I. — Ou Vaccord existe
Nous n’avons pas a contredire tout ce qu’écrit le P. Froget dans sa réponse. Il n’y a de divergence entre nous que sur le point spécial formulé dans la question mise par nous en téte de cet article pour en indiquer Vobjet.
I. — Ainsi sur la nature des dons et sur ce qui les distingue des vertus, nous pensons, comme le P. Froget et conformément a lenseignement de saint Thomas, que les dons sont des habitudes, des forces conférées aux justes pour les rendre dociles a la motion, a l’inspiration de I’Esprit- Saint.
Comme lui aussi, nous placgons la distinction des vertus et des dons en ce que les vertus nous
disposent 4 suivre limpulsion du moteur inté-
rieur, qui est la raison éclairée de sa propre lumiére et de celle de la foi; tandis que les dons nous disposent 4 suivre limpulsion du moteur extérieur, qui est Dieu, l’Ksprit-Saint.
Comme lui encore, nous admettons que les justes, en opérant conformément a la motion intérieure de la raison éclairée par la foi, agissent humano modo, expression qui, bien entendue,
ie. -LAMI DU CLERGE
nexclut aucunement, a notre avis, la formalité surnaturelle et, en ce sens, divine, de l’acte produit; qu’en opérant conformément 4 la motion extérieure de Vinspiration divine, ils agissent diving, modo, ce qui n’exclut pas non plus, a notre avis; l’exercice des facultés humaines.
II. — Sur le rdle des dons dans l’économie surnaturelle, nous pensons, comme le P. Froget, quwil y a, dans la motion divine, deux degrés : dans Yun, Dieu meut l’Ame 4 faire les actes qui rentrent dans la sphére des vertus surnaturelles, ce qu'il appelle « motion @ forme humaine et rationnelle; » dans autre, Dieu meut l’ame a faire des actes qui, par la perfection de leur objet ou par celle de leurs motifs, sont en dehors et au-dessus de la sphére ordinaire des vertus, ce qwil appelle «motion a forme divine. » La distinction étant juste, nous la retenons, et nous ne chicanons pas sur les expressions « 4 forme humaine)» et. a forme divine, » que nous ne repoussons pas, mais au sujet desquelles nous ne sommes pas sans quelque défiance.
III. — Méme sur l’exvtension a donner a l’exercice des dons, ot la contradiction est compléte entre les deux, opinions,.,.il y a encore ceci de commun entre le P..Froget et nous que certains actes, en ne tenant compte que de leur perfection, appartiennent plutdt aux vertus parce quils restent dans les limites de la sphere ordinaire des vertus, et que d’autres appartiennent plutét aux
-dons, parce que leur perfection les place en dehors et au-dessus de cette sphére ordinaire des vertus. Car, en affirmant que les dons ont leur exercice dans les actes ordinaires des vertus, nous n’avons jamais nié qu’il y etit des actes extraordinaires, de perfection supérieure, auxquels les vertus ne nous porteraient pas d’elles-mémes.
by Il. — Ou git le désaccord.
Malgré tous ces points de contact ou régne l’accord, et qui, étant les plus fondamentaux, sembleraient devoir entrainer l’unité de sentiment jusqu’aux derniéres limites, le désaccord s’annonce des la premiere partie ; il s’accuse davantage dans la deuxiéme, et il domine entiérement la troisieme.
I. —,Les, dons sont « des perfections par lesquelles Vhomme est disposé a hien'suivre les inspirations de l’Esprit-Saint », instinctum Spiritus Sancti.
« Bien que communément admise par les théologiens, dit le P. Froget, cette définition n’est pas entendue par tous de la méme maniére, mais diversement expliquée suivant le sens et la portée que chacun donne a ce que saint Thomas appelle les inspirations et les instincts de l’Esprit-Saint » (p. 537). Quelle est entre nous la divergence sur ce point?
Le P. Froget croit déja la trouver en ce que, admettant comme lui, d’aprés saint Thomas, que la diversité des moteurs, le moteur interne et le mo-
teur externe, est le principe radical de la distinetion entre les vertus et les dons, je ne ferai pas état de la diversité des opérations: les‘vertus opérant humano modo, et les dons modo divino\ ultra humanum modum.Maisiln’y a entre nous aucune divergence sur ce point. Il est évident que la diversité des moteurs entraine nécessairement la diversité dans la maniére d’opérer: car lopération suit la nature. Rien de plus certain métaphysiquement, ontologiquement, logiquement.
