‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 26 sur 276 · QUATRE REPONSES. — OU LES EXTREMES SE REN- CONTRENT · texte numérisé non relu

QUATRE REPONSES. — OU LES EXTREMES SE REN- CONTRENT

Les trois articles qui précedent, consacrés a la ‘trés délicate question du péché matériel, le der- = surtout, sont gros de conséquences pratiques ; "au risque de fatiguer peut-étre certains lecteurs -impatients, j’ai tenu a les développer 4 loisir afin “de m’expliquer avec toute la clarté possible. “Maleré cela, je crains encore un peu les interpré- ‘tations ambigués. On m’a présenté, au sujet de Yobligation que peut avoir le prétre d’instruire les gnorants, des observations judicieuses auxquelles ‘vai le devoir: d’accorder ici la place qu’elles “méritent. A mon sens, d’ailleurs, ce n’est point du ‘temps perdu que de creuser 4 fond et d’éclairer sous toutes ses faces un pareil sujet.

— Voici done ce qu’il est utile de dire encore, en

‘maniére d’épilogue a notre théorie morale du.

‘péché materiel.

- Un correspondant, extrémement bienveillant du reste, me reproche d’avoir subitement fait une évolution étrange vers les « doctrines sévéres. » On avait trouvé, parait-il, bénignes presque toutes mes conclusions et tendances précédentes, facilitant l’appréciation excusante du péché; et voila que, tout d’un coup, je me range, sur le chapitre de la monition des ignorants, du cété des plus sévéres théologiens. | C’est vrai, et j’en conviens trés volontiers. objection a un juste fondement ; je ne nie point du tout la vérité de la constatation qu’elle releve. Je veux seulement, et tout de suite, protester contre l’apparente contradiction quelle met a ma

charge. Les courtes explications qui vont suivre pourront étre utiles a ceux qui s’imaginent qu’il n’y a de possibles que deux courants opposés dans les écoles de théologie morale, entre lesquelles il faudrait opter, deux tendances contraires, la ten-

dance large et la tendance sévére. Il en est une

troisieéme, qui consiste a adopter tantét Pune et tantét Pautre suivant les cas, ou, pour préciser dans le sens des explications qui vont suivre, a étre large aprés le péché commis, sévére avant. C’est le point de doctrine que je voudrais un peu discuter aujourV’hui et mettre en lumiére, avec quelques bonnes raisons 4 lappui.

Tout autre chose, en! effet, est la situation morale du pénitent avant et aprés le péché; tout autre aussi, par conséquent, doit étre la régle morale de la conduite qwil convient de tenir 4 son endroit.

Apres le péché commis et déclaré, vous étes en présence dun fait, d’un fait « objectif, » existant, qui est tel, sans que vous y puissiez rien changer. Voyez-le bien exactement comme il est, photographiez-le, moralement s’entend, prenez-le mathématiquement dans les éléments vrais qui le constituent ; c’est tout ce que vous pouvez faire. J] ne vous appartient pas d’y ajouter non plus que d’y retrancher un iota. Il vous est rigoureusement interdit de changer une seule ligne au dessin, de modifier, en quoi que ce soit, dans votre jugement, Vun quelconque des éléments concrets, physiques, physiologiques, humains, qui ont concouru a sa constitution. Vous étes donc dans le cas d'un, homme, d’un critique dart, qui examine un tableau pour en apprécier esthétiquement’ la valeur. Quelles que soient ses théories sur l’art de la peinture, il ne fera jamais que ce bleu ne soit pas ce bleu, que cette nuance de vermillon soit plus ou moins accentuée qu’elle ne l’est en réalité, que ce trait soit ici et non la, que cette perspective soit réguliére quand elle’ ne lest pas, et vice Versa.

Le juge apporte évidemment, dans la formation personnelle de son jugement, son petit bagage

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subjectif de théories, de gotits, d’habitudes, d’érudition, de compétence technique. Mais, enfin, la perfection serait qu’en jugeant le tableau il eft soin, au moins, de ne rien iui préter qui lui soit étranger, de ne rien lui enlever de ce qui lui appartient, de l’apprécier enfin d’aprés ses dispositions intellectuelles sans doute, mais aussi avec une absolue sincérité.

Cest exactement ce qui devrait aussi toujours se passer dans un confessionnal : voir @’abord scrupuleusement, sans y rien mettre du sien, le fait accompli du péché, ‘tel qwil est réellement dans V’ame du coupable, pour le juger ensuite d’aprés les régles communes de la prudence et les principes de la théologie morale.

Or, j’ai dit, et toutes mes études précédentes tendent a démontrer, au double point de vue de la raison a priori et de Vexpérience, que les nombreux éléments d@’excuse quise rencontrent dans le fait de Vacte humain concret, vivant, réalisé, en diminuent maintes fois notablement l’imputabilité morale, et que rarement un péché commis correspond, dans sa gravité réelle et « vécue », au type abstrait qu’en donnent les théologies quand elles le caractérisent 4 part, per se, dans la plenitude de sa raison spécifique. N’est-ce pas la un motif péremptoire, théologique au premier chef, tiré de tout le traité de Actibus humanis, pour se montrer disposé plutédt a atténuer qu’a exagérer la sévérité de nos jugements au confessionnal quand ils portent sur des fautes passées ? Sic’estla ce qu’on appelle étre large, entendu! Je le suis, et, je crois, de la manicre la plus logique du monde.

Autre considération, trés grave encore. Le pénitent qui vous apporte ses fautes est, en régle eénerale, une personne qui en désire le pardon, qui les regrette, et ne shumilie si douloureusement dans leur accusation que pour en recevoir absolution sacramentelle. Hst-il théologique, dés lors, de le traiter avec une sévérité théorique qui ne se justifie ni par la gravité énorme, bien caractérisée, de ses péchés, ni par l’attitude de ses-bonnes dispositions actuelles ? Ilse gourmande déja lui-méme ; il s’accuse et se condamne. Ou prenez-vous le droit de renchérir sur son angoisse, en le gourmandant davantage encore, en l’accusant plus fort, en le condamnant avec une rigueur gue vous devez toujours, en pareil cas, tenir pour fausse d’abord, et surtout pour périlleuse. Périlleuse? Oui, certes ! a cause du découragement, du trouble d’esprit, des terreurs de conscience qui en peuvent résulter, sans parler du danger qui est 14, menacant, des occasions futures, du danger grave enfin d’amener cette pauvre ame, ainsi faussement jugée, a conclure que le salut est chose extrémement difficile pour elle, ce qui diminuera singuli¢rement ses forces de résistance, le jour ol, mise dans I’alternative d’une sollicitation mauvaise ou du joug intolerable de la vie chrétienne, il lui faudra choisir fi...

Kst-il un seul pécheur, parmi ceux qu'il a confessés et absous, que Notre-Seigneur ait traité

5 as

‘ainsi? Non, en vérité, ce n’est point cuvre évan-

gélique, que de gronder un pénitent qui s’accuse. Si, avant d’agir, il a compris le mal de son péché dans toute la gravité théologique qu’il comporte — ce qui n’est.point, 4 mon humble avis, chose si commune, — puisqu’enfin il le reconnait comme tel et s’en accuse, que voulez-yous de plus ??

Craignez-vous précisément qu'il n’en ait pas vu toute Vhorreur ? Eh bien! sil nel’a pas vue, serezvous plus avancés, lui et vous, quand vous la lui aurez montrée dans son action passée , la oti elle n’est pas, la ot ellene peut pas étre ? Que vous lui disiez cela apres l’absolution, pour Vavenir, pour Vinstruire, trés bien! et nous allons toucher cette corde tout 4 ’heure. Mais, sur son péché commis, quelle sotte, indiscréte et inutile lumiére prétendez-vous projeter par votre admonestation intempestive, comme condition dabsolution a accorder, puisqu’enfin cette lumiére, que vous empruntez 4 vos auteurs, il n’en a pas été éclairé, lui, au moment ot il a commis sa faute?

J’en fais mes plus humbles excuses a ceux de mes aimables confréres qui compfennent et pratiquent fort bien cette doctrine de bon sens; je me répete, je le sais. Ce n’est pas pour eux que j’écris

ces lignes; c’est pour les autres — qui ne me comprendront jamais assez! — pour certains

autres confesseurs, de la plus facheuse et agacante

espéce, qui commencent par exiger gue leur pénitent voie @abord sa faute exactement comme ils la vyoient eux-mémes, a travers les souvenirs de leur manuel; qui tiennent pour mal disposée la pauvre ame rétive a leurs jugements, rebelle a la déclaration dune énormité qu’elles n’ont point vue dans leur péché, qu’elles saisissent pour la premiere fois, apres coup, trop tard évidemment, sur la foi des sévéres remontrances qu’on leur adresse, a leur grande peine et surprise.

Non! ce n’est pas ainsi que l’on doit confesser et traiter le sacrement de Pénitence.

« — Mais, si ’on ne dit rien, ces gens-la s’appuie- « ront sur la connivence tacite, sur le silence du « prétre, pour croupir dans leur péché, et voila » une porte grande ouverte aux péchés mateé- « Yiels. »

— Kh! grand Dieu! qui vous prie de ne rien dire? Criez, au contraire, et bien fort! Mais il faut pour cela choisir le moment. Au lieu de faire tombexz les monitions sévéres sur la faute commise, faites-les tomber sur les fautes 4 commettre, sur Vavenir, ce sera parfait! Est-ce donc si difficile de comprendre un peu la profondeur de l’abime qui sépare ces deux choses: absoudre et instruire 2 ‘

L’absolution est ceuvre de miséricorde, de grace sacramentelle, de pouvoir dordre : un point... c’est tout! L’instruction est cuvre de prévoyance, de raison, de magistére.

Ne mélons jamais ces deux fonctions du prétre, si parfaitement différentes que l’une peut fort bien s’exercer tout a fait en dehors de l’autre.

Le confesseur est pére, juge, docteur et méme

rest

-médecin, disent les théologies. On pourrait allonger la liste, car il a mille titres différents 4 exercer le saint devoir de la charité, sous toutes les formes, 4 ’égard des Ames qui se confient a lui. Ne nous laissons pas égarer par les mots. Sa fonction de docteur est & mettre a part: elle ne regarde pas l’absolution. S’il doit enseigner, c’est apparemment pour apprendre aux gens qui l’écoutent des choses qu’ils ne savent pas, qu’ils savent mal ou quwils ont oubliées, des choses donc, des vérités dont l’absence n’a pu influer sur la gravité

morale de leurs fautes passées, des vérités qui peuvent servir pour le futur, des vérités enfin

qu il n’y a pas lieu de leur administrer comme

- condition essentielle de l’absolution 4 faire tomber sur les fautes déclarées. Comme absolvant, le prétre doit, en effet, étre juge, mais rien que cela. Le

juge ne fait pas de conférence au prévenu; il l’ac-

- quitte ou le condamne, suivant les mérites de sa

cause. Quand done un confesseur, aprés-avoir en-

tendu l’accusation — il n’a pas 4a la faire, il n’a

qua Ventendre, — juge le pénitent animé d’une

attrition surnaturelle et d’un bon propos suffisants,

il lui reste 4 traiter en bon pére l’enfant prodigue,

a lui remettre ses fautes par la vertu du sacre-

ment de Pénitence. Je ne vois pas que, strictement parlant, sa fonction d’absolvant comporte

aucune autre opération essentielle que celle-la. Kt yoila pourquoi je proteste encore une fois contre la déplorable confusion qui fait que l’on méle au confessionnal l’instruction pour le futur avec le jugement sur le passé. C’est aussi ce qui m’améne

a préciser maintenant pourquoi, la besogne pater-

“nelle de Vabsolution, divinement douce, chari-

table, bénigne, étant terminée, il reste au confes-

seur a en accomplir une seconde, @un caractére autrement rigoureux et sévére. :

Opportune, disent les timides; tmnportune aussi, ajoute saint Paul. Si cet importune signifie quelque chose, j’aimerais me l’entendre expliquer par les timides. Depuis quand la crainte de surprendre, de géner les auditeurs, est-clle devenue une raison légitime de se taire, pour les prédica-

-teurs de la vérité, prédicateurs investis par Dieu,

- au double titre de la charité et de la justice, du

devoir absolu de dire aux hommes qui les igno-

= rent, les grandes vérités, les vérités du salut? Drailleurs, examinons donc un peu ces fameux inconvénients de la monition pro futuro faite franchement au confessionnal, sur les points de doctrine morale qui l’exigent.

