‹ L' ami du Clerge ParoissialChapitre 36 sur 276 · DEUXIEME ARTICLE · texte numérisé non relu

DEUXIEME ARTICLE

Q. —. La conversion de Louis Veuillot, quel beau récit, quelle charmante étude psychologique a faire!

M. Eugéne Veuillot l’a racontée, comme il sait raconter,

Tui qui aime tant son frére et qui s’est donné la légitime mission de veiller sur sa gloire. Mais outre que c'est un simple épisode dans la vie du grand polémiste et qui, dans une biographie, a nécessairement sa place mesurée, il semble qu'il ait été arrété par des scrupules personnels, qu'il ait hésité 4 se mettre en scéne, lui qui est une des plus belles « ceuvres » de Louis. Vous n’avez pas les mémes scrupules, vous. Racontez-nous done en détail admirable conversion de Louis Veuillot.

LR

— Sa conversion! I] l’a racontée, il l’a

-chantée a travers toutes ses couvres, surtout dans

Rome et Lorette, le plus beau livre de sa jeunesse. Sans doute il y a ajouté Jes graces de l’imagina-

- tion et les fleurs de la poésie ; ces graces et ces

fleurs cependant ne faisaient qu’exprimer, gqu’em-

bellir ses sentiments intimes incomparablement plus vifs et plus frais. Ses lettres a son frére

d’ailleurs et les souvenirs tres précis de M. Kugéne Veuillot sont la qui établissent les faits dans toute leur intégrité.

I. — Il s’embarque 4 Marseille avec son ardent ami Gustave Olivier, mais moins heureux que

- lui, car outre qwil a le mal de mer au point de © croire qu’il vomira ses orteils, » il est tour- menté, il doute, il éprouve une haine profonde - pour les choses et les institutions qui lui ont ravi Ja lumiére. Car « il était point né pour douter, pour hair, pour se croiser les bras dans’ le choc

des idées qui se partagent le monde, sans savoir a quel drapeau porter son épée. »

« Gustave chantait une priére que de pures et pieuses ames avaient dite pour nous le jour du

départ : Ave maris stella. — Quelle était donc

4 Voir PAmi du 4 janvier.

bs,

cette étoile de la mer dont les rayons protégeaient au milieu des flots le faible et tremblant voyageur? Je Vignorais encore ; mais j’avais beau étre incroyant, j’avais aussi besoin d’étre aimé, et je me sentais plus calme sous cette protection mystérieuse. »

A Civita-Veechia un douanier lui demande, en ; lui faisant ouvrir sa malle, s'il n’avait pas de, -

mauvais livres. Cette question le frappe, et il s’éprend d’un gouvernement qui s’occupe de la santé morale du peuple. I visite la ville, y trouve des masures et des mendiants, — « mais les yeux dune vierge pouvaient en sécurité s’ouvrir sur toutes les boutiques, se promener sur toutes les murailles, et je ne lus au coin d’aucune ruelle Vannonce d’un spectacle obscéne pour le soir. »

Le voyage en voiture jusqu’a Rome est charmant, par ce doux printemps qui séme les fleurs dans les champs et remplit Vair de senteurs : « des marguerites dans l’air, de l’aubépine dans les haies, des jeunes filles aux arbres, de beaux troupeaux dans les paturages verts; la mer est 4 nos cdtés : elle est d’émeraude, elle est d’azur, elle est immense, harmonieuse, et nous avons vingt-cing ans. »

« Tout & coup du sommet dune petite hauteur, quelque chose se montre au fond perdu de V’ho-

rizon : « Ceest Saint-Pierre! » s’écrie Gustave avec

une expression de religieuse tendresse! — « C’est « Rome! » dis-je en méme temps avec une joie de collégien. »

A Rome ils rencontrent Adolphe Féburier avec sa jeune femme, Elisabeth de Sallebrune, et logent dans la méme maison. Louis connaisgait Adolphe, mais non KElisabeth. Nouvellement mariés, chrétiens convaincus, ils faisaient leur voyage d’Italie ot les attiraient surtout les plus célébres lieux de pélerinages du monde.

— Vois-tu, disait Gustave 4 son ami, Adolphe a demandé sa femme a la sainte Vierge, et c’est la sainte Vierge qui la lui a donnée. Je ne doute pas qu’Hlisabeth ne soit douce et simple, et, sans la connaitre encore, parce que je sais qu’elle est

ae

chrétienne, je lui compterais d’avance tout ce qu’elle a d’aimables vertus.

Trés obligeant et homme du monde, Adolphe voulut le soir méme leur faire visiter Rome, si belle le soir.au crépuscule, quand les rayons mourants du soleil revétent la Ville éternelle d'une splendeur puissante et s’arrétent enfin longuement sur le déme de Saint-Pierre, qui rayonne seul au-dessus de la cité qui s’endort. Hlisabeth les accompagne. Il les conduit au Capitole, causant avec Gustave des papes, des martyrs, des saints; Louis recueillait ses souvenirs classiques des Coclés et. des Scipion. Déja les lampes s’allumaient devant les nombreuses madones. Ils arrivent aupres de l’Ara cali :

C’est aujourd’hui les Quarante-Heures, dit Adolphe. Entrons et rendons graces 4 Dieu qui nous réunit si heureusement.

Louis entre: avec eux, un peu maleré lui.

L’assistance était nombreuse, recueillie, on n’entendait que le murmure des priéres et le cliquetis presque imperceptible des chapelets. Lui aussi s’agenouille, comme tout le monde, et voyant ses ompoenens absorbés dans Vadoration il se demande s’il n’a rien a dire 4 Dieu. « Je cherchai, raconte-t-il; ma pensée retourna jusqu’a cette France ot j’avais laissé mes scours, et je priai Dieu d’étendre sa protection sur ces deux enfants. Je ne pouvais, je mosais, je ne savais demander

‘rien de plus. Ce fut ma premicére priére. »

De la ils descendent au Forum, et poussent jusqu’a Are de triomphe de Titus, qui dessinait vaguement ses formes imposantes.

— Jadmire, dit Gustave, que Titus ait pris soin de nous laisser a Rome ce monument triom-

-phal de l’accomplissement des prophéties.

Pour Louis ces paroles étaient comme un livre fermé. Gustave, dont la discrétion n’était cependant pas la grande qualité, n’insista point.

Le lendemain 16 mars, ils se rendent 4 Saint- Pierre. Ce qui émeut surtout Louis, c’est ce superbe et immense édifice élevé en Vhonneur d’un pécheur de Galilée; ces lettres qui éclatent a Vintérieur de la coupole : Tu es Petrus; ces statues des saints qui enseignent; surtout ces confessionnaux, distribués partout dans la vaste basilique et « qui portent pour enseignes toutes les langues de l’Kurope.