Mais, dans les exemples qu'il cite pour faire comprendre cette distinction, soit qwil les emprunte au texte de saint Thomas, soit qu’il les prenne dans la vie pratique, il met, d’un céteé, ce que peut lame par les vertus surnaturelles, de Vautre cdté, ce que l’Ame n’arrive pas 4a faire a Vaide des vertus surnaturelles, et a quoi elle ne peut réussir que par l’exercice des dons (pp. 543 +550). Et, bien qu’il admette « qu’une seule et méme action puisse procéder de deux agents subordonnés, l’un secondaire, l’autre principal, » il trouve qwil n’est pas facile de concevoir « qwun méme acte puisse étre produit ala fois d’une maniere humaine et surhumaine, c’est-a-dire conforme tout ensemble a notre condition et supérieure au procédé normal de notre nature » (p. 550) : en d’autres termes. qu’un méme acte puisse procéder ala fois et dela vertu et du don.
Ce que le P. Froget juge n’étre pas facile 4 concevoir, nous le trouvons au contraire trés facile : dés lors qu’une méme action peut procéder a la fois de deux agents subordonnés, il ne répugne pas, ilest méme nécessaire qu’elle procéde de Pun @Vunemanieére, et del’autred’uneautre maniére. En appliquant cette notion ausujet qui nous occupe, nous ne voyons aucune difficulté a ce qu’un acte surnaturel émane humano modo de V’habitude de la vertu, et modo divino ou supra humanum modum de Vinspiration ou de Vinstinct de lEsprit-Saint. Et, poussant plus loin l’application, nous ne voyons pas de difficulté a ce que, dans Pacte lui-méme, se trouvent réunies les deux formalités qui répondent a la diversité des deux moteurs et de leur double action.
Nous discuterons plus tard : ici nous ne faisons que constater les deux sentiments en présence.
En raison de Pimpossibilité qwil voit a concilier dans un méme acte les deux espéces de motions, le P. Froget se croit en droit d’admettre « deux sortesd’actessurnaturels, aussi réellement distincts entre eux que les principes d’ou ils émanent: les actes des vertus produits d’une maniére humaine sous la motion de la raison, et les opérations plus relevéees des dons accomplies sous ’impulsion spéciale de ’ Ksprit-Saint » (p. 550). Nous soulignons, dans le texte du P. Froget, le mot « spéciale » qui joue un réle trés important dans la question.
Pour nous, tout en admettant, au point de vue de la perfection, qwil y a des actes qui appartiennent plutét aux vertus et @’autres aux dons, ainsi que nous l’avons dit plus haut, nous repoussons la distinction telle que nous la présente ici le P.
Froget. Nous pensons que cette diversité de perfection dans les actes n’entraine pas une diversité dans les motions, ou, ce qui revient au méme, dans les moteurs, de telle sorte que les moins parfaits procédent des verius sans les dons, et les plus parfaits, des donsisans les vertus.
Il. — Les réles respectifs des vertus et des dons, dans la seconde partie de Varticle du P. Froget, sont en rapport avec la conclusion de sa premiére partie.
Distinguant deux espéces d’actes surnaturels, les uns émanant des vertus surnaturelles et non des dons, les autres émanant des dons et non des vertus surnaturelles, le P. Froget est amené a distinguer trois espéces de motions divines :la motion naturelle qui est « proportionnée a. la - nature, et donnée en vue d’opérations naturelles » ;
la motion surnaturelle « proportionnée a la grace», - octroyée par Dieu « pour nous faire accomplir des cuvres salutaires »: cest de la grace actuelle qwil sagit (p. 552) ; « la troisiéme enfin est une motion toute spéciale sdus.l’influence de laquelle ’homme est plutot passif qu’actif. »
De la motion purement naturelle, nous n’avons pas a nous occuper: elle est utile 4 considérer pour plus de clarté, mais elle ne revient pas a notre sujet. La seconde, la grace actuelle, met)’homme en mouvement pour lui faire produire les actes des vertus surnaturelles. La troisicme meutl’ame, plus passive qu’active sous son impulsion, aux actes supérieurs, plus parfaits que ceux des vertus.
