‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 183 sur 276 · BONNE ET MAUVAISE FOI · texte numérisé non relu

BONNE ET MAUVAISE FOI

Assez plané dans les hautes régions du raisonnement! Il faut maintenant parler pratique; c’est ce qu’attend la grande majorité de mes lecteurs, et je m’en voudrais de leur avoir imposé des dissertations préliminaires passablement ardues s'il

men devait sortir quelque chose de bon pour

Putilité de leur conduite.

- Je consacrerai mon prochain article a la « pra-

tique du confesseur; » nous yerrons la ensemble

ce que nous avons tous a tirer, pour notre éducation morale personnelle et pourla bonne direction des 4mes, des enseignements de la fameuse controverse. Aujourd’hui nous en aurons assez de faire quelques réflexions solides sur ce que j’appelle la « pratique du peuple » en matiére de doutes et de probabilités.

J’entends ici par « peuple » les gens, de ville ou de campagne, qui ne sont point théologiens, les simples d’esprit que n’embarrassent guére les cas de conscience ot nous trouvons, nous autres, parfois si peu de clarté et tant de difficulté 4 conclure, la masse enfin des fidéles 4 conscience souvent peu délicate, presque toujours mal éclairée. Comment s’y prennent ces gens-la pour la résolution de leurs doutes? et que deyons-nous penser de leur méthode? J’en ai dit un mot deja en pasgant; il faut y revenir, 4 téte reposée ; le sujet est

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intéressant et plus fécond peut-étre en bonnes lecons pour nous-mémes qu’on ne le suppose communément. ;

Le peuple ne connait point la théorie des principes réflexes, pas plus que la théorie des probahbilités. Il saute couramment a pieds joints par dessus ses doutes. Les Ames délicates inclinent réguliérement du cété le plus sir, quittes 4 s’im-

poser souvent, pour de bien légers motifs, des |

obligations manifestement chimériques; mais la masse-n’y regarde pas de si prés, elle franchit tranquillement l’obstacle et va la ot l’appelle l’attrait de sa liberté. A-t-elle tort? A-t-elle raison ? Voila ce qwil faut déméler.

J’ai entendu des prétres soupconner de péchés nombreux, de péché habituel permanent, les gens qui en prennent si fort a l’aise avec les responsabilités menacantes du dubium. Pensez donc! La théologie enseigne que quiconque passe outre au doute de licito, accepte et commet par la-méme le péché « certain » que comporte la violation « possible » dune loi; car c’est un péché certain, diton, que de courir de gaieté de cceur le risque d’un péché possible. Or, combien de fidéles voient parfaitement le péché possible, et n’ont cure de l’éviter en s’abstenant d’agir ou tout au moins en prenant le parti de la loi? Donc, péchés 4 Vinfini...

Je ne partage pas du tout cette maniére de voir, et comme je la tiens pour parfaitement fausse, je demande la-permission de dire pourquoi, avec quelque détail.

Pour mettre de ordre dans cette assez délicate analyse, je veux tout de suite préciser les deux cas qui se rencontrent le plus ordinairement :

Jer cas : Ce que je vais faire est-il bien, ou mal?

2° cas :

mal, Mais est-ce mal grave (mortel), ou léger?

Telles sont bien les deux questions que nos gens sont, tout comme nous théologiens, appelés a se poser trés fréquemment. Il semble que les principes de la théologie condamnent les réponses un peu « simplistes » qwils y donnent. Voyons au juste ce quwil en faut penser.

Ce que je vais faire est certainement

wae tay

4er cas : Doute sur Vhonnéteté morale dune action a faire ou a ometire

Eh bien, non! Nos fidéles ne sont point toujours dans le mauvais état de conscience qu’on s’imagine, quand ils prennent carrément en pareil cas le parti de la liberté.

Voici comment ils raisonnent, d’instinct, sans méme y réfléchir expressément : Ce qui west pas défendu est permis. Rien de populaire et tenu universellement pour évident comme cet axiome. Or, in casu, rien ne leur dit qu’aucune loi existe pour les empécher d’agir librement; ils ne voient pas clairement que ce soit mal; ils passent outre.