—« Ainsi, mon Dieu! vous voulez bien qu’on vous apporte ici des souillures ramassées dans tous les coins du monde! qu’on les y laisse et qu’apres tant de courses incertaines on puisse dater de Saint-Pierre de Rome et de la demeure du supréme Vicaire de Jésus-Christ le point de départ dune vie toute nouvelle, ot l’on sera soutenu par votre amour, et qui aura votre sein paternel pour terme et dernier but! »

Ses amis avaient obtenu la faveur d’entendre la messe a la Confession de Saint-Pierre. Il y avait dix ans peut-étre quwil n’avait agssisté au saint sacrifice, et il n’y avait jamais fait attention. Tout était nouveau et étrange pour lui. « Debout,

éprouvait devant un beau tableau, a Vaudition

dans le plus sombre recoin de la chapelle, » il regardait. Adolphe et sa femme communieérent, ils revinrent de la sainte Table avec tant de bonheur et de paix sur leurs traits qu'il en fut — plutdét aigri.

« Je jetai les yeux ‘sur Gustave; il était pros- terné dans sa priére. Je me trouvais malheureux... Il me semblait que les autres étaient en ce lieu dans la maison de leur pére; que j’y paraissais, moi, comme un étranger dont on ne s’occupe pas. »

Mais sans le lui dire, ses amis priaient avec ferveur pour lui; ils avaient deviné tous les trésors que renfermaient cette droite et riche nature, cette intelligence ouverte 4 toute vérité, ce coeur trop aimant et trop grand pour n’étre pas chrétien.

On passa la soirée chez Adolphe. « Au moment de nous séparer : « Que ne faisons-nous ensemble « la priere? » dit Elisabeth.

« Puis je la vis aussitét, sur un regard de son mari qui me désignait clairement, un peu embarrassée de sa proposition, et toute surprise de son embarras. Elle comprit que la priére n’était pas une de mes habitudes. Cependant, elle ne pensa point qu’il fallit s’en dédire, et quoique sa charité s’affligeat d’avoir pu me géner, je vis qu’elle en. prenait courageusement son parti. En méme temps quelle, Adolphe et Gustave se mirent 4 genoux.

« L’aventure, 4 vrai dire, ne me plaisait guére. Je m’impatientais; je me disais que c’était me faire violence, que j’aurais grandement raison de ne point céder a cette contrainte morale. Pourtant, comme il était impossible de me méprendre sur le ~ sentiment de cette bonne Elisabeth, tout en murmurant beaucoup, je m’agenouillai. »

Mais a peine Adolphe eut-il dit : « Mettons-nous en la présence de Dieu et adorons-le! » que ses murmures intérieurs cessérent et firent place 4 un © sentiment profondément pénétrant, né de la douceur et de la suavité de nos formules de priéres

‘frangaises, « composées par Bossuet, Fénelon et

autres conducteurs d’Ames, » avec « le suc des livres sacrés,» oti tout parle 4 lame, a la cons- | cience, au cour, oll personne n’est oublié.

Un instant aprés pourtant, seul avec Gustave, par respect humain, il regimba, raisonna, compa- | rant son attendrissement soudain 4 celui qu'il |

Vune phrase musicale saisissante, au récit de quelque trait héroique ou touchant. Son impetueux ami, au lieu de-le laisser a ses impressions, le suivit sur ce terrain, le pressa et finit par lui donner 4 méditer « le miracle de sa folie. » Ces paroles lui entrerent dans ’Aame. — « Enfin, me disais-je dans le silence de la nuit, si jallais | mourir ?... Ht je me rassurais au souvenir de la priére qui m’avait placé sous les ailes de lange | gardien; puis ce sentiment me faisait éprouver : une sorte de mauvaise honte ; puis j’y revenais de | meilleur cur et je myendormis priant Dieu, mais:

‘fs Pali

(OCR SEES

AMI. DU

pour ainsi dire en cachette de Dieu et de moi- ~méme... »

Il. — Il était ébranlé. Le parfum de Rome Pavait saisi déja et la grace agissait puissamment en lui. Ses amis avaient parlé du P. Rosaven, il témoigna le désir de le connaitre : on le présenta aussitot. Ils eurent un premier entretien le 17 mars et deux le lendemain. Ce qu’ils se dirent et

Pimpression qu’il en remporta, il le laisse deviner dans une lettre du 19 mars adressée a son frére, M. Hugene Veuillot, qui, 4 son tour, occupait alors le poste de rédacteur en chef du Mémorial de la Dordogne, a Périgueux, et qui « n’était pas encore chrétien. » —

« Je te dirai, mon enfant, qu’il se passe en moi, depuis mon arrivée 4 Rome, quelque chose d’assez ‘grave et d’assez sérieux. J’ai vu un homme d’une haute supériorité, dont les paroles m’ont grandement emu: c’est un Jésuite francais et l’un des plus hauts personnages de son Ordre, qu’on appelle le P. Rosaven. Nous avons eu de longues conférences, nous en aurons encore : je ne sais quel en sera le résultat. »

Ce résultat, il le prévoyait déja, peut-étre méme avait-il la certitude que ce serait pour lui une conversion compléte, mais il n’ose encore lindiquer a son frére, par discrétion et parce que celui-ci n’aurait pas compris. A travers ses lettres on sent qu’il s’applique a le préparer doucement et graduellement a cette inattendue et grande nouvelle, afin de ’amener aussi un jour ala méme foi, au méme bonheur.

« Dans tous les cas, continue-t-il, j’espére sortir ‘@Vincertitude et ce sera un grand point de gagné, car je suis cruellement persécuté depuis un an, non par Gustave, qui me laisse tranquille, mais par moi-méme. Mes inquiétudes ont surtout augmenté depuis que je vois grandir mes sceurs. Dans un an ce seront des femmes : qu’en ferons-nous ? Le P. Rosaven m’a offert de les faire recevoir dans un couvent ov elles seraient rompues et faconnées au devoir jusqu’A ce que nous puissions les marier. »

Le souvenir de ses sceurs le hante. I] pense, dans quelques jours, « s’enfoncer dans le Levant.» Ses lettres seront rares alors; il va leur écrire et

il supplie Eugéne de ne point les négliger en.

son absence. « Recommande-leur frequemment, comme je le fais moi-méme, d’accomplir soigneusement leurs devoirs.de religion. Je ne sais pas ou est notre refuge, mais évidemment celui de nos scours est la et ne peut étre que la. » (49 mars 1838).

Déja il parle comme un chrétien ; c’est « le résultat » de ses entretiens avec le P. Rosaven, mais aussi du travail lent que la grace opere en lui « depuis un an. » Dieu ne se presse point et il ne traite guére les Ames a coups de foudre.

Le soir méme, Louis Veuillot et ses amis partaient pour Naples. En route, il écrit 4 son frére des lettres pleines @’esprit et de belle humeur qui firent les délices des Périgourdins. Mais Adolphe

et Elisabeth voulant passer la semaine sainte a Rome, il y revint avec eux avant le dimanche des Rameaux, décidé a se convertir, mais arrété par ces mille incertitudes, ces mille lachetés de Pesprit et du cceur qui nous font toujours retarder cet heureux moment.

