses ouvrages, dont plusieurs sont des chefs-d’ceuvre.
Le plus renommé est celui que M. Thiérot vient de traduire en francais : Balicka (Grand’mére), publié en 1855, et déja traduit depuis longtemps en allemand, en anglais, en croate, en roumain et en russe.
« Crest, dit le traducteur, l’exposition de la vie champétre des habitants de la Bohéme qui se trouyent pres de la frontiére de la Silésie. C’est en effet chez ces montagnards que se sont conservés avec le plus de pureté les usages, les coutumes et méme les superstitions d’autrefois. » — « B. Nemkova (prononcez Niem’ts-ova, et traduisez : femime de Nemec, Niemets : le nom du mari se donne 4 la femme, mais avec une flexion particuliére : Nemec = Nemkova; Prosec = Proskova; Prochek = Piochkoya) fait passer sous nos yeux une série de
scenes de grand intérét, ole nom de Dieu est respecté, |
Vidée de patrie haut placée, et ot éclate en cent endroits son amour pour la terre de Bohéme, sans qu’un mot de haine vienne jamais ternir ses nobles expressions. La simplicité du style, la fraicheur de l’élocution, la poésie des descriptions, |’élévation des sentiments sont les qualités dominantes de cet ouvrage, dans lequel la note gaie ne manque pas, bien que Tame slave soit plutét mélancolique et résignée. »
Cet extrait de Vavant-propos du traducteur nous donne une idée trés exacte du livre et en méme temps nous fait apprécier la maniére dont il I’a traduit.
C’est aussi un style simple, sans prétention, mais toujours correct, juste, élégant méme, ou l’on ne sent pas, ou presque pas, le travail de la traduction.
Nous youlons en donner seulement quelques échantillons a nos lecteurs, et pour cela nous prenons de préférence les marques de naive et inoffensive superstition qui se rencontrent dans certaines parties de la Bohéme.
L’héroine du roman, la grand’mére, est une bonne femme simple, droite et craignant Dieu, qui vient s‘installer chez une de ses filles, mariée au domestique de confiance d’une princesso qui posséde une grande terre en Bohéme, a Nachod. Son arrivée dans la famille de’ sa fille est fétée par son gendre et ses petits-enfants, et par tous les yoisins qui la prennent bientot en si grande affection, a cause de sa bonne humeur et de sa bienveillance constante, quils ne peuvent plus se passer d’elle. Quand elle mourra, tout le monde la pleurera comme si elle était de la famille. :
A peine arrivée chez sa fille, dont le mari est allemand et non tchéque, elle.commence a y introduire ses anciennes habitudes.
Elle se charge de cuire le pain, et elle ne manque pas de faire un signe de croix sur le pétrin et sur la pate avant dela mettre au four. Elle fait toujours quelque chose de particulier pour les enfants, une galette ou une petite tarte aux pommes ou aux prunes. Mais elle exige qu’ils fassent bien attention aux miettes. « Il ne faut pas les
fouler aux pieds, dit-elle, cela fait pleuver les dmes du
purgatoire : il faut les jeter au feu. » Quant aux crotites quils n’ont pas mangées, elle-les met dans sa poche et les jette ensuite aux poissons, ou aux fourmis, ou aux oiseaux. « Celui qui n’estime pas le don de Dieu, Dieu le chatiera sévérement, » dit-elle. Si l'un des enfants laisse tomber son pain, il doit le ramasgser et le baiser; de méme un grain de pois; rien ne doit se perdre.
Si un orage est a craindre, elle enveloppe une miche
de pain dans un linge blanc, le place sur la table et dit -
aux servantes : « En cas d’incendie, la premiére chose qu'il faut emporter, c’est le pain, et alors on ne perd plus la téte. »
Rencontrant une fois la princesse au. service de laquelle est son gendre, elle lui fait offrir par ses petitsenfants des fraises toutes fraiches en disant que, depuis la mort d’un de ses enfants, elle n’en a plus porté une seule a sa bouche. — Pourquoi? — « C’est une coutume de chez nous, répond-elle. Quand un enfant meurt, sa mére ne mange ni cerises ni fraises avant la saint Jean-Baptiste. Car on dit que la sainte Vierge va par le ciel, distribuant des fruits aux petits enfants. Mais quand la mére d’un de ces enfants n’a pas su se contenir et en a mangé, il n’en reste plus pour lui. C’est pourquoi les méres s’abstiennent de manger de ces
fruits. Et quand on s’en est abstenu jusqu’a la saint —
Jean, on peut aussi s’en abstenir apres. »
La bonne vieille se rappelle avec émotion comment, dans sa jeunesse, dans la nuit de la saint Jean, elle cueillait les neuf fleurs du bouquet de la destinée, et comment elle demandait 4 Dieu de lui faire voir dans son sommeil celui qu’elle aimait plus que tout au monde, et comment, en effet, sa confiance n’avait pas été trompée.