Si le doute est; comme on dit, négatif, la chose est claire; les théologiens approuvent pleinement dans leurs scientifiques études la maniére @’agir du peuple. Le doute négatif étant, en effet, l’absence totale de motifs pour opiner en faveur de la loi, la liberté garde sa pleine indépendance, soit, d’aprés les uns, en vertu du principe réflexe melior conditio possidentis; soit, Vaprés les autres, tout bonnement parce qu'un jugement n’étant possible que la ot il y a des motifs de juger, le néant des motifs dispense évidemment de croire 4a Vexistence d’une loi purement chimérique ; soit enfin, d’aprés le bon sens du vulgaire, parce que ce qui n’est pas défendu est permis, et qu’une loi, pour obliger la conscience, doit s’annoncer autrement que par le silence.

Si le doute est positif, le peuple a raison encore de le résoudre en le supprimant, sous réserve toutefois de la restriction qui va étre formulée tout 4 Vheure relativement ala « bonne foi. »

Est-ce que nos théologiens ne disent pas : lex dubia, lex nulla? Si cet axiome de morale est vrai pour les savants, j’aimerais savoir pourquoi il deviendrait faux dans la pratique des bonnes gens qui n’en ont point l’explication scientifique ?

Direz-vous, par hasard, que pour se tirer d’embarras in dubio, il faut absolument avoir présent a Vesprit le fameux principe réflexe, le connaitre, y penser? Seuls alors les théologiens de profession pourraient prendre tranquillement le parti de la liberté en évitant le péché. L’immense masgse, la presque totalité des hommes serait condamnée, ou a pécher, ou a subir toujours l’intolérable joug du tutius. Je n’admets pas une pareille conséquence. On n’a pas, que je sache, dans les -Ages passés, pris pour regle universelle de conduite d’opter toujours pour le plus sir dans les cas de doute dont fourmille la vie morale de Vhomme; on n’a pas non plus fait intervenir le principe réflexe lex dubia lex nulla, tout récemment inventé. D’ot jinfére qu’on a dt sortir du doute autrement, Sans principe réflexe ou tout au moins sans le secours du principe réflexe lex dubialex nulla, et que la théorie du doute pratique, telle que la moderne théologie morale nous I’a faite pour les besoins de la dispute probabiliste, est ou incompléte ou a tout le moins trop étroite. Ce que je dis la est trés grave, je le sais. Je m’explique.

Il faut, dit-on, avoir la certitude de Phonnétete de son action pour agir moralement bien; or, le © doute ne peut donner la certitude; done il faut tirer d’ailleurs cette certitude, d’une regle de conduite supérieure et étrangére au doute. Ce raisonnement ne m’a jamais paru bien juste. La majeure n’est démontrée nulle part : on la tient pour évidente a priori sans doute; la mineure nest point prouvée non plus. Voyons cela de plus pres. -

Qu’entend-on au juste par certitude de Phonnéteté @une action? Est-ce certitude objective ou certitude subjective? La distinction en vaut la peine, et je me permets de m’étonner qu’on n’en fasse aucun cas. Si c’est la certitude objective qu’on réclame, c’est du pur La Palisse. Puisque, par hypothése, il y a doute, c'est done qu’il n’y a pas de certitude objective im casw. Quon la cherche, c’est bien, et j’en demeure d’accord; mais si, apres Vavoir cherchée, le doute persiste, la certitude objective est une chimére; on doit en faire son deuil. S’il fallait, pour agir honnétement in dubio, avoir la certitude de l’existence réelle de la loi, cela reviendrait a dire qu’on ne peut jamais agir honnétement in dubio, puisque précisément le dubium exclut cette certitude.