Cependant il priait, surtout lorsqu’il pensait a

ses scours. Quant a lui, il avait peur de Dieu, peur’

de la Sainte Vierge, se trouvant trop coupable pour parler a Dieu, trop souillé pour que la Sainte Vierge ne le regardat point avec horreur; mais,

entre leurs deux ames virginales, il reprenait un.

peu @assurance.

« Priant pour mes sceurs, je priais pour moi. Je m’abritais de leur pureté. Je trouvais aussi dans mon ame le germe adoré de la Rédemption : coupable, je demandais grace au nom de l’innocence et je sentais poindre l’espoir. »

Alors, la logique de sa raison vient redoubler

son trouble au sein de la priere. I] prie pour ses sceurs, il demande que Dieu les maintienne dans Vinnocence, qu’elles demeurent pures a ses yeux et devant le monde. Ne demande-t-il pas pour elles ce quwil ne veut pas faire pour lui-méme? Puisqu’il est épris de la vérité et de la: pureté chrétiennes, il faut done que son cceur a lui redevienne pur. Quelque chose d’ailleurs lui disait dans son Ame avec autorité, avec certitude, qu’alors Dieu exaucerait ses priéres sil était pleinement chretien. ;

« Causant en quelque sorte avec mon Dieu de Vavenir de ces enfants qui n’avaient point encore quitté le paradis de leur innocence et de sa grace, il me semblait que je pouvais faire avec lui cet arrangement et, pour ainsi parler, ce marché: que je rentrerais dans ses lois et qu’a ce prix il me préserverait d’en sortir. »

Toutefois, la réflexion venait avec les souvenirs de sa fragilité, et il connut les perplexités, les angoisses que décrit, avec une si poignante éloquence, saint Augustin. A quoi bon prendre des engagements qu’il ne pourrait pas tenir? « Comment renoncer a des habitudes qui sont celles de ma vie, vaincre des instincts qui m’ont toujours vaincu, ne plus rechercher mille choses qu’il m’est aisé de mépriser sans doute,... qwil m’est impossible hélas! de n’aimer pas? »

Et pourtant, s'il venait a4 mourir ?...

Le combat fut rude; le démon multiplia les piéges et les artifices : tous les appats grossiers, toutes les objections banales, tous les préjugés répandus dans la société impie d’alors revenaient a Vesprit de Louis et paralysaient ses bons vouloirs.

Le dimanche des Rameaux, le soir, dans le salon d’Adolphe, quelqu’un proposa de sanctifier la soirée par une lecture pieuse. Adolphe avait apporté de Paris le Caréme de Bourdaloue ; il ouvre le livre au lundi de la semaine sainte et Louis, qui lisait fort bien, s’offre comme lecteur.

Il lit: « Sur le relardement de la pénitence. » Ce titre, 4 lui seul, ’impressionne déja fortement.

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Il commence sa lecture et, &4 mesure, une lutte acharnée s’établit entre lui et l’orateur sacré. Celui-ci répond a ses raisons intimes qui n’osaient se produire, dissipe ses erreurs, résout ses difficultés, le subjugue, l’ébranle, le terrasse par sa puissante logique.

« Chaque mot que je lisais frappait daplomb sur mon esprit, broyait mes prétextes, déjouait mes ruses, me convainquait de ma déraison, proclamait ma folie. Ou plutdt, je ne lisais pas, j’écoutais avec une sorte d’effroi et de stupeur ma voix qui ne semblait plus étre la mienne et qui, en révélant en présence de mes amis toutes mes pensées misérables, me couvrait de honte et de confusion. Je tremblais, je balbutiais, je me sentais rougir; mon front shumectait de sueur. »

Voici ce qu’il lisait :

« Je viens aujourd’hui yous dire ce que lange dit 4 saint Pierre dans sa prison: Surge velociter : Levez-vous et ne tardez pas. Je sais quelle

illusion vous séduit et par quel prétexte la passion yous trompe et vous joue. Pour calmer les remords intérieurs de votre &me, vous ne renoncez pas entiérement a la pénitence, mais vous la différez ; yous ne dites pas: Je ne me convertirai jamais, ce désespoir vous fait horreur; mais vous yous dites: Je ne me convertirai pas encore sitdt. Et moi je veux vous faire voir les suites malheureuses de ce retardement et l’affreux danger ow il vous expose...

« Il n’y a rien de certain, mes fréres, dans le futur que son incertitude méme. I n’y a rien de certain sinon que nous y serons surpris, car le Sauveur du monde nous |’a dit en termes formels: Qua hora non putatis. Apres une parole si positive, mais si terrible, ajouterai-je encore au dé= sordre de mon péché les désordres de la plus insensée témérité, remettant toujours ma conversion, demandant toujours tréve jusqu’au jour suivant? Inducias usque mane! »

Ensuite cette adjuration de Dieu au pécheur de « connaitre le temps de sa visite » :

« Voici, pécheur, votre jour. Voici le temps que jai destiné pour vous; c’est aujourd’hui qu'il faut quitter cette vie libertine, car je ne veux plus de retardement! »

A ces paroles pressantes succédaient des menaces terribles; Vinfortunée lecteur était ému, saisi, au point de ne pouvdir continuer. « Mes amis eurent pitié de moi; prétextant la fatigue d’une si longue lecture, ils m’interrompirent a la fin de la seconde partie et, de fait, véritablement, je n’en pouvais plus. » La voix de Bourdaloue le poursuivit jusque dans son sommeil et, le lendemain, il l’entendait encore « comme un tonnerre menacant. »

Le lundi ils se rendent a Saint-Pierre, ils s’agenouillent devant la balustrade du tombeau des saints Apotres; lui qui trouyait ordinairement « que ses amis y passaient un peu trop de temps, » y demeure longuement dans la contemplation de son ame bouleversée, inquiete, tourmentée de re-

LVAMI<DUOCLERGE 6 07 0,

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mords. Ses miséres lui apparaissent 4 nu, surtout —

gon crime d’avoir méconpu Dieu, de s’étre éloigné de lui; il pleure de Vavoir offensé, puis, contradiction étrange qui s’explique par son état violent, il pleure aussi de ne plus pouvoir désormais Voffenser en sécurité. Ensuite, des craintes l’assaillent : « S’il avait laissé passer le temps de la grace? Si, pour cette faute, il était condamné? » Et il appelle & son secours Pierre qui a renié Jésus-Christ, Paul qui l’a persécute.