Le matin de la Toussaint, elle rapporte de petits cierges de l’église, et le soir elle les colle sur une table et les allume, en prononcant le nom du défunt pour lequel ils doivent bruler ; et elle en ajoute encore quelques-uns sans prononcer de nom, « pour les ames a qui personne ne pense, » dit-elle.
La nuit de la sainte Lucie, on dit en Bohéme et en Slavonie gqu’une femme blanche, trés grande, les cheveux en désordre, rode partont et qu’elle prend les enfants désobéissants. Grand’mére n’aime pas qu’on effraie ainsi les enfants. Elle leur enseigne a ne craindre que la colére de Dieu.
Mais quant aux ondines, aux mauvais esprits, aux feux follets, aux lutins, elle y croit trop fermement elleméme pour les détourner d’y croire. Cependant elle n’en
a pas peur, parce qu’elle a une souveraine confiance en
Dieu, sans la volonté de qui pas un cheveu ne tombe de notre téte.
Le soir de Noél, elle distribue des mieulles (gAteaux de Noél) a tout ce qui l’entoure, méme a la volaille et au bétail. Et aprés le souper, elle prend une petite partie du plat quia servi, en jette la moitié dans le ruisseau et enterre autre moitié dans le verger, au pied d’un arbre, pour que l’eau reste pure et saine et que la terre soit féconde. Quant aux miettes, elles vont au feu, pour que le feu ne devienne pas nuisible.
Pour ses petits-enfants, elle coupe la pomme de bonne aventure, et quand les pépins ne forment pas une étoile parfaite, c’est un signe qu’ils ne seront pas complcte-
ment heureux.
Les dimanches de caréme, en tchéque, portent des noms caractéristiques. Le premier dimanche s’appelle le dimanche noir; le quatriéme, le dimanche joyeux (Loeetare) ; le troisiéme, le dimanche des eternuements, probablement 4 cause des changements brusques de température; le dimanche de la Passion s’appelle le dimanche de la mort, et Von y jette 4 eau une gerbe habillée qui représente la mort; et le dimanche des Rameaux s’appelle comme chez nous le dimanche fleurt. Les trois derniers jours de la semaine sainte sont : le jeudi vert, le grand vendredi et le samedi blanc ; et la nuit du samedi au dimanche est la grande nuit, comme déja l’a été la nuit de Noél.
Grand’mére ne portait rien 4 sa bouche depuis le déjeuner du Jeudi Saint jusqu’au souper qui suivait la résurrection, le Samedi Saint.
A la féte de saint Philippe et saint Jacques, on brile sur les hauteurs de vieux balais enduits de poix, et Yon en fait comme chez nous les feux de saint Jean. Ces balais représentent des sorciéres. Quand ils sont en feu, on les jette en lair, ow ils forment comme des fusées. Mais il ne faut pas les montrer du doigt, car mene sorciére pourrait bien décocher une fléche contre e doigt.
Rotdie le vent penche les arbres les uns vers les autres, on dit qwils sembrassent, et cest un signe quwils donneront une riche récolte. ‘
On attribue ainsi le sentiment, et presque Jlintelligence, méme aux choses inanimées. Par exemple un inspecteur des foréts raconte quien donnant Vordre de couper un beau bouleau, il lui a semblé que cet arbre lui faisait des reproches de ce qwil le faisait mourir si jeune, et quand ille voit coupé, il en ressent un yéritable remords.
Un autre garde-chasse raconte que le regard d’une biche qu'il a abattue dans la forét l’a tellement troublé que, depuis, il n’a plus jamais voulu tirer sur un animal de cette espéce.
Grand’mére a le coeur: aussi sensible, naturellement. Elle cherche & faire du bien 4 tout le monde. Elle découvre le secret de la fille adoptive de la princesse, qu’on a fiancée malgré elle et qui devrait renoncer aun artiste qu’elle aime sans espoir. Elle parvient a le faire savoir 4 la princesse qui, pour ne pas faire le malheur de sa fille bien-aimée, renonce pour elle al’avenir qu’elle lui avait préparé.
A propos d’ceillets sauvages, grand’mére explique que ce sont les larmes de la sainte Vierge, mélées aux gouttes de sang de Notre-Seigneur, qui leur ont donné naissance. On les appelle les petites larmes, et les amoureux ne se les offrent jamais l'un 4 Vautre, pensant que c’est un présage de larmes.
Par sa prudence et ses sages conseils, grand’mére réussit & unir deux jeunes couples qui s’aimaient et qui semblaient faits ’un pour lautre.
Puis elle voit grandir ses petits-enfants. Elle ne quitte plus humble vallée ou elle a trouvé un second foyer ; elle y attend paisiblement sa fin, en répandant le bonheur et la joie autour d’elle.
Lorsqu’elle est sur le point de mourir, qu'elle s’est réconciliée avec le bon Dieu et avec tout le monde, elle fait venir méme les chats et les chiens dont elle veut voir les faces muettes, puis elle recommande a la servante Vorsa d’aller, quand elle mourra, le dire tout de suite aux abeilles, pour qu’elles ne périssent pas.
