REGLES PRATIQUES POUR L’USAGE DES PROBA- BILITES
ire Réeole : It faut toujours prendre le parti le plus sur quand il s'agit @un des cas exceptionnels spécifiés par les théologiens.
Ces cas exceptionnels ne sont pas trés nombreux; ils sont clairement spécifiés dans les théo-
logiens, qui la-dessus n’ont qu’un sentiment abso- “lument unanime. Tout confesseur doit les con-
naitre parfaitement a l’avance, et bien savoir quwil n’a pas un seul instant a hésiter ; ces sortes de cas sont en dehors et au-dessus de la controverse des probabilités ; tous exigent d’emblée le choix du partile plus sir. Voici la-dessus deux régles de conduite qui embrassent tous les cas visés dans exception dont nous parlons.
4° Quand il s’agit, non pas de la simple question de licéité ou dWillicéité dune décision a prendre, mais de son e/ficacité, c’est-a-dire des effets de l’action ou omission qui est en cause, si
ces effets doivent nécessairement étre obtenus en
vertu d’une certaine obligation morale (de religion, de justice), on doit toujours prendre le parti le plus stir, celui qui en assurera la réalisation.
20 Quand il s’agit, non pas de la simple question de licéité ou dillicéité d’une décision a prendre, mais @une fin ad alteindre nécessairement, on doit dans le choix des moyens suivre le parti le plus sar, celui qui assure le mieux la réalisation du but cherché. Et il y a fin a atteindre nécessairement toutes les fois qwil s’agit du salut éternel, de la validité des sacrements, de la vie humaine, d’un résultat enfin dont ’omission causerait un mal irréparable.
Dans ces deux cas, qui en définitive reviennent a un seul, a l’emploi des moyens les plus stirs pour atteindre une fin obligatoire a priori, Vusage dela probabilité est rigoureusement interdit, quel que soit son degré, en présence d’un parti plus sir. Il faut toujours ici appliquer la régle : Tuteor pars eligenda, et cela se vérifie, comme chacun sait, surtout dans la question de justice, de sacrements, eten général quand Vintérét d’un tiers est en jeu.
Cette exception, admise par tout le monde, est donc tout 4 fait en dehors dela controverse probabiliste.
2e Régle: En cas d’incertitude de licito, chercher toujours a se former soi-méme son opinion sur lecture des arguments de raison pour ou contre développés par les auteurs.
Ce serait la perfection. Le procédé de l’examen direct des raisons ’emporte sur l’autre. Nous avons beaucoup & nous méfier des autorites. D’ailleurs, rien ne vaut, pour la formation du jugement et pour acquérir lhabitude du sens moral théologique, le travail de la réflexion personnelle.
Toutes les fois done qu’un dubium se présente, essayons de le résoudre sans aucune préoccupation du poids des autorités, quitte 4 voir ensuite gi notre conclusion n’est point trop isolée ou toute
-'VAMI DU CLERGI
nouvelle dans l’enseignement, ce qui serait une présomption d’erreur et devrait nous mettre en garde contre une décision définitive trop précipitée. N’etit-on sous la main que son manuel classique de morale, ce serait beaucoup déja pour le travail que je recommande ici, a la condition toutefois que ce manuel expose convenablement les raisons qui militent en faveur des solutions opposées. Ce sera mieux encore, et généralement trés bien, tout a fait suffisant, si aves ce manuel on peut consulter deux ou trois livres plus complets, de bonne réputation, qui fournissent de plus larges éléments a l’étude de la cause qui nous préoccupe.
Quand on est renseigné, point d’inconvénient a conclure hardiment, méme contre la majorité des auteurs, en faveur de la solution que lon juge rationnellement trés bien établie. I] est évident que cette majorité opposante commande la circonspection toujours, mais l’aveugle obéissance, jamais.
Jentends dire parfois quwil y aurait danger a trop recommander en pratique le conseil de l’étude personnelle, indépendante, raisonnée, que je donne actuellement 4 mes bien-aimés confréres. Danger? Ou cela, s’il vous plait? Depuis quand est-ce devenu un axiome que le clergé est incapable de faire tout seul besogne propre dW intelligence? Voila par exemple contre quoi je proteste énergiquement. Il n’étudie pas assez, peut-étre; mais, je le connais bien, sil étudiait davantage, il ne mettrait ni moins de sans-géne ni plus de sottises dans ses jugements qu’on n’en trouve imprimés dans les gros et petits livres de morale, anciens et modernes, signés de noms tantot célébres, tantét parfaitement obscurs.