Je lis un livre léger, trés leger méme, sans péril aucun pour ma morale personnelle. Mais tout a coup je me prends a douter s’il tombe ou ne tombe pas sous la prohibition de l’Indexw. Je cherche a me rappeler le texte de la loi, les raisons pour et contre; je respecte l’autorité de l’Kglise et ne voudrais point l’enfreindre si elle m’était manifestée. Finalement mon doute persiste. J’ai cherché sans pouvoir rencontrer la certitude de l’existence de la loi prohibitive; c’est précisement parce que je ne l’ai pas trouvée que je suis dans le doute. Direz-vous que je ne puis, la-dessus, continuer honnétement ma lecture tant que cette certitude objective ne sera pas arrivée ? Non évidemment, puisque vous allez m’indiquer la petite industrie du détour : lex dubia lex nulla, pour me mettre en certitude pratique de la moralité bonne de ma lecture. C’est donc bien de la certitude supsnctive de licito qwil s'agit quand on dit qwil faut toujours étre certain de Phonnéteté de son action.

Mais alors, cette certitude subjective de licito n’est plus qu’une certitude de prudence et non point d’honnéteté objective. Et voila qui éclaire Wun jour assez nouveau notre difficulté. Au lieu de la formule classique : « Il faut étre certain de Vhonnéteté vraie de son action, » nous dirons : » I] faut étre certain de la prudence pratique de son action. »

Honnéteté et prudence ne sont point termes absolument équivalents en théorie, et surtout en pratique. Honnéteté signifie bonté morale, conformite ala loi, de méme que par raison opposée, péché ou mal moral signifie difformité ou désaccord avec la loi morale; il y a toujours dans ce concept de bonté ou malice morale spécifique d’un acte, relation implicite avec une certaine loi parti-

culiére observée ou violée, et quand on parle de la licéité de tel acte en particulier, on a bien en vue généralement sa conformité avec la loi particuliére qui lordonne, le défend ou le tolére. La prudence est autrement large; elle peut faire abstraction de toute considération objective des lois particuliéres, de toute conformité ou dif- formité vraie de nos actes avec les régles de la morale ; elle s’inspire hic et nunc des principes tres généraux de la droite raison pratique, du jugement rapide des circonstances, de la droiture des intentions, et c’est tout. Elle reste sans doute, comme toute vertu morale, subordonnée a l’ordre objectif de la moralité, mais tout autrement que la considération de la bonitas ou malitia propre -@une action donnée par rapport ala loi précise qui la régit.

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4 Voila justement ce qui fait la différence pro- fonde des deux procédés de notre intelligence, suivant qu’elle cherche la réponse théorique, objective, légale pour ainsi dire et vraie en soi, a q cette question : dicet ou non licet? ou qu'elle se

demande simplement, en raison pratique : suis-je en stireté de conscience en faisant ceci ou cela, : quoi qu'il en puisse étre de la question de licéité morale spéculative, en soi?

Dans le premier cas, c’est toute une affaire d’état que de s’embarquer dans l’étude objective de licito, et surtout d’arriver a bon port. Ce serait parfait, évidemment, mais c’est difficile; on n’a pas le temps, ni les moyens pratiques d’arriver a se former un jugement raisonné; il faut agir, et vite, done aussi se décider promptement; autant de circonstances qui, pour immense majorité du genre humain, rendent impraticable, disons moralement impossible, la résolution scientifique du doute quant a Vhonnéteté morale propre et spécifique d’une action ou omission donnée.

Dans le second cas, au contraire, le dwbium de licito se transformant simplement en dubium de prudenti, la solution du probléme devient facile, tout A fait a la portée du vulgaire. La certitude subjective de prudenti ne dépend plus des auteurs, ni des raisons fines de l’analyse érudite. Pour peu qu’on ait en principe le désir de bien faire, un rien peut la déterminer, un exemple, une parole, une inspiration de bonne. foi, la vitesse acquise d’une hahitude.