En effet, pendant qu’on lui lisait les priéres des agonisants, auxquelles elle s’unissait, tout a coup sa respiration s’arréte ; la jeune femme qu’elle a aidé 4 marier ouyre les fenétres pour que l’Ame puisse sortir librement; puis la servante Vorsa court aux abeilles et, frappant trois fois sur la ruche : « Petites abeilles, ditelle, petites abeilles, grand’mére vient de mourir. » Ensuite elle s’assied sur le bane de gureau et fond en larmes. . ;
Cette explosion de douleur semble si naturelle que le lecteur lui-méme la partage et qwil dit comme le gardechasse ami de la famille: « Jamais je ne pourrai oublier grand’mére. »
Mais la conelusion la plus vraie, la parole qui résume le mieux cette vie si simple et si modeste, mais si pleine de sagesse, de bienveillance et de dévouement, c’est celle que la princesse prononce en voyant passer le convoi de grand’mére:': « Elle fut heureuse, cette femme! »
BSS Gam ine, ote Ne L’AMI DU CLERGE
En effet, qu’est-ce qui fait te-bonheur ici-bas? N’est-ce — pas, comme le disait la mére de saint Augustin au milieu du cercle de ses amis, de ne youloir que le bien et de le posséder ?
Or cette humble femme n’avait jamais voulu que le bien, et Dieu lui avait fait la grace de le posséder. C’est ce qui rend son histoire si intéressante et son exemple si bienfaisant.
Pour ceux qui aiment les bons livres et surtout pour ceux gui sont curieux de littérature étrangére, Grand’ mere est donc un livre 42 recommander, comme le traducteur est & féliciter. Quant a Vauteur, elle est morte depuis longtemps, le 2i janvier 1862, 4 lage de quarante-deux ans.
On nous demandera peut-étre si Vamour ne joue done pas aussi un role dans ce roman, comme dans la plupart des romans. Sans doute il en joue un, sans quoi le roman ne serait plus le miroir de la vie humaine.
Mais celui quw’il joue la n’est pas énervant ni démoralisant ; il n’est pas fait pour exciter les passions ni pour exalter Vimagination. Il est simplement la reproduction de ce que nous voyons tous les jours, sans nous en choquer ni nous en étonner.
L’amour honnéte entre deux jeunes gens qui s’apprécient et se sentent inclinés un vers l’autre, n’a jamais été condamné par les théologiens, surtout s’il doit aboutir au mariage. Il a seulement besoin d’étre surveillé de prés, pour ne pas passer de ce qui est permis 4 ce qui est défendu.
La bonne grand’mére raconte que son fiancé, aprés lui avoir demandé si elle Vaimait assez pour vouloir supporter le malheur avec lui et quitter son pére et sa mére pour le suivre, ajoute que, dans la joie de sa réponse, il lui prit la téte et lui donna un baiser. — « Jamais, dit-elle, ilne m’avait donné un baiser : ce n’était pas la coutume entre nous, mais dans sa joie le pauvre garcon ne savait plus ce qu’il faisait. »
Dans ces conditions, comment pourrait-on blamer un sentiment qui fait partie intégrante de notre nature et qui, dans les desseins de Dieu, doit étre un des facteurs principaux des destinées des hommes?
Il est vrai qu’a coté de cet amour vrai, honnéte, légitime, qui sera consacré par le sacrement, il y a ’amour impur, déshonnéte, effet de la passion seule et conduisant aux derniers excés. Le. roman de Grand’mére en offre un exemple frappant dans histoire de Viktorka, une pauyre jeune fille qui se laisse emsorceler par un soldat aux yeux noirs et qui le suit, comme entrainée par une force irrésistible.
Le mot Vensorcellement semble vraiment justifié 1a, car la pauyre victime se débat contre sa passion, elle voudrait a toute force éloigner celui qui la fascine, elle le fuit autant qu’elle le peut, et ce n’est que par suite dune rencontre imprévue et d’un accident qu’elle n’a plus la force de se contenir. Mais quel remords ensuite, et quel chatiment! La pauvre fille devient folle, vit comme une sauvage dans les bois et enfin meurt frappée par la foudre. Tout le monde connait son malheur et tout le monde la plaint et s’intéresse a elle. Un tel exemple nest certes pas de nature 4 faire oublier aux jeunes filles leurs devoirs, au contraire.
Néanmoins, pour certains esprits vétilleux ou scrupuleux, ce sera peut-étre une raison de condamner le roman, ou au moins de le soustraire 4 la vue des enfants et des jeunes filles trop délicates. :
Quant a nous, nous ne croyons pas qu'il puisse faire de mal a personne, il fera plutét du bien. C’est pourquoi nous le recommandons a nos lecteurs : 4 eux ensuite de voir 4 qui ils pourront le conseiller ou le permettre.
iIMPRIMATUR Lingonis, die 25 julii 1900.
} SEBASTIANUS, Hpiscopus Lingonensis.
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Le gérant : J. Marrrizr.
LANGRES. —- IMPRIMMRIR MAITRIER ET COURTOT,
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