Les vertus surnaturelles disposent ame a recevoir avec docilité la motion ou inspiration ordinaire et commune de l’Esprit-Saint (p. 555, 2¢ alinéa). Les dons disposent l’Ame a recevoir avec docilité les motions supérieures et extraordinaires (p. 556, 2¢ alinéa); « leur but propre, pour ne pas dire exclusif, est de préparer celui qui les posséde a obéir docilement a l’instinct, 4 inspiration, bref ala motion ou impulsion spéciale del’Esprit-Saint » (p. 556, 3¢ alinéa).
Tel est le sentiment du P. Froget sur le rdle des vertus et des dons.
Le nétre est que les vertus disposent seulement Vame 4 recevoir docilement la motion intérieure dela raison éclairée par la foi, et que les dons la disposentarecevoir docilement toute motion divine surnaturelle, que son objet soit en deca ou au dela des bornesdes ceuvres propres aux vertus.
“Ill. — Jusqu’ows’étend Vaction des dons ? D’aprés le P. Froget, aux seules couvres excellentes, extraordinaires pour lesquelles la motion commune et ordinaire de l’Esprit-Saint ne suffit pas. A notre avis, elle s’étend 4 toutes les couvres surnaturelles du juste, qu’elles soient communes ou excellentes, ordinaires ou extraordinaires.
Cet exposé précis de nos sentiments communs et de nos divergences était nécessaire pour arriver a Yintelligence exacte du différend, condition essentielle a la bonne solution de la question débattue
entre nous.
yr i gronon
(II. — Qui a raison ?
Tl est entendu que nous chercherons la solution uniquement dans l’enseignement de saint Thomas, que nous tenons l’unet l’autre pour Maitre en cette matiére. Nous n’emploierons le raisonnément que s'il est nécessaire pour dégager plus nettement la pensée de saint Thomas.
Nous reprenons les divergences dans l’ordre ou nous les avons relevées.
I. — Peut-on facilement concevoir«quun méme acte puisse étre produit a la fois d’une maniére humaine et surhumaine, c’est-d-dire conforme tout ensemble a notre condition et supérieure au procédé normal. de notre nature ? »
‘R. P. Froget : Non:
Notis « OGi/"™"
Saint Thomas est-il pour la négative ou pour Vaffirmative ?
Qu’un méme acte puisse procéder a la fois de Vhomme et de Dieu, saint Thomas l’enseigne en plusieurs endroits de ses ouvrages, et le P. Froget le reconnait : inutile d’en apportet des preuves.
Cette possibilité s’applique certainement aux actions que produit V’homme avec le secours ou concours ordinaire et commun de Dieu mettant en acte les facultés naturelles de ’homme: ici
encore pas de difficulté, cest admis de part et.
@autre.
Mais s’applique-t-elle aux actions que ’homme produit a Vaide de la motion spéciale du Saint-Ksprit? Le saint Docteur le suppose évidemment dans Varticle ou il examine « si les dons sont nécessaines 2 VPhomme pour le salut » (1a 2ae, q. 68, a. 2),
« La raison de Vhomme, dit-il, recoit de Dieu une double perfection: premi¢rement, la perfection naturelle qui répond 4 la lumiére naturelle de la raison; et un autre genre de perfection surnaturelle par les vertus théologiques. » Possédant pleinement la premiére perfection, nous pouvons opérer sans aucun secours spécial de Dieu, mais avec son seul concours ordinaire. Mais « au regard dela fin surnaturelle vers laquelle nous meut la raison, selon quelle est de quelque facon et imparfaitement informeée par les vertus théologiques, la motion méme de la raison ne suffit pas si elle n’est assistée den haut par Vinstinct et la motion de VEsprit-Saint... Et conséquemment pour atteindre cette fin il est nécessaire a l’homme d’avoir le don du Saint-Esprit. » Voila, dans les actes parlesquels on obtient le salut, les deux motions réunies: la motion de la raison et la motion de l’Esprit-Saint. La motion de la raison se produit humano modo ; la motion divine, modo divino, ou, ce qui est synonyme, supra humanum modum.