Voila un brave homme qui tire un coup de fusil sur la béte nuisible qu’il apercoit la-bas menacant | son domaine, blottie dans le buisson d’épines qui en marque la limite. Il tire et tue son meilleur | ami, venu la par hasard pour s’y. reposer du labeur de la fenaison, 4 l’abri du soleil. Spéculativement, cet infortuné homicide avait une foule de questions 4 se poser et 4 résoudre devant Vincer-

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titude objective de la licéité de son coup de fusil

in casu : La chasse était-elle permise ? Cette sorte de béte était-elle bien de celles qu’on peut détruire en tout temps ? etc., doutes objectifs de droit ; — Etait-ce bien une béte que cette masse remuante au bord du fossé? Y avait-il urgence a la détruire?

aces : -L’AMI DU CLERGE

Que valait le fusil, quelle était la charge de plomb? N’y avait-il point a craindre que les grains ne s’égarent en se dispersant trop? etc., etc., — doutes objectifs de fait.

Notre homme n/a pensé a rien de tout cela peutétre, et vous voyez par la comment l’inadvertance, la précipitation, Poubli, facilitent singuliérement la résolution pratique de pareils cas de conscience, prudente maleré sa fausseté. Bt a Supposer que ces dubia se soient présentés 4 son esprit, montrez-moi, je vous prie, 4 quel instant et comment ce pauvre homme a péché, méme veniellement. Aucune forte raison de soupconner a cet endroit la présence @’un homme endormi, ne s’est offerte 4 son jugement. Avec la meilleure intention du monde il a agi croyant bien faire, comme agissent les gens réputés ‘suffisamment prudents. La persuasion pratique (certitude subjective de prudenti) s’est tout de suite établie dans son esprit. Sur quel-motif? peut-étre n’en sait-il rien lui-méme, tant la raison pratique a procédé avec rapidité. Le fait est la cependant. Il s’est trés de bonne foi cru en stireté de conscience, et si vraiment au lieu d’un homme il avait tué la béte faussement « objectivée » par son imagination trompée, son action morale etit été identique, et pourtant il n’aurait été susceptible d’aucun reproche. Je ne donne cet exemple que pour montrer a quel fil ténu, a quelle influence pratique minime tient dans notre raison pratique la certitude de prudenti qui exempte du péché, alors quil pourrait y avoir et qwil y a souvent tant de raisons théoriques de doute objectif.

Voila comment les gens du peuple sortent de leurs doutes, le plus aisément du monde, par la voie du simple jugement pratique de prudence, sans jamais faire intervenir le principe réflexe lex dubia, lex nulla. Qwils se trompent tres souvent en croyant trop vite prudente une décision qui en réalité ne Vest pas, c’est évident; mais, une fois encore, leur erreur (a moins qu'elle ne soit coupable) ne les empéche point de se trouver en fait dans Vétat psychologique de certitude subjective de prudenti, et d’agir bien malgré les doutes spéculatifs qui peuvent persister dans la partie supérieure de leur raison.

Je regrette de ne pas voir développée dans nos bons auteurs cette théorie de l’information pratique de la conscience par la voie directe de la prudence, c’est-a-dire autrement que par l’usage des principes réflexes. Faisons des yooux pour qu’ils y pensent un peu plus a l’avenir.

D’ailleurs, si on tenait absolument a lingénieux procédé spéculatif des réflexes, je dirais que le peuple en aun, au moins, qui n’est pas celui des théologiens dans sa formule, mais qui n’en vaut pas moins pour cela. C’est celui que j’ai déja eu plusieurs fois occasion d’indiquer : Ce qui nest pas défendu est permis, ou encore: Je ne vois pas de mal a faire cela, donc... Et comme in dubio, chez les gens de bonne foi habituelle, le mal ne se voit que lorsqu il est certain, lorsqu’il

fait assez d’impression sur esprit pour l’emporter certo notabiliter sur la considération du bien, nos gens, jusque-la, ne le regardent pas comme une raison suffisante pour se priver de l’usage de leur liberté. C’est du pur « liguorisme » pratique, sauf la formule.