« Et comme les saints Apdétres ne sortaient point de leur tombeau, pour venir en personne m’assurer gu’ils intercéderaient en ma faveur, apres de nouvelles larmes je me levai convaincu que je ne me convertirais pas. »

Ses amis pensent : Il pleure, il est gagné a Dieu! Il les détrompe. « Je me suis offert a Dieu, leur dit-il, et il n’a point voulu de moi. Je ne serai jamais chrétien! » Cet orgueil dun cceur aigri redouble leurs anxiétés, car il est devenu sombre, maussade. Gustave continue a lui prodiguer les bonnes paroles; Adolphe, plus discret, se contente de lui témoigner une affection « @une constante douceur; » la bonne Hlisabeth prie en silence. « Renfermée dans la modestie de son sexe et dans la réserve commandée par la date si récente encore de notre premiére entrevue, elle ne disait pas un mot qui eit trait a la religion; mais la charmante aménité de son caractere, la droite et naturelle affection dont elle aimait ses devoirs, et cette vraie pitié qui paraissait en elle sans qu’elle

songeat 4 la montrer jamais, étaient une grande

et nouvelle prédication.:

« Un jour, — le mardi de la semaine sainte, — Adolphe tournait autour de moi, cherchant, comme toujours, a me distraire et a m’éclairer, J’étais assis, je lisais je ne sais quel livre; toujours n’était-ce pas le sermon de Bourdaloue, je lui gardais rancune. Je levai les yeux sur Adolphe, il était aisé de deviner sa pensée; et

-obéissant moi-méme a je ne sais quel bon mouve-

ment que m’envoyait Dieu : « Cela vous ferait « donc bien plaisir, lui dis-je, si je me convertis- « sais? » I ne répondit pas, mais je vis dans ses yeux une larme. Qu’il soit béni pour cette larme !

« Et vous, Elisabeth, soyez bénie également

pour le regard charmé que vous échangeates avec ‘Adolphe en m’entendant parler ainsi !

« ... Soyez bénis, toi Gustave du courage perséverant de ton affection; toi Adolphe, de la perséverante douceur de la tienne; et vous, Madame, de vos vertus! » (Rome et Lorette, xv).

HI. — C’est encore au P. Rosaven qu’il a recours, 4 un de ces Jésuites abhorrés par le Constitutionnel et par toute la société voltairienne du temps. Cette cellule étroite, avec un pauvre lit bien dur, quelques vieilles chaises, une fenétre aux vitres noircies, c’était la demeure dun des hommes les plus savants de son époque. Qui avait poussé ce vieillard a ces austéres sacrifices? Quelle ambition peut-on préter 4 des hommes qui

ont comme lui renoncé a toute ambition? Ces

pensées, la vue de cette misérable chambre, ces

longs et sombres corridors du Gesu, d’ot s’élévent comme dun encensoir toujours brilant des

' priéres qui n’implorent que le travail et le mar-

tyre, font crouler ses derniéres préventions et le

troublent profondément. Il arrivait, conduit par

Adolphe, « la téte meublée de raisonnements sur le péché originel, sur les mystéres, » mais quand son ami l’eut laissé seul il éclata.

« Le Pere, raconte-t-il, ayant fermé sur lui la

‘porte, revint seul vers moi et, me regardant avec

un sourire dont la vénérable bonté rayonne encore dans mon ceeur: « — Eh bien! me dit-il, mon « enfant ? — Mon pére, lui dis-je, mon pére! » — Le cour me manqua, mes yeux s’obscurcirent et, laissant tomber mon front sur mes mains: « Ah! « mon pére, m’écriai-je en fondant en larmes, je « suis bien malheureux ! » :

Le P. Rosaven le calma et lui dit « que l’enfant qui rentrait a2 la maison paternelle ne devait pleurer que de joie. » Des objections sur les mystéres il ne fut plus question : « Je n’en avais plus a faire. Tout ce que je me rappelle de cetinstant, c’est le sourire du saint religieux, mes larmes et mon bonheur. » Mais sa confession fut remise aux jours suivants, c’était un acte trop grave et qui exigeait une sérieuse préparation.

Adolphe Vattendait dans le vaste corridor, .4 genoux au pied d’une statuette de la sainte Vierge devant laquelle brilait une lampe.

— Cher ami, dit-il 4 Louis en sortant, priez bien la sainte Vierge, elle peut tout sur le cceur de Dieu.

Arrivé a la maison, « j’annoncai a Gustave et a Klisabeth que j’irais me confesser le vendredi saint. Les anges savent quelles actions de graces furent ce jour-la rendues a Dieu! »

Il consacre deux jours a plonger son regard dans les fautes du passé. Autre tentation du démon: il ne les croyait pas si grandes, elles lui apparaissaient énormes, grossies par son imagination

-alarmée. C’est ainsi d’ailleurs jue s’opérait en lui

la formation de cette chose infiniment délicate

qu’est la conscience chrétienne. Le soir du ven-

- dredi saint, 4 Vheure fixée, Gustave qui devait le

conduire cette fois lui dit : « Eh bien! partons! » — « Pauvre Gustave, il me parut cruel et je lui en voulus de ce mot plus que je ne pourrais dire! » — En chemin les angoisses redoublent, les mémes qui firent tant hésiter saint Augustin quand ses passions « le tiraient par sa robe de chair » en lui disant : Est-ce que tu pourras te

passer de nous? Vois 4 combien de douces choses il te faudra renoncer! Quoi! tu abandonnes ainsi

ta liberté? Ce fut pour Louis « un ouragan d’angoisses et de regrets furieux. » Mais arrivé chez le P. Rosaven il se sentit plus ferme, sans parvenir pourtant 4 pardonner encore 4 son com-

pagnon qui, croyait-il, « avait suscite ces tem-

pétes. »

— « Va-ten! » lui dis-je avec une secrete

colére. Il sourit, et au milieu de tant de préoccu-

pations poignantes, je ne pus m’empécher de sourire moi-méme du volontiers empressé dont il accueillit cette invitation. »

Le Pére Rosaven lui dit alors, « avec la calme dignité d’un juge » : « Mettez-vous 4 genoux. »

Quand Louis se releva, « non pas absous encore, mais béni, » une joie tranquille avait pris possession de son d4me. Adolphe priait, devant la méme statue ou s’était agenouillé Gustave, « il était resté les mains levées vers Marie durant le combat. Si je ne lui dis point que j’étais heureux, je pus du moins lui dire que j’étais satisfait. Pour lui, ce qwil éprouvait, ce n’était pas de la joie, ce n’était pas du bonheur, c’était de Vivresse. Il venait de servir 4 conquérir une ame, il avait sauvé son ami. I] me demandait de prier pour lui & mon tour, pour ses enfants, pour sa femme, pour tous ceux qu’il aimait. Sa vivacité d’imagination lui faisait former mille projets de pieux

travaux ; son cour reconnaissant se confondait en ©

bénédictions ferventes. »

Dés lors son état d’ame est merveilleusement changé, il voit toutes choses sous un jour quiil ne connaissait pas : le jour chrétien. « Un moine qui passait dans la rue, par son seul aspect, illuminait mon esprit @une soudaine intelligence, et mille choses que je n’avais pu concevoir m’étaient clairement expliquées. Devant les

tableaux pieux, je me plaisais a cet aimable-

sourire dont les saints et les anges qu’on y a représentés caressent le spectateur ; je leur disais en mon 4me : Demain je reviendrai et c’est a un frére que votre sourire s’adressera. »

Lorsque enfin il recoit l’absolution et quwiil s’incline sous les paroles sacramentelles de la miséricorde et du pardon, tout lui semble facile dans les devoirs du chrétien, les mystéres ne le tourmentent plus, il n’éprouve plus « ni regrets pour les choses abandonnées, ni craintes pour Vavenir; » tout a Vallégresse, a la reconnaissance, comme a saint Laurent tout lui apparait en pleine lumiere.