4 La plus grave objection est celle-ci que me for-

mule, dans sa lettre, un de mes critiques : « Les

« gens effrayés ne reviendront plus 4 confesse; ils

« seront scandalisés ; ils opteront pour le péché et

« y resteront plutdt que de renoncer a leurs habi- « tudes acquises. »

- Voila bien des choses en quatre lignes.

Essayons tout de méme @étre clair.

Je réponds : 4° Tant pis si les gens ne reviennent pasa confesse! C’est du pur per accidens. Mieux

-yaut avoir la forte qualité en fait de pratiquants,

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DU CEMRGH SN ee ruin

qu’une quantité achetée au prix de la trahison de nos devoirs et de la conscience d’autrui. Le nombre! Voila la grosse affaire! A ceux qui s’en laissent hypnotiser je dis tout simplement qu’aucun principe de théologie morale, aucun principe de pur bon sens naturel élémentaire ne permet a un confesseur de faire entrer dans les raisons de sa conduite au confessionnal, la considération du plus ou moins grand nombre des clients qu’il pourra gagner ou perdre par le fait de l’exercice de son devoir. Voyez-vous d’ici un médecin s’abstenant d’indiquer a son malade le reméde qui lui convient, ’abandonnant a sa maladie, parce qu’il craint de voir, a cause de cela, diminuer le nombre de ses pratiques, de voir son malade le lacher, lacher tous les médecins et toute la médecine! Ce n’est pas sérieux!

Sans doute, il est bien plus agréable d’avoir a Véglise et aux Paques cent hommes que d’en avoir vingt seulement. L’efficacité du bon exemple n’a qu’a y gagner, et le prétre s’en trouve consolé. Voila pour la surface... Creusez un peu, je vous prie ; percez Vécorce du probleme. Vos cent hommes sont des infirmes; vous les entretenez

yous-mémes dans leur maladie, comme le médecin |

de tout a Vheure; votre église est un hdpital ; votre société chrétienne un édifice sans fondement. Au premier vent qui passera, et ce vent passe toujours a une heure ou a une*autre, ce sera de Veffondrement, une débandade. Rien de solide, rien de vraiment chrétien en tout cela. Votre prétendu bon exemple d’hier deyiendra le mauvais exemple de demain. Et sur quels principes solides de foi et de morale ces déserteurs du sanctuaire pourront-ils plus tard juger bon de vous revenir, alors quils seront par votre fait restés dans une irrémédiable ignorance ? Quelle voix doctrinale réussirez-vous a leur faire entendre pour les rame-

ner, alors que vous vous étes tu quand vous pou-

viez et deviez leur parler? Quelle estime enfin voulez-vous qu’ils gardent de la sainteté de la vie chrétienne, s’ils viennent a soupgonner que vous avez voilé, trahi la vérité, par lache condescendance pour leurs passions, que vous avez eu plus souci de remplir votre église d’unités représentatives, gue de remplir leur Ame des fortes vérités du salut?

Je réponds: 20 « Ils ne reviendront pas », dites-vous. J’ai admis pour un instant cette supposition. Au fond,et 4 Pavance, qu’en savez-vous? Il ya toujours dans cette question deux inconnues qui vous échappent : la liberté et la grace. Quelles que soient vos probabilités, je vous mets au défi de les mener jamais jusqu’a la certitude, j’entends la certitude morale, vraie, objective, tirée du cété du pénitent, et non point de la trop facile persuasion qu’on se donne a soi-méme par entrainement antécédent de jugement subjectif. Maintes fois, pour ma part, il m’est arrivé de recevoir au confessionnal de bien humiliants démentis a ces appréciations « moralement certaines » qu’on se forme sur les dispositions internes de lame qui

est de l’autre cdté du guichet, et que celle-ci, contre toute attente, toute probabilité, vous démolit d’un mot qui vous laisse le regret cuisant de Yavoir si mal jugée.

Avez-vous remarqué, chers confreres, comment les missionnaires parlent plus et mieux que nous, a4 nos gens, la bouche bien ouverte ? S’ils n’ont pas nos scrupules, notre détestable peur des incommoda, cest que Vexpérience du confessionnal, pratiquée sur des terrains et avec des pécheurs de toute sorte, leur a appris qu'il faut réserver toujours une trés large place a la grace de Dieu et au libre arbitre en pareil cas, et ne point subordonner le devoir d’éclairer les consciences a un jugement de probabilité que les faits @histoire viennent a chaque instant convaincre de fausseteé.

Certitude morale aussi, n’est-ce pas, que celle qui vous fait croire que Vimpie endurci de cinquante ans, ne se convertira pas a sa derniere heure? Histoire vraie pourtant, et quotidienne, que celle de ces conversions inespérées, que la grace de Dieu opére au lit de la mort, a Pencontre des plus certaines prévisions des hommes.

Soyons done gens de foi et gens de philosophie. Quand une loi supérieure nous impose le devoir déclairer un pénitent en matiére grave et urgente, gardons-nous bien de supprimer a l’avance, par une négation sacrilege, le libre arbitre de sa volonté et la sduveraine efficacité de la grace de Dieu. Fais ce que dois, advienne que pourra.

Je réponds : 3° qwil n’y a pas qu’une maniére de parler, qu’une seule formule pour l’expression de la vérité. Je supplie qu’on enseigne; je ne demande pas qu’on soit maladroit. Un confesseur avisé tate son terrain a l’avance et sait par quel endroit il convient de commencer a le défricher. Qu’on y aille rondement en certains cas, doucement en d’autres, c’est affaire de prudence et de mesure discréte. Mais, pour Dieu! qu’on y aille!... Et gu’on ne se permette pas de conclure que, plutot que de parler prudemment, il vaut mieux se taire. C’est le silence que je combats de toute Vénergie de mes forces, le silence qui est le grand mal de la raison et du cceur, le grand ennemi de la foi, la mort de la vie chrétienne.

On m’objecte Vhabitudinaire. C’est en effet le cas classique le plus difficile. Hh bien! qu’on léclaire comme il convient, pas tout d’un coup pour ne pas l’aveugler, mais peu a peu, graduellement, et, & mesure qu’on lui ouvre les yeux sur la gravité de son mal, qu’on ait soin aussi de lui ouvrir le cour, a lespoir de la guérison, en lui montrant bien ces deux choses dont nous avons longuement disserté : 1° la possibilité pratique, pour lui, de se tirer petit a petit de son bourbier, et 20 l’excuse a décharge de culpabilité que peut trouver devant Dieu sa pauvre volonté en présence du fait brutal d’un entrainement- mécanique antécédent qu’il nest pas maitre de dominer a son gré, au moins au début de sa conversion.

Qui empéche enfin de dire 4 son penitent, quel quwil soit, en les mélangeant en dose convenable,

| LAMI DU CLERGE os ea am les trois vérités que réclame son état de cons-

cience : la vérité excusante; la vérité troublante, la vérité encowrageante?Encadrée par ses deux voisines, la vision troublante du mal tel qu’il est dans sa réelle gravité, perd l’acuité douloureuse de ses angles; le malade en garde ce qwil faut pour le faire réfléchir, pour réformer et solidifier son jugement; il n’en éprouve point l’impression désolante du désespoir.

Je réponds: 49 gwily aa prendre et a laisser dans cette peur du scandale causé au pénitent par le fait de ’enseignement doctrinal que lui donne son confesseur. Il a déja été question, dans un article précédent, de ce fallacieux prétexte, derriére lequel s’abritent certains prétres désireux avant tout de ne causer aucune géne, aucun étonnement, aucun incommodum a ceux qui les écoutent. Les théologies morales expliquent fort bien comment le devoir de charité tantdt permet et tantét défend qu’on scandalise le prochain, pour Vaccomplir.

I] faut en prendre son parti. La prédication de Vévangile, la doctrine de la croix, la réforme chreétienne des mcurs, seront toujours « scandale » pour la nature; scandale, @ fortiori, pour le pécheur ; plus scandale encore pour le coupable endurci dans sa passion mauvaise ; scandale, enfin, en proportion directe dela distance qui sépare une aime du terme de droiture intellectuelle et morale que lui assignent les préceptes de la loi évaneélique.

Done, du scandale causé par la vérité divine, en elle-méme, la ou: il y a pour nous devoir de la faire connaitre, nous n’avons pas a nous préoccuper autrement : predica verbum opportune, importune.

Reste le scandale de la forme, par opposition au précédent que j’appellerais volontiers le scandale pharisaique de l’idée, le scandale du fond. J’avoue tres volontiers que celui-la est 4 redouter, et’ qu'il est parfois difficile de ’éviter. Le modus dicendi peut, du tout au tout, modifier dans esprit du pénitent le caractére surnaturel et sacré de la chose dite. J’accorde cela. Mais, ce que je n’ac-

corde pas du tout, c’est qu’un confesseur soit incapable de trouver dans la souplesse naturelle.

de son esprit, dans la gravité divine du sujet, dans le prestige moral de son ministére, dans la sainteté habituelle de sa vie, dans la priére et la grace

ts

de Dieu qui l’assisteat toujours, la bonne eXpres- — sion, calme, digne, absolument pure, tout impré- — gnée de loyauté et de charité surnaturelles, que

réclame la transmission d’une vérité malaisée a dire.

Que ne fait-il appel A Pautorité souveraine de son sacerdoce? Que ne s’efface-t-il absolument, en > .

tant qu’homme, quand il a une parole délicate a

faire entendre‘au nom de Dieu? Tout peut see

dire, 4 la condition de bien choisir les termes gui

conviennent. Contrairement & une Opinion assez

repandue, et qui m’a toujours paru un peu

fausse, j’estime que les. jewnes, qui n’ont pas

re SAMI DU CLERGE

moins que les vieux le devoir denseigner au confessionnal, peuvent et doivent y dire tout ce qui doit y étre dit, tout ce que les Ames ont besoin dy apprendre. Pourquoi cette différence entre les sacerdoces de deux hommes d’age différent ? Sont-ils a un degré quelconque moins prétres lun que Vautre? L’ame pécheresse fait-elle une différence entre les deux, quand elle vient sincérement demander le reméde a ses maladies morales? Les jeunes étant jeunes, dépourvus de certaines lecons pratiques de l’expérience, je comprends fort bien qu’on leur éyite les ennuis inhérents a certains ministéres particuliérement délicats, par exemple, la confession des religieuses. Mais, du moment qu’en les installe a l’église paroissiale, dans un confessionnal, public au méme titre que celui du curé, oti les fidéles ont toute liberté de venir chercher ce qwils iraient également bien demander au curé a cheveux blancs qui confesse a cdté, je ne vois pas du tout pourquoi, au point de vue du devoir sacerdotal dinstruire les pénitents, les

jeunes seraient tenus a une réserve, doctrinalement condamnable et préjudiciable aux pécheurs, que seule justifierait la couleur noire de leurs cheveux.

Ce qui est vrai, par exemple, c’est que les jeunes sont plus obligés que les vieux @apporter dans leur attitude et leur langage, dans le modus dicendi toutes précautions convenables pour éviter le scandale de forme que leur jeunesse méme peut rendre plus facile et plus compromettant. Mais, qwils soient incapables de ces précautions, voila ce que je ne crois pas du tout; et, dissent mes bons vieux confréres en septuagénariat s’en éton-

ner un peu, je dois dire, pour étre vrai, que, au cours dema carriére sacerdotale, j’ai souvent rencontré des jeunes gui m’ont donné de bonnes lecons la-dessus, qui m’ont paru opérateurs plus habiles et plus heureux que beaucoup d’anciens.

Lors donc que le confesseur, soit jeune soit vieux, dit ce qu’il faut, et comme il le faut, qu’importe le per accidens (Wun scandale possible, qu'il n’est

- pas enson pouvoir d’éviter, puisqu’il a le devoir de parler ?

Or, je répéte qu’il a tres fréquemment ce devoir en présence du péché matériel, la plaie de notre société chrétienne actuelle, le mal grave qui la menace de mort pour un avenir prochain si l’on n’y prend garde. Je répéte qu'il faut étre sévére, jusqu’au scrupule, en matiére d’instruction nécesgaire 4 donner aux pénitents, non point pour les faire gémir sur la gravité fictive de leurs fautes passées, mais pour les faire réfléchir sur la gra-

vité des fautes a venir.