A guoi revient en définitive le principe : lex dubia, lex nulla 2 Tout simplement a ne pas se croire obligé par la loi quand on doute, a ne pas se croire en péril de conscience quand im dubio Von prend le parti de la liberté. Le savant dit : La loi douteuse ne m’oblige pas ; le paysan dit : Le mal douteux ne m’inquiéte pas; pratiquement l’un et

Vautre suppriment la loi ou la déclarent non exis- ~ tante ; of est, en fait, la différence sinon simple-

mentence que le théologien s’explique mieux que Vhomme du peuple les raisons.de sa maniére de penser et d’agir ?

Une condition essentielle cependant est nécessaire pour se décider avec la certitude subjective de prudenti en cas de doute: c’est la bonne foi, Vintention droite, au moins habituelle ou implicite, de faire le bien, dene pas pécher.

La premiere chose a faire, de par la vertu de prudence elle-méme, quand on doute, c’est @ouvrir une enquéte pour dissiper le doute. Passer outre au doute objectif de licito avec mépris de la loi dont la violation est probable, c’est avoir une mauyaise disposition de volonté, étre non seulement prét a consentir au péché, mais y consentir en fait virtuellement, ou méme formellement, sans aucun souci de l’éviter : c’est dire le « tant pis, allons-y quand méme! » caractéristique du désordre moral de la conscience.

Cette engquéte peut étre tantdt trés minutieuse, tantét extrémement sommaire, suivant la gravité du cas, la condition des personnes, Purgence des décisions 4 prendre. N’importe! Elle doit exister dune facon ou dune autre sous peine de constituer en mauvais état de conscience quiconque de sang froid prétendrait la négliger. Le doute a la faveur duquel on peut prudemment-incliner du cété de la liberté n’est lui-méme prudent qu’a cette indispensable condition. Pour se dire raisonnablement que dans un cas donné « l’on ne voit pas que ce soit mal », il faut au moins avoir ouvert les yeux et les tenir préts a saisir loyalement les choses comme elles sont. Toute la bonne foi est la. Ceux quien manquent, omettent volontairement de recarder, afin de s’assurer la satisfaction de percevoir les objets sous la couleur qui flatte leurs appétits déréglés du moment.

Quand dons je prétends que la solution rapide

et simple donnée par le peuple a ses doutes n’est |

point condamnable, je ne parle que des gens de bonne foi, dont le jugement pratique n’est, ni antécédemment, ni au moment d’agir, entaché d’aucun désordre moral de négligence volontaire a s instruire.

D’ailleurs, je m’empresse d’ajouter que la bonne foi existe trés facilement chez des gens qui n’ont

point la possibilité pratique de soupgonner toutes

les difficultés morales que nous apercevons dans leurs actions, 4 la lumiére d’une science des principes et des lois qui leur fait défaut. Trés souvent les raisons de supposer le mal ne se présentent pas du tout a leur esprit, et alors le cas est clair : pas d’enquéte a faire; ils peuvent aller de l’avant tuta conscientia. Que s’ils apercoivent des raisons positives de craindre le péché, leur volonté habituelle et sincére de ne point le commettre, autrement dit leur bonne foi, comble ce qu'il pourrait y avoir dinsuffisant dans les motifs objectifs de la conclusion de prudenti a laquelle ils s’arrétent, d’autant mieux que la raison qui les pousse a la décision de leur choix est par elleméme plus urgente et légitime.