La méme pensée se retrouve dans les articles consacrés dans la 2 22¢ aux dons en particulier. Ainsi parlant du don d’intelligence: « La régle des actes humains est la raison humaine et la loi éternélle: Orla loi éternelleexcedelaraison humaine; et
20 LAMI DU CLERGE oe CREE ee te
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conséquemment la connaissance des actes humains en tant qu’elle est réglée par la loi éternelle, excede la raison naturelle et elle a besoin de la lumiére surnaturelle du don del’Esprit-Saint. » (28 2%, q. 8, a.3, ad 3). La régle de la raison s’applique humano modo & celle de la loi éternelle, modo divino, ou supra humanum modum. — De meme pour le don de conseil, saint Thomas unit intimement le travail humainde la raison et l’action divine du don: « Les dons sont des dispositions qui rendent Vame facile ase laisser mouvoir par l’Hsprit-Saint. Or Dieu meut chaque chose selon le mode de la chose 4 mouvoir... Mais c’est le propre de la créature raisonnable d’étre portée a l’action par la recherche du motif, recherche qui porte le nom de conseil. Et conséquemment VEsprit-Saint est dit mouvoir par maniére de conseil la créature raisonnable. C’est pourquoi le conseil est mis au nombre des dons du Saint-Esprit. » (28 2a, “q. 51, a. 4, ¢). On ne peutunirplus intimement l’aclion humaine de la raison qui cherche les motifs et laction surhumaine du don de conseil quila meut et l’aide a cette recherche.
Il. — Doit-on admettre « deux sortes @actes surnaturels, aussi réellement distincts entre eux que les principes doti'ils émaneni: les actes des vertus produits d’une maniére humaine sous la motion de la raison, et les opérations plus relevées des dons accomplies sous Vimpulsionspéciale de VEsprit-Saint 2 »
Le P. Froget Vaffirme.
Nous le nions.
Avant d’interroger saint Thomas, précisons bien exactement le sens de la question. lin disant que les actes des vertus humaines sont produits d’une maniére humaine, le P. Frogetn’exclut pas le concours ordinaire de Dieu, la cause premiére, qui intervient en tout acte dans de la cause. Mais il entend que les actes des vertus sont produits avec le seul concours ordinaire et commun sans que le secours spécial de linstinct, de Vinspiration de VEsprit-Saint, y soit nécessaire, et que les actes des dons sont seuls produits par la motion spéciale de l’Esprit-Saint.
Que répond saint Thomas?
D’abord ceci : «Les dons surpassent la perfection commune, des vertus, non quant au genre des ceuvres, a la facon dont les conseils l’emportent sur les es mais quant au mode d’opérer, en ce que ’homme est mii par un principe supérieur. » (14 2ae, q. 68, art. 1). Si les dons ne surpassent pas les vertus quant au genre des cuvres, comment admettre, avec le P. Froget, qwil y a deux classes d’aeuvres, propres, les unes aux vertus, les autres aux dons ; les unes moins parfaites parce qu’elles sont faites d’une maniére humaine, les autres plus parfaites parce qu’elles sont faites Vune maniére divine, comme les ceuyres des conseils sont plus parfaites que celles des préceptes? « Classes d’ceuvres, » « genres d’ceuvres » sont bien deux expressions synonymes. Si, d’aprés
saint Thomas, les vertus et les dons ne se distinguent point parles « genres des ceuvres », ils ne se distinguent pas non plus par ‘Tes, « classes dceuvres. »
Saint Thomas répond encore, implicitement au. moins, dans les passages cités plus haut ot nous voyons réunis dans les mémes actes l’exercice des vertus et celui des dons.
I] répond aussi, par prétérition, mais trés clairement, dans les autres passages oul, traitant de la différence des vertus et des dons, il prend toujours cette différence du cété des deux moteurs, la raison et le Saint-Esprit, du cdté de leurs motions, l’une et lYautre surnaturelles, mais l’une humaine, Vautre surhumaine, lune juxta, autre supra ou ultra humanum modum. Jamais il ne voit cette différence dans les actes de perfection inégale. Il ajoute bien, a la fin de l’art. 1, q. 68, 4a 2ae, que « quelquesuns disent que les dons perfectionnent homme pour des actes plus parfaits que ne sont ceux des vertus ; » mais il ne prend pas 4 son compte cette assertion et il n’y revient pas dans les articles suivants, quand il lui faut rappeler la distinction des vertus et des dons.
