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Q@UEKSTIONS de science ecclésiastique '~ CONSULTATIONS DIVERSES
Q. — On affirme dans divers écrits, et lAmia dit lui-méme a diverses reprises que les ritualistes se rapprochent beaucoup des catholiques au sujet de la doctrine et qu’ils sont, pour la doctrine, catholiques sur presque tous les points... Ont-ils vraiment une théologie presque catholique? L’Ami pourrait-il indiquer un ouvrage de peu d’étendue ot ceux que cette théologie intéresserait, et surtout ceux qui auraient besoin de la connaitre, pourraient la trouver résumée et condensée ?
R. — La réponse est facile. Deux ouvrages d’un genre différent, lun déja ancien, l’autre tout récent, exposent tous les deux la doctrine ritualiste et la font trés bien connaitre.
Le premier est intitulé : The catholic religion, a manual of instruction for members of the anglican Church, by the Rev. Vernon Staley.
C’est un volume in-18 de xv-416 pages qui expose, sous une forme simple, nette et précise, les notions élémentaires concernant non seulement la doctrine, mais le culte et la liturgie. Il est divisé en quatre parties. La premiere traite de l’Hglise en général. La deuxiéme, de l’Eglise d’Angleterre, de la foi et de la pratique de l’Kglise. C’est un exposé du Credo, des commandements de Dieu et des sacrements. On y traite aussi de la priére, de la grace et de la Bible, et enfin des rubriques et des cérémonies. La quatriéme partie traite des xxxix Articles de religion, de la confession sacramentelle, et donne le calendrier de |’Kglise anglicane.
Si ce manuel procédait par questions et réponses, ce serait un vrai catéchisme ritualiste. Tel qwil est, il constitue un sommaire trés propre & reliseigner ceux qui désirent se former une idée succincte non pas précisément de la théologie ritualiste, mais des croyances et de la liturgie généralement adoptées par. cette portion de l’Kglise anglicane qu’on appelle la Haute Kglise.
Si Yon veut connaitre les croyances non seulement résumées, mais exposées scientifiquement et avec tout ce qui peut leur donner sur tous les points une apparence de vérité, alors on n’a qu’a lire Outlines of dogma, by Darwell Stone, Principal of Dorchester College. C’est un volume in-42
de vi-859 pages fort substantiel, méthodique, fruit
de beaucoup de recherches et d’un grand travail.
La lecture de ces deux ouvrages, surtout du second, ne peut étre conseillée et méme ne peut
étre permise qu’a ceux qu’une étude sérieuse de la théologie catholique et un esprit suffisamment pénétrant prémunissent contre les erreurs parfois
subtiles qui s’y rencontrent. Encore méme dans
3 ce cas faut-il, pour se permettre de telles lectures,
' @autres raisons que celles de la curiosité. Quand
on veut trouver la lumiére, on ne la cherche pas au milieu des ombres et des nuages. Ici les nuages sont dautant plus 4 craindre qwils sont plus légers et qu’ils obscurcissent la vérité dans une mesure qui, si lon n’y prenait garde, pourrait n’étre pas remarquée. Les deux ouvrages que nous venons d’indiquer, mais tout particuliérement
celui du Rey. Darwell Stone, appartiennent a cette
catégorie désignée par Léon XIII dans son Encyclique Satis cognitum quand il dit: « Rien ne saurait étre plus dangereux que ces hérétiques qui, conservant en tout le reste Vintégrité de la doctrine, par un seul mot, comme par une goutte de venin, corrompent la pureté et la simplicité de la foi que nous avons recue de la tradition dominicale, puis apostolique. »
Dans le livre du Rev. Stone, ces « gouttes de venin » sont trés nombreuses, mais nous ne pensons pas quwil existe un seul livre de théologie anglicane ou elles le soient moins. Relativement aux autres livres anglicans traitant des matiéres semblables, elles sont peu nombreuses. Relativement a la doctrine catholique, elles sont en trés grand nombre. On voit par la dans quel sens il faut entendre cette assertion souvent répétée que la doctrine des ritualistes est presque catholique, et que leurs croyances se rapprochent beaucoup des
ndétres. Ce que nous dirons montrera le sens qu'il”
est juste d’attacher a ce presque et a ce beaucoup. Il ne le montrera pas, completement, mais il le fera entrevoir, et cela suffira.
C’est précisément pour cela que nous tenons a le dire. Il ne s’agit pas seulement de faire connaitre un livre, mais de renseigner sur une doctrine, ou, si on: veut, sur des doctrines partagées, au moins pour la plupart et en se tenant pour plusieurs points dans un 4 peu prés, par une fraction importante de l’Eglise anglicane. Il s’agit surtout de révéler a travers cet exposé l’état Vesprit de ceux qui professent ces croyances. A ce point de vue, l’étude beaucoup trop courte que nous allons faire du livre du Rev. Stone est incontestablement pleine dintérét et @utilité.