Je ne sais si je me fais bien comprendre. Qu’on me permette encore un exemple. C’est un médecin qui, en présence d’un accident imprévu, est appelé a résoudre subitement un cas embarrassant. Il hésite 4 administrer un reméde qu’il sait pouvoir étre dangereux. Il le prescrit cependant aprés la trés courte réflexion (enquéte sommaire) que lui permet lurgence de la détermination 4 prendre. Théoriquement, sa maniére d’agir peut étre blamable; en fait, sa bonne foi le sauve de tout péché ; car il a sincérement voulu bien faire; s'il avait prévu avec certitude le désastreux effet du reméde donné a son malade, qui en est mort, a coup str il ne l’aurait pas prescrit. « A bien faire ne rien craindre, » dit un adage vulgaire, qui s’entend aussi bien de l’intention que du fait, dans la pensée de ceux qui s’en servent couramment en cas de doute. Saint Augustin disait : Ama et fac quod vis. Cela ne signifie pas assurément que toute la morale consiste dans la simple bonne intention de la volonté, puisque, pour étre raisonnables, prudentes, secundum rectam rationem, ses décisions doivent se subordonner aux jugements de l’intelligence. Mais cela veut dire que, dans Vobscurité du doute, la volonté bonne apporte sa part de moralité subjective a la certitude subjective de prudenti issue de ces deux sources partielles: jugement objectif douteux et bonne foi subjective. Il y a 14 un phénoméne psychologique qui n’est pas sans analogie avec ce qui se passe dans lordre de la raison spéculative, quand, devant-les obscurités de la foi et de l’opinion, la volonté intervient pour donner a l’adhésion de Vintelligence une fixité que la seule considération des raisons objectives serait incapable de produire. Pax hominibus bone voluntatis.

2° cas : Doule sur la malice grave ou légére

Mune faute

« Ce que je vais faire est certainement mal. Mais est-ce mal grave (mortel), ou léger? »

Voila un cas de doute qui se présente assez fréquemment, La plupart des moralistes le tranchent dans le sens de la sévérité et disent que quicongue agit en présence d’un pareil doute commet le mal

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grave. Je ne suis pas tout A fait de cet avis et voici mes raisons.

Pourquoi mal grave, puisqu’il peut tout aussi bien, en fait, vu du cété de la loi, étre léger que grave? Car enfin il y a doute, et, s'il y a doute, pourquoi le trancher avec certitude dans un sens plutét que dans l’autre?

Crest, dit-on, parce que l’on contracte toujours

-+ la malice propre du péché auquel on s’expose. Or, in casu l'on s’expose & pécher mortellement. Donec Yon péche mortellement.

Ce syllogisme me parait boiter quelque peu.

Voyons cela de prés. « L’on contracte la malice propre du péché auquel on s’expose. » En cas «@exposition » certaine 4 un péché dont la malice

grave ou légére est connue avec certitude, je le veux bien..., et encore faudrait-il penser 4 faire intervenir ici les raisons excusantes qui peuvent permettre de s’exposer plus ou moins prochainement au dit péché, suivant la gravité des raisons d’agir. Mais quand il s’agit d’une « exposition douteuse » & un péché dont la malice est douteuse, en bonne logique il faut conclure qu’on en contracte simplement la malice douteuse, ou, ce qui revient au méme et se comprend mieux, que la malice contractée reste douteuse du cété objectif. Et si elle reste douteuse du cété objectif, c’est donc du cété subjectif, dans Vintention de la vo-

lonté, qu’il faut chercher la détermination de cette incertitude ; car un péché doit étre, en fait, nécessairement grave ou léger.

Nous voila ramenés 4 la méme doctrine que tout a Vheure : le péché sera grave quand la volonté sera par avance disposée a l’accepter comme tel; il sera léger, dans le cas contraire, quand la volonté aura de la répugnance au péché mortel. Cette solution pratique, proposée timidement par de tout récents moralistes, me parait absolument raisonnable et stire. On va dire encore que je cherche systématiquement a diminuer les péchés mortels. Qu’y puis-je, si la logique et le bon sens m’y forcent?

