IV. @uvres, de réparation
Sommarre. — I. Le CHEMIN DE LA GROIx. — 1° Cdté historique. — Son origine dés le principe a Jérusalem. — Les pélerins des Lieux Saints. — Les premiéres stations du chemin de la croix en Espagne. — Les disciples de saint Francois et le chemin de la croix; — saint Léonard de Port-Maurice. — 2° Motifs de
favoriser cette dévotion : —- Encouragements des papes. — Avantages pour une paroisse. — Grace d’une mort tranquille aux dévots de la Passion. — Exhortations du cardinal Goossers 4 ses doyens. — 5° Moyens & employer : a) L’exemple; — quand et comment
‘un curé doit faire le chemin de la croix. — b) Faire connaitre : les fruits du chemin de la croix; — ses indulgences ; — régles pratiques de discrétion sur ce point. — c) Action personnelle : — sur les personnes pieuses ; — les enfants du catéchisme. — d) Les associations : — confrérie des Amis de Jésus et de Marie de saint Léonard ; — statuts d’une association approuvée par les évéques de Belgique. — Avantages et inconvénients. — 4° Diverses formes du chemin de la croix : — a) En public; — nécessité de deux prétres en certains cas; — dispense pour une province; — priéres a réciter. — 6) En particulier : — visite aux stations ; — défense de l’interrompre ; — méditation
‘de la Passion. — c) Avee le crucifix, indulgencié : — circonstances ot l’on peut s’en servir'; — conditions : — pour les personnes valides ; — pour les malades,
It. La p&vyorron a LA GRorx. — Ses motifs. — Ses manifestations : la croix le long des chemins; — dans les récoltes ; — sur les monuments funébres ; — dans les maisons : — salon du riche, — cheminée du pauyre; — entre les mains de tous les fidéles; —
moyens de se procurer des crucifix. bf
TIT. La p&VvoTION A LA SAINTE Face. — Son origine. — Son but de réparation. — Sa petite lampe et les moyens de Ventretenir.
Il est inutile que je m’attarde a vous démonitrer comment les cuvres de réparation se rapporient
directement au culte de Dieu, puisquelaréparation est une des fins du sacrifice de la messe. Elles se rattachent toutes 4 la Passion. Nous en étudierons trois : le chemin de la croix, la dévotion ala croix et la dévotion a la Sainte Face.
I, L’EXERCICE DU CHEMIN DE LA CROIX. — I] commenga, suivant la tradition constante de I’Keglise, dés le temps de Ascension de Notre-Seigneur, a - Jérusalem méme, par Vardeur des pieux fidéles a vénérer les lieux les plus mémorables sanctifiés par la passion du Sauveur. La sainte Vierge, seule ou en compagnie, suivait fréquemment la Voie douloureuse. C'est saint Jéréme qui nous l’apprend. et il constatait encore de son temps ce concours de ee chrétiens venus des régions les plus éloignées pour visiter le calvaire. ; Bay
Ce sont des pélerins de Jérusalem qui introduisirent en Europe la pratique de la représentation des scénes du calvaire. D’aprésla Raccoltd, le pre- pass mier chemin de la croix érigé sous forme de sta- i tions distinctes le fut par le B. Alvaro, des Fréres- Précheurs, dans son couvent de Cordoue. « Tout spécialement, continue-t-elle, les Péres Mineurs — Observantins de Saint-Francois, aussitét qu’aprés la fondation de leur Ordre ils s’introduisirent en a Palestine, et bien plus encore lorsqu’en 1342 ils e s’établirent @une maniére fixe 4 Jérusalem et eurent la garde de ces lieux si vénérables, se & mirent a propager en Italie et pour ainsi dire ee dans tout le monde catholique, la dévotion du chemin de la croix, spécialement en lérigeant dans toutes leurs églises en quatorze stations distinctes. »
Saint Léonard de Port-Maurice semble avoir été suscité de Dieu pour ce but. Il. avait été guéri d@une maladie incurable par l’intercession de la sainte Vierge, apres avoir fait veu de se consacrer enti¢rement aux missions. Comme tous les enfants — de saint Francois, il pratiquait avec zéle l’exerci du chemin dela croix et s’efforcait de le propager. Muni 4 cet effet de pouvoirs spéciaux, il Vintrodui- 4 ee sit partout ot il allait et bénit personnellement
: . ; Ak ae cing cent soixante-douze chemins de croix. Le ae
eye
chemin de la croix était aussi l’exercice continuel de saint Benoit-Joseph Labre.
Il n’est pas d’exercice de piété plus souvent encouragé par l’Eglise, puisqu’on peut citer en sa faveur des constitutions du vénérable Innocent XI et @Innhocent XII, de Benoit XIII, de Benoit XIV et de Clément XII. Surtout il n’en est pas de plus riche en indulgences : on peut laffirmer dune maniére certaine, bien que lon ne puisse pas déterminer le nombre exact des concessions pontificales et leur teneur.
A tous ces motifs qui conviennent a tous les chrétiens, il faut en ajouter un autre qui nous touche plus spécialement comme curés. « Ce salutaire exercice, disait saint Léonard, suffit pour sanctifier une paroisse; l’expérience m’a appris d’une maniére sensible, et je-le constate tous les jours, que dans les lieux oti lon a introduit cette dévotion il se fait dans les moeurs une admirable transformation. » Benoit XIV donne lexplication de ce mystére : « La vertu de la passion, de la croix et de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ est telle qu’on ne trouve pas de reméde plus efficace pour guérir les plaies que le péché fait chaque jour 4 notre 4me, pour purifier notre coeur et l’enflammer de l’amour divin, que la méditation assidue des plaies du Rédempteur 1. »
Faut-il mettre en avant l’intérét personnel ? Le P. Faber dit quelque part que les dévots de la Passion sont assurés d’une mort douce et paisible, comme la sainte Vierge, saint Jean, etc. Il vous est arrivé, comme a moi, quand vous étes au cheyet d’un mourant, de vous demander avec quelque inquiétude quel serait, parmi les divers genres de mort que nous avons sous les yeux, celui que la
Providence yous réserve. Puisqu’il nous est si
facile de choisir a l’avance, ce serait imprudence Whésiter?. Nous suivrons done les conseils du cardinal Goossens 4 ses doyens, a la fin de son synode de 1892 : « L’exercice du chemin de la croix est non seulement la sauvegarde la plus assurée de la perfection des prétres, mais elle est aussi une source de graces et de consolation pour les fidéles. Nous vous exhortons donc a la propager de toutes vos forces. Recommandez aux membres du clergé de la pratiquer avee beaucoup de bonne vyolonté et de donner ainsi le bon exereple aux fidéles, et invitez les fidéles de toutes les paroisses a faire assidiiment ce saint exercice. »
— Les moyens de réussir dans cette entreprise difficile ?
— Le premier de tous, parce quil est le plus important et le plus str, et le plus a notre portée, c’est exemple.
— Nous faisons tous notre chemin de la croix au moins une fois la semaine.
— Oui; mais le sait-on ? N’est-ce pas comme en cachette? Il ne faut pas d’ostentation, mais pour-
! Const. 16 jany. 1781.
* P. Faber, Conférences spirituelles, p. 50.
tant chacun doit savoir que nous aimons cet exercice et qu’il est notre ressource quand nous ayons des » graces particulieres a demander. Je sais des curés
qui le font chaque jour, 4 la grande édification de
leurs paroissiens. Cela prouve du moins que c’est
possible.
Un autre moyen, ¢’est de montrer les avantages du chemin de la croix, au double point de vue de la perfection personnelle et des indulgences a acquérir. Ce que nous venons de dire sur le profit spirituel qu’on peut tirer du chemin de la croix peut vous fournir le théme d’une ou plusieurs instructions dont vous trouverez facilement les développements oratoires.
Quant a l’annonce des indulgences, elle demande beaucoup de discrétion, parce qu’ « il est défendu (annoncer en chaire ou de toute autre maniere, et 4 plus forte raison d’inscrire dans les chapelles ou aux stations, un nombre certain et déterminé d’indulgences 4 gagner. »
Voici ce qu’on peut dire de plus str:
4° On gagne par ce pieux exercice toutes les indulgences que l’on gagnerait si l’on visitait personnellement les saints Lieux de Jérusalem, cest-a-dire les stations du chemin de la croix ds Jerusalem.
2° I] est certain que de nombreuses indulgences, partielles et pléniéres, ont été accordées a la visite des Saints Lieux 1.
3° Toutes ces indulgences sont applicables aux ames du purgatoire.
40 Par un privilége spécial, les religieux franciscains, les tertiaires et les cordigéres peuvent gagner toties quoties les indulgences du chemin de la Croix 2.
Une action directe et porsonmelte sur les individus aura des résultats plus efficaces. S’il y a dans la paroisse quelques personnes pieuses, on peut facilement obtenir d’elles le chemin de la croix le dimanche et le vendredi. Pour les personnes qui s’approchent des sacrements aux grandes fétes, elles acceptent assez volontiers de sanctifier la soirée par cet exercice. Enfin les enfants du catéchisme de premiére communion peuvent y étre habitués au moins pendant les quelques mois qui la précedent et la suivent.
— Ne craignez-vous pas la dissipation ?
— Certainement, s’ils étaient abandonnés a euxmémes ; mais il est facile de les surveiller en disant son bréviaire, ou de les faire surveiller par dautres. On choisit @ailleurs la soirée du dimanche, quand il y a plusieurs personnes a Yéglise, en les laissant suivre chacun en leur particulier les diverses stations. Peut-étre le résultat sera-t-il douteux. dans le principe relativement aux indulgences; néanmoins, la grace immanente de la Passion ne peut faire défaut 4 ces jeunes bonnes volontés. D’ailleurs l’Eglise n’exige des
! Béringer, Les Indulgences, t. I, p. 286.
* Rescripta authentica, p. 485, n. 13.
enfants qu’une considération assez confuse sur les souffrances de Notre-Seigneur.
Enfin, il en est qui proposent des associations dont le but serait d’encourager l’exercice du chemin de la croix. Saint Léonard de Port-Maurice établit la confrérie des Amis de Jésus et de
Marie, qui s’engageaient a le faire processionnel- -lement, et il composa dans ce but une direction
propre, que la S.-C. des Indulgences adopta comme régle par un décret du 6 aotit 1757".
Les évéques de Belgique ont approuyé une ceuvre dans ce sens :
«10 Cette couvre n’est pas une confrérie ; ce n’est qu’une réunion de personnes pieuses, qui prennent la résolution, sans s’obliger sous peine de péché, de faire le chemin de la croix une fois par semaine.
« 2° Les associés choisissent a leur gré le jour et Vheure qui leur conviennent.
« 80 Lorsque l'un des associés viendra a mourir,
son nom sera indiqué a la premiére station, et
tous les autres associés lui appliqueront les indulgences du chemin de la croix de cette semaine.
« M. le curé pourra aussi recommander quelque intention particuliére, par exemple Notre Saint Pére le Pape, les nécessités de lEeglise, du diocése ou de la paroisse, la conversion des pécheurs, etc. Alors les associés voudront bien se souvenir, pendant leur pieux exercice, de lintention recommandeée.
« 40 Lorsque le chemin de croix se fera solennellement pour tout le peuple, les associés se feront un devoir d’y assister, afin de donner le bon exemple aux habitants de la paroisse.