« Il faut étre tres fort pour se tirer de pareille étude... » — Autre erreur qui n’a pas l’apparence du seis commun. Trés fort sur les traités De actibus humanis, de Conscientia, de Legibus, oui, et c’est tout. Et encore, trés fort, cela s’entend. Dans certaines questions rares, fort difficiles et connues comme telles, je le veux bien; mais pour la masse énorme des problemes de casuistique courante, allons donc! Fort, ni plus ni moins que le brave plumitif qui opte (sait-il toujours pourquoi?) tout le long de douze a quinze cents pages de morale, pour les opinions scrupuleusement transcrites de ’auteur gui lui« revient le mieux » au moment ou il compose son livre de morale. Hst-ce qu’un auteur est jamais original et fort sur tous les sujets qu’il aborde?
Croyez-en un vieux praticien, chers amis. On est toujours trés fort en morale quand ona étudié
- (sérieusement, ceux-la!) les trois ou quatre traités
préliminaires de la théologie fondamentale dontje parlais tout 4 l’heure. Le reste va tout seul, quand on ala clef qui ouvre les serrures les plus compliguées. Quel malheur, mon Dieu! que de nous avoir accoutumés a cette idée absurde, dégradante, que nous tombons nécessairement en minorité intellectuelle et tutelle d’auteurs le lende-
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VAMI DU
VT goin,
CLERGE
main de notre sortie du séminaire! Car enfin, au séminaire, on raisonne encore pas mal, si le professeur est habile et consciencieux. Et voila que nous nesommes plus bons a raisonner des que nous mettons le pied dans un confessionnal! C’est le monde renversé, en vérité.
Je vais jusqu’au bout. Erreur pour erreur, je préfére cent fois l’erreur accidentelle du jugement original qui fait fausse route 4 l’erreur multiple et bien connue, hélas! du sot phonographe qui répéte toutes les legons qu’on lui apprend, parmi lesquelles il en est beaucoup qui ne valent pas cher.
Et puis enfin (qu’on m’excuse, de grace! c’est mon dada chéri!), voyez donc un peu la différence de ces deux types de confesseurs : lun qui pense et a ’habitude de penser, l’autre qui n’est qu’une mécanique a enregistrer la pensée d’autrui. Le premier se tirera d’affaire devant l’imprévu. Que fera le second? Tout n’est pas dans les livres, et ce qu’on y trouve comme cas morts n’est guére Vexpression fidéle des cas vivants de la réalite. Que devenir quand l’auteur n’a rien dit, ou a mal dit? Il faut parler pourtant et diriger les consciences. Inventer sur-le-champ une réponse dite de bon sens? C’est tout ce qu’il y a de pis. Ce prétendu bon sens vide d’étude n’est qu’une lanterne sans chandelle. Malheur aux confesseurs qui n’étudient pas personnellement le dossier des causes qu’ils ont 4 juger! Malheur aux ames qu’ils dirigent! Malheur aux sociétés qui dépérissent par le contre-coup d’aussi aveugles, insuffisantes et fatalement fausses directions !
3e Régle : A défaut d’étude personnelie sérieuse et « intrinséque » d’un cas donné, appuyes-vous discretement et en connaissance de cause sur Vautorité.
Il peut arriver que le temps matériel fasse défaut pour l’étude raisonnée que réclame la régle précédente. A mon avis, on exagére beaucoup cette excuse du défaut de temps. I) est clair que si l’on n’ouvre sa théologie que tout juste au moment ot une question plus difficile viendra 4 se présenter, on pourra n’avoir pas le loisir de Vexaminer, a cause de l’urgence W@une décision a prendre. Mais si tous les jours, ou a peu prés, on retrempe ses souvenirs dans la lecture réguliére sérieuse de son manuel, il y a toute chance pour qu’on ne soit pas pris au dépourvu, pour qu’on puisse en un clin d’cil réveiller ses souvenirs et procéder raisonnablement au choix de Vopinion qu’on mettra en pratique.