Est-il, oui ou non, clair que les deux états de

conscience peuvent se présenter en face du cas.

qui nous occupe: la bonne et la mauvaise foi, j’entends le dissentiment et le consentement habituel ou implicite au péché grave? Hst-il clair aussi que c’est 4 ces états subjectifs de conscience qu’il faut demander la détermination de la gravité du péché commis, puisque l’ordre des considérations objectives nous laisse en plein doute et qu’on peut, ici tout aussi bien qu’ailleurs, appliquer, en le modifiant suivant la nature, le principe réflexe : lex dubia lex nulla, dont nous ferons : preeceptum grave dubium, preceptum grave nullum, ou encore: peccatum grave.dubium, peccatum grave nullum, au point de vue purement objectif s’entend. Tout ce qu’il y a de certain, c’est qu’une loi existe qui défend cette action swb devi. Tenonsnous-en la, puisque ¢c’est tout ce que nous avons de certitude. Aller plus loin et mettre d’emblée, théoriquement (objectivement), @ priori sur la

AM DU CLERGE | | ee ee

conscience la certitude d’une faute mortelle, c’est dépasser arbitrairement les limites du raisonnement légitime. La faute peut étre mortelle matériellement, si par hasard le précepte grave existe, mais elle ne peut étre formellement grave que par Vintervention de la disposition formellement mauvaise de la volonté, et non pas en vertu de la seule connaissance que l’on a de la malice douteusement grave ex parte objecti.

Javoue trés bien qu’il y a quelque chose de peu sympathique dans le cas du pécheur qui accepte si hardiment le péché véniel certain, avec chance de violation matérielle d’une loi grave. Cet état de conscience n’est point 4 approuver et voila un cag, a mon avis, ou la malice du péché véniel peut étre grande devant Dieu, et périlleux le consentement qu’on y trouve, au moins comme disposition prochaine a un désordre moral plus grave. J’admets tout cela; mais tout cela n’empéche point qu’on doive apprécier les choses exactement comme elles sont, et éviter, en morale tout aussi bien qu’ailleurs, de substituer le sentiment a la raison.

Au reste, il faut répéter ici ce qui a été dit tout a Vheure de la bonne foi requise pour constituer devant le doute prudent la certitude subjective prudente de licito (dans notre cas, de malo levi).

‘Leenquéte préalable s’impose ni plus ni moins g p

que dans les cas ordinaires, et encore seulement quand il y a doute positif, le doute négatif ne réclamant aucune recherche spéciale. Tout comme dans les autres circonstances, cette enquéte peut étre longue ou sommaire, avec excuses pour sa briéveté superficielle quand les raisons d’agir, bien que jamais légitimes, puisqu’il s’agit d’un péché véniel a commettre, influent cependant dune maniére efficace sur la décision de la volonté.

Avouez tout de méme qu’il serait étrange qu’on put mettre sur le méme pied comme également coupables de péché mortel, celui qui connait a V’avance avec certitude la malice grave de l’action quil va commettre, et l’ame de bonne foi qui n’apercoit qu’a travers le nuage épais du doute la gravité possible de son péché.

Sur la question du doute, au traité de Canscientid, les théologiens sont sévéres. Pourquoi done deviennent-ils si larges au traité de Castitate quand il s’agit de fixer la gravité des fautes commises vy. g. par pensées contra sextum, par tant de pauvres gens, habituellement éloignés du péché mortel, qui ne voient qu’a travers le « nuage du doute » les culpabilités de leurs consentements ? D’oti vient chez eux cette régle, que Von doit conclure a la faute grave ou légére suivant les dispositions swbhjectives antécédentes de la personne qui est en jeu, sinon précisément de la doctrine que je viens d’exposer, a savoir que, en cas de péché certain, le dubiwm de gravi aut levi malitia ne se dirime dans la conscience et devant Dieu que par la bonne ou la mauvaise foi subjective du pécheur?

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C’est toujours la méme histoire. Sous la préoccupation scientifique de la moralité d’ordre objectif, on donne du doute une théorie morale excellente au point de vue spéculatif, mais tronquée, au point de vue pratique, de la part qu’il faudrait toujours faire aux éléments subjectifs de la moralité. De ceux-ci lon écrit bien quelques lignes a propos des Actes humains, et c’est tout, alors que, pour rendre pratiquement utile au confesseur Venseignement de la morale, il faudrait y revenir souvent et placer toujours, 4 cété de la théorie de la moralité objective, la théorie de la moralité subjective qui la modifie, la corrige, la rend intelligible enfin et vivante dans la réalité psychologique des états de conscience tels qu’ils sont.