Iin plusieurs endroits, traitant de la nécessité des dons, il revient sur l’imperfection des vertus mémes surnaturelles qui, a elles seules, seraient insuffisantes pour nous faire atteindre effectivement la fin derniére, soit faute de lumiére dans Vintelligence, soit faute d’énergie dans la volonté. Cette insuffisance est comblée par l’inspiration et la motion divine que nous recevons par le moyen des dons. C’est a cet ordre d’idées que se rapportent les textes suivants cités par le P. Froget: « Mais parce que la raison humaine ne peut embrasser complétement (comprehendere) les choses singuliéres et contingentes qui peuvent arriver, il arrive que les pensées des mortels sont timides et leurs prévisions incertaines, comme il est dit Sap., 1x, 44. Et pour cela Vhomme, dans la recherche du conseil, a besoin d’étre dirigé par Dieu, qui embrasse tout: ce qui se fait par le don de conseil par lequel ’Yhomme est dirigé comme recevant conseil de Dieu: ainsi, méme dans les choses humaines, ceux qui ne se suffisent pas 4 eux-mémes dans la recherche du parti a prendre, demandent conseil a des gensplus éclairés. » (2a 2ae, g. 52, a. 4, ad 4). Ainsi le don de conseil vient au secours de la vertu insuffisante; mais il ne l’élimine pas; il ne la remplace pas: il la perfectionne. Et, bien que Poouvre soit plus parfaite qu’elle n’etit pu étre avec la seule Vertu de prudence, elle ne cesse pas Wétre ceuvre dela vertu surnaturelle en devenant encore ceuvre du don. On ne saurait doné s’appuyer sur ce texte pour affirmer que saint Thomas distingue deux genres, ou deux espéces, ou deux classes d’couvres appartenant en propre, les unes aux vertus, les autres aux dons, et voir en cette distinction des cuvres une des différences essentielles qui séparent les vertus et les dons.
Tl en est de méme du texte suivant : « Dans les. passions de Pappétit de convoitise... nous sommes -
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LVAMI DU CLERGE | : 21
dirigés @une maniére humaine a ne désirer des bienstemporels que ce que réclament nos besoins; ce qui se fait par la tempérance;... mais quel’ homme, par révérence pour la divine majesté, les tienne tous pour de lordure, c’est chose surhumaine : et cest Veffet du don de crainte. » (III Sent., dist. XXXIV, q. 3, a. 1; Froget, p. 549). Pour étre exercés par un motif plus élevé, la révérence envers la divine majesté, et d’une maniére plus parfaite allant jusqu’au mépris des biens temporels, les actes par lesquels Vhomme se prive de l’usage des biens que convoite l’appétit concupiscible, n’en restent pas moins des actes de tempérance. L’homme y suit alors une double motion: celle de la vertu et celle du don, et la différence entre la vertu et le don nest pas dans le genre ou l’espécedel’acte produit.
Dans le méme sens, rien n’est plus concluant quwune étude compléte de article sur l’énumération des béatitudes dont le P. Froget cite un pas- ‘sage (p. 549, note 3).
Dans Varticle précédent (1a 2ae, q. 69,. a. 4), le saint Docteur dit que les béatitudes se distinguent des vertus et des donscomme lesactes se distinguent des habitudes. A ces actes nous disposent et les vertus et les dons; leurs opérations s’unissent pour nous faire produire les couvres parfaites qui nous assurent la félicité éternelle. Les vertus apparaissent comme disposant aux actes en tant que conformes a la raison, et les dons comme portant Vhomme a une perfection supérieure: ce qui, a premiére vue, semblerait donner raison au P.
Froget; mais en réalité il n’en est rien.
Pour que Von puisse distinguer deux classes, deux genres d’muvres appartenant en propre, lune aux vertus, l’autre aux dons, il faudrait que les ceuvres des vertus, en recevant la perfection que leur communique la mise en exercice des dons, cessassent d’appartenir encore aux vertus. Or, saint Thomas ne dit ou n’insinue nulle part et particuliérement dans cet article qu’ilen soit ainsi. En bonne métaphysique, un acte ne passe pas d’une espéce a l’autre pour étre fait avec plus de perfection. Bien plus, le saint Docteur nous fournit ici plusieurs indices tres clairs desquels il résulte que les actes des béatitudes restent encore l’ceuvre des vertus, lors méme qu’ils ont recu la perfection que leur communiquent les dons.