Dans le chapitre premier, intitulé : Introduction au dogme, le Rey. Stone donne une démonstration de l’existence de Dieu basée sur le besoin que nous éprouyons de lui, de recourir 4 lui par la priére. « La nature humaine, méme quand elle est tombée trés bas, éprouve le désir d’étre capable de
prier. Et si la priére, dans le sens propre du mot,.
est une possibilité, Dieu existe. »
Il y a dans cette observation que l’auteur fait
en quelques mots et sans lui donner aucun déve-
loppement, la matiére d’un argument qui, sans
étre peut-étre absolument rigoureux, n’en est pas moins trés frappant et pourrait étre présenté utilement a certains auditoires. Carla priére est bien vraiment au fond de l’Ame humaine, de cette Ame « naturellement chrétienne. » Elle y est comme une racine tellement profonde et tenace que ceux qui ont le plus fait pour s’éloigner de Dieu ne peuvent l’extirper complétement. Les poétes, qui sentent et expriment plus vivement que les autres les choses de l’Ame, peuvent nous servir ici de témoins. Les moins religieux et méme les plus irréligieux, Byron par exemple, éprouvent comme malgré eux de ces impressions et de ces mouvements qui les portent a prier. On trouve dans les couvres de Byron une poésie composée en 1806 intitulée: The Prayer of nature, La priére de la
nature, ou il exprime ses propres sentiments, comme il est trop facile d’en juger par les blas-
phemes qu'elle renferme, ceux-ci par exemple : « Je n’adopte point d’autel; je ne m’unis 4 aucune secte... Que les fanatiques t’élevent des temples lugubres; que la superstition les salue... » Mais cet orgueilleux qui «ne s’unit a aucune secte » ne peut s’empécher de croire qu'il existe un étre supréme quia créé le monde et le gouverne, et il éprouve le besoin de lui dire:
« Pere de la lumiére, c’est vers toi que je crie! Tu vois que mon ame est pleine de ténébres. Toi qui remarques la chute du passereau, éloigne de moi la mort du péché!
« Toi qui, dans ta sagesse, m’a placé ici-bas,
qui peut quand il te plaira m’en retirer, ah! tant
que je foulerai cette sphére céleste, étends sur moi ta vaste protection ! »
Qui a mis ce sentiment au fond de lame .
humaine? L’homme? Non; mais celui qui Va faite; et voila pourquoi il est si difficile de len arracher. Ce cri qui s’échappe si naturellement de lame de Vhomme est une preuve de l’existence de Dieu.
M. Stone ne dit rien de cette poésie de Byron. Il n’expose point cette preuve. Mais en quelques mots il met sur la voie qui conduit a l’exposer. Il en est de méme dans plusieurs autres endroits de son livre. Il a ca et 1a, sous une forme concise, des idées vraiment suggestives. Nous serions heureux de ne présenter son livre 4 notre public que par ces beaux cétés, mais le respectable auteur sera le premier 4 comprendre qu'il y en a dautres que notre conscience nous oblige 4 signaler. Ce sont ceux par oti il blesse la doctrine catholique a laquelle nous sommes, du fond de notre ccur, attaché jusqu’a la mort. Malheureusement ces cdtés sont trés nombreux. Nous nous bornerons a en montrer quelques-uns, moins pour apprécier un livre que pour faire connaitre aux lecteurs de VAmi du Clergé la théologie ritualiste et surtout Vesprit ritualiste.
M. Stone n’est pas de ces anglicans vieux type qui rejettent le culte de la sainte Vierge. Sur plu-
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sieurs points il parle de la sainte Vierge comme nous en parlons nous catholiques. Mais sur d’autres points se rapportant a cette auguste Mére de Dieu, qwil est loin d’étre catholique! Il a sur VImmaculée Conception quatre grandes pages ou presque tout serait 4 reprendre. Nous ne relevons que deux assertions.
« Saint Anselme, dit le Rev. Stone, a enseiené que la sainte Vierge a été concue et qu’elle est née dans le péché originel. » — Saint Anselme pourrait avoir enseigné cette erreur sans quil y etit rien a en conclure contre un dogme qui n’était pas alors défini. Mais M. Stone commet la une erreur de fait entre beaucoup d’autres. Pour le lui démontrer il faudrait toute une longue thése qui n’entre pas dans notre cadre. D’ailleurs cette thése est longuement exposée dans une série de chapitres de louvrage intitulé : Zadmer, par le Pére Ragey, qui est un complément de l Histoire de saint Anselme par le méme auteur. Si le Rev. Stone veut bien se reporter a Hadmer et Vétudier avec le soin et l’attention qwil apporte a ses autres études, il reconnaitra qu'il s’est trompé.
Sil veut reconnaitre ses autres erreurs de fait relativement a l’Immaculée Conception, qu'il étudie les trois ouvrages suivants :
1° Causa Immaculate Conceptionis sanctissime Matris Dei Marice Domince nostro, sacris testimoniis ordine chronologico utriusque allegatis et ad examen theologico-criticum revocatis agitata et conclusa, auctore Benedicto Plazza syracusano, Societatis Jesu ;
2° De ortu et progressu cultus ac festi Immaculati Conceptus Beate Maric Virginis, auctore Antonio Gravois, Ordinis Minorum ;
30° De Immaculato Deipare semper Virginis Conceptu commentarius, Caroli Passaglia, 8. J.
M. Stone dit que le dogme de l’Immaculée Conception repose sur des arguments subjectifs. Mais la tradition n’est pas un argument subjectif. — Il trouve regrettable qu’on ait fait de cette pieuse croyance un dogme de foi. Cette définition en effet ne pouvait guére produire que des résultats comme ceux-ci par exemple : accroitre chez les catholiques la dévotion envers ’auguste Mére de Dieu et le désir de marcher sur ses traces en évitant avec le plus grand soin tout ce qui peut imprimer a notre 4me la moindre souillure. Mais ce sontla
des résultats que ce dogme, quand on le fait ser-
vir a sa fin, est tout 4 fait de nature a produire. Car M. Stone a parfaitement raison quand, dang son chapitre l’Introduction au dogme, il dit : « Le dogme manque sa fin s’il ne sert 4 modeler la vie. Dogma misses its end unless it is used to mould life. »
Ce que les lecteurs de Ami du Clergé trouveront le plus intéressant de connaitre, c’est la doctrine ritualiste sur l’Hglise telle qu’elle est exposée par M. Stone.