« Le tout sans frais, uniquement pour la gloire de Dieu, l’accroissement et la diffusion de la dévotion a la passion de Notre-Seigneur Jésus- Christ ?. »
Une association de ce genre a certainement,
~ comme toutes les associations, le grand avantage
de stimuler la bonne volonté des membres par exemple des autres. Elle peut aussi avoir ses inconvénients en rendant la dévotion en quelque sorte machinale.
Les associés trouvés, il faut leur faire tirer le meilleur parti du chemin de la croix tant au point de vue de la piété personnelle que des indulgences, en leur précisant les régles a suivre pour les diverses formes du chemin de la croix. Ces régles, bien qu’on les trouve facilement, il ne sera pas sans utilité de les résumer ici.
I. Chemin dela croia fait publiquement et en commun. — « Chaque fidéle reste 4 sa place, et le prétre seul avec deux servants ou deux chantres va d’une station 4 l’autre, et 4 chacune d’elles il récite les priéres particuliéres usage, auxquelles répond tout le peuple. Si, a cause des dimensions ou par suite d’autres dispositions lo-
: Elle se trouve aux Decreta authentica, p. 80. 2 Godts, Scopuli vitandi, p. 206.
cales, les fideles avaient peine 4 entendre celui qui dit les priéres devant les stations, le prétre qui les récite pourrait se placer dans la chaire (ou a quelque autre endroit convenable pour étre bien entendu), pourvu qu’un second prétre accompagne de deux clercs ou de deux chantres parcoure en meme temps les stations et s’arréte a4 chacune delles 1. »
Les priéres particuliéres d’usage sont ainsi spécifiées dans les Avertissements, n. V : « A chaque station, un ecclésiastique lit a haute voix la considération sur le mystére qu’elle représente, et aprés avoir recité un Pater, un Ave et un acte de contrition, on se remet en marche en chantant entre chaque station le Stabat Mater ou une autre priere. » veaye
Il. Chemin de la croiw fail en particulier. — Les quatorze stations doivent étre visitées par ordre l'une aprés l’autre; par conséquent, il faut aller réellement d’une station 4 l’autre; en d’autres termes, il faut changer de place.
Les stations doivent étre parcourues sans inter-
ruption notable ; le temps d’entendre une messe
-ou de recevoir les sacrements de pénitence et
d’eucharistie n’est pas une interruption notable.
Il faut et il suffit que chacun, selon sa capacité, médite la Passion du Sauveur. Pour les personnes simples, peu exercées 4 méditer, il suffit qu’elles pensent autant qu’elles le peuvent aux souffrances de Notre-Seigneur et que par cette pensée elles excitent dans leur cceur des sentiments de compassion pour lui.
Aucune priére vocale n’est prescrite, ni pour
chaque station, ni pour la conclusion de lexer-
cice.
Il. Chemin de la croiav avec le crucifix indulgencié. — « Tous ceux qui sont légitimement
empéchés de visiter les stations du chemin de la
croix au lieu ot elles sont établies, peuvent gagner
les mémes indulgences que ceux qui les visitent,
pourvu qwils tiennent en main un crucifix bénit expressément a cet effet. La seule condition est quwils récitent quatorze fois le Pater, ’Ave et le Gloria, pour remplacer la visite des quatorze stations, et qu'il y ajoutent six fois le Pater, PAve et le Gloria, les cing premiéres fois en Vhonneur des cing plaies de Notre-Seigneur et la derniére a l’intention du Souverain Pontife... Ceux qu’une maladie grave rend tout a fait incapables de réciter les vinet Pater, etc., peuvent gagner les indulgences en récitant devant le crucifix indul-
1 Hilgers, Manuel des Indulgences, p. 304. L’auteur ajoute en note : « En outre, laS. C. des Indulgences a accordé 4 certains wks bees une permission spéciale sous ce rapport pour leurs diocéses respectifs. » On peut en citer une du 10 mars 1868, qui se trouve au n. 407,
page 328, des Rescripta authent. et qui nous semble if
avoir été accordée pour Salzbourg et sa province. On dispense de la présence du second prétre. Il serait a desirer que cette dispense devint universelle, parce que dans nombre de paroisses on ne peut avoir un second prétre et le curé ne. peut aller d'une station a4 lautre sous peine de ne pas se faire entendre. De la impossibilité de gagner les indulgences.
gencié une fois l’acte de contrition avec l’oraison
jaculatoire : Nows vous supplions donc, venez au secours de vos serviteurs que vous avez rachetés par votre précieux sang, et, du moins de ceur, trois Pater, trois Ave et trots Gloria Patri, pendant qu’une autre personne récite devant eux ces priéres !. »
II. La DEVOTION A LA cRoIx. — Elle est intimement lige 4 la dévotion au chemin de la croix, dont elle est la suite. Il ya longtemps que l’auteur de l’ Imitation Va recommandée dans ces quelques lignes: «In cruce salus, in cruce vita, in cruce protectio ab hostibus, in cruce infusio supernze suavitatis, in cruce robur mentis, in cruce gaudium spiritus, in cruce summa virtutis, in cruce perfectio sanctitatis! Non est salus anime, nec spes eterne vite, nisi in cruce™. »
Comme 4 toute dévotion, il lui faut des manifestations extérieures. I] en est qui existent et qui sont a encourager et 4 maintenir; d’autres sont 4 créer la ou elles ne se trouvent pas.
Les croix érigées le long des chemins, qu’elles appartiennent a la commune, 4 la fabrique ou a des particuliers, doivent étre entretenues avec le plus grand soin et préservées contre la profanation matérielle provenant des dépdts de gravois ou du libre pacage des animaux. Quelques vases de fleurs déposés aux jours de fétes attirent l’attention et provoquent une priére. Les fidéles, les enfants surtout, doivent aussi étre invités 4 saluer ces croix chaque fois quils passent. Ainsi se forment de bonnes habitudes qui se transmettent de géenération en génération.
A la féte de la Sainte-Croix, en mai, les enfants apportent des croix fragiles qui, aprés la bénédiction du prétre, iront protéger pendant une année et le toit domestique et les récoltes de la campagne. II s’est trouvé des hommes assez impies pour combattre ce qu’ils appellent des superstitions et en arréter le développement. C’est a nous, prétres de la croix, a maintenir les antiques traditions jusque dans ces menus détails. D’ailleurs, au milieu de la campagne, ces petites croix remuent |’Ame des travailleurs.
Et sur une sépulture, comme la croix est bien a sa place! ;
— Oui, mais le mot @ordre est donné pour la faire disparaitre quand on le peut; et quand on est forcé de la maintenir, on la dissimule en la reléguant au second plan.
— Aussi voit-on des monuments funebres qui ne ressemblent a rien et qu’on ne sait comment terminer...
Toute maison chrétienne doit avoir son crucifix, bien en vue et a la place d’honneur. Pour le riche, la piece d’honneur est le salon et la place d’honneur du salon est celle qui est le plus en vue. Cest la que doit troner un beau Christ, qu'il soit diyoire ou de riche métal, car la décence exige
‘ Hilgers, Op. cit., p. 307.
* Lib. I, cap. 12.
quwil soit.en harmonie avec les meubles qui l’environnent, et l’on juge de la dévotion des maitres — au sacrifice gu’ils ont fait pour se le procurer. C’est le seul cas ou le luxe s’harmonise avec la Croix.
— Il faut un certain courage aujourd’hui pour affirmer ainsi sa foi et aller 4 ’encontre des idées recues et des exemples donnés.
— Cela se rencontre cependant et il s’est formé une ligue sainte pour encourager cette manifestation pacifique en ’honneur de la croix. Nous ne devons pas étre les derniers a en faire partie, etil nous faut profiter de toutes les occasions pour faire régner le Christ dans les salons que nous sommes appeler a visiter de temps 4 autre.
Dans la demeure de l’artisan et la chaumiére du pauvre, la croix a sa place Vhonneur sur la cheminée, ot nous la itrouyons ordinairement. Mais, grand Dieu! en quel état! Hst-il si difficile de faire une observation comme par hasard?
Enfin il est a désirer que chaque fidéle posséde une petite croix de poche, lui permettant de faire le chemin de la croix quand il ne peut venir a Yéglise, ou de baiser la croix lorsqu’il est seul. C’est nous qui en ferons les frais le plus souvent. Cependant l’Giuvre de Saint-Francois de Sales vient facilement en aide quand la dépense est considérable, mais pour les paroisses seules ot cette ceuyre est régulicrement établie.
III. L’Qkuvre DE La SAINTE Face. — Elle a pris naissance, cette ceuvre, dans le coeur de Véronique, lorsque touchée de. compassion elle se précipita au milieu des soldats pour essuyer la face souillée de Jésus. Chez les femmes qui pleurent sur le bord du chemin, immobiles dans leur douleur, nous avons la compassion stérile, qui attire, ilest vrai, attention de Jésus, mais le laisse plutdt sévere; chez Simon de Cyréne nous avons le concours forcé, du moins au premier moment, et qui ne connut que plus tard sa récompense ; ici nous avons Vamour prévenant et empressé, qui recoit sur-le-champ le souvenir du cour. L’histoire ne le dit pas, mais il est facile de comprendre l’étonnement mélé de joie de Véronique lorsqu’elle eut la pleine perception du trésor qui lui était confié. Depuis ce moment jusqu’a | nos jours, la dévotion a la Sainte Face est restée dans l’Kglise comme la manifestation supréme de Vesprit de réparation. C’est ce que pensait M. Dupont, qui en a été le vulgarisateur en France il y a tantdt quarante ans.
Combien dans une paroisse, surtout si elle est vaste, de fautes et méme de crimes qui chaque jour montent vers le ciel, n’y aurait-il que cette étrange multiplication des blasphémes, qu’on surprend sur toutes les lévres, de ’enfance a la vieillesse ! Pour apaiser la colére de Dieu, beaucoup de curés ont placé dans l’église une image de la Sainte Face, devant laquelle brile une petite lampe, nuit et jour, comme une réparation permanente offerte par les bons. « Monte incessamment vers le ciel, modeste flamme, et porte a Dieu
LAMI DU CLERGR oe ot
Vhumble tribut de notre amour; demande-lui WVoublier le blasphéme, comme au Calyaire, et de faire descendre sur les peuples confiés & nos soins ses plus abondantes bénédictions ! »
— Il faut des ressources pour entretenir cette lampe...
— Crest une dépense de vingt-cing francs par an. On peut la couvrir soit en mettant un tronc, soit en faisant une quéte dans ce but. On peut demander aussi 4 des familles de s’en charger pour une semaine ou un mois. A la rigueur, on pourrait se contenter de l’allumer a certains jours.
(A suivre).
a ee
QUESTIONS de science ecclésiastique
CONSULTATIONS DIVERSES
Q.— Je viens de lire le livre du Pére Ragey, Les Missions anglicanes. J’en suis renversé. L’ Ami voudrait-il, pourrait-il me dire ou plutét nous dire — j’en connais d’autres que cela intéresse, — l’Ami pourraitil nous dire, aprés avoir pris toutes les informations nécessaires, si ces choses extraordinaires sont exactes? En supposant qu’elles le soient, était-il opportun de les publier? Comment les catholiques anglais apprécient-ils ce livre ?