A défaut @autres, Pargument d’autorité offre une base sire ala prudence des jugements du confesseur, mais a la condition qu’on en use discrétement et en connaissance de cause, c’est-a-dire qu’on ne sen rapporte pas a Vaveuglette a des noms ou a des nombres dauteurs quelconques.
D’abord, toutes les fois qu’une opinion sera certo notabiliter probabilior, c’est celle-la quwil faudra prendre, et a@ fortiori si elle est réellement communissima ou moraliter ceria. Il ne suffit
pas qu’on lise dans un livre la note probabilis au bout d’une conclusion. Ce probabilis demande un peu de contrédle. On en a tant abusé! Ce contréle ~ ne présente pas de bien grandes difficultés pour un confesseur qui n’a pas perdu Vhabitude de fréquenter sa théologie morale. ;
On peut l’exercer direclement ou indirectement.
Il y acontréle direct lorsque examen, méme rapide, des raisons fournies en faveur de la probabilis, satisfait esprit, au moins autant que les raisons de l’opinion contraire, et surtout, cest clair, quand il les satisfait davantage. On peut ainsi trés bien, en parfaite stireté de conscience, adopter, aprés examen direct, le sentiment défendu par quelques auteurs seulement, sérieux et de bon renom, malgré le nombre beaucoup plus conside-
rable des auteurs qui tiennent pour le sentiment
oppose.
Le contréle indirect consiste, non plus dans examen des raisons, mais dans la pesée comparative des autorités au point de vue de leur valeur générale dans ’enseignement, doublée de leur réputation personnelle de science et de sainteté. Le mot probabilis chez saint Alphonse, a un tout autre poids que chez un petit auteur de manuel de quatriéme ou cinquiéme ordre.
Kt si enfin on n’est pas renseigné 4 lavance sur la valeur doctrinale des auteurs, la prudence. oblige, en régle générale, a4 opter pour l’opinion qui rallie le plus grand nombre de suffrages. Cette derniere méthode est la plus mauvaise de toutes, quoique encore, absolument parlant, légitime en cas urgents. On sait 4 quel point peut étre illusoire une conclusion pratique basée sur un choix si aveugle, si peu raisonné, sur la pure considération matérielle du nombre. Aussi, un confesseur soucieux de l’intérét des Ames qui s’ouvrent a lui aura-t-il toujours la pensée d’en chercher plus long, de réfléchir, de raisonner un peu sur le parti a prendre, de jeter enfin un coup d’eil, si rapide soit-il, sur les raisons intrinséques de la susdite probabilis, ou au moins, faute de mieux, sur la valeur comparée des autorités,
4e Réegle: In dubiis libertas.
Voila ot étude attentive de la théologie morale peut rendre grand service aux confesseurs intelligents. Mis en présence de deux solutions opposées pour un méme cas, il leur arrivera fréquemment, s’ils sont théologiens et connaissent leurs moralistes, de conclure au doute, au doute entendu au sens large, trés large, que j’ai défini précédemment, a cet état psychologique qui se traduit pratiquement par V’embarras du choia, méme entre deux opinions dont Pune, quant aux raisons et au nombre, parait probabilior. Quwil applique alors la regle alphonsienne telle que nous l’avons interprétée, et qu'il prenne hardiment le parti qui lui plaira le mieux, qui sera le plus utile hic et nunc soit a ’exercice de son ministére, soit aux intérats spirituels de son pénitent.
Or, pour qui étwdie et sait sa théologie morale, ce cas se réalise bien souvent. Le doute absolu,
logique, de la théorie équiprobabiliste au sens quasi mathématique du mot est rare, si méme il est: possible in moralibus, ce que je ne crois guére. Mais l’autre, le large, se rencontre & chaque pas dans les controverses de casuistique, et donc aussi 4 chaque pas V’application pratique du réflexe : Lex dubia, lex nulla. Et notez qu’on est d’autant plus embarrassé du choix qu’on est plus théologien ; car pour ceux qui n’ont cure des ~ raisons, Vopération a faire se réduit 4 une simple comparaison numérique des auteurs pour et contre avec estimation morale relative de chacun
‘deux (quand on peut la faire); naturellement
pour ceux-la le champ du doute se restreint beau-
coup ; mais, sila méthode est simple en apparence,
elle a, outre le danger d’induire aisément en
erreur, l’inconvénient-de ne point offrir a l’esprit le bénéfice du doute qui procéde de ’examen des : raisons. Que de fois il m’est arrivé de me trouver dans le vrai douwte, en face pourtant d’une armée . considérable d’auteurs opposés 4 une conclusion ou je trouvais des raisons intrinséques excellentes qui a elles seules contrebalancaient pour moi l’influence de argument d’autorité et me permettaient d’appliquer twia conscientia la régle : Lex dubia, lex nulla.