« L’Kglise, dit-il en résumant une précédente démonstration, l’Eglise doit done étre regardée comme une société visible. Comme telle, elle présente
des caractéristiques résumées dans la forme la plus développée du symbole de Nicée: une, sainte, . catholique, apostolique. Ces caractéristiques sont — connues comme les quatre marques ou notes de l’Eglise. » ;
Ces quatre notes, le Rev. Stone les admet sans difficulté. Mais il leur donne une interprétation telle qu’elles peuvent convenir 41l’Kglise anglicane en méme temps qu’a Il’EKglise catholique et a VEglise grecgue. Ainsi, au sujet de Punité il distingue l’unité objective et ’unité subjective, et il cite un passage emprunté & un ouvrage dun évéque anglican, Alexandre Forbes, qu'il donne comme l’expression de ses propres idées. Voici ce passage :
« L’unité objective est celle qui est opérée par Notre-Seigneur lui-méme, et qui résulte de notre union avec lui. Elle est opérée de son cété par la communication de l’unus spiritus et par les sacrements gui font de nous un seul corps en lui. De notre part elle exige la continuité dans la mission donnée par lui 4 ses apdtres et la perséverance dans la foi qu'il a confiée 4 l’Hglise. L’unité subjective est l’'unité de volonté et ’intercommunion des uns avec les autres. L’unité subjective peut étre suspendue pendant que lunité objective est maintenue. L’unité subjective était suspendue pendant le schisme d’Antioche, et cependant Punité
objective était maintenue, car le bienheureux
Meletius est un saint. Au temps des Saxons, Vunité subjective était suspendue entre I’Helise d’Angleterre et lKeglise d’Occident, et néanmoins personne ne révoque en doute le salut ou la sainteté de saint Aidan ou de saint Cuthbert. L’unité subjective était suspendue durant les conflits entre les antipapes, et cependant personne ne considére les adhérents de Pierre de Lune comme hérétiques ou schismatiques. Cela doit également s’appliquer ala grande dissension entre l’Orient et !’Occident, et entre nous et le reste de la chrétienté. On doit profondément déplorer que l'état de l’Kglise soit
ce qu'il est; mais espérons que le mal n’est pas
aussi grand quwil parait, et qwil y a un fonds @unité, si seulement on vyoulait bien s’entendre. Les fissures ne sont qu’a la surface. Le désordre n’est pas dans les organes, mais simplement dans leur fonctionnement. »
C’est par de pareilles théories, cent fois réfutées, mais dont les anglicans, dans leur aveuglement,. ne comprennent pas et méme le plus souvent ne lisent pas la réfutation, que les ritualistes se tranquillisent dans le schisme. Quand ils lisent ceux de nos théologiens qui traitent ces questions, ou bien lencyclique Satis cognitum qui est un magnifique traité de lunité de l’Kglise, ils disent que c’est la la « conception romaine » de lunité de VEglise. Cette conception, disent-ils, « affirme la nécessité de l’unité d’une organisation extérieure, laquelle renferme l’intercommunion de tous les membres entre eux. Elle prétend que, pour cela, il doit y avoir communion extérieure avec l’évéque de Rome, qui est unique chef sur terre de l’Eglise
une. Cette théorie a un cdté attrayant. Elle présente sous sa forme la plus compléte et la plus logique Vidée de l’Eglise comme une société visi-
ble. Elle met dans un particulier relief l’enseigne-
ment de I’Kcriture qui nous fait considérer l’Eglise comme un royaume. Elle a une grande précision, et une grande force pratique. » Ainsi parle M. Stone.
3 En somme, cette théorie de Vunité n’a qu’un seul défaut : c’est de faire des anglicans des schismatiques. Au lieu de ce défaut, les ritualistes en général, et M. Stone en particulier, lui reprochent de n’avoir aucun fondement dans |’Ecriture. Pour parler ainsi il faut véritablement avoir des yeux pour ne pas voir, et des oreilles pour ne pas entendre. Mais les anglicans en sont la.
Mémes illusions, méme aveuglement sur les autres notes. D’aprés M. Stone |’Eglise anglicane les posséde toutes. I explique trés bien comment
cette Eglise nationale séparée « du reste de la chrétienté » possede la catholicité, et comment cette Eglise qui, 4 partir du milieu du xvie siécle, cessa toute relation avec Rome, a la note del’apos- ~ toliciteé.
Ceux que ces tours de force peuvent intéresser — et nous croyons qwils doivent intéresser tous les professeurs de théologie — les trouveront habilement exécutés dans le livre de M. Stone. Sans doute, ce n’est qu’une habileté trés relative, qui les fera sourire ou leur inspirera un profond sentiment de pitié; ce ne sont que des toiles d’araignées ; mais ces toiles d’araignées retiennent des milliers de grandes et nobles Ames dans le schisme. Voila pourquoi il est intéressant de les connaitre. —
Nous ne reléyerons pas toutes les erreurs, méme de grande importance, dont fourmille le livre du Révérend Stone. Sans exagérer, il faudrait pour cela écrire un volume. Nous signalerons cependant une de ces erreurs de fait trés communes chez les anglicans, qui jugeant de ce qui - ge passe chez nous catholiques par des oui-dire,
nous imputent, de la meilleure bonne foi du
monde, des abus dont nous sommes fort innocents.