R. — Nous avons été les premiers 4 remarquer et a faire remarquer 4 nos abonnés ce que ce livre contient de révélations extraordinaires. Nous n’ayons pas d’abord été plus loin, l’auteur nous inspirant confiance. Ce n’est que sur la demande qu’on vient de lire que nous sommes allés aux informations. Pour les rendre complétes et absolument stires, il nous aurait fallu faire nous-méme le travail immense du Pére Ragey. Ce n’est probablement pas ce qu’on demande de nous. Heureusement il y avait un autre moyen d’information bien suffisant et méme tout a fait péremptoire : consulter les revues anglaises nécessairement bien informées. La chose est facile. Le livre du Pére Ragey a été trés remarqué en Angleterre. La grande revue anglicane The Church quaterly preview, une des plus sérieuses et des plus savantes, et méme probablement Ia plus sérieuse et la plus savante de toutes, consacre 4 cet ouvrage un assez long article de son numéro d’avril 1900. Tout naturellement l’esprit de ce livre ne lui plait pas du tout, et elle ne partage pas les idées religieuses qui y sont émises. Mais elle reconnait que Vauteur « a consulté des autorités dignes de confiance » et que pour tout ce qui regarde les faits «il a puisé 4 des sources stires. » Elle ajoute : « Nous avons remargué dans Les Missions anglicanes une ou deux inexactitudes de détails. Pour la plus grande partie le soin et l’exactitude qui y sont déployés sont trés recommandables. »
Voici maintenant l’appréciation dune revue bien différente, la grande revue catholique The Tablet, organe du cardinal Vaughan, archevéque de Westminster. Le Tablet est bien placé pour contréler V’exactitude des faits rapportés, et bon juge de Vopportunité de leur publication, Son numéro du 44 avril 1900 contient un long compte rendu des Missions anglicanes. Ce compte rendu est absolument favorable et il ne s’y rencontre pas un seul mot de critique. Il se termine ainsi :
« Le volume du Pére Ragey laisse une impression dadmiration pour l’immensité de leffort accompli par les missions anglicanes, et pour l’esprit de ferveur croissante dont esprit catholique introduit par la Haute Eglise les a pénétréesy.. Si ces immenses ressources et ce prodigieux déploiement d'énergie étaient employés a la diffusion, non de la vérité partielle, mais de la vérité compléte, combien les résultats ne seraient-ils pas plus féconds, et quelle influence considérable n’eussent-ils pas exercée sur les progrés de la civilisation! Mais du moins on peut dire que les missions étrangéres sont parmi les nombreuses formes d’éducation qui rapprochent graduellement Vidéal anglican de l’idéal catholique. Rapprochement qui se fait trop lentement pour satisfaire nos vues. bornées, mais assez vite pour étre jugé un progrés suffisant par une sagesse plus haute que la notre: »
Enfin les Péres Jésuites anglais, dansle numéro
de septembre de leur revue mensuelle The
Month, qui est le pendant des Hiudes des Péres Jésuites francais, ont publié eux aussi un compte rendu des Missions anglicanes. Nous croyons intéresser non seulement notre correspondant, mais tous nos abonnés en donnant ici la traduction de cet article en entier, sans en retrancher un seul mot. Il nous semble qu’en examinant de prés ce trés compétent compte rendu et en le rapprochant des deux précédents on ne pourra manquer d’étre fixé sur la réponse 4 donner a la question qui nous a été posée.
« Tl est toujours difficile pour un catholique de porter sur l’anglicanisme et sur les institutions anglicanes un jugement juste et exempt de prévention. Sachant que c’est une maison bAtie sur le sable, il lui devient impossible de se rendre compte de ce qu’elle peut avoir de solide et de durable, et de la puissance @initiative et de propagande qu’elle posséde. Il est incapable d’apprécier le dévouement et la piété réelle qu’on trouve dans des milliers de ses membres. I] ne peut comprendre comment des milliers d’entre eux sont dans la bonne foi. Peut-étre un Francais, qui n'est plus rien s'il n’est logique, trouve-t-il plus de difficulté qu’un autre 4 comprendre que des hommes ayant recu une brillante éducation et d’un esprit cultivé puissent ne pas voir ce qu’il y a de profondément illogique dans leur position : la position des anglicans est vraiment illogique.
« Tout cela fait du livre du Pére Ragey sur les
950 face ~ VAMI DU CLERGE
missions anglicanes une parfaite merveille. Il parait entrer profondément dans l’ame anglicane. Bien plus il lui rend pleinement justice. Il l’a étudiée longuement et avec soin. Il apprécie le dévowement et la valeur de ses missionnaires, l’abnégation de leur vie, leur zéle pour propager leur religion, tout en ayant bien soin de rappeler a ses lecteurs que toute cette énergie et tous ces efforts ne tendent qu’a propager l’hérésie, et trop souvent a4 entraver eta rendre inutiles les travaux des missionnaires catholiques.
« Il commence par faire connaitre les différentes associations anglicanes de missionnaires, dans la Haute Kglise, la Basse Eglise, et l’Eglise Modérée. Ce quil en dit est principalement tiré de leurs publications officielles. Il donne leurs régles et statuts, la statistique de leurs.convertis, de leurs revenus, des missionnaires, tant européens qu’indigénes qu’ils emploient. Jl est émerveillé, comme il est permis a tout catholique de l’étre, de leur grandeur et de leur succés. Il rend témoignage a leur zéle infatigable. Il espére que les vérités partielles qu’ils répandent parmi les nations infidéles peuvent étre un moyen de les préparer a la pleine lumiére de la vérité catholique. Il pense que les vérités qu’ils enseignent suffisent. pour jeter une
' vive lumiére sur l’origine etla destinée de l’homme
et sur le prix des ames, sur le désordre du vice et la beauté de la vertu. « Comment, demande-t-il, « comment croire qu’un Dieu s’est fait homme « pour nous, gu’il est mort sur la croix pour nous « racheter, sans se sentir enflammé d’amour pour « lui?»
« On se plait 4 voir des points de vue aussi charitables et aussi favorables que ceux auxquels se place le Pére Ragey, si généreusement exprimés. En méme temps, il est trés utile pour nous de savoir, et quiconque lira son livre ne peut manquer de le savoir, quelles puissantes colonnes (puissantes quoique baties sur le sable) les missions anglicanes élévent a travers le monde. En somme cependant nous pensons que l’impression générale que laisse le livre est peut-étre un peu trop favorable a l’anglicanisme. L’écrivain ne semble pas connaitre le mépris que professent généralement pour les missionnaires anglicans les naturels des pays ou ils travaillent, quand ils ont
recu quelque éducation, et le manque de moralité |
dun grand nombre de leurs « convertis. » Sous ce rapport la Préface de Mgr Le Roy est un utile correctif aux points de vue un peu teints de rose du Pére Ragey. Mgr Le Roy nous rappelle au sujet des protestants que « argent est leur prin- « cipal moyen de propagande, » et il trace un portrait sombre, mais trop vrai de leurs convertis indigénes dont il nous décrit l’attitude comme « faite de suffisance, de morgue, de raideur, et, « pour tout dire, d’orgueil. » Nous ne pouvons nous empécher de soupconner que l’auteur de la Préface parle des missions anglicanes et de leurs résultats d’aprés l’expérience personnelle quil a de leurs travaux en pratique, tandis que le livre
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s’'appuie surtout sur la connaissance des documents d’origine anglicane concernant ces missions, et sur les discours et les écrits des évéques et des clergymen anglicans.
« Néanmoins nous avons toutes les raisons de savoir de la reconnaissance au Pére Ragey pour son trés profond et trés judicieux exposé de l’organisation et de l’entreprise anglicane, et nous recommandons fortement son livre a qui désirerait connaitre davantage l’influence civilisatrice et « évangélisatrice » (evangelising) des missionnaires anglicans. Le temps présent est essentiellement un temps ot les entreprises britanniques menacent de s’étendre a toute la terre, et le missionnaire protestant est le pionnier et le représentant de l'influence britannique dans le monde entier. Si, en définitive, il fraiera la voie 4 l’expansion de l’Eglise catholique ou s'il entravera Voceuvre qui lui a été confiée par Notre-Seigneur, est une question qui dépasse entiérement les limites des prévisions humaines. »
Les Péres Jésuites anglais ne passent pas précisément pour étre favorables 4 ’excés aux travaux accomplis par les anglicans pas plus qu’a leurs idées. On aurait pu craindre qu’un livre sur les missions anglicanes comme celui du Pére Ragey ne reciit de leur part un accueil, sinon sévére, du moins trés froid. Ce n’est pas ce qui est arrivé, on le voit, et cela est significatif. Quant a Vexcés d’indulgence dans lequel il leur semble qu’est peut-étre tombé Vauteur des Missions anglicanes, il n’est que juste, pour l’apprécier, de tenir compte de la bien légitime tendance qu’ont ces vaillants ouvriers catholiques 4 tomber dans l’excés opposé. :
En somme, sous le bénéfice de cette légére réserve, les faits rapportés dans les Missions anglicanes sont vrais, et, de l’avis de tous, il est bon quwils soient connus. Pour notre part nous désirons qu’ils soient trés connus. Nous avons beaucoup 4 craindre de l’ignorance et de l’erreur, sources de nombreuses bévues, de fausses manoouvres et d’apologies maladroites souvent fort préjudiciables au bien. Nous n’ayons rien 4 craindre de la vérité. Ici en particulier il y agrand profit a tirer des lecons qu’elle nous donne et des réflexions qu’elle suggére. L’exemple dete: missionnaires qui travaillent avec tant de dévouement a propager l’erreur, et de ces anglicans qui les aident si généreusement de leurs dons, est bien propre 4 enflammer l'ardeur des ouvriers de la vérité et 4 confondre Vapathie de certains catholiques quand il s’agit de les soutenir. En fait de plaidoyer en faveur de l’csuvre admirable de la Propagation de la fot, nous n’en connaissons pas de plus éloquent que Les Missions anglicanes. Il nest rien non plus qui fasse aussi vivement toucher du doigt la nécessité de prier et méme de former une sainte ligue de priéres pour la conversion de l’Angleterre. Nous sommes heureux de pouvoir citer sur ce point une autorité bien plus grande que la
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notre: c’est celle de Mgr Le Roy dans sa belle Lettre-Préface placée en téte des Missions anglicanes. Elle se termine ainsi :
« Votre travail sera pour plusieurs une révélation. Il leur montrera que le fidéle protestant nest pas un indifférent et que son missionnaire nest pas toujours un simple « marchand de bibles. » Puisse-t-il aussi nous exciter tous 4 mieux comprendre notre devoir pour la propagation de lRivangile, et a prier Dieu qu’il raméne a la vérité intégrale tous ces hommes a cété desquels on aimerait tant 4 marcher! »
Pour nous, nous formons simplement le souhait que ce travail soit lu. Cette lecture ne peut manquer de produire le dowble résultat que Mgr Le Roy appelle de tous ses veeux.
Q. — Qu’est-ce que le pouvoir ethnarchique? Comment a-t-il été réalisé au moyen age dans la chrétienté? Qwétait le Saint-Empire?
R. — Avant de répondre directement 4 ces vastes questions, donnons d’abord quelques notions préliminaires.
Le Souverain Pontife qui, comme chef de la société chrétienne, y posséde le supréme pouvoir dans les choses spirituelles, y posséde-t-il aussi au méme titre quelque pouvoir dans les choses temporelles ? Ou, comme on formulait autrefois la question : Le pape a-t-il pouvoir sur le temporel des princes ?
La question posée dans cette généralité ne laisse place a aucun doute. Oui, le pape, chef de la société chrétienne, possede un pouvoir sur les nations chrétiennes en ce qui concerne le temporel ; oui, le pape a pouvoir sur le temporel des princes.