Miséricorde au pécheur qui implore le pardon ; vérité & ame égarée sur des routes dangereuses. La miséricorde, couvre de charité compatissante, a

des souplesses, un moelleux, j’allais dire une élas-

ticité amour, que ne connait point la rigide droiture de la vérité dans son éternelle et infaillible formule fondamentale : Fst, est; non, non.

Bien aimés confréres, ne confondons point les

Bi

attributions de ces deux scours descendues du ciel, envoyées par Dieu pour assister nos Ames dans leur voyage vers la fin derniére. Aprés le péché, pour absolution, donnons la miséricorde; avant le péché, pour Vinstruction, donnons la vérité. Leurs réles sont différents ; mais sachons les har- moniser. La paix de l’ame, blessée ala fois par le péché et Vignorance, exige qu’elles s’unissent toutes les deux dans une méme ceuyre de pardon et de lumiére. C’est au confesseur que la Providence surnaturelle du Christ Rédempteur a réservé surtout vette merveille de sa grace dans le sacrement de Pénitence. Voila, & mon trés humble avis, comment il faut étre large et sévére, et comment on lest sans l’apparence de la moindre contradiction : sévere avant, large apres.

-Kt sur les conséquences de cette doctrine, je me rassure, en pensant que l’Esprit-Saint avait. en vue le ministére du confessionnal, quand il faisait entrevoir 4 l’écrivain sacré Vidéal de cette sublime union, que les seules forces de la nature ne sauront jamais réaliser : Misericordia et veritas ob-

viaverunt sibt.

(A suivre).

QUKSTIONS de science ecclésiastique CONSULTATIONS DIVERSES

Q. — Que faut-il penser des miracles attribués au célébre pope de Cronstadt, Jean Serguief?

R.— Nos lecteurs nous ont souvent posé cette question ; nous avons déja répondu que ces miracles ne sont pas prouvés. Mais comme on fait toujours beaucoup de bruit, en Russie et en France, autour de cette question, et que les faits et gestes du pére Jean ont quelque chose de fort extraordinaire, nous profiterons des renseignements qui nous sont arrivés de Russie par un de nos amis, pour donner aujourd’hui une réponse plus détaillée. Nous laissons parler notre correspondant.

Le pére Jean (Otetz Iohann Serguief) est archiprétre (proto-iéréie) de la principale église russe de Cronstadt, marié, sans enfants; il vient de célébrer le soixantiéme anniversaire de sa naissance. C’est un robuste gaillard, aux traits rudes,

-& la démarche brusque; ses larges narines, ses

yeux profonds, son front trés découvert encadré de longs cheveux, sa barbe maigre, lui donnent une expression de sévére énergie qui n’inspire pas de prime abord la sympathie. Un de mes compagnons, en le voyant, laissa échapper cette exclamation: « Oh! ce n’est pas un curé d’Ars! » Au moral, c’est un homme austere, un apdotre plein de’ zele, de dévouement et de charité. Il donne, sans compter, 4 tous ceux qui lui demandent; c’est par milliers de roubles qu’il distribue chaque jour

aux pauvres, aux établissements charitables, aux églises, les sommes immenses que lui remettent les fidéles. Sa journée est partagée entre le travail et la priére. Aprés Voffice du matin, il dépouille son courrier, et 4 chaque lettre ou télégramme qui demande des priéies, il va 4 son oratoire et

. prie. Aprés déjeuner, il recoit les visites, entend les

confessions, va visiter les malades. Souvent il entreprend de longs voyages pour répondre aux désirs des personnes pieuses qui réclament sa présence. Mais ce n’est pas une petite affaire pour lui de faire un voyage, ou seulement de traverser une

rue, une place publique, surtout si on s’attend a

son passage. La foule se précipite au devant de lui, pour se faire bénir par lui ou toucher ses vétements; on entoure sa voiture, au risque de se faire écraser, on l’écrase lui-méme pour le voir de plus prés, et il faut que la police le protége contre les démonstrations d’un enthousiasme un peu sauvage. J’ai vu de mes yeux une femme et un jeune homme se suspendre, malgré les agents de police, lun a la portiére, ’autre aux ressorts de sa voiture lancée déja au grand trot, pour avoir encore une fois sa bénédiction. Sa vie est celle d’un ascéte, il mange peu, boit souvent le thé, comme tous les Russes, mais sans jamais achever le verre qu’on lui a offert ; il occupe 4 la priére une partie de ses nuits, et vit, dit-on, dans la continence. Il passe pour n’avoir aucune autre ambition que de faire le bien. Du reste, la porte des hautes dignités lui est fermée, puisqu’il n’est pas célibataire : on ne choisit en Russie les évéques que parmi les moines ou les veufs.

Le pére Jean n’est pas seulement un asceéte, cest aussi un apotre, un missionnaire infatigahble. Il préche, il confesse, il exhorte constamment les fidéles 4 beaucoup prier, a communier souvent, a penser aux fins derniéres ; sa parole simple, énergigue, saus appréts, va droit au coeur et produit beaucoup d’effet sur les masses. C’est aussi un homme d’cuvres charitables : il établit partout des écoles, des asiles, des ouvroirs. Il a méme des hardiesses de zéle qui ne sont pas approuvées de tout le monde. Ainsi il lui arrive de confesser en masse des centaines de paysans et de leur donner publiquement l’absolution générale. Il profite des visites qu’il va faire au loin 4 des malades pour évangéliser les pays qu'il traverse, et partout il est recu avec le méme empressement. On comprend facilement le prestige qu’il doit exercer sur un peuple peu instruit et superstitieux, depuis surtout que s'est répandu le bruit de miracles obtenus par ses priéres.

Kn fait de miracles, les Russes ne sont pas difficiles : ils voient le merveilleux partout, ils y croient d’avance, il ne leur viendra jamais a l’esprit de demander une constatation officielle. Ils ont décerné l’auréole de thaumaturge a quantité de saints personnages ; le pére Jean ne fera qu’en augmenter le nombre.

Mais quels sont ces miracles? Le pope de Cronstadt a-t-il ressuscité des morts, rendu la vue A des

aveugles de naissance, apaisé des tempétes? Non,

ila prié pour des malades qui se sont recomman-

dés a lui, il est allé les encourager, il les a fait

prier, leur a donné l’assurance qu’ils seraient gué- ris, leur a administré les sacrements, et ils ont été

réellement guéris. Je demandais un jour a un

prétre russe fort instruit s'il croyait aux miracles

du pére Jean; il me répondit : « Un de mes amis. avait une petite fille trés malade : une tumeur can-

céreuse 4 la gorge résistait 4 tout traitement. II fit

venir le pére Jean; celui-ci aprés avoir palpé le

mal pria une fois, deux fois, trois fois, fit prier tout le monde, et s’en alla en disant que l’enfant

guérirait ; maintenant elle se porte parfaitement. »

La maladie était-elle mortelle? Dieu le sait,

répondrait un Russe (Bog znaiet); mais l’enfant a

été guérie par les priéres du pére Jean, cest assez

pour qu’on lui attribue le don des miracles.

A en croire certaines brochures, et quelques articles de journaux populaires, qui sentent bien la réclame, et auxquels, jen suis persuadé, le peére Jean est tout 4 fait étranger, quelgues-uns de ces cas de guérison présenteraient un caractére d'instantanéité vraiment miraculeux. On donne méme l’adresse des sujets guéris, mais le fait s’est passé il y a dix, quinze ans; il ne faut pas songer a controler. Bref, je cite mes auteurs :

Un phtisique, Alexandre P..., demeurant a Vassili-Ostrof (ile de Pétersbourg, entre deux bras dela Néva), no 24 de la moyenne Perspective, était condamné depuis deux ans par tous les médecins, il ne s’était pas levé depuis trois mois. Le pére Jean priait pour sa guérison le 44 février 4 7 h. 45 du matin, 4 Cronstadt, au pied de l’autel; 4 7h. 50 le malade était guéri radicalement.

La jeune femme de M. V... se mourait du typhus, elle était sans connaissance sur son lit, les médecins en désespéraient, on attendait de minute en minute lissue fatale. Son mari veillait auprés Welle; soudain il entendit qu’elle l’appelait, il s’approcha. D’une voix assez ferme elle lui dit: « Il vient d’arriver quelque chose d’extraordinaire chez nous, va voir! » Le mari sortit dans l’escaler qu'il vit rempli de monde du haut en bas. On lui dit que le pére Jean était en ce moment, chez un malade qui demeure dans la maison. Aussitét V... se précipita dans le logement indiqué, et supplia le pére de venir auprés de sa femme malade. Celui-ci, avec son affabilité ordinaire, se rendit au désir de V..., entra vers la malade, et aprés quelques mots de consolation et d’encouragement, lui dit : « Eh bien, prions Dieu, levez-vous... » La malade, qui ne s’était pas levée depuis de longues semaines, se souleva sur son lit; le pére Jean lui posa la main sur la téte, et elle se mit a prier. Sous l'impulsion de vifs sentiments de foi et de. piété, elle s'agenouilla; ses mains jusque la pri-

‘vées de mouvement se croisérent dévotement sur.

sa poitrine, son visage était tout enflammé, ses yeux baignés de pleurs. Le pére Jean la bénit, rappela aux assistants combien le chrétien doit avoir confiance en Dieu. Se sentant plus forte

aprés avoir prié, la malade se retourna vers le pere, et en bonne maitresse de maison, lui demanda s’il n’accepterait pas un rafraichissement. « Kh bien, dit le bon pére, si vous avez un verre de vin 4 me donner, je l’accepterai, mais a condition que vous me l’offrirez vous-méme. » En entendant cela, la malade quitta son lit, on l’habilla et elle alla d’un pas ferme jusqu’a l’armoire de la salle 4 manger, remplit un verre et l’offrit a son vénérable hdte. Aprés y avoir seulement trempé les lévres, le pére bénit toute Ja famille et s’en alla. « Vivrai-je? » voulait lui demander la malade, mais elle n’osait pas. Le pére, comme s'il avait lu dans sa pensée, se retourna et dit, sur le seuil de la porte: « A la garde de Dieu! Il peut tout, croyez! » Quelques jours aprés, elle était parfaitement rétablie.

Madame B..., scour d’un de nos poétes les plus célébres (grande Pouchkarskaia, prés de léglise de |’Ascension), fut atteinte. au commencement du grand caréme de 1888, d’une violente inflammation des poumons. Son age et sa constitution rendaient cette maladie extrémement dangereuse. Les méde- ¢ins déclarérent bientédt qu’il n’y avait plus 4 espérer de guérison. La malade se décida a faire venir le pére Jean. Celui-ci commenca par lui proposer de recevoir la sainte communion, elle y consentit, malgré ses parents qui s’y opposaient.

— Unissez-vous 2 Notre-Seigneur, et il vous guérira, dit le vénéré pasteur.

— Comment guérirais-je? je suis trop 4gée. Que Dieu me fasse la grace de mourir en paix, répondit la malade.

— Ma sceur en Jésus-Christ! reprit le pére, ce n’est pas a nous « de connaitre les temps et les moments que le Pére a fixés dans sa toutepuissance, » vous dirai-je avec l’Apdtre *. Unissez- ‘yous au Christ, rien ne résiste 4 son pouvoir.

A ces mots, le pére Jean déposa le ciboire sur la table préparée pour les priéres, et dit en le montrant : « Voila, dans ce ciboire, le tres saint corps et le sang de Jésus-Christ, le Christ lui-méme, le Dieu. de bonté, qui est venu vous visiter. Croyez, ‘unissez-vous & lui par une sincére contrition du ‘coeur, votre foi vous sauvera. Celui qui a ressuscité la fille de Jaire ne peut-il pas vous rendre la santé, malgré votre Age? » Ayant dit cela, il se mit 4 genoux devant les saintes images, fit une ardente priére, et ensuite confessa et communia la malade.

Aussitét aprés, il demanda pourquoi on ne Yavait pas fait communier plus tot, et comme on Jui répondit qu’elle avait fait ses paques, il répon- ‘dit : « Les premiers chrétiens recevaient la com- ‘munion tous les jours, et vous ne voulez pas laisser communier une malade! C’est bien mal, ‘de repousser le Christ! » Puis le pére donna sa Abénédiction et se retira. Le lendemain la malade se sentit mieux, et au bout de quelques jours,

Bet Act. 157.

A Nn

INES

au grand étonnement des médecins, elle entra en convalescence.