En parlant du sacrement de l’extréme-onction sur lequel ila une théologie @ pew prés catholique, M. Stone dit : « Dans l’Eglise romaine il n’y a aucun obstacle formel a ce qu’une personne dangereusement malade recoive l’extréme-onction ; mais, en pratique, usage est que c’est un sacrement pour les mourants. »
La vérité est que dans lEglise romaine on
administre l’extréme-onction aux malades ayant qu’ils soient mourants, dés qu’ils sont en danger
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de mort, toutes les fois qu’on est averti a temps et
que la chose est possible — ce qui arrive le plus souvent, — mais que si on n’a pu le faire plus tot, on l’administre aussi aux mourants.
Cest la une de ces vérités qwil est parfaitement inutile de rappeler dans une revue catholique : il n’est pas un catholique qui ne la connaisse. I] serait
-VAMI DU CLERGE
ue
peut-étre plus inutile encore de la publier dans une revue anglicane : cela n’empécherait nullement les lecteurs de cette revue d’affirmer le lendemain ce qu’ils affirmaient la veille. Les on-dit de ce genre-la ne se détruisent pas par une phrase imprimée dans une revue. Il y en a des milliers de semblables en circulation dans le public anglican. Nous tenions a profiter de ’occasion pour en avertir nos lecteurs. C’est tout ce qu’il y a Vutile dans notre observation.
Encore une fois, le sentiment du devoir seul a pu nous décider a signaler ces erreurs. Nous eussions préféré de beaucoup nous borner a faire ressortir ce quwil y a de juste et de vrai dans certaines parties du livre de M. Stone. Il a de belles pages, notamment sur les anges, et plus particuliérement sur les anges gardiens. Nous engageons ceux qui liront cette courte notice 4 prier les anges gardiens de ces anglicans et en particulier Vange gardien de M. Stone, pour quwils fassent tomber les écailles qui couvrent leurs yeux.
Q. — Peut-on soutenir cette thése qu’au moyen age il y avait moins de pauvres qu’aujourd’hui ?
R. — La situation matérielle au moyen age a été et est encore l’objet d’opinions extrémes. — Pour les uns, ce ne sont que tableaux uniformément sombres : servitude, misére, barbarie, age de fer, leur plume ne rencontre pas d’expressions assez fortes; ils signeraient volontiers, pour tout le moyen age, le portrait que nous peint La Bruyeére de ces « animaux farouches, noirs, livides, tout brilés du soleil, qui montrent une face humaine quand ils se levent sur leurs pieds, se retirent la nuit dans des taniéres et vivent de pain noir, d’eau et de racines. » — Les autres préferent voir tout en rose. S’appuyant sur certains faits, dailleurs incontestables, dune aisance assez grande la ou Von s’attendait ane trouver que géne, montrant ces objets et ustensiles d’argent que les cartulaires constatent parfois dans les ménages de simples ruraux, ils se laissent aller a des apologies un peu complaisantes et trop générales dans leurs termes.
Tl ne faut pas oublier que le moyen age comprend plusieurs siécles, et que pendant ces siécles la condition des classes a passé par des péripéties bien diverses, tout en progressant d’un mouvement constant vers la liberté, la propriété complete et Vaisance matérielle. On doit tenir compte des temps, des murs de l’époque, des relations sociales plus ou moins difficiles, des guerres et dissensions dévastatrices, et d’une multiplicité de facteurs qui, tous, exercent sur l’état matériel d’une société et de ses membres une influence tantot plus tantét moins grande, mais réelle.
L’état dela France au 1x@ siecle n’était pas celui de la France du bon roi saint Louis ou de la premiére moitié du xrve siécle; et ce dernier était bien différent de celui de la deuxiéme moitié et du
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temps des ravages de la guerre de Cent ans. Autre était la prospérité de la Normandie, qui nous parait si riche, et dela Bretagne, autre celle du Poitou, de l’Ile-de-France, de la Champagne ou de la Gascogne; autre celle du Nord, et autre celle du Midi. Deux années qui se suivent dans le calendrier ne sont pas pour cela deux années identiques, également favorables au bien-étre, ou egalement accompagnées de misére. On sait que les années de famine étaient fréquentes et les épidémies suivaient souvent, soit: locales soit universelles : au x1¢ siécle, sur soixante-treize années, il y en eut quarante-huit de disette et de maladie, et pour. y remédier on ne savait pas d’autres moyens que l’aumdne et la défense d’exporter ailleurs les denrées de la province éprouvée; quant a importer, on n’y songeait-pas.
On a souvent fait aussi une-observation qui a ici sa valeur. Dés le commencement, la condition des serfs d’Higlise, ainsi que de ceux du roi, fut bien meilleure que celle des serfs des seigneurs ; et a aucune époque ces conditions ne peuvent étre assimilées, bien que peu a peu les fruits de l’enseignement chrétien, les résultats salutaires obtenus dans les terres d’Kglise, aient décidé les seigneurs laiques, méme les plus autoritaires, a suivre Vexemple des évéques, des monastéres et du roit.