Et ce pouvoir est de droit divin. C’est Jésus- Christ méme qui l’a'conféré au Souverain Pontife dans la personne de saint Pierre, en l’établissant chef de l’Eglise et pasteur supréme et en lui disant : Pasce agnos, pasce oves.
Mais ce pouvoir est-il direct ou indirect? C’est-adire le pape a-t-il le droit d’exercer par lui-méme et immédiatement son. autorité dans les affaires temporelles d’une nation comme étant directement de son ressort, d’y régler par exemple les questions politiques sur la forme du gouvernement, - sur la succession ou la transmission du pouvoir, d’y imposer des mesures administratives ou financiéres, d’y faire des lois, d’y juger des causes civiles, d’y ordonner la paix ou la guerre, etc..., comme si lui-méme était le propre chef de cette nation? Ou bien, ces matiéres étant distinctes et indépendantes de ce qui est l’objet spécial de la puissance pontificale, le pape ne peut-il les atteindre qu’indirectement, en tant que, par leur eoté moral ou par leur rapport avec l’ordre surnaturel, elles rentrent dans le domaine du pouvoir spirituel ?
Quelques théologiens du moyen age ont adopté le premier sentiment. Mais ils sont en petit
- LVAMI DU CLERGE
nombre et n’ont pas été suivis. Il est donc généralement admis que le pape ne posséde pas sur les peuples chrétiens de pouvoir temporel direct. D’autre part, sil’on disait qu'il n’en posséde pas non plus. d’indirect, ce serait revenir au gallicanisme et aux quatre articles. Reste done a admettre le pouvoir temporel indirect. I] suffit d’ailleurs parfaitement a expliquer et 4 défendre la notion chrétienne du gouvernement des peuples, les prérogatives du Souverain Pontife et les droits de Dieu et de son Christ sur les royaumes de ce monde.
Le protestant Leibnitz a parfaitement compris et posé cette question. Voici comment il s’exprime : « Mais le pape a-t-il le pouvoir de déposer les rois et d’absoudre leurs sujets du serment de fidélité? C’est un point qu’on a souvent mis en question, et les arguments de Bellarmin qui, de la supposition que les papes ont la juridiction sur le spirituel, infere qwils ont une juridiction au moins indirecte sur le temporel, n’ont pas paru méprisables a Hobbes méme. Effectivement il est certain que celui qui a regu une pleine puissance de Dieu pour procurer le salut des 4mes a le pouvoir de réprimer la tyrannie et l’ambition des grands qui font périr un si grand nombre d’ames *. »
Ein effet, étant donné que le pape est, dans Vordre spirituel, le chef souverain, le juge sans appel, le docteur et le directeur supréme des peuples et des rois, des citoyens et des magistrats, il s’ensuit qu'il a le droit par exemple de déclarer que telle chose, qui par elle-méme est purement temporelle, devient, dans telle circonstance, utile, ou nécessaire, ou contraire au bien spirituel et au salut des 4mes. Comme conséquence de cette déclaration spéculative a laquelle chacun est tenu d@adhérer, il a le droit d@ordonner de faire ou de ne pas faire cette chose, d’abandonner ou d’embrasser telle ligne de conduite. C’est un pouvoir indirect.
Quelques auteurs placent ici la distinction du pouvoir indirect et du pouvoir directif, qui correspondrait aux deux fonctions que nous venons Windiguer. Le pouvoir de déclarer qu’une chose purement temporelle devient, en raison des circonstances, bonne ou mauvaise dans l’ordre spirituel, serait le pouvoir directif, qui s’adresserait proprement a l’intelligence et exigerait son assentiment spéculatif. Et le pouvoir d’ordonner conséquemment de faire ou de ne pas faire cette chose gerait le pouvoir indirect, qui atteindrait la volonté et exigerait un acte pratique.
Mais nous pensons que ces deux notions peuvent se réunir en une seule adéquate, et que cette distinction, si nous en avons bien saisi le sens, est ici superflue. Nous considérons donc les deux pouyoirs comme n’en formant qu’un, a la fois spéculatif et pratique, et nous l’appelons pouvoir indirect.
1 Traité de la Souwveraineté. Inter opera Leibnitzii,
t. IV, part. ur, p. 401 et suiv., cité par Rohrbacher, Hist. de Bgl., liv. LXXXVIII, § 9. :
I] suffit aux fins voulues par Dieu.
Selon la célébre comparaison des scolastiques, Dieu n’a pas voulu confondre dans l’humaniteé les deux sociétés, spirituelle et temporelle, comme il n’a pas voulu confondre dans. homme les deux substances spirituelle et corporelle. Il a voulu seulement les unir en un tout harmonieux par une subordination fondée sur la nature de chacune. Entendons Bellarmin sur ce sujet. Voici en résumé ce qu'il développe au chap. vi, liv. V, de son traité De Romano Pontifice :
« Les deux puissances, spirituelle et temporelle, sont l’une par rapport 4 l’autre comme Jesprit et la chair. La chair et ’esprit ont chacun leurs facultés propres auxquelles répondent’ des actes et des objets proportionnés et dont la fin immédiate est, pour la chair le bien du corps, et pour l’esprit le bien de l’Ame. Chacun a sa sphere propre et séparable l’une de Vautre, car esprit est seul dans les anges et la chair seule dans les animaux. Dans l’homme ils sont joints et nécessairement connexes et subordonnés. La chair est inférieure, et esprit est au-dessus d’elle. Bien que l’esprit ne se méle pas aux actions dela chair, mais la laisse exercer son activité propre, comme dans l’animal,
cependant si les actes de la chair sont opposés au .
bien de Vesprit, alors Vesprit commande a la chair, la contient, lui fait faire des choses qu’elle ne voudrait pas et la contraint méme, s'il le faut, a subir la mort, comme dans les martyrs. De méme la puissance politique a ses organes princes, lois, tribunaux..., et PEglise les siens : évéques, canons, jugements... Celle-la a. pour fin le salut temporel, celle-ci le salut éternel. Quelquefois ces deux puissances sont séparées comme au temps des apdtres, quelquefois elles sont conjointes. Et alors elles forment un seul corps, et sont unies de telle sorte que l’inférieure soit subordonnée a la supérieure. La puissance spirituelle ne se méle pas aux affaires temporelles; elle les laisse suivre leur cours indépendant, pourvu toutefois qu’elles ne lui soient pas un obstacle, ou qu’elle-méme n’ait pas besoin de leur eoncours pour atteindre sa propre fin. Car alors la puissance spirituelle a le pouvoir et le devoir de contraindre la puissance temporelle par toutes les voies et moyens quelle jugera nécessaires... L’on voit ainsi clairement comment, en vertu méme de son souverain pouvoir spirituel, le pape peut atteindre le temporel efficacement, bien qu’indirectement. Il peut modérer, arréter, contraindre la puissance civile ; il peut invalider des lois, des jugements, des actes de gouvernement; il peut atteindre les personnes mémes des princes et des chefs d’Etat, jusqu’a les priver du pouvoir !. »
Nous parlons du droit absolu. Il est incontestable, il découle de la fondation méme de l’Eglise et Dieu l’a donné au pape par cela seul qu'il l’a fait chef de l’Eglise. Voila le droit divin.
Mais au droit divin s’est ajouté un droit humain.
‘Cf. Suarez, Def. 7id., lib. III, ch. xxt et xx1.
- LAMI DU GLERGE | eee RI A Ne TOP ot SN Nn) POT Ie EOE CaO TE Rn
De fait les hommes ont étendu le pouvoir pontifical au dela des strictes limites du droit divin. Et dans leg siecles du moyen 4ge il a existé une société temporelle dont le pape était le chef, avec un pouvoir temporel direct. C’était la société que Von a appelée la chréltienté.
C’est ici que nous arrivons a lethnarchie dont il nous faut donner la notion.
Le nom indique qu’il s’agit d’une société internationale, c’est-a-dire d’une société formée entre nations indépendamtes. Cette société est une union de peuples, 4 peu prés comme un peuple est une union de familles. Nous disons @ peu prés; car la similitude n’est pas compléte entre les éléments, | une famille n’étant pas indépendante au méme degré qu’une nation. Cependant il y a similitude, et, proportion’ gardée, nous pouvons dire : de méme qu’une nation est une société plus parfaite qu’une famille, de méme une ethnarchie est une société plus parfaite qu'une simple nation. Elle est un couronnement; elle augmente lunité entre les hommes et les conforme davantage au type de la grande unité finale qui doit faire du genre humain un seul peuple, le peuple de Dieu, et méme de toutes les créatures raisonnables une seule société, la cité éternelle des saints, dont V’Eglise est dans le présent le commencement de réalisation.
Bien que la forme ethnarchique ne soit pas un terme rigoureusement nécessaire pour que la société civile atteigne sa perfection essentielle, on peut dire cependant que, par suite du besoin naturel d’unité entre les hommes résultant de lunité de fin, elle répond a une tendance, & un postulat de la nature humaine. Ein ce sens elle est. naturelle. Kt c’est pourquoi le droit des gens la suppose dans une certaine limite; c’est pourquoi Vhistoire nous montre constamment des hommes desprit élevé se piéoccupant de la réaliser par quelque institution, comme par exemple un tribunal international pour juger les différends entre tous les peuples.
Ces desseins n’ont jamais abouti sérieusement. Ils se sont heurtés a des difficultés insurmontables, surtout par le défaut d’une autorité suffisamment dominatrice.
Une autorité toutefois s’est rencontrée, autorité au-dessus de la nature, 4 Vabri de laquelle a pu se constituer et se maintenir une société ethnarchique. C’est celle dont nous parlerons bientdt. Mais il faut Vabord eompléter la notion d’ethnarchie.
L’ethnarchie suppose deux choses : une autorité commune dont la forme et le sujet sont déterminés parle consentement international; et surtout un élément commun aux nations unies, qui doit — étre le fondement de leur union, tel que la communauté de race, l’affinité de tendances ou d@’inté: réts naturels, et principalement la communauté de ce qui répond au premier besoin et au plus profond sentiment de l’homme, la religion.
La communauté de religion est donc la princi-
pale base de l’ethnarchie. Ceci est vrai de la religion en général, mais plus particuliérement vrai de la religion chrétienne. C’est pourquoi l’ethnarchie convient mieux aux nations chrétiennes qu’a toutes les autres. Entre elles, la communauté de fin est plus compléte, parce qu’elle est mieux comprise et qu’elle a par conséquent une portée a la fois plus haute et plus étendue. Il en est de méme de la communauté de moyens. Par le seul fait qu’elles sont chrétiennes, et surtout catholiques, les nations ont lVunité dans toutes les choses essentielles : méme fonds de moeurs et de législation, mémes devoirs 4 remplir, mémes intéréts supérieurs 4 défendre, méme foi 4 conserver, mémes doctrines, méme vie des Ames, méme autorité spirituelle. Et par ce dernier cdté elles sont ‘déja une seule et méme société.
Il est donc tout naturel, et c’est comme une ‘suite nécessaire de leur unité spirituelle, qu’elles tendent a Punité temporelle, et que, possédant déja Vunion.parfaite dans un ordre supérieur, elles ’étendent encore aux choses de l’ordre inférieur autant qu’il se peut.
Tl s’ensuit que dans ces nations la tendance 4 Vunité, le besoin d’avoir un centre et un chef international, revét un caractére plus précis qui s’éléve jusqu’au degré d’obligation morale. Si elles sont vraiment chrétiennes et catholiques et qu’elles veuillent remplir leurs devoirs intégralement, elles sont moralement obligées de s’unir, et pour s’unir avec stabilité, de se chercher un principe stable dunité, une téte, en un mot un pouvoir ethnarchique.