Ces citations sont extraites d’une brochure anonyme : Les malades du péere Jean de Cronstadt, publiée a Saint-Pétersbourg, a la librairie Kousine. Mais voici un fait plus récent, et fort intéressant, raconté par le journal de Saint-Pétersbourg Peterbourgskie Listock. C’était au mois de juillet 1899; le pére Jean s’était embarqué sur son petit cutter Le,Saint-Nicolas pour aller visiter.au fond du gouvernement de Novgorod le couvent de Léouchinski, oti il devait consacrer une nouvelle église. Aprés avoir célébré la messe dans la chapelle du couvent, le vendredi 2/14 juillet, le pére se rendait dans la cellule de la supérieure, lors+ qu il trouva, étendue sur les marches de l’escalier,

une malheureuse femme en proie 4 une folie '

furieuse, ou plutdt, disent les témoins de la scéne, possédée du démon. On avait voulu la conduire a léglise pour la faire exorciser, mais on n’avait

pas pu en venir a bout. Elle se roulait par terre, ©

se tordait et poussait des cris affreux. Elle redoubla de fureur a Vapproche du pére, plusieurs hommes avaient peine a la contenir. Aussitdt le pere Jean fit sur elle le signe de la croix et lui dit doucement : « Calme- -toi, » mais elle se mit a rugir et a s’agiter avec plus de violence, Le pére répéta : « Calmetoi, et regarde-moi, » mais elle ferma les yeux, s’arracha les cheveux et continua 4 s’agiter. Alors le pére lui saisit la téte des deux mains et lui souffla sur. le visage. Dés lors ses cris se changérent en profonds gémissements, elle semblait se calmer. Le pére souffla encore une fois en disant : « Au nom du Pére, du Fils et du SaintsEsprit, » il fit sur elle plusieurs signes de croix et pria longtemps en lui tenant toujours la téte. La folle se calma visiblement, puis, volontairement ou involontairement, elle fixa les yeux sur le pére, se signa d’elle-méme et enfin son visage repril son expression ordinaire, sa fureur s’apaisa, elle fit plusieurs signes de croix en disant : « Gloire a vous, Seigneur; » et tous les assistants répétérent ces paroles.

Le lendemain samedi, Catherine (c’était le nom de la possédée ou folle) assistait a la cérémonie de la confession générale et allait recevoir la communion des mains du pére Jean; elle était trés recueillie et son visage était inondé de larmes. (Voir le Peterbourgskie Listock du 6/18 aout 1899).

Le méme journal raconte que le dimanche suivant, lorsque le pére bénissait les fidéles venus en masse pour le voir et l’entendre, un homme se présenta devant lui, portant dans ses bras une petite fille de cing ans, et se prosterna a ses pieds. Le pére, qui n’aime pas les démonstrations deice cenre, le releva en lui faisant observer qu’il pourrait blesser l’enfant. « I] faut pourtant bien, reprit Vhomme, que nous te témoignions notre reconnaissance, car c’est toi qui as guéri ma fille; tures venu ici il y a deux ans, je te l’ai amenée, elle était paralysée des bras et des jambes depuis sa

120 LVAMI DU CLERGE

naissance, tu as prié pour elle, tu l’as aspergée deau bénite, et dés le lendemain elle a commencé a4 reprendre des forces et & marcher. » Le pere se signa et dit simplement : « Ce n’est pas moi qui ai fait cela, mon brave homme, mais la puissancé divine. Remercie bien le bon Dieu pour cette guérison miraculeuse. Mais pourquoi portes-tu cette petite? Si elle est bien guérie, laisse-la marcher. » Aussitét le paysan posa sa fille a terre, et elle alla se jeter aux genoux du pére Jean.

Je borne 14 mes citations. J’ajouterai toutefois que, parmi les miracles attribués au pére Jean, il n’y a pas seulement des guérisons corporelles, mais des conversions de grands pécheurs; on lui recommande aussi le succés des entreprises importantes, et on cite tel commercant de Cronstadt

‘dont les affaires ont prospéré d’une maniére

extraordinaire depuis qu’il a eu occasion de rendre quelques services 4 soneuré. Le pére Jean a des clients dévoués parmi les plus riches marchands russes, dans les plus hautes sphéres de la noblesse et 4 la cour. On sait qu’il a été appelé au lit de mort d’Alexandre III, gquil a dt traverser du nord au sud l’empire de Russie, pour assister lempereur et consoler les membres de la famille impériale. On n’oserait donc pas dire que le pope de Cronstadt est un charlatan, qui profite de lignorance superstitieuse des masses pour se faire une répulation de thaumaturge.

Il faut écarter, a fortiori, toute supposition d’une intervention diabolique, car dés lors qu’il s’agit de graces obtenues a V’aide de la priére et des sacrements, on ne peut songer a l’action du démon. Ne serfons-nous pas ici en présence de ces miracles dont parle saint Augustin ', et que « les hérétiques ou schismatiques peuvent opérer, dit-il, par la vertu du nom du Christ, des paroles ou des sacrements de l’Kglise? » St les prétres schismatiques font tous les jours un miracle en consacrant le pain et le vin, s'ils justifient les Ames des enfants par le baptéme, s’ils ouvrent la porte du ciel aux moribonds, pourquoi ne pourraient-ils pas obtenir pour un malade la guérison d’une maladie, pour un pécheur endurci la conversion? Un prétre catholique (fit-il en état de péché mortel) prononce les formules d’exorcisme du rituel : le démon lui obéit, ou plutdt obéit 4 Dieu qui lui commande par la bouche du prétre. Et Dieu ne pourrait pas se servir d’un schismatique de bonne foi pour chasser le démon du corps d’un possédé? —Il y aura done, direz-vous, des miracles dans les fausses religions, comme dans la véritable? — Ce n’est pas impossible, mais il n’y aura jamais de

miracles qui prouvent la divinité d’une fausse re-

ligion, comme ils prouvent celle dela nétre.«Ilya

‘In librum de 88 queest. q. 79, n. 4. « Nonnunquam mali christiani, vel schismatici, vel hxretici, per nomen Christi aut verba aut sacramenta christiana exigunt aliquid a potestatibus (inferni) quibus honori Christi cedére indictum est..... Aliter boni christiani faciunt miracula, aliter mali (vel schismatici) : boni christiani per publicam justitiam, mali christiani per signa publice justitize. »

une grande différence, dit le savant Iungmann ’, entre ces deux propositions : Un tel a fait un miracle, donc il est dans la vraie religion, et celle-ci : Un tel a fait un miracle pour confirmer la doc-. trine qu'il préche, done vette doctrine est vraie. Le premier de ces raisonnements est faux, le second est juste. » On pourrait dire encore : Il y a une grande différence entre ces deux affirmations : Jésus-Christ s’est servi du miracle pour prouver la divinité de sa religion ; et celle-ci : Tout miracle prouve Ja divinité de Jésus-Christ et de son Eglise. La premiére est vraie, la seconde est fausse.

« Le don des prophéties et des miracles, dit saint Jérédme, cité par saint Thomas, n’est pas toujours donné 4 un homme 4 cause deson mérite, mais pour montrer la puissance du nom de Jésus- Christ, ou pour l’avantage de ceux qui le voient ou l’entendent2.» Aussi Notre-Seigneur, au dernier jour, condamnera sans merci des impies qui pourtant lui diront: « N’est-ce pas en votre nom que nous avons fait des prophéties et des miracles?* » Le miracle et la prophétie sont des moyens dont Dieu se sert pour toute fim digne de sa sagesse. Il s’est servi de Balaam, de Caiphe pour prophétiser, de Judas pour sanctifier les Ames et faire des miracles; i] aforcé Jonas 4 parler en son nom, alors méme que Jonas lui résistait de toute sa force; tout cela, selon une remarque profonde de saint Francois de Sales*, devait servir non a Balaam et a ses faux dieux, nia Caiphe, ni 4 Jonas, mais 4 la religion véritable. 2

Ceux qui affirment qu’il ne peut y aVoir de vrais miracles que dansla vraie religion, se paient de mots, et traduisent mal l’Evangile. Si Notre-Seigneur a promis a ses disciples que leur foi serait récompensée par le don des miracles, il n’a pas dit que ses disciples seuls feraient des miracles. Rappelons-nous le mot dela pauvre Chananéenne, lorsque le Sauveur lui disait qu'il n’était envoyé qu’aux brebis d'Israél: « Mais, Seigneur, les petits chiens mangent bien les miettes qui tombent de la table de leurs maitres; » et Jésus accorda a la vivacité de sa foi le miracle qu’elle sollicitait. La foi de cette femme était grande, et cependant c’était une paienne! Le centurion de Capharnaiim avait aussi une foi extraordinaire, quoique paien, une foi telle qu’il\n’y en avait point d’égale en Israél. Quand on voit passer sur les grandes routes de Russie ces pélerinages de gens des plus pauvres conditions, qui sont venus 4 pied de deux ou trois cents verstes, qui ont vécu d’aumdnes et couché sur la dure pendant plusieurs semaines, pour venir vénérer une image sainte, quand on les voit prier, pleurer, se prosterner pour arracher au ciella grace qwils demandent, n’est-on pas tenté de dire aussi: O peuple, ta foi est grande! et

* De vera relig., n. 164 et 165.

* Sum. theol., 2° 2°, g. 172, a.4, ad 1.

3 Matth., vi, 22.

“ Controverses, disc. 5d.

5 Mare, xvi, 17.

my

VAMI DU CLERGH

-comprendrait-on que Dieu refusat de faire quel-

fois des miracles pour la récompenser?

— Mais ce peuple est dans l’erreur?— Pensez-vous qu'il s’en rende compte, et qu’ils’inquiéte beaucoup des agissements de Photius et de Michel Cérulaire, du réglement de Pierre le Grand, et des arréts du saint Synode? — Il n’obéit pas au pape, il n’est pas rattaché 4 l’unité catholique. — Encore une fois, si vous disiez cela a ces braves gens, ils ne vous comprendraient pas; ils croient en Jésus-Christ, ils honorent la sainte Vierge et les saints, ils

regoivent les sacrements, ils veulent aller au ciel,

ils jetinent la moitié de l’année, ils obéissent a leurs prétres, et savent que ceux-ci obéissent 4 leurs évéques, qu’au-dessus des évéques il y a

encore quelqu’un qui commande, autrefois le pa- ‘triarche, a présent le synode, l’empereur, peu leur

-importe, ils admettent et respectent l’autorité de

l’Eglise, on ne leur a jamais appris autre chose, et bien certainement ils ne seront pas damnés pour avoir ignoré ce quils n’auront jamais pu apprendre. Ils croiraient a lautorité du pape et du Con-

cile de Trente, si on leur disait d’y croire. Bref, ils sont généralement dans la bonne foi, ils peu-

vent étre en état de grace: pourquoi Dieu refuserait-

il de laisser tomber sur eux quelques miettes de

graces, méme au prix d’un miracle?

Le miracle n’est-il pas nécessaire pour conserver a ce peuple, si digne dintérét au point de vue religieux, l'amour de Dieu et l’esprit de foi? Ne faut-il pas que le surnaturel prenne quelquefois

- un corps, se fasse visible et palpable, pour que

des esprits grossiers ne tombent pas dans le matérialisme ou dans lindifférence? Kt puis, ces mi-

racles, récompense et aliment d’une foi naive mais

vivace, ne peuvent-ils pas contribur @ ramener un jour le peuple russe au giron de l’Eglise? — Vous vous étonnez qu’un pope, ministre d’une fausse religion, serve d’instrument 4 la bonté de Dieu? Mais ne serait-il pas bien plus étonnant (pour les

- Russes, car il faut bien se mettre a leur place) que le premier laique venu fit des miracles? Le

‘ pope est pour le fidéle russe le représentant de

Dieu, il a un caractére sacré, que l’on respecte; si

ce pope est vraiment un homme de Dieu, un

apotre, un saint, pourra-t-on ne pas avoir con-

fiance en ses priéres, et si lon demande au ciel un

miracle, n’aura-t-on pas volontiers recours 4 lui

- pour lobtenir?