Voila donc une porte largement ouverte aux décisions bénignes, mais seulement pour ceux qui fréquentent la théologie morale et se forment sagement un sentiment solide sur la probabilité de opinion qwils emploient.
de Régle : N’usez jamais Wune opinion spécu-
lativement probable, uniquement a cause de sa probabilité objective, sans vous étre demandé si les circonstances du cas vivant a résoudre nw interdisent pas son enrplot.
4 Ceci est extrémement important, et peut-étre quelque peu nouveau, quant a la forme, dans Venseignement classique des auteurs sur l’usage des probabilités. L’opinion probabilis peut étre une arme redoutable entre les mains de celui qui ne sait pas s’en servir, et je me permets de trouver qu’on n’apprend pas assez aux jeunes confesseurs 4 se méfier de la note probabilis qu’on trouve dans les livres de morale.
Prenons comme exemple, sans rien préciser, pour n’atteindre personne, certaines opinions larges en matiére de sextum, défendues par de trés bons auteurs et notées comme probabiles. Telle familiarité sensible (tactus, oscula, adspectus, delectatio) est-elle permise ? Oui, disent-ils. Et ils ont vraiment raison de le dire, 4 ne congidérer que le cas abstrait en soi, que la pure proposition spéculative, qui laisse a l’homme toute sa liberté et nie existence de la loi morale prohibitive qui en restreindrait l’exercice. Trés bien, pour Je cas mort, spéculatif, qu’ils onta résoudre, pour la pure étude rationnelle des principes et des faits considérés sous leur aspect général; tres bien aussi, ces solutions larges et probabiles en elles-mémes, en tant qu’elles visent une hypothése nettement précisée et celle-la seulement.
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Mais, en pratique, les circonstances ajoutent au cas en sot, tel que Pétudient les auteurs, des éléments de moralité dont le confesseur doit tenir compte; et souvent ces circonstances sont telles quwelles interdisent l’emploi périlleux de l’opinion probabilis pour la liberté, et imposent la décision plus sévére pro lege. Tel «amplexus » en soi peut n’étre que faute vénielle, ou méme pas du tout péché (probabilis), et cependant en réalité pour M.X. ou M. Y. présenter un per accidens de péril évident qui oblige 4 ne pas en permettre l’usage. Voila comment une opinion approuvable (probabilis) en these spéculative abstraite peut n’étre pas du tout approuvable (probabilis) dans la réalite vivante d’un cas individuel donné ot il semblerait au premier abord que l’autorité des moralistes en permet l’emploi. ant
Aussi, quand on dit que in dubio l’on a la liberté de choisir, cela s’entend en ce sens que a priori la nécessité de respecter la loi ne s’impose pas et qu’on peut prendre le parti de la liberté, tout cela per se, au point de vue purement spéculatif. Pratiquement, c’est autre chose. La liberté du choix se trouve limitée nécessairement par la considération du per accidens, ou, si Von veut, par les autres lois morales qui ne permettent pas de choisir Vopinion large a cause des consequences facheuses qu’entrainerait son emploi.
Je trouve, en vérité, bien étrange cette idée assez communément recue dans le monde des probabilistes, a savoir qu’une opinion, dés lors qu’elle est probabilis, peut étre tula conscientia suivie en pratique. Oui, per se; non, per accidens, suivant les cas.