Quelle idée se faire alors de la situation matérielle et de l’aisance au moyen 4ge, en tenant compte de ces observations nécessaires?
L’Kglise, a-t-on dit, possédait au [Xe siécle un tiers de l’Kurope occidentale. La situation d’un serf attaché a quelque cathédrale ou monastére nous renseignera d’une facon assez exacte sur les grandes lignes, — et c’est la servitude que l’on donne comme le plus misérable, le plus révoltant de tous les états sociaux des siécles passés.
Le serf habite dans un manse (mansuws), c’esta-dire une exploitation composée d’une cour et de terres cultivées d’étendue plus ou moins vaste. Ces terres, il les a recues en concession d’un propriétaire dont Vhabitation est 4 peu de distance de la (dominium). Mais, en les recevant, il s’engage a payer 4 perpétuité une sorte de prix de fermage : services personnels et redevances en nature, parfois en argent.
Ordinairement ces redevances sont fixes, et elles restent fixes malgré le changement des temps. I] y a sans doute la fameuse clause du « taillable et corvéable a merci, » Mais bien ignorant ou bien de parti pris se montrerait a cette heure celui qui voudrait s’en servir comme témoignage de l’arbitraire.odieux ot se trouvaient les pauvres serfs vis-a-vis de leurs potentats; elle n’estpassifréquente qu’on feint de le supposer, et elle était, dans son application, moins rigoureuse que ne le feraient croire des faits que l’on se plait 4 rapprocher pour
* Ainsi Guizot, Guérard, Delisle, Robion. — I] n’est pas rare de voir des serfs de maitres laics acheter leur liberté et se mettre aussitot dans la dépendance de PHglise : il faisait bon vivre sous la crosse, disait-on en Allemagne.
les généraliser. En somme,d’aprés Fustel de Coulanges, le tenancier des vir et 1x¢ siécles payait — un prix beaucoup moins élevé que le fermier dau- ~ jour@hui. Une des grandes forces du moyen age, cest la cowtume, et la situation d’un serf une fois délimitée par la coutume, le maitre n’y peut rien : le serf le sait, et il sait aussi résister aux exigences du seigneur, et les tribunaux lui donnent droit. Que Ja famille du tenancier vienne 4 croitre, quwelle compte deux, trois, cing enfants et plus, elle n’a pourtant que les obligations d’une paire de bras: plus elle sera nombreuse, plus la vie y sera douce et prospere.
Si on en juge par les denrées de diverses nature que produisent les terres et les redevances payées au seigneur, lalimentation des serfs doit étre assez substantielle : ils mangent du pain, des ceufs, des légumes, du pore et des volailles qu’on nourrit en grand nombre, peu de viande de boucherie; le vin n’est pas inconnu, pas plus que la biére et ’hydromel; une profusion d’épices de toutes sortes entre dans l’assaisonnement, s’alliant avec la moutarde en quantité surprenante : un diner non suffisamment épicé fut parfois occasion de rixes. Le paysan du rx@ siécle, comme celui d’aujourd’hui, comme celui de tous les temps, tient ala terre; il parvient 4 ramasser un pécule qu'il cache soigneusement entre deux draps au fond du lourd coffre a linge, et au moment propice il achéte a son compte des parcelles de cette terre qu’il aime : champs, prés, vignes‘; il passe des contrats avec d'autres serfs, et il cherche a convertir en argent ses prestations en nature. — On est étonné aussi de rencontrer ca et la chez le serf quelques objets en argent : hanaps, cuillers, bijoux, etc.; il les trouve dans toutes les foires a cété de la vaisselle complete en argent, en or, émaillée de pierres précieuses; il les achéte en connaisseur en plein jour, car aprés le coucher du soleil Vobscurité pourrait le tromper sur leur valeur.
Telle était la situation du serf au rxé siécle, du moins dans les terres d’Hglise. Cette esquisse & grands traits autorise a appliquer 4 beaucoup d'autres vilice ce que Taine disait d’une paroisse : « Les habitants de Palaiseau étaient, au temps de Charlemagne, & peu prés aussi aisés qu’aujour- Vhui 2. »
A mesure que Vinfluence lointaine du grand empereur s’amoindrit et que la féodalité éléve seg pretentions, la vie des serfs est plus 4 la merci du puissant seigneur, qui envahit méme l’Eglise sous prétexte de la protéger. Sous un tel maitre, le serf se démoralise, retombe dans Vignorance et le désordre. C’est alors que la formule « taillable et corvéable » s’applique dans toute sa rigueur inique pour les serfs féodaux. Les chroniques du temps,
' Sait-on que, dés cette époque, on vit des serfs acquérir une telle situation qu’ils réussirent a se faire passer pour nobles et que leur propriétaire dut faire reconnaitre en justice ses droits contre eux ?
* Taine, Ancien régime, p. 7, not. 2.
a les écrits hagiographiques, les canons des conciles et les prescriptions synodales, les ordonnances et diplémes royaux offrent des témoignages fréquents de la triste situation ot les classes inférieures redescendaient rapidement. On le concoit sans peine lorsqu’on se rappelle les invasions et les ravages de ces hommes du Nord, terreur des populations citadines et rurales ; les guerres incessantes 2 de chateau a chateau, guerres dont les petits fai- Saient les frais en servant comme soldats et on livrant leurs champs, leurs récoltes au pillage des incursions ennemies ; les famines et disettes ot plus dune fois la chair humaine fut une nourriture pour les affamés et une marchandise de foire ; les épidémies et surtout cet horrible « mal des ardents » qui détachait, articulation par articulation, tous les membres du corps.