Kincore une fois on ne peut dire que ce soit la une obligation absolue, un devoir strict. C’est néanmoins une certaine exigence fondée sur le besoin naturel de lunité, besoin d’autant plus grand que les sociétés sont plus parfaites. C’est un écoulement du droit naturel et une premiére et fondamentale application du droit des gens chrétien.
De fait les nations chrétiennes ont répondu a cette exigence ; elles ont fait ce que la nature des choses leur demandait. A mesure que la vraie civilisation et le sens social se développaient en elles, que ces hordes barbares devenaient des peuples, peu 4 peu elles se rapprochaient de la forme ethnarchique, et insensiblement, sans pactes explicites, mais suivant la force des choses, suivant l’évolution d’une vie sociale basée sur les principes chrétiens, suivant le progres des meurs publiques sous linfluence de l’Eglise, elles arrivaient a se former en une grande société internationale.
Mais quelle était la téte de cette société? Qui les peuples chrétiens avaient-ils établi comme chef de leur ethnarchie? A vrai dire ils n’avaient fait aucun choix, ils n’avaient rien établi. Il existait antécédemment un principe d’unité dans une autorité consacrée par le respect de tous. Le sens populaire chrétien voyait dans la papauté la plus parfaite représentation de Dieu sur la terre. Les
nations avaient le sentiment des bienfaits de PKglise. C’était elle qui avait élevé ces barbares; ces sociétés naissantes avaient grandi A son ombre ; elle les avait protégées contre leur propre barbarie et contre les barbaries plus récentes. Elle avait réconcilié entre elles les races conquérantes et.ennemies l’une de l’autre. Elle avait amélioré le sort des vaincus et adouci leur servitude. Elle avait fini par méler et unir dans l’unité de la société chrétienne les conquérants et les conquis, et a en faire de nouveaux peuples éclairés et instruits par elle. Elle-méme avait une organisation puissante. Son chef était véritablement le sommet et le centre de Vordre social.
C’est vers ce sommet que les peuples portérent leurs regards. C’est a ce centre que l’instinct social catholique vint prendre son point d’appui. Et, comme l’idée ethnarchique avait grandi insensiblement sous influence des idées chrétiennes, de méme les peuples, éléments de l’ethnarchie, par un mouvement naturel et non concerté, se groupérent autour de cette autorité; ils déférérent la suprématie civile internationale a celui qui possédait déja et exercait la puissance spirituelle universelle, au Souverain Pontife, vicaire du Christ.
Et ainsi fut constitué un droit public chrétien ; droit humain parce qu il était créé par la libre volonté des hommes, mais supposant toutefois le fait divin de Vinstitution de la papauté. Les nations chrétiennes ont dévolu le souverain pouvoir ~ ethnarchique au pape, parce qu’elles Vont voulu; mais elles ont voulu le pape, parce qu’il était déja établi par Dieu au sommet de la société.
Kussent-elles pu vouloir autrement et chercher ailleurs le centre ethnarchique? Elles l’eussent pu absolument, mais il est peu probable, il est moralement certain que tout autre dessein efit échoué, comme étant en dehors de l’ordre providentiel. Hormis le pape et en dehors du pape, nul souverain ne pouvait étre le chef des nations, si ce n’est pour leur détriment.
L’instinct chrétien eit empéché de chercher autre part. La pensée de faire le pape chef de la chrétienté venait naturellement et nécessairement, © étant données les circonstances et le courant des idées. Il s’agissait en effet d’établir ou de reconnaitre un ordre de choses essentiellement chrétien, supposant (ce qui est d’ailleurs le droit absolu) des peuples chrétiens avec des chefs chrétiens et un pouvoir exercé chrétiennement comme condition sine qua non de sa légitimité ; supposant par conséquent la vérité de la religion catholique et le droit divin du pape, vicaire de Jésus-Christ, reconnus comme faisant partie du droit social. Le terrain était done absolument déterminé avec le droit divin pour base. A.ce droit divin la volonté concordante des peuples chrétiens, fait humain, ajoutait un droit humain; et de 1a. sortait la société ethnarchique, qui fut la chrétienté, la République chrétienne, dont M. de Maistre resume l’idée en ces termes : « L’hypothése de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité
LVAMI DU CLERGE
religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel supréme 1. »
Leibnitz constate par les faits historiques le développement de cette hypothése devenue une réalité : « Enfin, dit-il, il est arrivé par la connexion qu’ont entre elles les choses sacrées et les profanes, qu’on a cru que le pape avait regu quelque autorité sur les rois eux-mémes; et l’on peut juger quelle était cette autorité et jusqu’ot elle s’etendait dans les premiers temps, par le trait du pape Zacharie qui, consulté par l’assemblée générale de la nation francaise, décida que le roi Childeric était indigne de la couronne et ordonna qu'elle passat sur la téte de Pépin, avec lapplaudissement de tous les ordres del’Etat.» Suit une longue énumeération de faits analogues -
Cependant la constitution ethnarchique de la chrétienté ne s’arréta pas 4 ce point. La suprématie dévolue au pape par la confiance universelle des nations l’investissait sans doute d’une puissance morale trés grande, qui pouvait suffire dans Vétat normal. Mais dans les choses humaines on doit supposer la possibilité du désordre et toute autorité sérieuse doit avoir une force capable de la maintenir a l’encontre des difficultés. Or le pape par lui-méme ne possédait pas un pouvoir extérieur suffisant pour exercer efficacement et imposer aux récalcitrants, s'il s’en rencontrait, l’autorité de la puissance ethnarchique. A un autre point de vue, pour protéger sa propre autorité spirituelle au milieu de ces nations généreuses, mais rudes et turbulentes, il avait besoin aussi d’un appui temporel.
Par suite de la méme évolution gui avait amené les peuples a se réunir spontanément autour de lui, le pape 4 son tour fut amené a se chercher un
‘bras séculier, un homme puissant, armé du glaive, qui fit, par rapport a l’autorité spirituelle de la papauté, un protecteur et un défenseur, et par rapport a son autorité temporelle, un coadjuteur.
La encore on suivit les indications des événements, on prit une institution du passé. I] existait un titre qui pendant longtemps avait représenté la plus haute puissance politique du monde, qui avait été depuis Constantin associé au réle de protecteur de l’Nglise et d’évéque du dehors. La puissance était tombée, mais le nom était demeuré plein de prestige. Il convenait parfaitement a celui que la Providence montrerait pour remplir la fonction glorieuse de défenseur de I’Kglise et @auxiliaire du supréme ethnarque de la société chrétienne. La Providence montra cet homme dans la personne du roi des Francs, déja bienfaiteur insigne et dévoué soutien de l’Kglise romaine. Charlemagne recut le titre d’empereur. Il fut consgacré et couronné par le pape pour étre son aide dans le gouvernement de la chrétienté. Voici com-
1 Du Pape, liv. II, ch. x.
® Leibnitz, loc. cit.
ment il comprenait sa mission : « Regnante Domino nostro Jesu Christo in perpetuum, ego Carolus, gratia Dei ejusque misericordia donante, rex et rector regni Francorum, et devotus sanctee Keclesize defensor humilisque adjutor... *
L’empereur était donc le défenseur armé, l’auxiliaire officiel du Saint-Siége et de la chrétienté. Il était élevé a cette dignité et a cette fonction par le pape. Dans la suite, il est vrai, il fut choisi par les électeurs du Saint-Empire ; mais ce ne fut que par concession du pape, dont les électeurs étaient comme les délégués. Et le candidat devait étre confirmé, sacré et couronné par le pape. C’est du pape seul qw’il tenait ce pouvoir spécial, essentiellement dépendant du pape, et d’autre part essentiellement distinct du pouvoir politique qwil pos- — sédait sur telle nation particuliére. Le pouvoir impérial était de nature et de droit ecclésiastique. L’empereur n’était point, si ce n’est par le nom, le successeur des empereurs romains. Le pape en le créant n’agissait point comme représentant du peuple romain. Il agissait comme pape et comme ethnarque. Il communiquait une part de son pouvoir 4 celui qwil faisait empereur. Et ainsi ’empereur participait ala dignité du pouvoir pontifical. Il était, immédiatement aprés le pape, au-dessus de tous les princes et rois; on faisait des prieres publiques pour lui, aprés le pape, dans toute la chrétienté ; dans la limite marquée par les intéréts de l’Eglise et sous la direction du pape, il avait le droit de donner des ordres aux autres princes chrétiens et de requérir leur concours pour la défense de la chrétiente.
« Nos ancétres, dit encore Leibnitz, regardaient VKiglise universelle comme une espece de république gouvernée par le pape vicaire de Dieu dans le spirituel, et Pempereur vicaire de Dieu dans le temporel?. »
Ici toutefois Leibnitz n’a pas exactement rendu la notion du pouvoir impérial. Il semble en faire un pouvoir paralléle a celui du pape, supréme en son genre, comme quand nous parlons en général des deux puissances, spirituelle et temporelle, indépendantes chacune dans sa sphere. Encore une fois le pouvoir de l’empereur comme empereur est un pouvoir de nature ecclésiastique; il est une
extension du pouvoir pontifical, gui s’en gsert —
comme @un bras pour agir au dehors. Et par conséquent il n’est ni distinct ni indépendant du pouvoir pontifical; il n’est pas supréme. L’empereur ne serait plus ’empereur du moment quiil ne serait plus conjoint au pape et dépendant du pape.
Pour exposer Tidée de Rom piee chrétien, nous avons supposé dans le pape la réalité du pouvoir ethnarchique, pouvoir temporel, dépendant. d’un fait humain et distinct du pouvoir spirituel. Et cest ainsi que de fait les choses ont existé. Le pape, élevé par les événements et le consentement
* In Capitul.,
t. I, p. 507, Patrologie de Migne.
2A OG Clb. ;
des peuples au sommet de la hiérarchie temporelle, a créé l’empereur pour l’assister dans ses fonctions d’ethnarque. Ceci était en vertu dun
pouvoir temporel direct, de droit humain.
Toutefois ce droit humain, ce pouvoir temporel direct n’était méme pas nécessaire 4 la création de Pempereur. Le pouvoir indirect y suffisait.
En vertu de son autorité supréme sur les choses spirituelles et de son droit supréme et divin de procurer efficacement le bien de I’Eglise et le salut des ames, le pape pouvait faire l’empereur tel qwil l’a fait. C’est ainsi que l’explique Suarez, et les passages de Bellarmin cités plus haut
peuvent s’entendre dans le méme sens.
« Leempereur, dit Suarez‘, a été spécialement
-créé pour étre le protecteur et le défenseur de PEglise et de la dignité pontificale, et c’est pourquoi il est spécialement conjoint au pontife; il est choisi, consacré, couronné par lui. Et peut-étre en raison du motif de la défense de l’Kglise possédet-il quelque pouvoir pour convoquer et mettre en mouvement les princes chrétiens, ou encore quelque autorité pour apaiser ou terminer les différends qui s’élévent entre eux, quand il est nécessaire afin d’éviter les guerres et d’écarter les maux de IlEglise. Mais si l’empereur posséde quelque pouvoir de cette sorte, il lui vient du pape. C’est un pouvoir indirect par out il devient comme le ministre et le vicaire du pape ; ce n’est pas la juridiction temporelle directe. Et ainsi dans lVusage de ce pouvoir il dépend toujours du pape. »
Telle était la notion de empire dans l’ethnarchie chrétienne. Peu a peu cette notion s’altéra, Vempire deyint essentiellement germanique, et Yempire germanique, au lieu d’étre le défenseur
du Pontife romain, en fut souvent le tyran. L’in--
féodation de la puissance impériale a des dynasties lui fit perdre son caractere ethnarchique, et Vempereur ne fut bientdt plus qu’un roi, avec une appellation différente et des restes de priviléges plus nominaux que réels, jusqu’a ce que, a la suite des traités de Westphalie et finalement de la Révolution francaise, l’ancienne constitution chrétienne des peuples ayant complétement disparu, le titre impérial perdit tout a fait son antique signification et devint un nom pour ainsi dire banal, qui n’a plus guére sur celui de roi d’autre supériorité que d’exprimer davantage de prétention. Il existe maintenant des empereurs ; l’empereur n’existe plus.