Je sais bien que les probabilistes n’ignorent point cette distinction et quils pourraient me faire remarquer que, puisqu’elle appartient a la matiére préliminaire du traité De actibus humanis, point n’est besoin de la répéter 4 tout. instant ; elle est sous-entendue de droit dans la résolution de tous les cas de conscience pratiques ; a chacun de s’en souvenir au besoin. Sans doute; mais il me semble qu’on a trop perdu Vhabitude de s’en souvenir précisément dans Vusage des opinions probables ot elle a tant raison d’étre. Je proteste simplement contre une mauvaise maniére de pratiquer le probabilisme. Mon observation n’atteint pas les savants, les maitres, c’est évident; elle vise la catégorie, 4 mon avis fort nombreuse, de certains disciples trop zélés et peu réfléchis qui croient qu’une opinion probable, par la-méme qu’elle est probable, peut étre toujours tuta conscientia mise en pratique.
Quand nous serons prochainement arrivés a V’élucidation de certains problémes plus difficiles de casuistique, j’aurai occasion de montrer plus d’une fois la fausseté de cette persuasion et les conséquences facheuses qu’elle peut engendrer.
6e Régle : Il faut décider d’apres son opinion a soi quand on en aune, meéme contre Vopinion contraire de son pénitent.
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Cette régle ne sera pas du gotit de tout le monde. Ceux qui ne seraient pas disposés a l’accepter sont priés de ne la condamner qu’apres avoir pesé les raisons qui la prouvent et que voici. ;
Tout confesseur est juge et obligé de porter la sentence que lui dicte sa conscience aprés loyale étude de la cause. Comment voulez-vous faire dire malgré lui a cet homme qu’un objet est blanc quand il le voit noir? Deux opinions A et B sont en présence, sur un cas de restitution, je suppose. Il est persuadé de Vimprobabilité de A, alors que B lui parait seul admissible im casu. L’obligerez-vous, par hasard, a juger quand méme daprés A, sous prétexte que A passe chez de tres bons auteurs pour probabilis 2? I vous répondra : — Je n’empéche point vos bons auteurs de voir autrement que moi; je ne suis pas infaillible, ni eux non plus, n’est-ce pas? Ai-je donc obligation de subir l’autorité de ces moralistes? Celle de
-PEglise, voire parfois celle d’un saint, oui; la leur, non! Qu’on me dise en vertu de quel principe j'ai défense d’étudier la question comme ils Vont fait eux-mémes, et défense de conclure autrement, si ’étude loyale m’a conduit 4 une persuasion différente de la leur. Et si je crois sincérement mal ce quils trouvent bien, quelle loi donc m’oblige 4 me fausser la conscience en agissant en contradiction avec mon propre jugement. spéculatif et pratique? J’ai dansé, vu danser et beaucoup entendu de confidences de danseurs et danseuses des danses de caractére, mazurka, scotisch, etc. Je trouve cela en théorie et en pratique archipérilleux. Tels bons auteurs ne sont pas de cet avis: Grand bien leur fasse! Je dis 4 ma danseuse ce que je pense, ce dont je suis persuade, et je mets au défi qui que ce soit de me prouver que je ferais mieux de lui dire le contraire, histoire de la faire profiter d’opinions larges qui courent dans certains livres, et qu’on dit « probables. »
Que si le pénitent pretend s’autoriser d’une opinion soi-disant probable que, moi, je tiens pour improbable, je ne l’empécherai point, mais le prierai tout simplement de s’adresser a un confesseur plus éclairé que moi, ou plus accommodant, & son gré.
— Vous n’avez pas le droit, me dit-on, d’imposer a votre pénitent une obligation certaine quand elle nest que douteuse; et elle n’est que douteuse dés lors qwil y ade bons théologiens qui regardent comme probable la non existence de la loi.
— Jen’ai pas le droit?... vraiment? C’est ce que nous allons voir tout de suite.
Je n’ai pas le droit d’imposer a mon pénitent une obligation que je sais ne pas exister, cest évident; ce serait de l’arbitraire déraisonnable, un abus aveugle de pouvoir. Mais si précisement je suis persuadé que l’obligation existe, n’est-ce pas mon droit, et mon devoir méme, d’agir en conséquence? Et si vous me dites que je n’ai pas le droit d’avoir cette persuasion, je vous serai obligé de m’expliquer d’abord pourquoi je
waurais pas le droit de posséder une conviction autre que celle de ces auteurs, pourquoi j’ai le devoir d’incliner ma pensée devant la leur. Je vous attends la.