Il ne faudrait cependant pas croire que tout fit : perdu et que la misére noire régna&t en souveraine. a
Méme a ce moment, les serfs achétent des terres et passent des contrats; si l'un est obligé de se défaire de son bien pour acheter un morceau de pain, un autre est la qui paye ce morceau de terre en espéces sonnantes; ils savent profiter de l’occa- ~sion pour obtenir la liberté 4 prix d’argent. On a singuliérement exagéré ce qu’on est convenu dappeler la terreur de ’an Mil et les conséquences contradictoires qu’on a voulu lui attribuer. « On sait aujourV’hui que Van Mil a ressemblé aux années quiont précédé et suivi, que son attente n’a inspiré aux populations aucune émotion particuliére. »’. « Aucune » est trop dire, mais l’émotion ne fut pas tres grande, et l’approche du jour fatal ne fut signalée ni par plus ni par moins de miséres et de calamités. — La paix et la tréve de Dieu, la chevalerie viennent bientét combattre les germes de dissolution de la société féodale, mitiger ces farouches seigneurs et laisser entrevoir aux petits et aux serfs Je moment ou ils respireront en paix. Le pouvoir royal s’affermit et croit en proportion des agrandissements de son domaine; sans - vouloir détruire la féodalité, il en réprime les abus et lui impose de respecter les droits des vassaux et des vilains.
A la fin du xz¢ siécle une amélioration sensible se produit. Pendant les deux siécles suivants, Vascension vers l’aisance sera sans arrét, et cette amélioration marcha assez vite pour que, vers le milieu du xi1¢, la richesse de nombre de vilains inquiétat non seulement les seigneurs laiques, mais saint Louis lui-méme, tant ils possédaient de biens fonds : illeur fut défendu d’acquérir de nouveaux domaines, sans toutefois que ceux qui en
avaient puésent en étre privés. I] va sans dire que la défense demeura 4 peu prés lettre morte.
La population devient plus dense. On le voit par les multitudes qui sortirent de France a Vépoque de la premiére Croisade et par les chiffres des leyées de Louis VI en 1124 contre l’empereur
4Rambaud, Histoire de la civilisation franeaise, t.1, pili.
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allemand. Jusqu’a Jean le Bon, c’est-a-dire jusqu’a la peste de 1348 et 4 la guerre de Cent ans, elle augmentera au point « d’égaler au moins, si elle ne dépassait pas en certains points, celle de la France actuelle. » Or « Vaccroissement et le multipliement » des sujets ne sont-ils pas une preuve de bien-étre ?
Les habitations sont d’apparence assez misérable, faites le plus souvent de terre, d’argile, de torchis. A la ville, Ja tuile et l’ardoise servent de couverture; a la campagne, c’est ordinairement le chaume ou le bois, excepté dans les régions ardoisiéres. La chevillette du Petit chaperon rouge de notre enfance est la seule fermeture des portes. Comme vitres, quand il y a des fenétres, méme les bourgeois de Paris n’ont guére que la toile huilée, le parchemin ; les pauvres gardent la porte ouverte. La porte ouverte ou un trou dans la toiture, telle est aussi la cheminée du paysan.
Mais ne jugeons pas sur l’apparence de la maison. Le paysan d’autrefois a beaucoup de linge ; le plus simple cultivateur a du linge de corps et de table. Le vétement est d’un drap solide, inusable, qui vieillit avec son possesseur sans avoir continuellement besoin de remplagants, et l’on n’endosse les yétements neufs que le dimanche et dans les grandes circonstances. Le pauvre a a sa disposition une serge épaisse, mais solide, une toile grossiére, mais serrée. « Les étoffes étaient faites pour durer autant que l’homme, comme les
édifices étaient faits pour durer autant que le ~
monde, et les gouvernements pour durer autant que la société. » Le luxe n’est pas inoui dans les classes inférieures ; les femmes se plaisenta étaler de beaux atours, des étoffes plus voyantes, des objets de toilette précieux en argent véritable : peu de contrefacon, car limitation des métaux, des pierres précieuses est défendue, ou, au moins, ne doit pas étre poussée trop loin! L’usage des gants est universel: les vassaux vont en gants blanes au-devant de leur seigneur ; on en offre aux couvreurs, aux Magons, aux charpentiers, aux moissonneurs apres Vachevement de leurs travaux, et toutes les villageoises en ont de rechange. Les petites gens se permettent les bottes et chaussures a long bec de Jlaristocratie ; les paysans ont Vaudace de se raser comme les nobles et de laisser pousser leurs cheveux :
signes certains d’une tendance générale 2 monter.