Il n’en reste pas moins que cette idée de l’ethnarchie chrétienne et de l’empire chrétien était une grande idée. Il est arrivé a Vinstitution comme il arrive 4 toute institution humaine, a@étre empéchée par les passions de porter tous ses fruits. Elle en a porté néanmoins, ne fit-ce que d’ayoir développé Vidée de fraternité chrétienne entre ces races barbares qui s’étaient partagé Europe et d’avoir produit au moyen age une
1 De legibus, lib. III, ¢. vu, n. 13.
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internationalité bien, supérieure a celle des temps modernes., Car l’internationalité moderne est surtout une internationalité Wintérét matériel et commercial qui n’exclut point les haines de races, et souvent violentes et féroces. Mais autrefois c’était avant tout une internationalité d’idées et de sentiments. Un pelerin chrétien était recu en tout pays chrétien comme dans le sien. Des bords du Danube & Saint-Jacques de Compostelle, des rivages de PAngleterre a Saint-Pierre de Rome, il rencontrait la méme hospitalité. Les savants étaient indifféremment appelés dans toutes les universités, qui étaient elles-mémes fréquentéces par des jeunes gens de toutes les régions catholiques. Gerbert, moine en Auvergne, puis abbé en Lombardie, puis écolatre et archevéque 4 Reims, puis archevéque a Ravenne, puis pape a Rome, représente un type @internationalisme tres frequent a cette époque.
Ji n’existait pas alors entre les différentes nations européennes des séparations aussi complétes ni de frontiéres aussi absolues que nous en voyons de nos jours. La chrétienté était, en principe, une grande patrie, ou pour mieux dire une grande famille ot chaque membre, tout en conservant son caractére national, n’était nulle part un étranger ni surtout un ennemi. Et soyons persuadés que ce qui demeure aujourd’hui entre les peuples
‘européens de bonne internationalité, c’est-a-dire
de communauté d’idées, de mceurs, de science, de littérature, de principes du droit des gens et de
cette similitude générale de caractére et de tournure d’esprit qui réunit toutes les races euro-
péennes, méme diverses, et les sépare des autres,
méme consanguines, que tout cela est le résultat-
de Vorganisation sociale du moyen age et de la
longue communion de nos vieilles nations dans
Vethnarchie chrétienne.
Verra-t-on dans les temps futurs une nouvelle ethnarchie chrétienne ? Qui empéche de l’espérer ? S’il est vrai que ’Helise catholique doive, ayant d’achever ses destinées terrestres, embrasser effectivement tout le genre humain, s’il est vrai que le royaume de Jésus-Christ doive s’étendre au moins quelque temps sur toutes les nations de la terre, ne serait-ce pas sous la forme d’ethnarchie que pourrait se réaliser cet empire de Jésus-Christ et de son Eglise? Alors i’ethnarchie ne serait plus seulement européenne, elle serait universelle. Elle peut l’étre facilement avec le développement des moyens de communication qui font de plus en plus converger les peuples vers la méme vie.
De nouveaux horizons politiques semblent s’annoncer. Jésus-Christ et son Hglise ont régné sur le monde avec des sociétés monarchiques, avec des sociétés féodales et aristocratiques, pourquoi n’y régneraient-ils pas avec des sociétés démocratiques? Si c’est cette forme sociale qui doit prévaloir, Jésus-Christ est assez puissant pour: linformer de sa vie et de son esprit, Kt les peuples nouveaux peuvent aussi se tourner vers le pape et lui dire comme les anciens peuples : « Vous étes
ne ea
L’'AMI ‘DU ‘CLERGH
Rg Pies ame aoe! yg Wah Dae se toate Ss! oT
notre chef dans l’ordre spirituel, soyez aussi notre guide dans l’ordre temporel. Que par vous Dieu régne sur nous! »
Q. —Il y a quelque temps, je vous ai consulté sur la question suivante : « Un prétre peut-il, oui ou non, en toute stireté de conscience, dire ses messes aux intentions de la sainte Vierge? » Je connaissais déja Vavis de votre excellente revue sur ce point : probablement jai été indiscret en revenant 4 la charge pour ayoir plus d’éclaircissements. Mais Ami du Clergé est tellement charitable qu’on se sent presque porte a abuser de sa bienveillance. Je comprends sans peine, vu le nombre incalculable de questions que l’on vous adresse, que vous n’ayez pas jugé 4 propos de revenir sur un point déja discuté.
Toutefois, je désire si vivement avoir la pleine lumiére sur cette question si intéressante que j’ose vous demander un service signalé, ne V’accorderiez-vous qu’a titre d’exception 4 un Hollandais qui aime beaucoup la France. Je suis stir que Vauteur de la réponse parue en 1896, p. 282, a eu a l’appui de son avis de bonnes raisons tant intrinséques qu’extrinséques; moi je me heurte toujours contre Clément Mare, Haine, Berthier, Gury et Seavini : je voudrais les voir réfutés. Mes confréres et mes éléves ne me laissent pas en repos, il faut que je prouve. J’ai beau chercher et fouiller, je ne trouve rien d’absolument probant. Sans doute le climat de la nébuleuse Hollande y est pour quelque chose. En France, les esprits sont plus sagaces; la rédaction deVAmi.du Clergé surtout peut se vanter d’avoir a son service des talents rares, des connaisseurs en théologie. Si ’auteur de votre article voulait bien me signaler quelques bonnes raisons intrinséques motivant son opinion et m’indiquer les sources ow il les a puisées, il me rendrait un vrai service.
, R. — Aprés avoir répondu par lettre particuliére
‘au digne confrére professeur qui nous a demandé de revenir sur cette question, il nous a semblé que beaucoup de nos lecteurs verraient avec intérét les raisons que nous lui avons exposées 4 l’appui de notre réponse de 1896, raisons qu’il a trouvées bonnes.
« Un prétre peut-il, oui ou non, en toute stireté de conscience, dire ses messes aux intentions de la sainte Vierge? » é
Notre réponse se composait de deux parties :
4° Par une application ainsi faite, le prétre ne satisferait pas a l’obligation gu’il aurait d’appliquer la messe 4 une intention déterminée.
20 Quand le prétre est entiérement libre de Vapplication, il peut remettre le fruit de sa messe a la sainte Vierge pour qu’elle en dispose 4 son oré,
Il n’y a pas de difficulté au sujet de la premiére partie de la réponse, mais seulement au sujet de la seconde. Il y a en effet, 4 Yencontre de cette pratique, ce que disent les auteurs que l’application faite ainsi est nulle et que le fruit reste dans le trésor de l’Eglise.
Cette raison vaut certainement pour le cas ou le prétre est tenu d’appliquer sa messe 4 une intention déterminée, soit en raison de sa charge, soit en raison de V’honoraire, soit en vertu d’une promesse ou de tout autre genre d’obligation. Le prétre est tenu de déterminer lui-méme l’application 4 laquelle il a le devoir et la charge personnelle de satisfaire ; or, en remettant l’application 4
la sainte wiergs: il ne satisferait pas 4 lune de ses obligations plutét qu’a une autre, conséquem- ment 4 aucune d’entre elles.
Mais il n’en est pas de méme quand il n’est lié par aucune obligation au sujet de l’application de sa messe et qu’il lui plait d’en remettre le fruit a la sainte Vierge pour qu'elle en dispose a son gré. A la vérité, il w’en fait pas d’application déterminée, mais nous ne voyons pas qu'il lui soit interdit de confier 4 la sainte Vierge le soin de disposer du fruit.
Quand méme ce genre d’offrande de la messe aurait pour effet de faire tomber le fruit dans le trésor de l’Heglise, il ne serait pas perdu. Comment pourrait-on faire un crime au prétre d’augmenter du fruit de sa messe ce trésor que tant de saints ont enrichi? :
Mais il faut considérer la chose sous un autre aspect. La seule raison qu’on peut faire valoir contre la pratique de remettre le fruit de la messe entre les mains de la sainte Vierge pour qu’elle en dispose, c’est que l’application est indéterminée. Or nous ne voyons pas comment il serait interdit au prétre de faire du fruit de sa messe quant a sa totalité ce qui arrive ordinairement pour une partie du fruit spécial de toute messe et méme trés souvent pour la totalité.
Le saint sacrifice produit des effets de différente nature : adoration, action de graces, propitiation, satisfaction. Quand la messe est appliquée 4 une intention déterminée, on a en vue ordinairement Yun ou lautre de ces fruits : par exemple, la satisfaction dont bénéficiera une ame de défunt, l’impétration d’une grace; et les autres fruits restent sans application déterminée. Ils restent a la disposition de Dieu ou de l’Kglise.
Bien souvent les fidéles font célébrer des messes pour la conversion des pécheurs ou pour les Ames du purgatoire en général. I] n’y a ici qu’une détermination spécifique qui laisse le fruit de la messe sans application déterminée quant aux sujets qui
‘en bénéficieront : on s’en remet & Dieu d’en faire
le choix. Or personne ne condamne ce genre d’application indéterminée.
Ily a plus: quand une messe est appliquée 4 tel sujet individuellement déterminé, il peut se faire que le sujet ne puisse bénéficier du fruit, par exemple s’il est au ciel ou en enfer. Le prétre 4 la vérité pourrait, en prévision de cette hypothése, avoir une intention secondaire conditionnelle, mais personne ne lui en fait une obligation : quand il a fait application a l’intention désignée, il a satisfait & son devoir, dit le fruit rester sang utilité pour celui auquel on l’a appliqué. Que devient alors ce fruit? Il reste 4 la disposition de Dieu ou enrichit le trésor de l’Eglise.
Il y a plus encore : quelque déterminée que soit une application du fruit de la messe, lors méme que celui pour lequel le saint sacrifice est offert serait en état d’en bénéficier, l’application reste néanmoins toujours a la libre disposition de Dieu. Le sacrifice en effet n’agit pas comme le sacre-
L’AMI DU CLERGE i 957
ment. Le-sacrement confére la grace directement
et immédiatement a celui qui le recoit avec les
dispositions convenables. Il en est autrement du
sacrifice, qui est offert 2 Dieu pour qu’il accorde telle grace, qu’il accepte telle satisfaction en faveur de celui auquel la messe est appliquée.