Je ne serais done point du tout scandalisé si j’apprenais un jour qu'une commission scientifique a constaté que les guérisons obtenues par le pere Jean sont de véritables miracles. Hn attendant, je vous tiendrai au courant de ce qui paraitra dans les journaux russes sur cette question. Les der-

niéres nouvelles que j’ai recues ont rapport a un

voyage du pére a Revel, capitale de l’Esthonie,

ville aux trois quarts luthérienne, ou Vorthodoxie

russe s’est implantée d’abord par Pétablissement

@un couvent de femmes, puis par la construction

d'une église. Le pére Jean a bénit les travaux commencés, préché, visité le couvent, les hopitaux,

mais n’a pas fait de miracles; ce qui n’a pas empéché des foules de curieux de s’écraser aux abords de la gare de Revel, et aux portes du couvent. Toutefois ce voyage a eu un bon résultat : la vieille dame Bassarguine, qui avait déja fondé le couvent de Revel, a offert cinquante’ mille roubles pour aider a l’achévement de la nouvelle église. Je connais beaucoup de confréres qui seraient heureux d’obtenir des miracles de ce genre. a

Je pourrais ajouter en terminant que le pére Jean n’a aucune prévention contre les catholiques. Derniérement il a été invité 4 une grande féte donnée a Cronstadt 4 V’occasion du centenaire de léglise catholique de la ville. Il était tout disposé & se rendre 4 cette invitation, mais il a voulu demander l’avis de l’autorité supérieure, et on luia répondu en haut lieu qu’il ferait aussi bien de rester chez lui. Un jour, il arrivait en visite dans un grand salon de Pétersbourg ou se trouvaient quelques jeunes Francais de mes amis. Ceux-ci se tinrent 4 écart pendant que tout le monde se pressait pour recevoir la bénédiction du pére; mais lui s’approcha d’eux et leur dit, en russe, d’un ton plein d’affabilité : « Eh bien! ne sommes-nous pas tous fréres? » Puisse-t-il comprendre un jour quwil ne sera vraiment notre frére que quande il appellera lEglise de Rome sa mére!

Q. — Le miracle, dites-vous (couv. 1899, p. 270), est possible au sein du schisme ou de Vhérésie ; mais en Pétudiant on verrait quil est a Vappui de la vérité catholique, c’est-a-dire, si je comprends bien, de ce quwil y a de vrai, de gardé du catholicisme, dans I’hérésie ou le schisme. I] n’en résulte pas moins que le miracle ne prouverait plus, comme je l’ai toujours vu enseigné, la vérité de la religion en faveur de laquelle il est fait, mais simplement la vérité de certaines parties de cette religion. Les miracles faits par le catholicisme établiraient qwil y a du vrai dans le catholicisme, mais non pas gue le catholicisme est absolument et completement vrai. Cela me déroute. De grace, expliquez vite cela.

R. — Pour juger de la valeur probante du miracle et de son extension, il faut examiner 4 quel objet se rattache le miracle.

L’objet est toujours la vérité contresigner lVerreur.

Mais la vérité, 14 ot elle est compléte, forme un seul tout indivisible : c’est la révélation divine tout entiére dans son unité parfaite. Le miracle qui vient attester le caractére divin d’une partie guelconque de cet ensemble, témoigne aussi pour le tout.

Tl en est autrement quand la vérité révélée n’existe que dans une partie d’elle-méme. L’unité étant rompue, la doctrine ne forme plus un seul tout : cest un agrégat de vérités et d’erreurs mélangées. Le miracle qui se produirait en faveur de quelque vérité contenue dans lagrégat, ne prouve rien en faveur des erreurs qui y sont juxtaposées.

: Dieu ne peut

ais

> PY ge re gk

122 CD iae V’AMI DU CLERGE

De plus, toute parcelle de vérité qui reste dans les doctrines des h4rétiques et des schismatiques, est le bien de l’Eglise en mains étrangéres. Eile a le droit de revendiquer comme son bien propre ces parcelles de vérité et les miracles qui viendraient les attester. C’est donc au profit de l’Rglise et de sa doctrine qu’interviendraient ces miracles,

Pour qu’ils pussent étre invoqués en faveur de Vhérésie ou du schisme, il faudrait quwils vinssent & Vappui de quelqu’un des points sur lesquels le schisme ou l’hérésie sont en désaccord avec lEeglise.

Voila ce qu’il faut penser au point de vue catho-

lique et théologique.

Pour les hérétiques et les schismatiques parmi lesquels se produiraient de vrais miracles, Dieu qui fait ces miracles aurait certainement soin qu’ils ne pussent étre pour eux une pierre d’achoppement et de scandale. Il entourerait le miracle de telles circonstances qu’un homme de bonne foi ne put étre entrainé 4 penser que la vérité se trouve dans le schisme ou Vhérésie. Comment le ferait-il? Nous ne pouvons le dire a priort: la divine sagesse est au-dessus de nos faibles conceptions. Mais, si Dieu accordait des miracles a ceux qui vivent dans le schisme ou Vhérésie, une fois le miracle bien constaté, on pourrait, en toute assurance, étre certain que les circonstances accompagnant le miracle le mettraient tout entier au

compte de la vérité.

Les musulmans 4& Constantinople ont obtenu et obtiennent encore des faveurs merveilleuses de la sainte Vierge : ils viennent les chercher chez nous et les demandent a la toute sainte Mére de Dieu, qui n’est pas musulmane.

Si les faits merveilleux attribués au P. Jean sont de vrais miracles, on constatera infailliblement qu’ils se lient 4 la foi catholique par quelque cété. Il sembre déja bien, que, vivant au sein du schisme, il n’en a cependant pas l’esprit. Les sacrements dontil recommande la fréquentation, les pra-

- tigues qu’il emploie ou conseille, sont les sacre-

ments et les pratiques del’Eglise.

Q.— Avez-vous regu Jaffré : Le Sacrijice et le Sacrement *, que j'ai demandé a V’éditeur de vous adresser ? Je tiens beaucoup 4 votre avis sur cet ouvrage de mon vieux maitre. J’ai de beaux jugements et je veux le votre ; car il ne s’agit pas d’un théologien ordinaire. Il me le faut dans huit jours.

R. — Comment résister au désir d’un ami qui vous prie d’une maniére si flatteuse et qui vous offre un sujet si intéressant, si conforme 4 vos gots, méme s'il se permet de réclamer l’urgence ? Nous y voila.

M. Jaffré, décédé en 1896, recteur de Guidel au diocése de Vannes, avait été député a Assemblée

| Jarrrii: Le Sacrifice et le Sacrement. — Un vol. in-8° de xxiu-421 p. — Vannes, veuve Lafolye.

nationale de Bordeaux et de Versailles. I] avait été auparavant supérieur du petit séminaire de Sainte-Anne, de 1854 4 1863 |.

C’est aux éléves de cet établissement que furent développées les conférences réunies sous ce titre : Le Sacrifice et le Sacrement. I est bon de ne pas oublier 4 quel auditoire l’auteur s’adressait, pour ne pas lui faire un reproche de n’avoir pas employé les termes de la théologie. Ce reproche d’ailleurs s’évanouirait ou plutdt se tournerait de luiméme en éloge, étant donné que M. Jaffré a su revétir. d’un style admirable d’élégance et de distinction les enseignements qu’il mettait a la portée de ses éléves.

I. — A la vue du titre, on s’attendrait 4 trouver dans l’ouvrage une étude sur le sacrifice et le sacrement de l’Eucharistie. Mais c’est bien autre chose. Il y a des vues merveilleuses sur ordre naturel et l’ordre surnaturel, sur la création, sur le péché originel, sur économie de I’Incarnation et de la Rédemption, sur le sacrifice en général, sur les sacrifices anciens et sur celui de la loi nouvelle, sur le paganisme, sur la religion mosaique, sur la religion chrétienne, sur les hérésies et les schismes, sur l’Eglise en elle-méme et dans ses relations avec les sociétés temporelles, sur la vie chrétienne, sur la nature et le réle des vertus théologiques, sur imperfection des vertus naturelles, sur l’insuffisance des moyens naturels dans Vordre présent pour assurer le bien méme naturel des individus et des sociétés, sur le ciel et l’enfer, et sur bien d’autres sujets encore, touchés ou traités en passant.

Comment tant de notions diverses ont-elles pu étre réunies en un seul faisceau? Car elles ne forment qu’un seul tout et se rattachent a4 une seule idée-mére. Et pourquoi en caractériser la synthése en intitulant le tout : Le Sacrifice et le Sacrement ?

Je ne sais si le titre est de l’auteur ou de ceux

qui ont eu l’excellente pensée de publier Pouvrage. —

Au fond, @est une véritable apologie; mais si différente de toutes les autres que ce nom n’en aurait pas exprimé la nature. Mieux valait l’appeler autrement. Mais alors pourquoi ne pas prendre pour titre lidée qui domine tout Pouvrage, qui se

retrouve a chaque page et qui comprend 4 la fois |

et le sacrifice et le sacrement? Cette idée est celle de Médiation. Entre Dieu et Vhomme, Dieu, créateur de ’homme, et homme, ¢créature de Dieu, Dieu offensé par le péché, et Vhonime déchu par sa prévarication, le divin Médiateur a fait ce qui était nécessaire pour que l’homme, étant ce qu'il est par sa nature et par son péché, puisse devenir ce quil doit étre dans sa fin surnaturelle. Tele est Pidée unique dont le développement fait toute la matiére de l’ouvrage.

‘ Voir Biographie de Monsieur Ja/ffré, recteur’ de Guidel, ancien député a Assemblée nationale de Bordeaux et de Versailles, par l’abbé Le Clanche, chanoine honoraire, recteur de Crach. — Vannes, veuve Lafolye. Prise:

Gipe id

ecila es

Cette médiation exige que Dieu descende dans VPhumanité, ce qu'il fait au moyen du sacrement : non pas du sacrement entendu au sens strict du mot, mais du sacrement étendu a tout moyen extérieur par lequel Dieu se communique a l’homme. Il faut, d’autre part, que ’homme s’éléve vers Dieu, ce qwil fait par le sacrifice pris également dans un sens trés général, et comprenant tout ce que l’homme peut faire pour reconnaitre le souverain domaine de Dieu. Et ainsi la Médiation s’accomplit par le Sacrifice et le Sacrement. Ainsi s’expliquent le plan et les grandes divisions de cette apologie originale, aussi profonde que féconde en apercus remarquables. Le Ier livre traite de la Médiation en général, de la place -qu’elle occupe dans le monde, de son objet, de sa réalisation en Jésus-Christ, de ses fonctions avant et aprés la chute originelle, puis aprés la venue

de Notre-Seigneur. — Le Ile livre a pour objet le ”

Sacrifice, ou le cdté de la Médiation qui regarde Dieu. — Le Ile livre roule sur le Sacrement, ou le coté de la-Médiation qui regarde Vhomme. — Le IVe livre montre dans la Vie chrétienne la réalisation individuelle de la Médiation. — Le ‘Ve livre fait voir dans l£glise la réalisation sociale de la Médiation. — En chacun de ces livres nous trouvons sans cesse rappelées les deux fonctions de la Médiation : le sacrifice et le sacrement. A Vunité, a la simplicité, a la richesse du plan on peut déja deviner la puissance de l’intelligence quil’a cqncu; on en juge plus complétement encore quand on constate que tout l’ouvrage, dans son ensemble et dans ses détails, concourt a la démonstration d’une these unique dont nous allons préciser le fond et indiquer la portée.

II. — Dieu n’a point créé Vhomme, comme il VPaurait pu, dans l’état purement naturel; il la -élevé, dés le principe, a l’ordre surnaturel. C’est seulement dans Vordre surnaturel que Vhomme peut et doit atteindre sa fin derniére. C’est dans cet ordre seulement que Dieu lui a préparé les moyens d’arriver a son dernier terme.

Dans l’état d’innocence, la nature, outre qu'elle était ornée de la grace, avait encore recu, dans son étre propre, des perfections qui l|’élevaient ‘bien au-dessus de ce quelle etit été si elle avait été laissée dans sa condition : les dons de l’état dinnocence étaient un splendide apanage ajouté a la perfection naturelle. Kt tout était dans Vordre parce que homme se rapportait tout entier a Dieu, son créateur et sa fin derniére.

Le péché originel vint détruire cette belle économie. L’>homme fut violemment séparé de Dieu ; il perdit, avec la grace qui, seule, lui permettait datteindre sa fin surnaturelle, les prérogatives qui ornaient sa nature. Kt comme, d’aprés le plan divin, il ne devait acquérir la félicité naturelle que dans la félicité surnaturelle, il demeurait, non pas tel qu’il edit pu étre dans un état purement naturel, mais amoindri et destitué des secours qui pouvaient lui permettre d’arriver a sa fin naturelle.