Ainsi, a la premiére béatitude Beati pauperes spiritu, il appartient que ’homme use modeérément des biens dela richesse et de ’honneur, par la vertu ; et que, par le don, il le fasse d’une maniére plus excellente, en allant jusqu’a un complet mépris. Or, ce mépris, wuvre parfaite du don, saint Thomas l’attribue 4 Vhumilité, qui est certainement une vertu: « Unde prima beatitudo ponitur Matth. v : Beati pauperes spiritu : quod potest referri, vel ad contemptum divitiarum, vel ad contemplum honorum : quod fit per humilitatem. » (1b.).
Dans la seconde et la troisiéme béatitude, Beati mites, Beati qui lugent, VYhomme est détourné de suivre les passions de l’appétit irascible, et de l’ap-
pétit concupiscible: par la vertu, qui VPempéche d’excéder etlemaintient dansla modération; et par le don, qui réprime jusqu’aux mouvements de la passion. Ce qui est 4 noter sur ces deux. béatitudes, c’est que l’exercice du don, d’aprés saint Thomas, n’a pas d’autre fin que de faire observer en cela la volonté divine: « secundum voluntatem divinam totaliter ab eis tranquillus reddatur », et de la faire observer en matiére nécessaire: « si necesse fuerit, totaliter abjiciendo, quinimo si necessarium fuerit, voluntarium luctum assumendo. » Or, se conformer 4 la volonté divine et le faire en matiére nécessaire est encore acte de vertu, bien
que ce soit aussi acte de don.
Ce que dit saint Thomas dela quatriéme béatitude, Beati qui esuriunt et sitiunt juslitiam, est encore plus concluant. La vertu nous dispose «& ne pas refuser de rendre au prochain ce que nous lui devons : ce qui estle propre de la justice. » Le don nous dispose 4 le lui rendre « avec un sentiment plus parfait: abundantiori quodam affectu, » de telle sorte que nous accomplissions avec la ferveur du désir « ferventi desiderio » les ceuvres de justice, comme celui quia faim et soif a le désir de la nourriture et dela boisson ».,.Que ’@uvre de justice soit faite avec laiseulevolonteé de satisfaire a une obligation, ce qui suffit 4 la vertu, ou qu’elle soit faite avec le zéle et la ferveur qu’inspire le don, elle n’en est pas moins, dans l’un et lautre cas, une ceuvre dejustice ; entre la vertu et le don, il n’y a pas distinction d’cuvre: il n’y a pas deux classes, ou deux genres d’ceuvres, mais seulement une inégale perfection dans la méme espéce, dans
le méme genre, dans la méme classe d’couvre. Bien |
plus, c’est le méme acte, portant sur la méme matiére, le méme acte individuel, qui nous est présenté comme réunissant la perfection commune et ordinaire de la justice et la perfection supérieure du sentiment plus élevé qu’inspire le don.
En ce qui concerne la cinquiéme béatitude, Beali misericordes, il y a ceci de particulier que saint Thomas rapporte l’exercice de la vertu 4 la libéralité par laquelle nous donnons spontanément a nos proches ou 4 nos amis; et l’exercice du don a la miséricorde par laquelle, dans nos largesses, nous ne considérons que le besoin, gans tenir compte du lien qui nous rattache au prochain. Voila, dira-t-on, les deux espéces d’actes, les deux classes peoueres nettement déterminées. Soit : mais si la libéralité, qui est le degré inférieur, est une vertu, la miséricorde qui forme le degré supérieur et dont les actes, wuvres du don, sont une béatitude, est, elle aussi, une vertu ; et ainsi l’ceuvre du don est une ceuvre de vertu.
Pour les deux derniéres béatitudes, saint Thomas n’assigne pas aux vertus et aux dons leurs
roles respectifs.
Le sens général de cet article se trouve condensé
a Varticle 8 de la méme question, en ces termes : « Les dons perfectionnent Vhomme pour tous les actes des puissances de lame pour lesquels le perfectionnent les vertus : « Dona ad omnes actus
SPAR LG FET CMLL verge potas te
« potentiarum anime perficiunt hominem ad quos « perficiunt virtutes, ut supra dictum est; » sur ces derniers mots la note marginale renvoie a Varticle 2, et il est évident que la référence est exacte. De ce passage trés clair il ressort que, dans la pensée de saint Thomas, ce ne sont pas seulement toutes les facultés de’Ame, mais encore tous leurs actes surnaturels qui sont perfectionnés par les dons.