Crest & Sainte-Marie-Majeure que « Gustave, Adolphe et Elisabeth bénissant Dieu le conduisirent au banquet céleste de la réconciliation, » dans l’octave de Paques, et quwil fit vraiment sa premiére communion. Quand il rappelle ce jour ou qwil parle de cette basilique, son ame déborde de joie, d’action de graces envers Dieu, envers la sainte Vierge & qui il dédie le récit de sa conversion, ce travail sur lequel «il a pali souvent depuis le soir jusqu’aux approches de l’aurore, » et qwil

a composé pour ramener 4 Dieu d’autres ames, | hésitantes, entrainées ou incrédules comme la

sienne.

Quant 4a Sainte-Marie-Majeure, « c'est aussi

mon église bien-aimée, dit-il, et il n’est pas un lieu dans le monde que j’aimasse autant de revoir, de couvrir de mes baisers et d’arroser de mes larmes, non, pas méme la tombe de mes parents! »

(Rome et Lorette, Xxit).

Aussi bien, de quels admirables instruments

BON bonaite ha ia

Dieu se servit dans sa miséricorde pour ramener a lui cet homme destiné a défendre si fiérement l’Eglise et a la faire tant aimer. Ce sont des Ames charmantes; Elisabeth est mieux que cela encore : une Ame céleste. Gustave Olivier est homme ardent, qui ose et entreprend tout : dela son inconstance a4 poursuivre ses multiples buts ; mais quand il s’agit de la religion, de la conversion d’un ami, son impétuosité ne faiblit point, son ardeur ne dévie jamais. Plus calme, Adolphe Féburier obtient tout par sa confiance en Dieu. Femme de foi vive et voyante, Elisabeth pleure, mais elle ne doute pas que ‘sa priére ne triomphe, parce qu’elle ne saurait douter de Dieu.

Elisabeth de Marle de Sallebrune est morte a Paris le 26 avril 1897 Petite-Sceur des Pauvres. Elle s’appelait en religion Sceur Saint-Joseph des Sacrés-Cceurs, nom significatif qui résumait toute son ame, toute sa vie qui fut une vie de foi et de charité: Aprés avoir tendu la main a ce grand pauvre, Louis Veuillot, qui plus tard devint si riche en foi, en mérites, en merveilleuses clartés chrétiennes, elle courut a d’autres pauvres plus humbles, mais dont les Ames étaient précieuses & ses yeux comme aux yeux de Dieu, et elle acheva sa douce vie dans l’exercice de la plus sublime charité, celle qui demeure ici-bas sans récompense.

Quelques jours aprés, Louis Veuillot obtint l’insigne faveur d’étre recu, avec ses amis, par le pape Grégoire XVI. Le P. Vaure qui l’introduisit dit au Souverain Pontife’: « C’est un converti de Rome. » Sur les traits de Pauguste vieillard se vit alors « une expression ineffable de tendresse et de joie, » il félicita le jeune écrivain, lui donna « de

-prévoyants conseils, » lui fit une caresse pater-

nelle sur la joue et le bénit de cette main « qui bénit tout le monde. » Louis Veuillot fut ravi de « cette joie si touchante que laissa voir le pére de tant de millions de fideles, dit-il, en apprenant que cette famille innombrable venait de s’accroitre dun obscur enfant. » (Rome et Lorette, XXIII).

IV. — Le 4er mai, il quittait Rome, heureux, malgré quelques désolations intérieures, se dirigeant sur Florence. Kn chemin il visita Barni et Spoléte, Pérouse et Foligno. Gustave est avec lui. Parvenu sur les limites. de, la plaine d’Arezzo, seul sur le devant de la voiture — ses compagnons sont a Vintérieur, — il se laisse aller 4 des pensées réveuses, & des souvenirs qui le font songer. Il évoque les images chéries de son frére, de ses seurs, de ses parents, puis tout a coup il se transporte a Périgueux, 4 Chateau-l’Evéque ou il s’était trouvé un jour en partie de plaisir avec

une jeune fille qu'il désirait alors épouser. écrit-il a M. Eugéne

« Nous étions arrivés, Veuillot, sur une petite colline couverte de chénes, de bruyéres et de fougéres avec un petit rayin a gauche, et, de chaque cété de la route, des fossés creusés dans une boue rougeatre, le tout si semblable a la route de Chateau-l’Evéque,

PE PEee eS SES = 9 Si Rae ea ROR RAE SR EDEN TRS Thy eS ee eae ee Le,

que je ne sayais ot j’en étais, Méme végétation, méme parfum, méme disposition des lieux ; un

attelage et une voiture qu’on pouvait croire a Dameron (loueur de voitures a Périgueux), des

mots francais derriére moi, devant moi des interjections de cocher qu’on pouvait prendre pour du patois !... Oh! mon pauvre enfant! Je suis fou de vouloir te peindre une pareille sensation; pour

comprendre mon tableau, il faudrait le regarder

comme je le vois, avec des lunettes que je ne te souhaite pas. Mais, vois-tu, les plus belles heures de ma vie se sont passées sur cette route de Chateau-l’Evéque. J’y ai gotté d’un bonheur que je ne gotterai plus, dont je ne voudrais plus peut-étre, mais que je regretterai éternellement. Je ten prie, va quelque soir, en mémoire de moi, te promener sur cette route; arréte-toi 4 l’endroit

ou elle commence a monter rapidement, entre un

petit chemin qui file 4 droite dans la plaine et un ravin a gauche. La, l’odeur des arbres et des herbes est plus pénétrante; tu reconnaitras bien la ee quand tu y seras, tu penseras a moi, comme j’ai pensé a toi dans un lieu semblable, et tu souhaiteras pour lame de ton pauyre frere un peu de paix, comme il te souhaite, mon enfant, d’échapper mieux que lui et plus vite a tous les piéges que nous tendent sans cesse le désir et Villusion. » (Loane, 5 mai 1838).

Quelle fraicheur, quelle jeunesse, et quelle douce mélancolie chrétienne au sujet d’un passé charmant qu’il a le courage de ne point regretter!

Cependant il ne s’ouvre pas encore nettement 4 son frére du changement accompli en lui, parce que le moment n’était pas venu encore. II le préparera a cette nouvelle avec d’admirables ménagements. D’abord il lui raconte ses impressions de Florence qui ne sont point enthousiastes,

« ses envies folles de revoir la rue Vivienne qui. est plus belle cent fois que toute l’Italie! » — « En |

voila de ces idées pour un jour ou deux peutétre, et puis tout redeviendra charmant. Pauvre machine 4 sensations que je suis!... » Ce qui le console un peu, ce sont les désespoirs de Gustave qui trouve tout horrible et se plaint des mensonges des voyageurs. Mais s'il insiste sur Pétrange mobilité dimpressions et de désirs de son ami, cest pour conclure par cette note discréte Plus je regarde Gustave, plus je le connais, et plus je m’étonne de la fermeté de ga foi chrétienne. C’est un miracle. » (A M. eaeene Veuillot, Florence, 8 mai).