Dieu répara son wuvre par la Rédemption, promise d’abord, puis accomplie dans la plénitude des temps. Il rendit ainsi 4 homme le moyen de revenir a lui et de reconquérir la félicité. Mais il laissa subsister les ruines causées dans la nature humaine par le péché originel, ’ignorance de l’esprit, la faiblesse de la volonté, la concupiscence, les souffrances et la mort. I] nous a laissés ce que nous étions par notre nature et par le péché origi-

nel, nous procurant par la médiation du Rédemp- |

teur tous les moyens nécessaires pour vaincre Vignorance, la faiblesse de la volonté, la concupiscence; et il a fait servir la souffrance et la mort a Vexpiation du péché. C’est, en quelques mots, toute économie de la Médiation par )’Incarnation du Verbe, par ?Homme-Dieu qui se sacrifie sur la croix pour la rédemption des hommes, qui leur assure les moyens de se relever de leur chute et d’atteindre leur destinée finale. Cette médiation prend l’homme tel qu’il est pour le faire devenir ce quwil doit étre. Toute l'économie de la Providence surnaturelle repose donc sur le Rédempteur, promis d’abord, puis donné au monde, sur son sacrifice opérant déja avant sa

venue par les promesses prophétiques et par les

institutions figuratives, ensuite, depuis sa venue, par la participation a son sacrifice et par Vinstitution de l’Eglise ot se trouvent réunis tous les moyens de salut.

Cest donc par Jésus-Christ et par son Hglise que les hommes, individus et sociétés, peuvent arriver a leur fin derniére.

Mais, sils refusent de recourir a cette médiation

surnaturelle, pourront-ils au moins atteindre leur

fin naturelle? — C’est dans la réponse a cette question que se trouve Vargument capital, la

thése spéciale sur laquelle repose Vapologétique —

de M. Jaffré.

Si Yhomme n’avait été créé que pour une fin naturelle, dans un état purement naturel, Dieu n’aurait créé en lui aucune aspiration vers des biens supérieurs, et il lui aurait mis en mains tous les moyens d’atteindre le bonheur naturel auguel il aurait été ordonné. Mais il n’en a jamais été ainsi. Dés le principe, Phomme, destiné au bonheur surnaturel de voir Dieu en luiméme, a eu des aspirations plus hautes que celles que borne Vhorizon naturel, et c’est dans l’économie surnaturelle qwil trouvait la possibilité et le moyen de réaliser la perfection de sa nature.

La chute originelle n’a rien changé a cet ordre général imposé ala nature humaine; elle n’a fait que rompre le lien qui rattachait l’homme a Dieu, lui laissant ses aspirations en augmentant son impuissance, lui conservant ses facultés naturelles en les privant des secours a l’aide desquels elles pouvaient atteindre leur perfection dans la fin

derniére. C’est par la Médiation de PHomme-Dieu —

que ces secours lui sont rendus, avec une abondance et une efficacité merveilleuses.

De la cette conclusion gue, faute de recourir a Jésus-Christ et 4 son Eglise, les hommes sont con-

damnés, non seulement a perdre le bien surnaturel, mais encore 4 ne pas se procurer le bien naturel parfait. Ils sont méme, par la force des choses, entrainés a des erreurs de croyance et daction qui dégradent la nature elle-méme.

« La connaissance naturelle de Dieu et de Vhomme est imparfaite et s’altere infailliblement partout ott Dieu et ’homme ne sont pas connus surnaturellement, et le commercé de Vhomme avec Dieu n’est conforme a la nature humaine qu’a la condition d’étre divin. Quand il ne s’éleve pas au-dessus de la nature, il devient contraire a la nature.

« Ce commerce vraiment divin s’établit, dans Vindividu par les vertus théologales, dans la société par l’Eglise.

« Nous avons constaté que, dens l’individu, la raison s’égare, 4 moins qu’elle ne soit dirigée par

la foi surnaturelle; que, sans l’espérance surna- —

turelle, la volonté abuse des biens qu’elle posséde, et que la charité est larome qui empéche les affections naturelles de se corrompre.

« Ce qui est vrai pour Vindividu, est vrai pour la société. L’histoire établt que le plus grand danger de la société humaine est de se séparer de la société divine.

« Nous ne sommes pas tout ce que nous devons étre. Hntre ce que nous. sommes et ce que nous . devons étre, il y a une distance que Dieu seul a pu nous faire connaitre, un espace, un vide dont il a seul mesuré l’étendue. Cet espace est exclusivement réservé aux chrétiens et a l’Helise. A leur place, quand ils disparaissent, se forme un labyrinthe de mensonges et d’erreurs, ou entrent fatalement V’homme et la société, ot Vhomme yoit diminuer la lumiére de sa raison et la droiture de sa volonté, ou la société ne trouve la paix que dans la violence et dans l’immobilité.

« Il faut conclure que la religion catholique est la seule véritable. » (P. 409, 440).

Telle est, en ce qui concerne la nature humaine, la conclusion que M. Jaffré a donnée a l’ensemble de ses conférences. On y voit, exprimés par luiméme, son dessein de les faire servir 4 la démonstration de la vérité catholique, et le grand argument qu'il a employé pour démontrer sa thése.

Cet argument est d’importance capitale et particulierement opportun. Ceux qui attaquent I’Kglise dans son autorité et sa hiérarchie, dans sa doctrine, dans ses sacrements, dans son influence sur les choses humaines, ont la prétention de procurer, en dehors d’elle, le bonheur aux individus et ala société en se bornant a la recherche des biens naturels, aux connaissances naturelles, 4 la pratique des vertus naturelles, au bien-étre de la vie présente. Le naturalisme, sous toutes ses formes, est la doctrine communément opposée a la doctrine révéleée, c’est Perreur courante. Elle séduit un grand nombre d’esprits ; elle sert aux ennemis de l’Kglise pour colorer d’un spécieux vernis leurs attaques contre la révélation et contre l’Kglise ; elle envahit jusqu’a des catholiques, jusqu’a des

défenseurs de l’Eglise qui, voyant la neutralité religieuse pénétrer toutes les institutions sociales et croyant impossible de réagir contre ce mouvement en revendiquant les droits de la vérité compléte, de la vérité surnaturellement révélée, pensent pouvoir se cantonner dans la vérité purement naturelle, dans la poursuite du bien purement temporel.

A ces esprits séduits, ou sophistes, ou inconsidérés, il est aussi nécessaire qu’opportun de présenter les raisons qui démontrent la fausseté de la conception purement naturelle de ’homme et de la société. C’est ce qui donne aux conférences de M. Jaffré une actualité incontestable et une haute portée.

III. — Ce qui les recommande, en outre, c’est la maniére saisissante avec laquelle elles sont écrites. La forme en est vive et brillante. Elle est en méme temps sobre et nerveuse : tout y est idée ou image. La pensée, toujours claire et précise, est coulée dans un moule si bien adapté aux choses qu’on ne supposerait pas qu’elles pussent étre exprimées autrement, et cependant pensée et style ont quelque chose de si nouveau que l’on éprouve constamment l’impression d’une découverte.

Au mérite de la forme se joint celui du fond. Les idées sont justes.

Dans le développement de son sujet, M. Jaffré devait toucher a une foule de questions, historiques, philosophiques, théologiques. La fécondité et la profondeur de son esprit lui ont fourni des éléments sans nombre qwil a su mettre en ceuvre, relevant les rapports quwils ont en sens divers avec la doctrine qui fait le fond de son ouvrage. Tl a eu le. mérite de le faire toujours avec une grande exactitude de doctrine; a peine y a-t-il a signaler quelques points secondaires qui auraient plutét besoin d’éclaircissement que de correction. L’ensemble et les détails, tout neufs et personnels qwils sont, cadrent de tous points avec l’enseignement théologique. 2

Ainsi, pour faire ressortir ’insuffisance de la nature a la recherche de la fin méme naturelle, pour faire comprendre la déchéance qu’elle a subie par suite du péché originel, il se garde bien de dire, avec Luther, qu’elle est infectée dans son essence; avec Calvin et les jansénistes, qu’elle n’a de force que pour le mal; avec les fidéistes, qu’elle ne connait rien avec certitude que par la révélation; avec Lamennais, que la raison individuelle ne saurait connaitre certainement le vrai. Non, mais il enseigne que la nature a conseryé la puissance de connaitre la vérité, de vouloir le bien; il montre qu’en fait elle a toujours eu quelque connaissance de la vérité, une certaine tendance vers le bien, quoiqu’elle ait abusé de lune et de lautre pour avoir méconnu la vérité révélée et s’étre privée des ressources que lui offrait la médiation du Rédempteur.

Dans quelques passages, M. Jaffré semble supposer que, si Vhomme était constitué dans un état

Lut). ae

purement naturel, son intelligence entrerait tellement en possession de la vérité naturelle, et que sa volonté s’attacherait tellement au bien naturel; qu’il n’y aurait pour lui ni erreur, ni prévarication. I) en serait ainsi effectivement si ’homme était dans la perfection de son état naturel, et des cette vie, si cette perfection devait y régner. C’est sans doute Vhypothése ot se place M. Jaffré; cette hypothése n’est pas impossible. Mais si la vie présente était une épreuve, si ’homme devait arriver par ses efforts 4 la perfection de sa nature, comme sa raison est naturellement faillible et sa volonté défectible, on devrait admettre la possibilité @errer ou de pécher, 4 moins que Dieu n’ait accordé préternaturellement 4 ’homme dans l’état purement naturel les dons qwil avait attachés a Vétat Vinnocence primitive.

Mais que @apercus intéressants seraient a relever! Dans limpossibilité de tout citer, méme de tout indiquer, choisissons quelques extraits.

Le premier est emprunté au chapitre des « Rapports entre Dieu et Vhomme en Jésus-Christ. » (P. 414 et suiv.)

Jésus-Christ venu, Jésus-Christ mieux connu (que sous Vancienne Loi), nos rapports surnaturels avec Dieu sortent de leur obscurité. Nous savons mieux que le peuple char- - nel en quoiconsiste ’amour qui répond 4 ce que nous de-

vons étre et quien est le principe. Et cet amour plus parfait est aussi une plus parfaite reconnaissance de la souveraineté de Dieu et de notre dépendance. Le propre de lamour est d’élever la yvolonté et plus elle se laisse emporter, plus grand est le temoignage qu’elle rend de son propre néant et de la grandeur de Dieu. Les passions, qui ne ’abandonnent jamais ici-bas, la suivent, pour la tourmenter, dans Vordre surnaturel; elles peuvent Ven précipiter, mais elles peuvent aussi, vaincues, réduites -A Vimpuissance, servir d’ornement a son triomphe. Quand on tombe de ces hauteurs, la chute est plus terrible; ce fut la chute de lange, ce fut la chute du premier homme; mais quand on y reste, les orages sont moins 4 craindre. La volonté peut toujours ‘avoir des défaillances, mais elle les connait avec les moyens de les réparer promptement. Une fois établie dans l’ordre surnaturel, la volonté est, par cela seul, - solidement établie dans Vordre naturel dont lordre - surnaturel est la seule véritable orientation. Elle y est ferme, inébranlable, assez forte pour défier toutes les tempétes, d’ot: qu’elles viennent, ef n’ayant rien 4 craindre-que de sa propre inconstance.

Ce n’est pas qu'il n’y ait, dans le monde humain, un ordre, une harmonie, un équilibre, qui lui sont naturels : Dieu qui ne fait rien qu’avec poids, nombre et mesure, n’a pas dérogé, sur ce point, aux lois de sa sagesse ; mais c’est un ordre relatif, qui n’a ni son dernier mot, ni-sa force en lui-méme, qui a été créé pour un ordre supérieur, qui en dépend et en tire toute sa stabilité.

Tl y a des riviéres qui aboutissent directement a Yocéan et d’autres qui n’y aboutissent qu’en se jetant dans les fleuves.

L’océan, ici, c’est la plénitude de l’étre et de la vie, a laquelle nous aspirons, c’est Dieu, en tant que notre fin. — Le fleuve, c’est le monde surnaturel et divin. — La riviére, c’est le monde naturel et humain, ce que nous sommes actuellement.

