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LA DEFAITE

Mesdames et Messieurs, Napoléon Ier s’écrie : « Je n’ai pas succédé a Louis XIV, mais a Charlemagne!. » Se disant successeur de Charlemagne, il prétend quw/il est empereur de la chrétienté. Il veut donc que le pape soit son vassal, c’est-a-dire soumis envers lui a la fidélité politique et au service militaire. « Votre Sainteté est souveraine de Rome, écrit-il a Pie VII2, mais j’en suis l’empereur. » — « Le Souverain Pontife, lui répond Pie VII’, ne reconnait et n’a jamais reconnu dans ses Etats une puissance supérieure a la sienne : aucun empe- ‘reur n’a aucun droit sur Rome. »

Puisque Pie VII. ne veut pas se soumettre, Joseph Bonaparte, au mois de mars 1806, monte sur le tréne de Naples, s’°empare dela principauté -pontificale de Bénévent, que Napoléon donne a Talleyrand, ex-évéque d’Autun, pere de l’liglise constitutionnelle pendant la Révolution, devenu ministre des affaires étrangéres; Joseph Bonaparte sempare encore de la principauté pontificale de Ponte-Coryo, que Napoléon donne au général protestant Bernadotte ; et, au mois de mai de la méme année, le général Lemarrois s’empare du duché d’Urbin, de la marche d’Ancone, de Civitta- Vecchia, de tout le littoral de l’Adriatique, « parce que, dit Napoléon, la donation de Charlemagne,

notre illustre prédécesseur, des pays formant!’Ktat —

pontifical fut faite au profit de la chrétiente, et non pas a l’avantage des ennemis de notre sainte

4 Lettre au cardinal Fesch, 7 janvier 1806.

2 18 février 1806.

3 21 mars 1806.

religion, » c’est-a-dire des Anglais, contre lesquels le pape, entendant garder la neutralité politique, ne veut pas entrer dans le blocus continental.

Au mois de juillet 1807, aprés les sanglantes victoires d’Iéna et de Friedland, Napoléon renouvelle ses menaces contre l’auguste vieillard, chef

de la catholicité. Puis, le Charlemagne des temps ~

modernes, fatigué de ne rien obtenir, précipite les événements par toutes les brutalités de la force contre la faiblesse. Le 2 février 1808, le général Miollis s’°empare sans combat de la Ville éternelle. Pie VII, renfermé dans le Quirinal, oti il n’a plus que la liberté de ses douleurs, a beau en appeler de ces violences au jugement de Dieu! : le 10 juin 4809, Napoléon publie un décret qui réunit tous les Etats du pape a ’Empire francais, qui déclare Rome ville impériale et libre. Pie VII a beau lancer, dés le lendemain, une bulle d’excommunication « contre les auteurs, fauteurs et complices de Pusurpation?» : un mois plus tard, dans la nuit du 5 au6 juillet, le général Radet, suivi de ses hommes, entoure le Quirinal, comme la retraite d’un malfaiteur, y pénétre par surprise et par violence, enfonce les portes, fait sauter les serrures, brise toutes les barrieres, et comme le pape, sommé encore une fois d’abdiquer, répéte, en écrasant Radet de son regard : « Nous ne pouvons pas, nous ne devons pas, nous ne voulons pas, » le doux pontife, malade, sans suite, sans autres habits que ceux qu’il a sur lui, est, 4 cing heures du matin, enfermé dans une voiture cadenassée, emporté, comme une épave du pontificat, de Rome a Florence, de Florence a Génes, de Génes a Alexandrie, d’Alexandrie a Grenoble, d’étape en étape, de souffrances en souffrances ;

4 Pacca, Mémoires, I, 33.

2 A Joachim Napoléon, roi de Naples (Schenbrunn, 20 juin 1809) : « Je recois a linstant la nouvelle que le Pape nous a tous excommuniés. C’est une excommunication qwila portée contre luirméme. Plus de ménagements; c’est un fou furieux quwil faut renfermer. Faites arréter le cardinal Pacca et autres adhérents du pape. » Léon Lecestre, Lettres inédites de Napoléon I,

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puis, aprés des courses sans but et des voyages sans direction, il est ramené, par Valence, Avignon, Aix et Nice, 4 Savone, sur le golfe de Génes, ou il est constitué prisonnier d’Etat, séquestré sous un régime presque cellulaire, séparé de ses cardinaux, que Napoléon a réunis, internés dans la capitale de ’Empire, 4 Paris ‘, ou renfermés dans les prisons d’Etat?. Eh! qu’est-ce que ces attentats sacriléges ? se dit ’Empereur qui est a Vapogée de sa puissance. Ils se perdront dans les rayons de ma gloire !