Je reviens 4 mes gens du peuple, et je dis pour résumer :

4° Que ceux qui sont de bonne foi au sens expliqué plus haut se tirent aisément d’embarras sans péché ou sans péché grave devant Dieu ;

20 Que ceux-la méme qui sont de mauvaise foi, et en principe péchent en passant outre au doute avec mépris de la loi et vonsentement implicite a ‘ga violation éventuelle, sont de deux sortes : les uns négligent ou ont négligé coupablement l’enquéte, méme trés sommaire, que réclamait leur état de doute, sans avoir actuellement d’affection formellement mauvaise au péché qui menace, et alors la culpabilite de leur faute est toute in causa, souvent donc fort atténuée pour les raisons que nous avons déja étudiées a propos de cette sorte de péchés ; — les autres non seulement négligent Venquéte, mais sont hic et nunc carrément résolus a commettre le mal, tout comme si le doute n’existait pas, et ce sont la les vrais coupables ;

30 Que l’enquéte préliminaire a la décision circa dubium est trés souvent presque impossible, faute de temps ou d’éléments d'information, trés souvent et forcément sommaire, incomplete, insuffisante enfin a rien changer ou presque rien a l’état de doute ot se trouve la conscience, et que de ce cété donc, pour les gens habituellement bien disposés, qui ne feraient pas le mal s’ils Pavaient cerlainement menacant devant les yeux, les excuses sont nombreuses ;

4o Que, en conséquence, l’état de dowte prudent est tres fréquent, et par la-méme trés fréquente la bonne solution morale simpliste qu’y donne le peuple en appliquant les deux adages combinés : Ce qui n’est pas défendu est permis et A bien faire ne rien craindre ;

59 Que, enfin, le doute objectif de licito se transforme le plus aisément du monde en certitude subjective de prudenti, non seulement en vertu d’un principe réflexe, mais encore sur un de ces mille petits motifs tirés de argument d’autorité varié a Vinfini, qui avec le complément de la bonne foi constituent un dernier jugement de raison pratique exempt de culpabilité devant Dieu.

Le champ de ces motifs susceptibles de constituer la conscience en bonne certitude morale sub-

jective est trés large, si large que toutes les sortes de consciences, entre la lawa et la scrupulosa, s’y peuvent mouvoir 4 Vaise. Si vous me demandez pourquoi cette variété infinie des formations pratique des consciences sur motifs si différents, si légers et saugrenus parfois, sur le méme dubiwm, je vous répondrai : Mystere et Providence! Le méme motif sera trouvé parfaitement ridicule et fou par un théologien, et parfaitement suffisant, trés grave méme, par un homme du peuple ignorant ou a conscience peu timorée. Le théologien pécherait en s’y arrétant, alors que notre bonhomme se dira trés tranquillement : « Pour str il n’y a pas de mal ici, je peux marcher. »

Les états psychologiques de la conscience varient comme les individus. L’important est qu’on ne veuille pas faire mal, que l’on soit persuadé de faire bien. Suivant qu’elle sera scrupuleuse ou un peu large, ignorante ou instruite, 4 tempérament spirituel délicat ou obtus, une ame se laissera plus ou moins vite pénétrer de cette persuasion. A priori, pour des raisons théoriques bien connues du lecteur, et @ posteriori pour des raisons expérimentales tirées de la pratique du confessionnal, ma conviction profonde est que cette persuasion de prudenti qui met, dans le doute, la conscience a Vabri du pécheé, existe trés facilement dans la masse du péuple, chez les gens de bonne foi habituelle, que les doutes de licito nembarrassent guére ni longtemps. Il est des esprits superficiels pour penser que c’est un bien qu’il en soit ainsi, puisque, en définitive, le péché est évité. Ont-ils raison? C’est ce que nous aurons a examiner dans notre prochain article.

(A suivre).

LE SPIRITISME

ETUDE HISTORIQUE, CRITIQUE & THEOLOGIQUE '

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