— Mais ces auteurs X, Y, Z... sont des maitres
devant qui tout le monde s’incline... — Possible! mais pas moi, voila tout. Il est des autorités surnaturelles (conciles, congrégations, sentiment
commun des saints, etc.) qui commandent mon obéissance. Les auteurs, je me permets de les discuter. Vous me trouvez orgueilleux? Eh non! Je suis raisonnable et loyal, rien de plus. Je me sers de mon intelligence, et je parle selon ma pensée. C’est simple. Que trouvez-vous de répréhensible en cela?
Je vais plus loin et vous avoue que je ne percois pas trés bien les raisons démonstratives sur lesquelles on pourrait condamner le systeme de mon ami dont je vous parlais dans un de mes derniers articles, vous savez? ce systéme qui consiste a prendre dans tous les systémes lopinion que les
circonstances réclament comme le plus utile au
pénitent.
Il est probable qu’on peut tuta conscientia suivre et imposer au pénitent l’opinion probabilior pro lege. Donc il n’est pas certain qu’on doive toujours nécessairement préférer l’opinion probabilis pour la liberté ala probabilior pro lege. Pourquoi dés lors le probabilisme prétend-il confisquer a son profit la direction des consciences suivant son systéme, comme si les autres n’existaient pas ou étaient démontrés faux, condamnables ?
Quand on n’étudie pas, quand on n’a pour unique ressource de jugement que ’argument d’autorité, c’est une autre affaire. Je concois alors que, faute de meilleurs renseignements, l’on s’en tienne, pour agir prudemment, a la pensée des autres et que des lors on n’ait pas de raison d’imposer comme certaine une opinion qui est objet de controverse parmi les théologiens. Et encore, en pareil cas, je me contenterais de dire qu’on peut suivre la probabilis, je ne voudrais pas affirmer qu’on le doit, cette nécessité ne me paraissant nullement prouvée, tant que ’Eglise n’aura pas tranché le débat en réprouvant lusage de la probabilior, quand il y aen face une solide probabilis. Je dis cependant qu’on le peut, a la faveur du doute que crée dans Vesprit le fait de la discussion et du partage des autorités. Puisqu’on n’a pas de conviction personnelle, aucune contradiction n’est a craindre alors avec sa propre pensée. Mais je répéte que je trouve déplorable, au dernier degré de l’échelle intellectuelle, ce procédé de jugement sur le simple dire d’autrui, moins que cela, sur une addition de noms propres, chez un confesseur offert aux ames pour faire auprés d’elles une ceuvre, ce semble, un peu plus personnelle d’autorité intelligente et morale.
ve Regle : Il ne faut jamais porter dans la méme cause deux jugements contradictoires.
Qu’on donne deux solutions contraires sur le méme point en deux cas différents, cela peut se
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concevoir, s'il y a spéculativement dans la question un doute qui permette d’opter librement. Vous pouvez done dire trés bien au pénitent A, héritier naturel, qu’il n’est pas tenu de délivrer un legs
figurant sur un testament civilement nul pour
vice de forme, et dire une minute aprés au pénitent B, le bénéficiaire du legs, qu’il peut faire toute démarche ou action possible pour forcer A a
ae s’exécuter ; tout cela, bien entendu, dans Vhypo- “these de la probabilité des deux opinions con- traires qui soutiennent, une la validité en cons-
cience, Vautre la nullité des legs couchés sur un
testament « informe ». La premiére solution sup-
pose la nullité, la seconde la validité du legs. Dans les deux cas le confesseur a pu agir prudemment en exemptant, en deux causes différentes, le pénitent A de Vobligation de donner, le pénitent B de l’obligation de ne pas réclamer. Mais il y aurait contradiction a dire au méme pénitent : « Le testament informe est valide quand méme en conscience (1re opinion), gardez donc l’argent qui yous revient; le testament informe est invalide (2¢ opinion), dispensez-vous done de payer sur cette somme les legs dont elle était grevée. » Car enfin, on peut tenir le testament pour valide ou invalide, c’est un choix a faire, mais non pas pour valide et invalide en méme temps.
8e¢ Regle : A défaut d’étude ou de renseignements meilleurs, on peut toujours prudemment sen tenir aux opinions les plus communes.