Ainsi le fruit du sacrifice n’est pas remis par le
- prétre lui-méme a celui pour lequel il a offert la messe ; ce fruit n’arrive au destinataire que médiatement, a supposer que Dieu, qui a la libre ‘disposition de ses faveurs, juge bon de le lui appliguer. C’est pourquoi il est enseigné que la messe profite aux défunts per modum suffragti et non par une rémission directe de la peine qu’ils ont a subir. C’est aussi ce qu’enseigne le Concile de Trente quand il explique comment la messe
~obtient son effet pour la rémission des péchés : « Apaisé par cette offrande, le Seigneur, accordant la grace et le don de pénitence, remet les crimes et les péchés, si considérables quils soient. » (Sess. 22, De sacrif. Miss, c. 2). Ainsi la messe ne remet pas les péchés directement et immédiatement par l’application du fruit faite au pécheur, mais elle dispose Dieu 4 accorder les graces et le
pardon par lesquels le pécheur recevra la rémission de ses péchés. Il est done essentiel a toute messe que le fruit en reste 4 la libre disposition de Dieu, qui certainement tiendra compte des intentions de ceux qui ont offert ou fait offrir le saint sacrifice, mais gui n’est aucunement lié dans la distribution de ses dons. a
Comment pourrait-il étre interdit au prétre, quand il est entiérement libre de l’application de sa messe, de remettre le fruit entre les mains de Dieu, puisqu’il le fait implicitement pour toute messe, méme appliquée 4 un sujet et pour un but déterminés, et que souvent, par la force des ‘choses, le fruit reste entre les mains de Dieu sans pouvoir étre appliqué a celui pour lequel il est offert ?
Et, s'il peut en étre ainsi par rapport a Dieu, pourquoi serait-il interdit au prétre de présenter a Dieu le fruit de sa messe par l’intermédiaire de la sainte Vierge et de Ini demander d’en faire bénéficier par son intercession l’4me qu'elle aura choisie ?
Cette pratique peut se recommander des encouragements accordés par le Saint-Siége a Vacte héroique par-lequel on abandonne entre les mains de Dieu ou de la sainte Viergs en faveur des Ames du purgatoire toutes les satisfactions dont on pourrait bénéficier. Nous ne voyons
aucune différence essentielle entre l’un et l'autre.
‘Si le prétre peut, par l’acte héroique, remettre a la’
‘disposition de Dieu ou de la sainte Vierge le fruit satisfactoire de ses bonnes ceuvres, pourquoi ne pourrait-il pas remettre aussi le fruit spécial des messes qu’il edlébre quand il n’est pas tenu de -Vappliquer 4 une intention déterminée ?
On pourrait dire: « S’il en est ainsi, il n'y a plus a s’occuper de déterminer son intention et de faire - une application déterminée de chacune de ses
messes ; Dieu ou la sainte Vierge y pourvoiront; on peut les en charger. » — Non. Cette conclusion ne découle aucunement de ce que nous avons dit. Nous avons supposé avant tout que le prétre est entiérement libre de l’application de sa messe et qu’il n’est tenu d’aucune obligation de l’offrir 4-une intention déterminée. Quand il est lié par une obligation de cette nature, il ne lui est pas loisible de se décharger sur Dieu ou la sainte Vierge
du soin d’y satisfaire. En vertu du pouvoir quila —
d’offrir le saint sacrifice, il a la libre disposition de son application et quand il a le devoir d’en faire un usage déterminé, c’est a lui personnellement qu’incombe la charge de s’en acquitter, il est tenu de Voffrir 4 Dieu pour Vintention 4 laquelle il doit satisfaire. S’il doit la messe pro
populo, cest pro populo qu'il doit Voftrir, laissant
& Dieu d’accorder en retour A sa paroisse ce qu'il jugera bon. Sil a promis la messe pour un défunt, c'est pour ce défunt gu'il doit l’appliquer et non 2 un autre, ni pour les défunts en général, ni pour aucune autre intention, bien que Dieu puisse disposer autrement du fruit. Ce qu’il doit, c’est Vapplication déterminée’ qui est en son pouvoir et a sa disposition. Le reste regarde Dieu.
Q. — Ie Dans des litanies du Sacré Ceur de Jésus, je lis cette invocation : « Coeur de Jésus, maintenant encore déchiré par les hommes ingrats au sacrement de Vamour, ayez pitié de nous. »
2° Le Petit Messager du Saint-Sacrement (édition canadienne), n° de septembre, écrit : « Jésus est au Saint-Sacrement parce quwil m’aime plus que son bonheur, plus que sa gloire, plus que son paradis. » Mais étre privé de son bonheur, étre privé de sa gloire n’est-ce pas la une souffrance pour Notre-Seigneur? Cependant deux lignes plus bas: « Je le posséde dans son infinie plénitude, tel qu'il est aw ciel avec toutes ses richesses de gloire. » Ensuite la méme revue ajoute une page plus loin: « Depuis sa résurrection Jésus ne peut plus souffrir. »
Sans doute avec des distinctions, des sous-distinetions, et des explications de toutes sortes il y a peutétre moyen de concilier cette vérité indiscutable: Jésus- Christ est maintenant impassible aussi bien dang l’Eucharistie que dans les cieux, — avec les termes soulignés plus haut.
Mais comment les fidéles qui lisent ou entendent ces choses pourraient-ils ne pas conclure que Notre-Seigneur Jésus-Christ. dans l’Eucharistie est dans un état de souffrance continuelle, et par conséquent qu'il n’est pas impassible?
R.— Ad I. L’expression de ces litanies du Sacré Cour : « maintenant encore déchiré par les hommes, » se vérifie quant aux hommes qui maintenant, dans les temps présents, et maintenant encore, maleré les manifestations de ’amour de Notre-Seigneur, se rendent coupables des péchés qui déchirent le Sacré Coeur.
Se vérifie-t-elle aussi bien par rapport 4 Notre- Seigneur ? Il semble que non, puisque Notre- Seigneur est maintenant impassible dans son corps et dans son Ame.
Cependant l’Kglise n’a pas condamné cette maniére de dire ni aucune des autres sem-
\\ ney
blables, d’oi nous devons conclure qu’elle a sa vérité.
Pour le comprendre, il faut se rappeler en premier lieu que notre divin Sauveur a vu distinctement tous les péchés du monde pendant sa vie mortelle et que chacun d’eux lui a causé une douleur spéciale, que chacun d’eux a déchiré son Cceur. Il en a souffert par prévision, mais cette prévision se rapportait au temps ou le péchéserait commis. Or nous pouvons considérer ce péché dans la science divine ou dans la prescience humaine. Dans la science divine qui est éternelle et embrasse tous les temps, ce péché était et est encore vu comme présent, ce qui fait que le péché commis aprés dix-neuf siécles est présent aussi bien pour le temps ot il est commis que pour le temps ou il était prévu. A ce point de vue l’expression « maintenant » se vérifie encore.
Mais Notre-Seigneur n’a pu et ne peut souffrir dans sa nature divine. La connaissance divine et éternelle qu'il a du péché n’a pu lui causer de douleur qu’en passant dans sa connaissance humaine et en agissant ainsi sur son dme humaine. C’est donc par la connaissance humaine du péché qu’il a souffert. Or cette connaissance s’exerce par deux actes différents : la prévision du péché comme futur, et sa vue actuelle comme présent.
La vue actuelle du péché comme présent ne saurait causer a Notre-Seigneur aucune douleur nouvelle, puisqu’il est maintenant impassible ; mais il en a souffert dans sa prévision comme futur au temps de sa vie mortelle et passible, et cette douleur reste présente de la maniére qui convient 4 son état glorieux : c’est le point capital a expliquer.
La gloire de Notre-Seigneur consiste essentiellement dans le rejaillissement de la gloire de sa nature divine sur sa nature humaine; mais il y entre un autre élément, un éclat particulier quia sa raison d’étre dans les humiliations et les souffrances qu'il a endurées pour le salut du monde: « Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus exaltavit illum. » (Philipp., 1, 9). Ses humiliations et ses douleurs ne sont donc pas anéanties, elles sont seulement transfigurées dans la gloire qu’elles lui procurent. Elles restent dans son Ame comme les cicatrices de ses plaies dans son corps ressuscité et glorieux. Elles y restent comme fondement d’une gloire et d’un bonheur particulier. Il y a donc coexistence du péché présent, cause de la douleur, et de la douleur transfigurée, chacune de ces deux choses conservant sa nature propre : le péché causant la douleur et capable de faire encore souffrir le divin Sauveur, s'il pouvait souffrir ; la douleur autrefois éprouvée dans la prévision du péché, changée maintenant en une source de gloire et de bonheur.
Il y a donc présentement encore une corrélation entre le péché et la douleur, comme entre une cause et son effet. La glorification dans laquelle la douleur est enveloppée et transformée en joie
ne résulte pas directement du péché qui, de sa nature, ne pourrait que produire sur le coeur de — Notre-Seigneur le sentiment de la souffrance; si done nous parlons du péché dans son rapport avec. la douleur de Notre-Seigneur, nous ne devons pas lui attribuer ce qui ne vient pas de lui, savoir la glorification et la joie dont il est l’occasion, mais ce qu’il est apte a produire et ce quila effectivement produit, savoir le sentiment de la douleur et de la souffrance. Et ainsi, bien que Notre-Seigneur soit maintenant impassible, nous” dirons toujours avec vérité que le péché déchire le Sacré Coeur. I] lui cause en effet la déchirure qui lui reste, transfigurée, dans la gloire.
Ces explications sont trop subtiles pour pouvoir étre exposées aux fidéles. Mais on peut leur en donner la substance d’une maniére qui leur soit accessible.
Le « maintenant encore » est facile 4 expliquer par rapport aux hommes comme nous |’avons fait dans les premiéres lignes de notre réponse.
Que le Coeur de Notre-Seigneur soit « déchiré » par nos péchés, on peut !e faire comprendre ainsi :
— Est-ce que Notre Seigneur peut encore souffrir maintenant ?
— Non, puisqu’il est glorieux et impassible.
— Comment donc pouvons-nous dire que son coeur est déchiré par nos péchés?
— Nous pouvons le dire pour plusieurs rai- Sons :
La premiére est que le péché que nous commettons a tout ce qu’il faut pour attrister, pour faire souffrir, pour déchirer le Coeur de Notre-Seigneur, s'il pouvait encore souffrir.
La seconde raison est que notre péché a réellement fait souffrir le divin Cceeur de Notre-Seigneur quand ila prévu, quand ilavu par avance que nous le commettrions.
Ce que nous faisons maintenant quand nous péchons, c’est ce qui lui a déchiré le Coeur dans son agonie et sa passion, et, parce que c’est maintenant que nous péchons, nous disons avec vérité que c’est maintenant que nous lui déchirons le Coeur.
Une troisiéme raison, c’est que la plaie faite a son Ccur par nos péchés reste dans son Ame glorifiée comme les plaies de la lance et des clous restent dans son corps ressuscité, et que la cause de ces plaies de son ame et de son corps ce sont les péchés que nous ne craignons pas de commettre. Il ne souffre pas plus maintenant de la plaie de son ame que des plaies de son corps ; mais nos péchés n’en sont pas moins la cause des souffrances, des déchirements qu’elles rappellent.
Pour tout résumer en quelques mots : par nos ingratitudes présentes, nous sommes la cause des déchirements qu’a subis le Coeur du divin Sauveur dans sa passion, déchirements dont il garde la trace jusque dans la gloire, et que nous renouvellerions s'il lui était encore possible de souftrir.
Ad Il. Il y a moins de difficulté pour répondre a le seconde objection. Il suffit en effet de ramener les expressions citées 4 leur véritable sens.