Ensuite le badinage revient. De plus en plus, en dépit de Gustave qui regagnera Paris depuis Venise, il songe & son voyage d’Orient quwil fera seul. Mais il a « des moustaches. C’est de nécessite lorsque lon va en Orient. » La barbiche et la mouche sont médiocres. « Chaque poil s’avance isolément : tout effrayé de se voir si seul, il attend les autres qui ne viennent pas. » Toutefois, ce qui le rassure, « cest que tout cela est parfaitement noir et deviendra magnifique en

- Pape :

-VAMI pu CLERGH

s’allongeant un peu. Mais qu’importe aux Pyra-

mides? »

Apres ces délicieuses plaisanteries, voici le mot de la fin, réservé exprés pour la fin : « J’ai vu le cest un solide et bon vieillard. I] nous a

recgus trés gracieusement, et pour moi surtout il

a été fort aimable. Quand nous l’avons quitté il

m’a donné une petite tape sur la joue, ce qui est

une grande faveur. » (Méme lettre).

De Venise, il écrit 4 son frére une nouvelle lettre (24 mai) déja plus explicite, qui commence par cette boutade qu’on aurait tort de prendre au sérieux : « Apprends Vanglais; c’est une langue bonne a connaitre; mais ne fais pas comme moi

qui n’ai jamais pu avancer dans aucune grammaire plus loin que les pronoms. » Mais c’est pour en venir 4 Féburier, qui est « un admirable chrétien, » et un ami pour la vie. « Lui et sa femme mont vu dans des moments bien tristes, ils ont passé prés de moi mainte et mainte heure ow je n’étais guére aimable, et ils n’ont pas un moment cessé d’étre pleins de patience et d’affection. Je les - reverrai avec une joie vive et J en aurai une égale

- ate les faire aimer plus tard.

Maintenant que fera-t-il? « Ma prochaine lettre te fixera. » Il est nécessaire Vabord que l’un des deux apprenne le latin. Mais pour lui il ne ‘s’inquiete plus « de ce que pourraient penser Montalivet et Salvandy; » la politique lui déplait, lui inspire méme du dégott : « Il y a pour moi, ajoute-t-il négligemment, obligation a ne plus m’en occuper, et c’est une chose arrétée. »

M. Eugéne Veuillot dut attendre impatiemment la lettre annoncée, et comme elle réjouit son - cour! C’est dabord le chant de Vamour fraternel: « Que de transes j’ai éprouvées, jusqu’a ce que je taie vu solidement et tranquillement établi! Et depuis, me sentant un frére, j’ai moins senti le besoin de placer ailleurs mes affections ; je les ai, au contraire, retirées une 4 une, pour les mettre sur toi, mon seul frére et mon seul ami, mon enfant, pourrais-je dire, car il y a

quelque chose de paternel dans la tendresse que.

je tai vouée. >

Tout cela pour en venir a la grande affaire qu’il a en vue, celle de faire du bien a son frére : « Laigse dire ceux qui croient Gustave fou et qui diront peut-étre bientét que je le suis aussi... J’ai vu Gustave a genoux dans léglise, prier Dieu pour sa femme et ses enfants; j’en ai vu d@’autres se prosterner, ivres, devant uné drdlesse,

et recevoir avec larmes ses refus. Ai-je besoin de te

dire qui m’a semblé plus digne de mépris et de pitié? |

« Gustave posséde un noble coeur, a travers toutes les incertitudes de son esprit; mais son esprit a été plus incertain encore, et son coeur pouvait devenir mauvais. Il doit a Dieu, 4 sa foi, & ses priéres, 4 sa constante vigilance, aua avis de son confesseur, tout ce qu'il a en lui de nobles qualités. » .

Il a souligné ces mots : « aux avis de son confesseur, » afin de bien souligner aussi sa pensée.

Puis il exhorte son frére 4 « regarder le monde, » a sincliner devant « les mystéres » et 4 ne « se joindre jamais a ceux, qui clabaudent contre la religion. » (Venise, 3 juin).

Mais la lettre décisive est datée dAncéne ©

(12 juin) oti il se trouve avec Gustave. Elle est longue, tres confiante et trés franche. Il ne déguise point qu’il est horriblement triste. Pour . se sauver il a essayé du sacrifice. « Soit que le sacrifice ait été mal fait, soit qu'il n’en ait pas valu la peine, je n’en ai point regu le prix. Jamais je n’ai été plus ballottée, plus secoué, plus tiraillé, je dirais presque plus désespéré qu’en ce moment. Et pourtant jaime encore mieux lincessante fatigue de ce combat que lTespéce de | tranquillité stupide ou je moisissais il y a quelques mois. » | ae

Avec quelle psychologie pénétrante il raconte les luttes entre esprit et la matiere, luttes apres dont son ame est le théatre! Il se sentait trop faible pour soumettre en lui la matiére a l’esprit, c’est pourquoi « il a frappé a la porte de l’arsenal ou de plus braves, de plus forts, de plus grands que lui sont allés chercher des armes contre euxmémes. » Hh bien! chose étrange, « c’est justement depuis ce moment-la qwil:souffre le plus. » Et cependant il se sent une force qu’il n’avait Pas auparavant.

«Ces actes, ces fautes, ces, plaisirs pour lesquels on avait du mépris, on s’y laissait entrainer; maintenant quwils inspirent un attrait horrible, qwils vous donnent une soif @enfer, vous . n’y cédez pas. C’est la récompense : elle est lente, elle est rare : elle est maudite parfois, lorsqu’elle vient; mais il est impossible que cette fleur n’ait pas un fruit. Cette conviction reste au milieu du désespoir. C’est une barre a laquelle on se tient et qui ne rompt pas dans les mains... »

Son frére sans doute va étre surpris, mais sil —

ne lui a pas confié son projet, c’est qwil attendait toujours un résultat. « Eh bien! le résultat, le voici : c’est jusqu’a présent une lutte dont tu n’as pas Vidée, des souffrances aigués, des satisfactions rares, des tentations hideuses et une immense volonté de triompher. » I] triomphera, mais quel combat! « Chaque vice de la vie passée laisse au cceur une racine immonde qu'il faut en arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose épouvantable détre tenu a une vie honnéte et. réglée par le grand devoir divin. »

On sent bien que, suivant sa coutume, il’ se charge lui-méme et exagére ses faiblesses, mais @est pour encourager son frére et le mettre sur le. chemin de la vérité catholique, afin qu'il y marche: ensuite de lui-méme.