Il ne s’agit plus de probabilité ici, méme pas, a proprement parler, de la probabilité extrinséque d’autorité, 4 moins qu’on ne veuille appeler ainsi la pure autorité du nombre. Une opinion peut étre commune, plus commune, voire tres commune, et cependant moins probable que Vopinion contraire, en raison et en valeur réelle d’autorité morale comparée des auteurs. Pour ceux qui étudient, le nombre ne signifie rien ou 4 peu prés, par luiméme. Pour ceux gui n’étudient pas et n’ont aucune autre boussole stire pour se diriger, le nombre crée une légitime présomption de vérité ou au moins de prudence, et dés lors, ils peuvent s’en servir comme de base pratiquement sire a leurs décisions.
Non seulement ils le peuvent, mais j’avoue ne pas bien comprendre pourquoi ils ne le devraient pas, au moins quand il y a écart notable entre le nombre des auteurs pour et contre.
Car, enfin, si le nombre est la seule indication qui leur reste pour faire un choix, et si ce choix doit tout de méme étre un tant soit peu raisonnable, sur quel motif plausible pourraient-ils se permettre d’incliner du cété de la minorité? Je ne parle que du pur nombre. Il est certain que la valeur individuelle de certains théologiens peut, dans la minorité, compenser lVinfériorité numeérique. Mais 1a n’est pas notre question. Il s’agit
du nombre et du nombre seul; et le cas se pré-
sente souvent ainsi quand on n’apercoit d’aucun cété des noms tranchants et bien connus a Vavance, ou quand on n’a, par connaissance per-
iy Sie icete! LAMI DU CLERGE | |
sonnelle, aucun argument sérieux pour estimer
plus les uns que les autres. Je dis que dans ce casla, si ’écart n’est pas notable, on peut encore profiter de l’état de doute ; mais si l’écart est notable, il faut pencher du cdté de Vopinion qui parait certainement notabiliter communior.
En tout cas, au moins, il est certain qu’on sera toujours prudent en agissant ainsi.
Mais quelle lamentable extrémité pour un confesseur d’en étre réduit la! 4 ne plus voir dans la formation morale de sa conscience et de la conscience des autres qu’un simple travail d’arithmétique! Et pourtant celui-la ouvre envore ses livres et cherche raisonnablement 4 s’orienter dans une étude, bien superficielle il est vrai, mais prudente en fin de compte. Combien supérieure est sa condition a celle du confesseur qui ne cherche’ plus rien du tout, n’étudie pas, ne se rend compte de rien en fait de régle morale objective, en fait de raisonnement ou d’autorité extéreure, et va de Vavant, les yeux fermés, sur la simple inspiration
momentanée de ce qu'il appelle « son bon sens, » de>
ce qui n’est fatalement le plus souvent que Vantipode du bon sens de Dieu, de l’Eglise, de la théologie, de la saine raison !...
Je termine la-dessus. Les fidéles attendent de nous la lumiére. Ils donnent souvent a leurs doutes de trés fausses solutions, périlleuses pour eux-mémes, périlleuses pour la bonne direction de la vie chrétienne sociale en général. La morale publique finit par ressentir le contre-coup facheux de leurs ignorances, de leurs erreurs de bonne foi. Notre réle & nous, confesseurs, est de mettre ordre a tout cela; et pour mettre ordre a tout cela, il nous faut étudier et savoir. Nous sommes gouverneurs d’Aames, et gouverneurs par la-méme de la conduite morale des peuples. C’est la un art qui ne simprovise pas. Il faut Vapprendre a ses sources, dans la théologie morale. Il faut se tenir 4 égale distance des opinions trop larges ou trop sévéres. I] faut savoir user prudemment du doute et des probabilités. Rien de tout cela n’est possible sans étude, sans ceuvre d’intelligence personnelle. J'ai essayé de montrer que cette ceuvre n’était ni impossible, ni compliquée, ni le moins du monde difficile. C’est par respect pour la dignité intellectuelle de notre cher clergé de France que j’ai fait la guerre a l’argument d’autorité dont on fait tant d’abus chez nous depuis quelque temps. Je ne sais rien de plus déprimant, de plus desséchant ni de plus proprea briser, en méme temps que le gott du travail, les ressorts de lactivité intelligente spontanée des.confesseurs, comme la déplorable habitude prise des’endormir paresseusement sur le « magister diait », surtout quand le « magister » n’a rien, mais vraiment rien, pour imposer les produits de
sa pensée a ceux qui l’acceptent avec une docilité >
si étrange, ol je tremble d@’apercevoir plutot Vinsouciance du labeur que le désir d’arriver par une voie courte a la vérité.