Ce que nous sommes ne débouche pas directement sur ce que nous deyons étre. Notre état futur n’est pas dans notre état présent; Vocéan n’est pas dans la riviére, puisqu’elle coule vers l’océan. Nous pouvons dé- -tourner le cours de la riviére, égarer ses eaux; ce que nous ne pouyons pas, c'est de ’empécher de couler, ou

ie est

PRAM DO ChEROH: 3 gon

‘ de luni ouvrir, sur la mer, un débouché autre que le fleuve; cest folie de Yentreprendre, et néanmoins la folie est générale, plus générale maintenant que jamais. On yeut asseoir l’ordre, le pouvoir, la liberté des sociétés humaines sur un terrain qui ne peut les porter et dans des conditions qui les rendent impossibles. On les veut absolus, et ils sont relatifs, indépendants, et ils dépendent. On ya contre leur nature, on les détruit. Les hommes ont entre eux des rapports divins, comme ils ont des rapports naturels, et le moyen le plus stir de renverser ceux-ci, cest de ne tenir aucun compte de ceux-la. La nature ne se suffit pas a elle-méme ; toutes les fois que l’on essaie de se renfermer dans ce que l’on est, c’est pour y étouffer.

Nous assistons a une lutte gigantesque contre l’Kglise, et telle que le monde n’en a pas encore vu de semblable. Ses ennemis sont nombreux et puissants ; ils s’entendent ; ils ont pour eux toutes les lumiéres d’une civilisation avancée, ce qui est peu de chose; mais ce qui est plus fort, ils ont pour eux toutes les faiblesses du monde, et toutes ses corruptions. Leur désastre n’en sera que plus mémorable, et quant au désastre. luiméme, il ne peut faire objet d’un doute, non seulement

parce quwils s’attaquent 4 une ceuvre divine, et que

Dieu est toujours plus fort que homme. mais encore parce que l’entreprise est en elle-méme impossible et implique contradiction. Ils auraient plus tét fait d’empécher le flux et le reflux dela mer. En effet, le premier désordre de la volonté a toujours consisté a sortir de Vordre divin ou ale modifier. C’est 14 que se rompt la chaine qui tient toutes choses soumises a Dieu, comme c’est la quelle se renoue. Le premier anneau rompu, toute la chaine se détache et tombe dans l’abime, sans qu’aucune puissance humaine en puisse tenir le bout sur la terre. Dés lors, le tumulte des choses indique assez qu’elles changent de direction, et leur désordre est un signe qu’elles s’égarent. Pour retrouver un peu d’équilibre et de calme, quels sont les droits quwil ne faut pas sacrifier? et jusqu’ot n’est-il pas nécessaire de pousser la nature humaine, quand on la fait sortir de empire si splendide de notre divin Sauveur Jésus-Christ? On dirait Univers lassé de sa Médiation et de la charité qui continue de l’accomplir. Il en cherche une autre dans son orgueil. La société naturelle ne veut plus de la société surnaturelle; ’homme ne veut plus du chrétien; comme si la place laissée vide par l’Kglise et le chrétien ne devenait pas 4 Vinstant méme un chaos plus ténébreux que le chaos primitif, un abime ot tomberaient péle-méle ’homme et la société naturelle !

Comme on ge rend bien compte de l’origine, de -

la nature et de la perpétuité des luttes que supporte ’Eelise, a la lecture du chapitre intitulé : Origine et cause permanente de cette luite.

La guerre est permanente entre ces deux sociétés ; la guerre n’a pas sa cause en Dieu; d’ot vient-elle donc? quelle en est Vorigine ? est-elle dans individu, ou dans la société? S’il faut la chercher dans l’individu, est-ce dans ’homme naturel ou dans ’homme surnaturel ? Si la société en est la source, est-ce la société naturelle ou la société surnaturelle ?

Les doctrines modernes proclament que lhomme est bon, et que la cause de tout le mal est dans les institutions politiques ou sociales. Hn conséquence, elles s’oceupent peu de Vindividu et beaucoup de la société et des nouvelles formes qu'il conviendrait de lui donner. Ces formes seraient les nouveaux sacrements du nouvel Evangile; il suffirait de les établir pour faire fleurir toutes les vertus. Des essais ont été tentés, mais les résultats ont 6té loin de répondre aux espérances et ont prouvé, une fois de plus, que la n’est pas le mal, nile remede au mal. Le mal est dans lindividu, c’est la sa ‘source premiére et qui coule toujours.

Ber APR AMT DOVCLEROE rr enna @ 3

L’homme une fois parvenu a toute la plénitude de sa nature n’aurait pu déchoir, sisa fin n’avait été que naturelle. Mais, appelé a des destinées au dessus de sa nature, il n’était, sous ce rapport, qu’une créature commencée, imparfaite, et qui devait travailler avec Dieu pour arriver au but qui lui était marqué. I faillit dans ce travail : c’était le commencement de la lutte entre Vhomme naturel et ’homme surnaturel, et cette lutte dure toujours. L’homme naturel, Vhomme déchu, veut étouffer Vhomme surnaturel, Vhomme de la grace; et de son coté, Vhomme de la grace veut dompter et conquérir Vhomme de péché. Entre ces deux hommes, la paix est impossible, il faut que l'un ou l'autre succombe. Quand cest l'homme de péché, la nature trouve un magnifique repos dans les triomphes de la grace; quand cest le chrétien, elle ne trouve un peu de répit qu’en le remplacant par de vains fantémes qui la tranquillisent en la trompant.

De lindividu, le mal a passé dans la société naturelle, ila corrompu les meurs publiques, obscurci les lois, et, en rendant le pouvoir violent, il a conyerti l’obéisgance en servitude et la juste résistance en révolte. La société naturelle est déchue comme les individus qui la composent, et dans la méme proportion. De la son état de lutte avec la société surnaturelle et ses efforts pour limiter les influences d’en haut, ou pour s’y soustraire, ou pour les étouffer entiérement. Si lordre primitif était entier, la guerre pourrait éclater, mais elle ne serait pas une tendance générale, une passion, un besoin; en rompant avec la société divine, la société naturelle se ferait violence, tandis que, depuis la chute, c’est le contraire qui arrive. La violence est le seul moyen de retrouver la paix, et cette violence est d’autant plus grande que le mal a fait plus de progrés.

L’opposition qui existe entre les deux sociétés a donc ga cause non dans la nature, mais dans le péché. Si elle venait de la nature, elle serait invincible; ne venant que du péché, c’est un devoir de la combattre. La société naturelle en peut triompher comme Vhomme peut triompher des obstacles qu’il rencontre pour devenir chrétien; seulement la victoire est plus difficile et jamais aussi compléte. On confond ce qui appartient a la nature et ce qui nappartient qu’au péché, et sous prétexte de défendre l’une, on fait triompher l’autre. L’Eglise attaque le mal, elle veut désinfecter la source qui empoisonne la nature ; elle n’est au monde que pour cela; on crie qu’elle empiéte sur les droits de la société humaine.

Malgré les cris, la lutte continue et continuera jusqu’a la fin des temps; car il n’y a rien de définitif

‘dans les défaites de l’Eglise, il n’y a rien non plus de

définitif dans ses victoires ici-bas. Hlle n’est ni abattue ni triomphante; elle milite, c'est son nom: Ecclesia militans.

. Les effets de cette lutte, désastreux pour la société naturelle, tournent 4 Vavantage de la société surnaturelle (p. 395 et suiv.) :

Cette guerre, si fatale a la société naturelle, n’est pas sans profit pour la société divine : elle lui est nécessaire dans un certain sens, — necesse est ut veniant scandala*, — parce quelle la débarrasse de fardeaux inutiles, et que la lutte est la condition terrestre de sa fécondité.

1. — L’Kglise de notre divin Sauveur Jésus-Christ est incorruptible ; mais les hommes qui la composent ne le sont pas. Au milieu des lumiéres et des secours de la grace, ils peuvent ne suivre que les penchants de la nature déchue. On voit quelquefois ces fruits gatés, et qui ne mitirissent point, tomber de Varbre divin avant le temps. Ils paraissent tomber d’eux-mémes, et c’est Dieu qui les détache, parce qu’ils déparent la beauté de son Kglise.

‘ Matth., xvu, 17.

=7 2 ME Rea *F

Tl en est de méme des sociétés humaines, qui penvent garder quelque temps les apparences de la vie jusque dans la mort. En disparaissant des idées et des moeurs, le surnaturel n’est plus qu’une ombre, une forme, un vain nom. Le sang de Jésus-Christ coule toujours, et rien ne refleurit ; sa parole se fait toujours entendre, et nulle part la lumiére nese rallume. Ce réle ne convient ni aa sang ni 4 la parole du Fils de Dieu; ils ne sont pas faits pour servir d’inutiles décorations a des sociétés déja paiennes.

Quand la rupture éclate, ce n’est pas une plaie pour PEglise, cest un affranchissement. Qu’il s’agisse d’un peuple ou d’un individu, deux choses sont, en effet, a considérer dans Vapostasie : le crime, qui appartient a Vhomme, et le chatiment, qui appartient 42 Dieu. Or, la justice ne frappe ici-bas que dans les intéréts de la miséricorde ; elle frappe pour arréter le mal et pour ravi- — ver le bien.

Elle choisit son moment. Ce moment arrive, lorsque la société humaine ne fait partie de l’unité extérieure de l’Eglise que pour étouffer les derniers restes de son unité intérieure, lorsqu’elle n’appartient au corps que pour menacer l’Aame de plus prés. Devenue un obstacle et un danger, Dieu l’écarte, en l’abandonnant, pour quelque temps, 4 son sens réprouvé, et fait triompher lEglise jusque dans ses apparentes défaites. Le monde la croit ruinée, parce que des peuples entiers s’en détachent; il se trompe : ces défections sont la preuve et Veffet d’une fécondité divine ; la séve est si riche qu'elle fait tomber les branches ou elle ne peut fleurir...

On peut juger, par ces citations, du genre de Vauteur et de Vintérét qu’offre la lecture de l’ouvrage. Nous ne voyons rien de plus propre a faire naitre chez nos lecteurs le désir de se procurer la jouissance que nous avons éprouvée a étudier ces belles et profondes considérations.

Q. — Comment faut-il entendre cette parole de l’Ecriture : Et ipsa conteret caput tuum? — Est-ce avec raison que certains auteurs mettent ipse au lieu de ipsa ?

R. — Le passage cité fait partie de la malédiction prononcée par Dieu contre le serpent, aprés le péché d’Adam. Le verset oil se lita recu de la- Tradition le nom de « Protoévangile, » parce qu’il renferme la premiere annonce d’un Sauveur. Voici ce verset tel qwil est dans la Vulgate :

Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius : ipsa conteret caput tuum, et tu insidiaberis calcaneo ejus. (Gen., 1, 45).

I. — Comme avant d’expliquer un texte, il faut Pétablir, nous répondrons d’abord 4 votre seconde question.

Que la lecon de la Vulgate soit fautive, que le mot ipsa soit 4 remplacer par un autre, c’est une chose incontestable. Le texte hébreu nous en fournit trois preuves. D’abord. le pronom, how, sujet de conteret, est un pronom masculin. Ensuite le verbe, yeshoupheka, correspondant & conteret, est une troisiéme personne masculine. Enfin le suffixe énnow traduit par ejus dans la fin du verset, insidiaberis calcaneo ejus, indique nécessairement un possesseur masculin. En voila plus quil n’en faut pour prouver que le pronom sujet de

ars tes

VAMI DU CLERGE, Sn Oe en

Bt: Roaletel se Yapporte au mot 2ara (race), qui est

masculin, et non au mot ishah (femme), qui est féminin. |

On voit aussi par 1a que la vraie traduction du mot qui nous occupe ne serait ni ipse ni ipsa, mais ipswm. Car ce pronom doit tenir en latin la place de semen qui est du neutre.

Néanmoins ipse serait une bonne traduction.

L’emploi du masculin au lieu du neutre constituerait une syllepse, figure bien connue dans toutes les littératures, et qui consiste 4 faire accorder un pronom avec le sens au lieu de le faire accorder avec le mot. Deux raisons peuvent autoriser ici cette figure : ou bien la race de la femme est personnifiée ; ou bien on veut en désigner le principal rejeton, Jésus-Christ. Quoi qwil en soit, les Septante avaient déja employé cette syllepse. Aprés avoir rendu le mot zara par oxécpo qui est du neutre, ils ont mis le pronom au masculin :

Gov THOHTEL xEoahny. ‘

Mais alors, dira-t-on, pourquoi saint Jéréme, dont la traduction est devenue la Vulgate, a-t-il écrit ipsa ? —La raison n’en est pas difficile a deviner. Il n’aura pas voulu toucher 4 un texte de l’Itala, la version usitée avant lui, parce qu’il était dans toutes les mémoires. Remarquez-le bien @ailleurs, saint Jérdme, dans ses Questions sur la Genese, fait cet aveu :« Melius habet in hebreo : Ipse conteret. »

iI.— Passons maintenant a lexplication du texte. Que faut-il entendre par la femme et par la race de la femme? Par le serpent et la race du serpent? Quelle est la nature de la lutte qui doit se livrer entre ces deux groupes d’ennemis?