« Je ne te demande pas de te convertir, quoique naturellement je le désire beaucoup, parce qu’ayant commis moins de fautes tu auras moins 4 souffrir; mais je te demande de songer quelquefois a ce que je viens de te dire; d’accorder quelque attention et quelque étude a ces idées, de lire VEvangile. »

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Le hits

Déja la flamme de l’apostolat le consume, et il pense a ses amis qui restent dans la nuit de ’impiété pendant qu’il jouit de la pure lumiére. « Tu peux, si bon te semble, ajoute-t-il, lire cette lettre anos amis. Je ne suis pas encore assez sir de moi-méme, assez affermi pour appeler leurs regards, mais je suis assez convaincu pour ne pas

les fuir. » (Ancone, 42 juin).

Quand M. Eugéne Veuillot lut cette lettre aux amis de Périgueux, « tous, dit-il, hommes et femmes, jeunes et mtirs, en furent consternés. Ces dames employant une expression chére aux Périgourdines, s’écriérent 4l’unisson : «Ah! le pauvre! » Les hommes s’indignérent ou se moqueérent. M. Romieu, voulant me consoler, me dit : « Soyez tran- « quille, votre frére a trop d’esprit pour garder de « telles idées ; c’est bon pour un fou comme son « Gustave. Il vous reviendra. » Catoire, une forte téte, lui promit un brillant avenir dans le parti. Un seul, Armand d’Hautefort, trouva qu'il avait peut-étre raison. »

Pendant ce temps, une personne qui s’intéressait a lui et qui pensait 4 lui procurer un brillant mariage, devinant a ses lettres qu'il devenait chrétien, courut chez ses parents pour leur dire qu’il tournait a la dévotion et serait perdu pour eux. Ils lui écrivirent une lettre inquiéte. Sa réponse est fort nette et trés digne:

« J’ai fait ce que je devais faire et j’ai bien fait. Les idées qui m’imposent le devoir de rompre certaines liaisons m’imposent bien plus encore celui d’aimer mes parents, de veiller 4 ’avenir de mon frére et de mes sceurs, d’étre affectueux et soumis envers mon pére et ma mere. Soyez donc bien persuadés que, pour avoir un peu de religion, je n’en serai pas plus mauvais frére ni mauvais fils. Mon ami Gustave m’a rendu et a vous aussi un grand service... J’ai renoncé a beaucoup de plaisirs pour consacrer au travail le temps que ces plaisirs me prenaient. Aucun de nous n’y perdra. Pour ceux que cela dérange, ils iront s’amuser ailleurs, s’ils n’ont pas le courage de m’imiter. Je ne suis pas forcé de les divertir toute ma vie. » —

Puis il leur fait envisager non plus « un avenir brillant, » mais « une existence stire, » et leur montre le beau cété des choses afin de calmer chez eux ce souci matériel qui tient, a juste titre dailleurs, tant de place dans la vie des parents.

Il songe toujours 4 son voyage d’Orient, projet décidément abandonné par Gustave; Féburier lui avancera fraternellement tout argent nécessaire. Mais une fois Gustave parti, il voulut jouir de V'Italie, suivant le conseil du P. Rogaven, et couronna son yoyage par un pélerinage a Lorette. « Ainsi, écrit-il, je n’avais quitté famille et pays et formé de si longs projets quelques mois auparavant que pour aller a Rome; et je n’étais allé a Rome que pour y abjurer soudainement toute ma vie passée au seuil inconnu d’un nouvel ayenir. » Maintenant Dieu commencait 4 se montrer a lui plus clément, les luttes étaient moins terribles, la iumiére plus intense, la paix plus profonde, et au

ite Or ASE

468 Bae “STEAMY: DU: GLERGE 5 Mec res

dehors il ne rencontrait que « tendresse, affection, secours et respect méme. « (Rome et Lorette, Thin),

V. — De la il s’en vient 4 Fribourg pour y faire une retraite chez les Jésuites : les pensées d’apostolat s’imposent plus que jamais 4 son ame, mais cest toujours 4 son frére qu’il songe avant tout. Il lui écrit de cette ville le 9 juillet pour lui annoncer qu'il retourne en France sur l’avis, sur Pordre du P. Geoffroy. Aprés sa retraite au séminaire ou il a passé « huit jours pleins, » il Pa prié de décider : «Jene lui ai rien caché de ce que je pouvais trouver de bon et de mauvais a Paris... Pendant trois jours il a réfléchi, prié; et ce matin, il m’a fait connaitre sa décision. Elle est que je dois retourner 4 Paris avec la résolution bien ferme déviter tout ce qui pourrait me faire chanceler, et de fuir sile danger devenait trop pressant. » Au fond il s’effraie, il edt préféré la retraite 4 la vie dévorante de Paris. « Je voulais, avant d’y poser le pied, laisser refroidir les cendres de Gomorrhe; et maintenant que l’herbe y pousse j’irai la, aussi bien qu’ailleurs, attaquer le rudiment. »

Sa confiance en Dieu est extréme. « Le Pape m’a conseillé de lire la Vie des Saints. J’ai suivi son conseil et je m’en trouve 4 ravir. Confiance en Dieu! Le P. Geoffroy me disait : « Si par hasard « vous aviez besoin d’un petit morceau de la lune, « il faudrait le lui demander; il n’y a pas de raison « pour qwil ne vous l’accorde pas. Dites, comme « sainte Thérése qui remua l’Espagne et toute la « catholicité avec son seul vouloir : Veuillot et son « désir, ce n’est rien, mais Veuillot, un bon désir et « le bon Dieu, c’est beaucoup. » Partant de ce principe, j'ai bravement usé hier, pour la premiere fois, de mon droit, en demandant au bon Dieu de Vaider dans tes affaires, et jy compte si bien que je te le dis. »

Maintenant (ailleurs il ne feint plus de préciser. « C’est un devoir de travailler, et lon s’accuse au confessionnal d’avoir négligé les devoirs de son état. Comprends-tu quel outil c’est qu’une pareille obligation dans la main d’un chrétien? »

Mais sa direction ne « tourmentera point » son frére: « J’admire celle de Gustave, mais mon ¢caractére ne me pousse pas a y conformer la mienne, et si Dieu permet que tu sois séduit, je ?abandonnerai aux embiiches de madame Féburier. »

Kugene se demande aussi quels sont ses projets, sil a pris des engagements. Il le rassure : « Il pourrait se faire que ma future fit la trés sainte Trinité. » Les Jésuites ne ’ontméme point cherché

agarder, puisque son directeur le renvoie. « Il

est vrai que, comme on disait a-Féburier, qwils ont empéché de se faire prétre et qui pouvait les doter de quinze mille livres de rentes, je serai leur esclave dans le monde. Ah! mon ami, que le Constitutionnel est béte (appuie) ! »