Nous laissons a nos lecteurs le soin de conclure. Ils peuvent voir si saint Thomas est favorable a la distinction de deux classes, de deux especes d’actes appartenant en propre, les uns aux vertus, les autres aux dons.
Mais, dira le P. Froget, « la distinction régnant entre les habitudes doit nécessairement se reproduire dans les actes. » — Nous l’accordons.
Eh bien, alors, « la logique nous fait un devoir d’admettre deux sortes d’actes surnaturels,’ aussi réellement distincts entre eux que les principes d’ou ils émanent : les actes des vertus produits d’une manicre humaine sous la motion de la raison, et les opérations plus relevées des dons accomplies sous l’impulsion spéciale de l’Esprit- Saint » (p. 550). — Non :‘la logique ne nous fait aucunement lé devoir d’admettre ces deux sortes d’actes. Pour que la distinction des habitudes se reproduise dans les actes, il suffit que nous y retrouvions la formalité de chacune des deux especes d’habitudes, de chacune des deux motions auxquelles nous disposent ces deux espéces Vhabitudes, et de chacun des deux moteurs qui en sont le principe. Or, dans une seule et méme espéce d’actes, nous pouvons trouver réunies la formalité rationnelle, qui est celle de la vertu, et la formalité divine de linspiration, qui est celle ‘Au don; la. motion rationnelle mettant en acte Phabitude de Ja vertu, et la motion divine mettant en exercice Vhabitude du don : l’une procédant’ du moteur interne, qui est la raison, l’autre procédant du moteur externe, qui est l’Esprit- Saint.
“Ill. — Est-il vrai que les vertus surnaturelles disposent Vhomme a recevoir docilement la motion ordinaire et commune de VlEsprit- Saint, tandis que les dons le disposent a recevoir la motion ou limpulsion spéciale, superieure, et extraordinaire. de VEsprit- Saint 2
Le P. Froget l’affirme.
Nous le nions.
Ouvrons saint Thomas 4 la question 68 (44 ae), De donis. L’article 1 nous fournit déja une réponse qui parait bien catégorique; la différence entre les dons et les vertus y est ainsi présentée : « Il y a dans ’homme un double principe moteur : l’un intérieur, qui est la raison; l’autre extérieur, qui est Dieu. Or il est manifeste que tout ce qui est mu doit nécessairement étre proportionné au moteur... Les vertus humaines perfectionnent Vhomme en tant qu'il convient 4 sa nature d’étre
mdi par la raison dans ses actes intérieurs et extérieurs : il faut donc qwil y ait dans Phomme des perfections plus élevées par lesqtielles il soit disposé a recevoir la motion divine ; et ces perfections sont appelées dons, non seulement parce qu’elles sont infusées par Dieu, mais parce que, par elles, ‘homme est disposé a @tre mii facilement par l’inspiration divine. » Il n’y a pas de distinction entre inspiration commune ou ordinaire et inspiration supérieure ou extraordinaire ; il n’y a rien non plus qui permette d’affirmer que les vertus disposent ’homme 4 recevoir quelque inspiration divine que ce soit : c’est l’office des dons.
Toutefois ce texte, 4 lui seul, pourrait ne pas paraitre concluant. Car saint Thomas ne parle des vertus qu’en général et sans mentionner explicitement les vertus surnaturelles, et ’on pourrait penser qu’il n’a en vue que les vertus naturelles ; la question ne serait donc pas résolue pour les: vertus surnaturelles. — De plus, quand les vertus naturelles passent de la puissance a l’acte, elles n’opérent pas sans un secours divin, comme le P. Froget le fait remarquer avec raison et conformément a la pensée exprimée dans l’article suivant par saint Thomas lui-méme : « non tamen exclusa operatione Dei, qui in omni natura et voluntate interius operatur. » N’y a-t-il pas, répondant aux vertus surnaturelles, une opération divine, un secours divin analogue a l’opération divine qui met en acte les vertus naturelles, une opération divine d’ordre commun, qui mette en acte les vertus surnaturelles sans que les dons aient 4 intervenir, Ame étant suffisamment disposée a l’acte par les vertus, sans quwil soit besoin de Vinspiration spéciale aux dons?