Le mobilier et la vaisselle sont presque les mémes que de nos jours. C’est la surtout que lon a des surprises. Le verre et Pétain y sont en abondance a cété de la poterie et du bois; des ustensiles en cuivre apparaissent dans toutes les maisons; et méme « Vargenterie entre pour une large part, plus large peut-étre que de nos jours, dans la vaisselle du peuple des campagnes ; » il est question a chaque instant de hanaps d’argent, de coupes d’argent de Tours, de gobelets, de cuillers d’argent; pas de fourchettes, on ne les connait pas : Charles V se paie le luxe royal
L’AMI DU CLERGH
d’en avoir usé, et encore pour manger desserts et fruits. d
Inutile d’insister sur l’alimentation ; non moins que le chiffre des salaires, elle prouve Vaisance des campagnes. Le pain blanc n’est pas une rareté, puisque, dans certaines provinces, on en donne aux mendiants, et ce que nous avons dit du rxe giécle vaut a forliori pour cette période. Tout est occasion de féte; chaque circonstance solennelle de la vie est célébrée par de véritables banquets a peu prés publics ot poules, oies, chapons sont passés 4 la broche en bois conservée dans la plupart des chaumiéres. Les patissiers, confiseurs, marchands de sauces toutes faites ne se cantonnent pas dans les villes, ils ont bonne clientéle au village, ok, pour adoucir la sévérité du juge, on lui fait présent de bonnes sauces dont il peut recevoir (ordonnance de Louis IX) pour plus de dix sous par semaine (en valeur relative actuelle, 50 francs). Enfin les tavernes et cabarets se remplissent aux jours de dimanche, et les édits ' royaux sé multiplient pour les faire fermer pendant les offices’.
Nous avons déja fait’ remarquer lachat des terres par les classes inférieures : l’achat suppose Vargent pour acheter. On achetait aussi la liberté?, et Louis X le Hutin pensa faire une opération trés lucrative en offrant aux serfs du domaine royal le rachat, a prix d’argent, de leur servitude. (8 juillet 1315). « I n’entendait point donner la franchise aux colons, dit Guizot, il la leur vendait 4 bonnes et convenables conditions. Mais il n’en est pas moins certain, en principe, que le roi croyait devoir la vendre; en fait, qwils étaient capables de Vacheter’. » Tous les serfs vont en profiter, croira-t-on, pour sortir de leur servitude si affreuse. Pas du tout! Le roiest obligé de recourir aux menaces, tant ils se trouvent bien de la « chétivité » de leur existence, de méme que dans bien d’autres occasions des serfs refusent la liberté qu’on leur donne. Et ce sont 1a ces serfs qui, assure-t-on, étaient la classe la plus malheureuse de la société !
On pourrait encore mentionner les aumdnes faites par les confréries et les monastéres aux pauvresetmendiants. La nature des dons, leur qualité indiquent d’une maniére évidente que la vie des pauvres gens ne motive pas les récriminations des ennemis du moyen age ; nombre de monastéres n’auraient pas donné tant de pain blanc, de poisson, de viande; Thibaut de Champagne n’aurait pas distribué tant Vargent, de vétements chauds et élégants (pour l’époque), de souliers ciragés (sic), siles classes non mendiantes n’avaient pas eu ces signes d’aisance.
‘ Siméon Luce, Histoire de Bertrand du Guesclin, ch. 83. — E. de la Bédolliére, Maewrs et vie privée des
Francais dans les premiers siécles de la monarchie, t. II, p. 200-250. — H. Baudrillart, Histoire du luce, t. ILL,-p. 219.
* Les serfs d’Orly, en 1263, se rachétent pour 4,000 livres (80,000 francs d’aujourd’hui). Ailleurs une seule famille se rachéte pour 1,300 livres (26,000 francs).
’ Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 21.
Quant aux villes, la plupart des ouvriers fai- saient partie des corporations. Nous n’en parlerons pas; personne n’ignore les avantages qu’ils y trouvaient et la prospérité qu’elles entretenaient a cette époque. Les ouvriers habitant la campagne n’ayaient certes pas ces mémes profits, mais ils se ressentaient de l’atmosphére de bien-étre relatif gwils respiraient. Il n’est pas jusqu’aux ouvriers des mines qui n’eussent rien 4 envier a l’époque actuelle. Les mineurs du Lyonnais et du Beaujolais, méme aprés les ravages de la guerre contre les Anglais, avaient une nourriture bonne et trés abondante, avec du vin blanc, des lits de plume, un salaire fort élevé, et ils prétendaient a la paisible possession d’un coin de terre. Ou sont les gréves et le paupérisme ?
La dépression sociale quis’était produite aux xe et xr¢ siécles se renouvela au milieu du xive. La peste de 1848 enleva moitié de la population, et les cent années de la guerre avec les Anglais achevérent de porter partout le ravage et la misére, dont la Jacquerie (1358) est déja une conséquence. Invasion étrangére, anarchie nationale, désordres des Grandes Compagnies, quand tout cela a passé sur la France, la désolation est dans tous les pays; le territoire méme est si défiguré que bien des gens ne retrouvent plus leurs champs},
Y avait-il beaucoup de pauvres?
Il n’y a guére de mendiants dans les pays a esclaves, parce que chaque maitre nourrit ses hommes comme ses bestiaux; les esclaves peuvent étre mal traités, mais on ne peut pas dire qu’ils soient pauvres, la pauvreté suppose la possibilité de posséder.
Le nombre des pauvres augmentera avec l’affranchissement et le droit de propriété accordé a un plus grand nombre, 4 moins que d’autres facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux s’interposent, — et en fait, il en est ainsi.
Au rx® siécle, on voit moins de pauyres que dans les deux suivants, les régions dévastées annuellement parles Normands étant mises 4 part. On peut Vassurer sans trop généraliser. Les aumédnes, les exhortations a la générosité y sont moins fréquentes qu’aux ages postérieurs, et cest pour cela que Von trouve assez rarement dans les anciennes chartes des dispositions relatives a des aumdnes a faire. Hxpliquer ce fait par une diminution de Vesprit de charité fraternelle dans l’Kglise, serait méconnaitre le caractére de ces temps.