Quant a son beau talent et Ason bel avenir littéraires,’ durant ses huit jours de retraite il les a jugés avec beaucoup d’autres choses. Du talent: « Je voudrais en avoir et je serais heureux de

sacrifier a Dieu ce que nous nommons encore un bel avenir: mais je ferai-bien de chercher d’autres offrandes a déposer sur l’autel. Je pense que ma plume me fera vivre modestement d’un tas de petits travaux obscurs, mais n’espérons rien de plus. » [lest résolu 4 abandonner « tout le sabbat infernal et immonde des journaux. » S’il y écrit encore quelquefois, ce sera pour défendre la vérité, « mais la vraie vérité bien claire, bien authentique et bien pure de tout soupcon. »

Ensuite lui revient le souci de son pére qu’il voudrait voir marchand de vin en gros a Paris, le souvenir de ses amis d’antan, de Romieu surtout: «llya longtemps que je retarde une lettre que jai envie de leur écrire et je suis bien aise d’avoir retardé, car j’aurais été ou trop brave ou trop poltron. En attendant, dis-leur 4 tous que je les aime de tout mon ceeur. » (Fribourg, 9 juillet. ) I tient a ce qu’ils sachent qu’il ne les abandonne pas, que sa conversion a Dieu ne lui a pas rétréci son ceur @homme. « Je n’ai détaché mon cceur @aucune affection honnéte, loin dela! Ceux que jaimais bien, je les aime davantage, et ceux que jaimais mal, je les aime mieux.» I] leur souhaite & tous le bonheur profond dont il jouit maintenant, car chez lui « le moral va mieux, » bien qu’il ne

soit pas encore affranchi de tout combat : « Il faut étre meilleur chrétien que je ne suis pour arriver ace dernier degré de repos. Mais j’ai beaucoup gagné. Dieu m’a déja rendu plus que je ne lui ai offert. Je suis surtout pleinement détaché du gotit de mes plaisirs passés: rien maintenant ne me semble si facile que de ne plus aller au spectacle, de vivre réguli¢rement, de rétracter un mensonge -ou demander pardon dune offense. Enfin le raisonnement m’améne toujours a la confiance et un petit retour sur moi-méme me rend patient quand je suis sur le point de m’emporter. Toutes ces forces-la peuvent s’appliquer au travail, et, avec Vaide du ciel, nous en tirerons, j’espére, quelques ‘résultats. » (Ritterschwyl — Schwitz — 34 juillet). - Que voila un bon catéchiste qui pour mieux ‘instruire, découvre ses propres faiblesses afin d’encourager plus faible que lui! Mais comme en méme temps on jouit de voir ascension morale de cette ame droite, longtemps tourmentée, ballottée, souffrant sans se plaindre jamais, et trouvant enfin son repos en Dieu!

Tl travailla beaucoup 4 Fribourg et prit ensuite dans ses courses, souvent 4 pied, «le sac au dos, » dans toute la Suisse intérieure des notes précieuses qui lui servirent pour ses Pélerinages de Suisse. Tl voyage en homme qui veut et sait voir. «Aprés et méme avant les rochers et les cascades, j’ai ‘voulu voir les hommes : je les ai vus. » Le Yer aotit il arrive a Bale ov il manque sa malle. Il profite du retard pour courir jusqu’a Maria Stein, toujours joyeux, alerte, enchanté de-ses bonnes jambes : « J’ai fait une fois six lieues sans boire ni m/arréter, ni manger autre chose que cing ou six fraises sauvages trouvées au bord du chemin. Cette ‘nourriture est saine, mais n’est pas abondante.

UVAMI DU CLERGE ,

Elle a suffi pourtant. J’ai ’estomac chamélique. » (Bale, der aotit).

Kt maintenant il va rentrer en France par Strasbourg, puis par Brie-Comte-Robert ot ses sours sont en pension. Et puis « vite, enfant, vite une lettre a son frere.

Il n’y avait pas quatre mois quill avait quitté la France, mais il revenait de plus loin que Rome ou Constantinople, il revenait du pays de erreur. Paris, c’était Babylone sans doute. « Mais au milieu de Babylone, 6 mon Dieu! écrit-il, vos enfants ont reconstruit Jérusalem. Ils y vivent et n’en sortent point : ils y aiment comme l’on s’aime en vous, sans jalousie, sans trahisons secrétes, nenviant que le bonheur de ceux qui savent le mieux vous servir et chérissant plus tendrement a cause de cela ceux qu’ils envient...

« Soyez béni, mon Dieu! de tout ce que vous ordonnez: ’homme qui sous vos lois et sous votre conduite ne devient pas un saint sur la terre et n’accomplit pas des miracles, c’est qu’il ne le veut pas ! » (Rome et Loretle, Lit). }

Ainsi son ceeur était plein de chants et son “ame tout ensoleillée des plus radieuses clartés chrétiennes.

OUKSTIONS de science ecclésiastique

CONSULTATIONS DIVERSES

Q. — Ayez, je vous prie, la bonté de nous donner une étude d’ensemble sur la révocation des facultés et indulgences pendant le temps de l'année sainte.

R. — C’est un commentaire de la bulle Quod Pontificum que vous nous demandez la.

La constitution Quod Pontificum est divisée en -

trois parties : l’une concerne la révocation des indulgences, la seconde la révocation des facultés, et la troisiéme les pénalités.

§ I. — R&yocaTION DES INDULGENCES.

On peut résumer en trois régles les sept articles qu’elle contient.

40 Toutes les indulgences pour les vivants sont révoquées, sauf quelques exceptions : a) l'indulgence in articulo mortis; — 6) les indulgences de l’ Angelus; — c) celle de dix ans et dix quarantaines des Quarante-Heures; — d) celles accordées aux personnes qui accompagnent le viatique ou se font remplacer par une autre personne portant une lumiére; — e) celle de la Portioncule, mais a Assise seulement, ot au 2 aotit; — 7) celles accordées par les légats, les nonces et les évéques.

20 Toutes les indulgences pour les morts sont

maintenues.

3° Bien plus, il est permis de gagner pour les morts toutes les indulgences méme accordées aux

Paris! » écrit-il avec enthousiasme 4

L’AMI DU CLERGH

vivants, lesquelles sont maintenues 4 cette fin seulement qu’elles puissent étre appliquées directement aux défunts par mode de suffrage : « Item quecumque vivis quidem concesse sint, sed hac - dumtaxat causa ut defunctis per modum suffragii directe applicari valeant. Quas omnes et singulas volumus non prodesse vivis, prodesse defunctis. »

Nous ferons remarquer que parmi les indulgences que peuvent accorder les évéques, il faut compter uniquement celles que leur concéde le droit commun, et non celles quwils pourraient accorder en vertu d’indults, sauf l’indulgence in articulo mortis, comme on le verra plus loin.

Quant A lindulgence de la bénédiction papale, un décret de la Sacrée Congrégation des Indulgences du 22 décembre 1824 déclare qu’elle est suspendue pour les évéques.

§ Il. — R&vocATION DES PRIVILEGES.

La réyocation des priviléges n’est pas universelle : elle se rapporte 4 quatre classes seulement, et encore dans ces quatre classes il y a des exceptions.

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