On ne peut évidemment supposer. que l’auteur de ces passages ait voulu dire que Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie reste privé de son bonheur, de sa gloire, de son paradis : ce serait une hérésie ; d’ailleurs il est dit que nous l’y possédons « tel qu’il est au ciel avec toutes ses Yichesses de gloire. » Mais le sens évident est que Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie voile extéricurement sous les saintes espéces tout ce qui constitue son bonheur, sa gloire, son paradis. C’est un prodige de condescendance et d’amour envers nous ; mais il n’y a 1a pour Notre-Seigneur auciine privation, aucune souffrance. Sa gloire et son bonheur ne perdent rien en eux-mémes 4 n’étre pas manifestés extérieurement, et s‘il daigne habiter parmi nous, il n’abandonne pas pour cela le bienheureux séjour du ciel.
Si donc il est dit que Notre-Seigneur au Saint- Sacrement nous aime plus que son bonheur, plus que sa gloire, plus que son paradis, il faut entendre que, pour étre 4 nous dans la sainte EKucharistie, il renonce, sans en éprouver aucun - déchet, a la manifestation extérieure de sa gloire
et de son bonheur dont il nous fait néanmoins spirituellement participants, et gqu’il veut bien sans quitter le paradis étendre sa présence, invisible aux sens, jusqu’aux saintes espaces ou il demeure véritablement, réellement et substantiellement présent.
En revenant 4 ce sens, le seul vrai, le seul que Yauteur ait pu avoir en vue, il n’y a plus de difficulté & résoudre, ou au moins il n’y a pas a résoudre celle que notre vénéré confrére y voyait.
On pourrait toutefois se demander s’il est vraiment utile 4 la piété d’employer des formules qui, faute de précision et par leffet d’une certaine
emphase propre a frapper les esprits, peuvent |
-suggérer des pensées peu exactes et égarer le sentiment pieux. Les écrits destinés aux fidéles devraient étre tellement clairs qu’ils n’eussent besoin d’aucune explication pour étre bien compris, et tellement exacts qu’aucune expression ne fit susceptible d’une interprétation fausse. Qu’il y ait de la chaleur, de l’imagination, du sentiment, rien de mieux ; mais la vraie éloquence consiste 4 dire éloguemment des choses vraies.
Q. — Dans une chapelle privée ot il y a la Sainte Réserve, on est tenu d’aprés un indult de faire célébrer la sainte messe saltem semel in hebdomada.
Pourriez-vous me dire quelle est la nature de cette obligation? Est-elle sub gravi, de maniére que si on ne peut pas assurer réguliérement une messe par semaine on doive renoncer a la Sainte Réserve ?
Les nécessités du service paroissial empéchent parfois de dire la messe hebdomadaire dans ces chapelles privées, et cependant les communautés qui ont la permission de la Sainte Réserve ne voudraient pas
perdre ce privilége.
at GAA gb A | Sire erat 5 beaaeeness
-LVAMI DU CLERGE | ‘ 959 Pi —— sez woh a R. — Les liturgistes s’occupent d’établir les
régles & suivre, ordinairement sans préciser si Yobligation est grave ou légére. Les moralistes — n’entrent pas dans tous les détails des choses liturgiques. Je ne pense pas qu’on trouve chez leg uns ou chez les autres la réponse spéciale a votre question. Il faut donc se servir du raisonnement en se basant sur les données générales.
Dans le cas particulier, la matiére est importante, parce qu'il s’agit de quelque chose qui.se rapporte directement au Saint-Sacrement et intéresse 4 la fois son culte et la conservation des
Saintes espéces. D’ailleurs le Saint-Siége regarde
la chose comme grave, puisqu’il se réserve d’accorder l’autorisation de conserver laSainte Réserve. I] faut en conclure que la condition mise a l’autorisation est grave au fond. Ceux qui l’ont obtenue doivent par conséquent se mettre en mesure de laccomplir. L’évéque doit aussi veiller 4 ce que ce soit fait. !
Mais ce qui est grave en général et dans l’ensemble, peut n’étre pas grave pour un cas particulier. Par exemple, la messe n’a pu étre célébrée dans la chapelle pendant la semaine : on la.
célébre le premier ou second jour dela semaine suivante. Le délai est peu considérable, justifié. dailleurs par une impossibilité accidentelle et non prévue : on ne saurait dire qu’il y a infraction grave a une loi qui pourtant oblige subd gravi.
Mais si l’omission devait durer assez longtemps, par exemple deux semaines, ou si lirrégularité était Vordinaire, je crois qu’on ne pourrait en conscience bénéficier de l’autorisation, parce que la condition mise par le Saint-Siége ne serait pas
-remplie. L’indult ne deviendrait pas nul; on
pourrait en user 2 nouveau quand il serait possible d’avoir régaliérement la messe hebdomadaire.
Q. — Le Saint Evangile de M. Legrand dont parle VAmi du Clergé ne 20, 17 mai 1900, page 448, est-il le méme Saint Evangile de M. Legrand dont parle lAmi du. Clergé n° 28, 12 juillet 1900, page 618? Alors quoi penser ?
R. — Tout simplement que dans un livre trés soigné pour la typographie, 2 trés bon marché, contenant des réflexions et des conseils appropriés 4 l’intelligence des enfants, il peut bien se trouver une erreur de traduction pour une expression qui a donné du travail aux commentateurs. Ce n’est pas une montagne.
Q. — A la page 769, vous insérez ane dissertation qui tend a prouver que le prétre desservant une chapelle vicariale est tenu A la messe pro populo, contrairement 4 la décision que vous aviez donnée plus haut. Il me semble que les raisons ne sont pas concluautes. On s’appuie en particulier sur lautorité de Sabattier, qui connait sans doute les statuts de son diocese :
« Tous les curés sont tenus d’appliquer ou de faire appliquer le saint sacrifice pour leur paroisse, chaque dimanche et féte d’obligation...
960 ry
« Ne sont point compris dans cette régle les chapelains des églises vicariales ou annewes, les vicaires régents, les aumOdniers @’hospice ou de communauté. >»
De ce qu’on doit procéder pour les chapelles vicariales, dans leur érection, comme s’il s’agissait d’une
succursale, s’ensuit-il que le prétre ‘desservant a les
mémes obligations, si le droit établit une distinction ?
R. — L’obligation de la messe pro populo suit la charge d’Ames. Quand l’érection de la chapelle vicariale entraine charge d’Ames pour le desservant, celui-ci est tenu d’appliquer la messe Mes populo. Secus vero, si secus.
L’expression « chapelle vicariale » n’a point par:
tout le méme sens. Vous pourrez vous en convaincre une fois de plus en fase la befare sui-
vante :
Monsieur le directeur, me Pour compléter ce qui est dit p. 769 de VAmi, au sujet des chapelles vicariales et de Vobligation de la messe pro populo pour les desservants de ces cha-
pelles, je me permets de yous communiquer un décret
de la S. C. du Concile :
Beatissime Pater,
Episcopus Metensis humiliter exponit ‘S. V. quod in sua diccesi, preter Hcclesias proprie parochiales et Eeclesias dictas succursales, extant aliz etiam Ecclesie, nunc Vicariatus residentes, nunc Capelle aut Annexe -vicariales nuncupate, numero circiter 30. Sacerdotes qui istis Ecclesiis preeficiuntur, vicarii residentes vulgo dicti, gregem fidelium separatum habent erga quem omnia pastoralia munia exercent, jurisdictione quasi ordinaria pro ipso regendo gaudentes. Unde in dubium venit an teneantur nunc missam pro populo offerre a ss. Canonibus ‘preescriptam. Ex altera parte manifestum est preedictos vicarios residentes, sallem plerosque, in angustia rerum ob insufficientes reditus versari. Htenim Sic se habent ipsorum emolumenta : 1° ex communitate (commune) aut ex Ecclesiz fabrica fr. 300 ; 2° ex gubernio, titulo indemnitatis fr. 350 ; 8° ex casualibus juribus circiter (ut computum medium eligatur) fr. 100; in totum fr. 750. Que summa redituum, attentis temporum circumstantiis et pretio victus in Gallia, evidenter est insufficiens ad honestam sustentationem.
Hine Episcopus Orator humiliter postulat : 1° An predicti sacerdotes obligentur ad applicationem Miss pro populo diebus Dominicis et festis?
2° In casu responsionis affirmative, ut in posterum ab ista obligatione dispensentur...
Die 21 maii 1870, S, Congregatio Hiner S. BR. E. cardinalium Concilii Tridentini Interpretum censuit rescribendum :
Ad I. Juxta exposita, affirmative.
Ad II. Pro gratia dispensationis super obligatione applicandi Missam pro populo diebus festis suppressis tantum ad septennium, arbitrio et conscientie Episcopi.
P. Card. Carerini, Pref.
Perrus Archiep. Sardianus, Secr.
Q. — Un curé peut-il laisser sonner les cloches : 1° pour un enfant de fille; 2° pour un enfant né de parents divoreés et mariés civilement ?
R. — Affaire de gouvernement extérieur des paroisses. Le curé est sans autorité pour faire une loi a cet égard : cela n’appartient dans le diocése qu’a l’évéque.
Mais sil existe une coutume bien établie dans la paroisse, il faut la suivre.
S'il n’y en a pas, c’est chose nécessaire et pru-
dente de ne rien faire sans avoir pris les ordres de Vautorité épiscopale. Si le curé doit refuser les sonneries, il sera couvert. Il le sera aussi s'il doit les permettre.
Les sonneries sont principalement en faveur du baptéme et non en faveur des parents. Il y a toutefois dans la condition des parents, surtout des parents divorcés, une raison qui peut conseiller de refuser les sonneries. C’est 4 l’évéque qu'il appartient d’en juger au point de vue général et aussi par rapport aux circonstances particuliéres de chaque cas.
'Q. — L’Ami voudrait-il nous dire ce qu’il pense de cette fagon de baptiser? Le prétre verse de l’eau sans
- faire le signe de la croix, puis continuant de prononcer
les paroles, il fait alors et immédiatement avec le pouce un signe de croix sur la téte de l’enfant, a l’endroit méme ou, il vient de verser de l’eau et ou vraisemblablement ilen reste encore, et cela 4 chaque invocation des trois personnes de la Sainte Triniteé.
R. — Cette maniére d’agir est doublement contraire au Rituel : en ce qu’on ne verse pas l'eau in modum crucis, et en ce que l’on ajoute au rite une onction a aide du pouce. Elle est donc irréguliére. Mais elle ne compromet pas la validité du baptéme.
Q. — Un vicaire malade se trouve un dimanche dans * Vimpossibilité de faire son service. Est-ce lui qui est tenu de se faire remplacer pour la messe, ou bien est-ce au curé a assurer le service?
R. — C’est 4 celui qui est payé pour un service ase faire remplacer, quand une cause quelconque vient l’empécher de le remplir. Voila la stricte justice. Mais la charité serait plus compatissante.
Q. — A notre procession de la Féte-Dieu, il ne parait point hommes. Quelques femmes ou filles seules précédent le dais. Nous sommes obligés de passer devant plusieurs cafés ot personne ne se découvre et ou les buyeurs se moquent entre eux de la cérémonie.
Dans ces conditions, ne vaut-il pas mieux supprimer ces processions ? N’est-ce pas un deyoir de religion ?
R. — Vous pouvez changer litinéraire. En tout cas, avant de prendre une mesure radicale, il faut consulter l’autorité diocésaine.
iIMPRIMATUR Lingonis, die 31 octobris 1900.
~ SEBASTIANUS, Hpiscopus Lingonensis.
Le gérant : J. MAITRIER.
lS Ses ee Ae, LANGRES. — IMPRIMERIE MAITRIER ET COURTOT. |
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