Hive est la femme ici désignée. Le mot hébreu ishah se lit dix fois dans le chapitre 1 de la Genése. Or, les neuf autres fois il désigne Eve. Pourquoi lui donnerait-on, au verset 15, une autre signification ? — Parce que, disent quelques interprétes, la femme dont il est question dans ce verset est déclarée par Dieu l’ennemie du serpent. Or Eve était devenue son amie, en obéissant 4 ses suggestions. — Pauvre raison! Le péché d’ve l’a rendue amie du serpent, c’est vrai; mais aussi Dieu Vinyite, elle et sa postérité, a entrer de nouveau en lutte contre lui.

Par la race de la femme, il faut entendre toute Vhumanité. Quelques Peres de l’Kglise, entre

aVTOS

autres saint Cyprien, ont entendu cette expression

de Jésus-Christ seul. Mais le plus grand nombre des Péres n’est pas de leur avis. D’ailleurs le contexte leur donne tort. N’est-il pas dit, en effet, a la fin du verset, que la race de la femme sera bles-

‘'sée par le serpent? Les blessures dont il s’agit ne

peuvent ¢tre que des péchés. Orle péché n’a jamais atteint la personne de Jésus.

Que le mot serpent désigne 4 la fois le reptile apercu par Hye et le démon qui se cachait en lui, cela n’est contesté par personne. Quant 4 la race du serpent, ce sont tous les autres démons, non qu’ils descendent du premier par voie de génération, mais parce qu’ils ont méme nature que lui.

On ne saurait ranger dans la race du serpent les hommes pécheurs. Car ils sont compris dans celle de la femme; ce sont eux qui doivent sentir les morsures du serpent.

La guerre est donc engagée entre ’humanité @une part et les mauvais anges d’autre part.

L’issue de cette lutte est indiquée par la fin du verset : ’humanité remportera la victoire, mais non sans recevoir quelques blessures. Ce qui marque le triomphe final des hommes, ce n’est point Vopposition entre les verbes conteret et insidiaberis : ces deux verbes n’ont gu’un seul correspondant en hébreu, showph; mais c’est le contraste entre les substantifs téte et talon. La guerre entre Vhumanité et le démon est comparée a celle quise ferait entre un homme et un serpent, le premier visant son ennemi 4 la téte, le second visant le sien au talon. Le résultat d’une pareille lutte. ne saurait étre douteux. En s’exprimant comme il l’a fait, Dieu a donc prédit la victoire de Vhumanite.

II. — Cette explication du protoévangile est celle de presque tous les commentateurs modernes, en particulier celle du P. Hummelauer dans son beau livre sur la Genése. Peut-étre qu’en la lisant, vous vous étes dit avec inquiétude : Le verset n’est donc pas messianique ? Il n’y est donc pas question de la sainte Vierge ? — Deux mots suffiront pour calmer ces inquiétudes.

Que Jésus-Christ soit prophétisé dans ce pas- —

sage, il nest pas permis d’en douter. Toute la Tradition y a vu une prophétie claire et évidente du Rédempteur. Ce sont la les propres paroles de Pie IX, dans la bulle ou il définit 1’Immaculée Conception: Mais aussi le meilleur moyen de conserver a notre verset son caractere messianique est de ’expliquer au sens strictement littéral. La victoire promise a la postérité dela femme pouvait se remporter de deux maniéres : ou bien par tous les descendants d’ive, ou bien par un seul qui triompherait pour les autres. L’espérance d’une victoire collective, si jamais elle entra dans le cur des premiers hommes, dut promptement s’évanouir, ala vue du fratricide de Cain et des autres crimes qui ne tardérent pas a souiller la terre. Il n’y eut donc plus qu’un espoir possible : attendre d’un sauveur unique la défaite de Satan. Voila comment les paroles, de la premiére promesse, simplement éclairées par Vhistoire primi-

tive de ’humanité, annoncent clairement le Re- |

dempteur. ]

Elles annoncént aussi sa mére, la Vierge Marie. © Quand Dieu eut résolu de racheter les enfants d’Adam, il pouvait le faire autrement que par l’Incarnation. L’Incarnation une fois décrétée, le.

Verbe pouvait tirer du néant une chair pareille a la notre, ou encore la former de terre. Mais il voulut appartenir par la chair et le sang a la race de ceux quil venait sauver; en un mot il voulut avoir pour mére une fille d’Eve. Or voila précisément ce qui est contenu dans la prophétie que nous venons d’expliquer. Comme dans toutes

les prophéties qui suivront, Jésus y est uni a Marie comme une fleur 4 sa tige. ©

Qu’il en soit ainsi, que Jésus-Christ soit annoncé dans le protoévangile et qu’avec lui soit prophétisée aussi la Vierge Marie, c’est ce qui ressort de VEncyclique Ineffabilis Deus : « Docuere (Patres Ecclesieque scriptores) divino hoc oraculo clare aperteque premonstratum fuisse misericordem humani generis Redemptorem, scilicet unigenitum Dei Filium Jesum, ac designatam beatissimam ejus Matrem Virginem Mariam, ac simul ipsissimas utriusque contra diabolum inimicitias insigniter expressas. »

TV. — LV’ ieseaaties Conception de la ‘sainte Vierge est-elle affirmée au sens littéral dans le protoévangile ?

Pour que l’Immaculée Conception soit exprimée dans le texte, il faut 49 qu'il y soit question de la sainte Vierge; 29 que les expressions employées entrainent l’exemption du péché originel.

Que le texte s’applique 4 la sainte Vierge en méme temps qu’a Notre-Seigneur Jésus-Christ, on ne saurait guére le mettre en doute. Mais les raisons invoguées par les divers auteurs ne sont pas les mémes ni de méme valeur.

Les uns lisent, avec la Vulgate : Ipsa conteret. Le pronom ipsa désigne la femme par excellence, celle qui doit avec le rejeton annoncé écraser la téte du serpent. Nous avons dit précédemment les raisons qui doivent faire modifier cette lecture,

ou au moins rendre douteuse Vinterprétation.

D’autres traduisent, avec Mgr Malou : « Je mettrai des inimitiés entre toi et wne femme » (L’Immaculée-Conception, tome I, p. 254) : une femme désignée entre toutes et autre qu’Hve. Mais le texte porte non pas: « une femme,» mais:«la femme,» avec l’article. ;

D’autres voient, dans «lafemme, » Eve sans doute, mais, avec Eve, la sainte Vierge typiquement représentée par Eve et visée principalement par Voracle divin. Cette interprétation est-elle littérale? On peut en douter, on peut aussi l’admettre; et, si elle n’est pas littérale, elle peut valoir au sens mystique, seis que celui-ci soit établi.

En dehors de ces moyens de preuve, on peut ne se baser que sur le lien en vertu duquel au futur Rédempteur se trouve intimement unie sa trés sainte Mere, et dans ’inimitié du démon, et dans Vécrasement de la téte du Seren,

De quelque maniére qu’on l’explique, la sainte Vierge étant désignée dans le texte, il n’y a plus qu’a voir si Pinimitié du démon et Vécrasement de sa téte s étendent pour la sainte Vierge jusqu’a Yexemption du péché originel.

Si nous n’avions que le texte lui-méme, nous pourrions en douter.

Liinimitié du démon s’exerce non seulement contre Celui par lequel seul le démon sera vaincu, mais encore contre tous ceux qui sont ou doivent étre rachetés par lui, lors méme qu’ils seraient nég avec la tache du péché originel. Et ceux-ci

Ve ¥

écrasent, en ce gui les concerne, la téte du ser-.

pent, & Vaide des graces que leur procure la Rédemption. &

Toutefois’le lien intime et indissoluble gui unit la Mére ason Fils dans le mysteére de l’Incarnation et dela Rédemption, exige que, pour la Mére comme pour le Fils, Pinimitié soit portée jusqu’aux derniéres limites et que la victoire soit aussi complete que possible : Quocirca, sicut Christus Dei hominumque mediator humana assumpta natura delens quod adversus nos erat chirographum —decreti, illud cruci triumphator affixit, sic sanctissima Virgo certissimo et indissolubili vin-

-eulo cum eo conjuncta una cum Illo, et per lum

sempiternas contra venenosum serpentem inimicitias exercens, ac de ipso plenissime triumphans illius caput immaculato pede contrivit. » (Bulle Ineffabilis Deus). L’inimitié n’etit pas été perpétuelle, ni le -triomphe complet pour la sainte Vierge, si le démon V’avait tenue, ne flit-ce qu’un instant, sous sa puissance par le péché originel.

Kt, dans Vinterprétation du protoévangile, il faut nécessairement tenir compte des commentaires qu’en ont donnés les Péres, lesquels ont conclu des termes mémes du texte que la sainte Vierge n’a pu étre un seul instant entachée de péché. Leur témoignage, en effet, quand il est revétu des conditions nécessaires, vaut non seulement pour le dogme quils affirment, mais encore pour Vinterprétation des passages de la sainte Eeriture ou il est contenu.

On pourrait objecter que les Péres latins, en suivant V’Itala ou la Vulgate, ont été induits en erreur au sujet de Vexpression ipsa au lieu de ipse ou ipsum. Mais il est facile de répondre que leur erreur sur ce point n’entrainerait pas qu’ils aient erré sur l’extension 4 donner aux expressions inimicitias, et conteret caput tuum, qui,

comme nous lavyons vu, quelque lecon qu’on

adopte, s’appliquent 4 la sainte Vierge.

Q. — Y a-t-il des peines et des censures ecclésiastiques contre les personnes qui laissent par écrit ’ordre de les enterrer civilement, contre celles qui encouragent les enterrements civils et celles qui y assistent? ©

R. — Ceux qui demandent un enterrement civil commeitent une faute grave, mais pour ce seul fait ils n’encourent aucune censure. Toutefois si

leur demande avait pour but de témoigner exté- °

rieurement une apostasie qui se trouyerait au fond de ]’ame, ils encourraient les censures qui frappent les apostats.

Tl faut dire la méme chose pour ceux qui encouragent les enterrements civils et coux qui y assistent. Les premiérs péchent en faisant violer la loi ecclésiastique sur les sépultures ; les seconds, en donnant du scandale par leur présence, qui ordinairement ressemble 4 une approbation; mais ils n’encourent aucune censure, 4 moins qwils ne fassent cela comme signe certain d’apostasie.

0, — Vous avez rappelé la défense de présenter la

paix aux hérétiques.

Tl en est sans doute de méme des schismatiques et des excommuniés notoires, comme les francs-macons averes et les pécheurs scandaleux?

- Et un jeune polisson, par exemple, qui, entre autres énormes scandales, s’est précédemment amusé (c’est le mot) a refuser ostensiblement la paix en passant. a l’offrande ?

Quid de jure ?

R. — Le baiser de paix, qui est une marque @union et de concorde, est-ilen méme temps une participation a l’office divin? A qui peut-on ou

doit-on le refuser, en vertu de quelles lois, et sous -

quelles peines?

I. — Le baiser de paix nous parait former une participation a une cérémonie ecclésiastique, puisqu il a lieu pendant un office de l’Kglise, et que linstrument est présenté par un prétre revétu du surplis et de V’étole, en prononcant des paroles

-liturgiques.

De fait, ’origine de cette cérémonie est dans le

baiser de paix que les cleres et les fidéles se don- -naient entre eux'd la messe et dans d’autres céré- - monies religieuses. Chez les Grecs, 4 la messe, le

baiser de paix se donnait au moment de l’oblation. Dans l’Eglise latine, cette cérémonie s’est toujours faite avant la communion, en signe de union qui existe entre les chrétiens et que la communion va cimenter encore. Le baiser de paix se donna par accolade jusqu’au x11° siécle, mais les moours ayant perdu de leur simplicité, on vit des inconvénients a laisser subsister pour les fidéles le baiser de paix par accolade; l’instrument de paix lui fut alors substitué. Peu a peu la paix par instrument fut réseryée aux nobles et aux dignitaires de Yordre civil.

| Il est absolument certain que l’usage actuel de nos offertes avec baiser de paix doit son origine a ces pratiques liturgiques.

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