Réveillons-nous! Soyons nous-méme enfin, c’est-a-dire quelqu’un, et quelque chose autre que
PEED Sar IT th Baa
TAMIL DUGLERGR,
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Soa ap ane ee ET OP a SI te eat SO RE CSN ees Utes Ae NE eNO
des moralistes phonographes. J’ai, pour ma part, ouvert largement le sillon. D’autres viendront aprés moi qui le creuseront davantage. A chacun de se tracer le sien et d’y semer.la bonne graine de son intelligence a lui, fécondée par son étude a lui, ses réflexions 4 lui, sousta direction supréme de l’glise et des grands principes fondamentaux de morale bien certains que tout le monde admet d’un commun accord.
Crest, &4 mon avis, une gloire pour ’Ami du Clergé, dont il peut étre fier 4 juste titre, @avoir hardiment tendu la main aux bien-aimés confréres du ministére pastoral pour les soutenir dans cette belle ceuvre, si voulue et aimée de Dieu, du travail intellectuel et spontané du clergé francais. Il leur ouvre ses colonnes, les aide a penser par eux-mémes, accepte leurs dubia, leur en suggére la solution, leur donne au besoin une direction de travail, ne cesse jamais de leur crier: « Au nom de Dieu, pour vous et pour les ames, travaillez, pensez par vous-mémes, soyez tous, chacun a votre fagon et dans votre sphere, des maitres de doctrine! Vos estis lua mundi. »
Je prends aujour@hui a mon compte cette exhortation apostolique en ce qui concerne la morale, et en m’excusant un peu aupres de mes chers lecteurs de les avoir si longtemps retenus sur les eraves questions du deute et des probabilités, du fond du coeur je leur dis une derniére fois : Non! le chaos apparent de nos livres de morale n’est point une raison de les déserter ; au contraire ; et de ce contraire je crois avoir apporté aujourd@’hui de conyaincantes et péremptoires raisons.
Non! on n’est pas, on ne peut pas étre un confesseur sérieux avec du simple bon sens. Lisez, relisez sans cesse vos auteurs de théologie morale, mais pour les discuter, les passer au crible, y apprendre a
vous former solidement le jugement de prudence que réclame la résolution du doute pratique des consciences embarrassées qui vous consultent.
Méfiez-vous des étiquettes : probabilis, probabilior, communis ; il en circule beaucoup de fausses. Controlez un peu tout cela, et surtout, surtout, oh! pour Dieu! pesez les raisons, fuyez, comme le voyageur aux déserts d’Afrique, le mirage du nombre, la piperie des mois, la tyranniedesformules toutes faites, banales, que vous ne comprenez pas.
Ne soyez point @ priori partisan de la probabi- -
ior pas plus que de la probabilis ; faites-vous franchement votre jugement 4 vous-méme audessus de ces deux mots-la, qui trés souvent sont parfaitement vides du sens qwils expriment.
Quand vous aurez conscience d’étre dans |’embarras du choix, profitez, sans scrupule, sil y a lieu pratiquement, des larges solutions du doute.
Quand vous aurez conscience de n’avoir point Vhésitation 4 embrasser celle des deux opinions qui vous attire, sur bon examen de ses raisons, a un assentiment ferme, tenez-la, et laissez l’autre, quelque solide probabilis qu’on veuille la dire.
Voyez enfin le bon usage que vous pouvez faire des considérations et régles pratiques qui ont été
Vobjet de nos communes réflexions dans ces deux derniers articles, et conduisez-vous yous-méme, conduisez vos pénitents en conséquence.
Souvenez-vous toujours que vous n’avez pas seulement en mains le sceptre de la royauté intellectuelle, dua mundi, mais que vous étes tous aussi des gouverneurs d’ames, des meneurs de peuples, des moralistes : Vos estis sal terre.
(A suivre).