Pour les x° et xie siecles, il est permis de conclure que les pauvres furent une multitude importante, sinon mendiants, du moins sans aisance, d’autant plus que les généreux bienfaiteurs, monastéres et églises, avaient fort 4 souffrir de la
rigueur des années. On vivait trop au jour le jour
sous la menace de dangers constants, et tous les
* G. d’Avenel, La
Bi fortune privée a travers s siécles, p. 302. we ee
ils le faisaient plus tard pour les soustraire aux
regards scrutateurs des collecteurs @’impéots.
A partir du xi siécle, les pauvres apparaissent moins, l’aisance renait; méme les ouvriers a la journée ont un salaire suffisamment rémunéra-
teur et on en trouve qui murmurent parce qu’on
ne leur a pas donné, une année de disette, le vin quils ont 4 Yordinaire. La longue paix de saint
Kouis favorisa l’essor matériel pour tous, et ce ne fit que grandir jusqu’au milieu du xrve siécle ; les malversations et les faux monnayages de Philippe le Beleurent peu d’influence sur la condition des classes inférieures.
Mais a dater de 1350, la pauvreté s’étend,
gagne de proche en proche, bien que moins rapi-
dement qu’on ne se ’imaginerait.
Deux raisons, générales pour tout le moyen age, contribuaient a combattre l’extension de la pauvreté. D’abord, chacun restait, 4 peu d’exceptions prés, dans le pays ou il était né: chacun travaillait, et « un homme, dit Montesquieu, n’est pas pauvre parce qu’il n’a rien, mais parce qu’il ne travaille pas; » point de ces immenses agglomérations malsaines qui exercent une fascination néfaste et attirent les populations aux dépens du bien-étre comme de la moralité. — De plus, les lois obligeaient chaque pays, chaque seigneur a nourrir ses pauvres, sans qu'il fut permis a ceuxci de mendier dans les contrées voisines. N’était pas mendiant qui voulait; il fallait étre reconnu pour vraiment pauvre, et la misére simulée a peu de chances de succés dans un milieu ot I’on est parfaitement connu.
En cehors de cette question de misere, la situation matérielle était bonne. Il y avait plus de calme, plus de tranquillité, plus de bonheur, car il y avait moins de désirs et de besoins, d’appétits excités. Les pauvres avaient des jouissances et un bonheur qu’ils ne connaissent plus; ils sentaient moins leur pauvreté ; la fraternité, l’altruisme,
comme on dit maintenant, était plus développé,
sous l’influence féconde de la foi et de la charité chrétiennes.
Objectera-t-on les prolétaires des grandes villes? Quelle douce insouciance dans leur vie! Le Roman de la rose va nous le dire‘: « Tel n’a pas deux pains 4 lui qui, en réalité, est plus 4 aise que le possesseur de cent muids de froment. L’ouvrier se contente du salaire de chaque jour, une maille lui suffit, il sait que le lendemain il en pourra gagner une autre, et qu'il aura justement de quoi manger et se vétir. Devient-il malade, il n’a plus besoin de manger. Si on le porte 4 l’Hétel-Dieu, il y sera mieux traité que chez lui... I sentira la mort approcher sans la craindre. Il songera que, plus t6t il aura cessé de vivre, plus tdt il sera recu dans le paradis ot Dieu Vattend pour le payer richement des privations qu’il aura souffertes. Voyez ces ribauds qui portent en Gréve
| Histoire littéraire de la France, t. XXIII, p. 19.
pu
malheureux de leur misére? Quels éclats de joie et quelles danses! Que leur importe la richesse, une fois quils sont allés chercher des tripes a Saint-Marceau et qu’ils ont donné au tavernier le reste de leur salaire journalier?...1 »
Q. — 1° Pourguoi, sur certains crucifix ou certaines images de Jésus crucifié, la plaie est-elle du cété droit, tandis qu’ordinairement elle est du cdté gauche ?
2° Si c'est du coté gauche que doit figurer la plaie, y a-t-il une raison pour cela?
R. — Jusqu’au vue siécle, le Christ de la croix fut représenté vétu d’une tunique sans manches, appelée colobium, qui descendait jusqu’aux pieds. Il n’y avait donc pas de représentation de la plaie du coté.
Longtemps aussi on représenta le Christ vivant sur la croix, et par conséquent sans plaie au cété, puisque le soldat ne perca le cour de Notre-Seigneur qu’aprés la mort.
Mais depuis longtemps on représente ou la plaie du cdété sur le corps dénudé du Sauveur, ou bien le soldat tenant sa lance.
De quel cété faut-il placer la pla'e? L’iconographie chrétienne n’a donné aucune loi précise sur ce point, et les exemples que l’on cite ne sont point uniformes.
Sur un des reliquaires de Monza ayant appartenu a Théodelinde, reine des Lombards, a la fin du vie siécle, on voit un soldat placé au cété droit de la croix et tenant sa lance 4 quelques centimétres du cété de Notre-Seigneur 2.
Dans son Traité @iconographie*, Mgr Barbier de Montault représente un crucifix de la fin du xive siécle ou l’on voit un ange placé du cété droit et recevant dans un calice le sang qui coule de ce cété ouvert.
Plus tard on a placé la plaie du cété tantdt a
droite, tantét & gauche, sans autre motif que
celui de Vinspiration personnelle.
Son an a ERE ER cern