Mais voici gue, au milieu de l’éblouissement de ses triomphes, il voit surgir une difficulté. Dans sa prison de Savone, Pie VIJ, qui n’a pour se défendre ni la puissance des armées, ni le prestige de cent victoires, se sert des seules armes qui soient entre ses mains: il se condamne a ne pas faire acte de pontife ; il refuse donc d’accorder des bulles d’institution aux nouveaux évéques désignés par l’Empereur. Or, les siéges épiscopaux vacants sont déja, en France et en Italie, au nombre de vingt-sept, et cette viduité des églises commence a jeter le trouble dans l’ame des fideles. Napoléon, qui est loin de vouloir revendiquer directement pour lui-méme un droit d’institution canonique, parce qu’il sait que cette prétention, sil la mettait en avant, constituerait un véritable schisme, et que courir au schisme, comme sous la Révolution, ce serait courira l’abime, se pose alors cette question :

Comment instituer les évéques indépendamment du pape? Ou en @autres termes : Comment lKeglise peut-elle se soustraire en réalité a la juridiction du pape, tout en conservant les apparences de la soumission? Ou encore : Comment |’ Kglise peut-elle se rapprocher du schisme sans y tomber?

Question, si c’est méme une question, facile a ses yeux! Est-ce que le clergé de France, qu’il appelle « mon clergé, » ne lui appartient pas? Est-ce que, dés son avénement au pouvoir, il n’a pas, en rétablissant les autels, tout arrangé pour lasservir, depuis les desservants qu'il a créés en dehors du Concordat et du droit commun, jusqu’a ces évéques qui ne sont pour lui qu’une variété de préfets? Hst-ce que, lorsqu’ils ne sont pas dociles a ses ordres, il ne les brise pas les unset les autres ? Est-ce qu’il ne les exile pas, qu’il ne les emprisonne pas, selon ses caprices? Oui, oui, maitre des forces spirituelles comme des forces temporelles, il obtiendra de « son clergé, » pour triompher de la résistance passive de Pie VII, toutes les manifestations, toutes les résolutions, tous les décrets qu’il voudra.

* Napoléon semblait prendre plaisir 4 les donner en spectacle et a les forcer de paraitre a sa cour. I] s’amusait a les apostropher publiquement et 4 leur reprocher soit la conduite du pape, soit la leur propre. Picot, Mémoires, année 1809. — Puis, il les faisait surveiller: « On leur écrit beaucoup de lettres anonymes, dit-il 4 Fouché, ministre de la police générale... Sachez quels sont legs intrigants ou intrigantes qui agitent ces vienx imbéciles. » Léon Lecestre, Lettres inédites, etc., nu, 20.

* Le cardinal Pacca passa plus de deux ans a Fenestrelle.

Il se trompe. Une querelle religieuse est toujours chose grave : & plus forte raison, cette question de Vinvestiture épiscopale, cette lutte du Sacerdoce et

de l’ Empire, ot!l’on a déja vu succomber, en d’autres

temps, temps mémorables, la violence de Barbe-

rousse et la subtilité de Frédéric II. Le probleme

a régoudre va prendre, de conséquences en conséquences, toutes les proportions d’un drame, d’un drame en quatre actes; et 4 chacun des actes, quelles que soient les concessions apparentes gu’il obtienne, le Souverain devant qui l’EKurope courbe la téte, va recevoir une défaite, jusqu’a la catastrophe qui l’emportera.

Le cardinal de Belloy, archevéque de Paris, étant mort 1, Napoléon finit par nommer 2, pour le remplacer, le cardinal Maury, évéque consacré de Montefiascone, dans les Etats pontificaux. Deux raisons auraient di empécher Maury d’accepter : la premiére, c’était la reconnaissance gu’il devait au Saint-Pére qui lui avait donné un évéché et le chapeau, objet de son ambition; et la seconde, c’était le souvenir de ses antécédents, puisque, a LAssemblée constituante de 1789, il avait été le défenseur intrépide de l’Higlise et de la monarchie. Mais Maury était toujours en quéte d’honneurs, et, pour en obtenir, la défection ne lui cotitait pas plus que la fidélité. En présence de l’opposition du pape, qui refusait Pinstitution canonique aux candidats présentés par le gouvernement, Maury, dont l’esprit était fertile en expédients, suggéra a l’Empereur le moyen de se passer du Saint-Siége: c’était de faire élire ses évéques nommés vicaires capitulaires par les chapitres des cathédrales. De cette maniere, ils tiendraient 4 la fois et le pouvoir spirituel dont disposent les chapitres pendant la vacance du siége et le titre d’évéque que l’Empereur donne au nom du Concordat. L’idée parut si ingénieuse, qu’immédiatement le ministre des cultes invita les chapitres des diocéses, dont le siége était vacant, a choisir pour vicaires capitulaires les évéques désignés par ’Empereur.

Mais le gouvernement et ses créatures avaient compté sans cette chose qui a des ressources cachées et soudaines: le dévouement des catholiques. Kn effet, aussit6t aprés l’’emprisonnement du pape, il s’était formé une association qui avait pour bat d@informer Pie VII de ce qui se passait et de rapporter ses décisions. Comme il arrive toujours, Mesdames, lorsqu’il s’agit de dévouement, c’étaient les femmes qui avaient donné le premier signal, et, comme il arrive aussi toujours, lorsque vous entreprenez quelque chose, l’organisation avait été portée au plus haut degré de la perfec-

* Le 10 juin 1808.

, Le 14 octobre 1810. — V. Pacea, Mémoires, u; dHaussonville, ’Eglise romaine et le premier Empire, U1, 443-487, Iv, 166-289, v, 165-295; H. Welschinger, VAbbé d’ Astros et Napoléon : Correspondant, 25 septembre 1889.

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