La réponse a cette question nous est fournie par Varticle suivant (q. 68, a. 2) : « Utrum dona sint necessaria homini ad salutem ? »
« La raison de Vhomme recoit de Dieu une double perfection :*premiérement, la perfection naturelle, qui consiste dans la lumiére naturelle de la raison ; puis une perfection surnaturelle par les vertus théologiques. Et, bien que cette seconde perfection soit supérieure 4 la premiére, la premiere est possédée par l’homme plus parfaitement que la seconde : car Phomme a la pleine possession de la premiére, tandis qu’il ne posséde la seconde quimparfaitement; car c’est imparfaitement que nous aimons et connaissons Dieu. » — Remarquons bien le point de départ de la démonstration de saint Thomas : d’une part, la perfection naturelle; de l’autre, la perfection surnaturelle, a laquelle VPhomme est élevé par les vertus théologiques, auxquelles il faut joindre les autres vertus surnaturelles. (Cf. ad 2m),
La démonstration se poursuit ainsi : « Or il est manifeste que tout agent qui posséde parfaitement une nature, une forme, une vertu, peut par luiméme opérer conformément a elle, sans exclure toutefois l’opération de Dieu qui opére intérieurementen- toute nature et en toute volonté. » —
Voila pour la perfection naturelle et pour les vertus naturelles : elles peuvent étre mises en acte par Vagent sans autre secours de Dieu que
le;eoncours général, commun, ordinaire, qui se
méle a, toute action des créatures. — « Mais ce qui ne posséde qu’imparfaitement une nature, une forme, une vertu, ne peut opérer par luiméme sans étre mii par un autre. Ainsi le soleil qui est parfaitement lumineux, peut illuminer par lui-méme ; mais la lune, en laquelle la nature Jumineuse n’est qu’imparfaitement, ne saurait illuminer qu’étant elle-méme illuminée. Ainsi encore, le médecin qui posséde parfaitement l’art
dela médecine, peut opérer par lui-méme; mais:
son éléve qui n’est pas encore pleinement instruit, ne peut opérer par lui-méme; il lui faut étre instruit par le médecin. » — Voila pour la perfection surnaturelle.
Dans les actes appartenant 4 la perfection naturelle, le concours général, ordinaire de Dieu, est suffisant pour les opérations des vertus naturelles : « Ainsi donc, pour les choses qui dépendent de la raison en rapport avec la fin naturelle 4 Phomme, homme peut opérer par le jugement de la raison. Si toutefois, méme en cela, Dieu aide ?homme par un instinct spécial, ce sera leffet dune bonté surabondante. » Surabondante est cette bonté parce que cet instinct spécial n’est pas nécessaire. — Voila la conclusion de saint Thomas pour ce qui concerne la perfection naturelle, pour les vertus naturelles, pour les opérations ordonnées a la fin naturelle de Vhomme. — « Mais au regard de la fin surnaturelle, vers laquelle la raison meut (l’homme) en tant qu’elle est de quelque manieére et imparfaitement informée par les vertus théologiques, la motion de la raison ne suffit pas sans Vinstinct et Vinspiration de lEsprit-Saint, selon ce mot (Rom. vil) : Ceux qui sont animés de lV Esprit de Dieu, ceux-la sont les fils de Dieu et ses héritiers. Et au psaume 442, il est dit : Votre Esprit bon me conduira a la terre de la justice; cara cet héritage de la terre des bienheureux, nul ne peut arriver s'il n’est ma et conduit par lEsprit- Saint. Et ainsi, pour obtenir cette fin, il est nécessaire 4 ’Vhomme de posséder le don du Saint- Esprit. » — Voila la conclusion de saint Thomas pour ce qui concerne la perfection surnaturelle, les vertus surnaturelles et les opérations ordonnées a la fin surnaturelle de Vhomme.
. Dans cette derniére partie, les vertus surnaturelles et leurs opératioas sont clairement décrites dans ces paroles : « La fin surnaturelle vers laquelle la raison meut ’homme en tant quelle est informée par les vertus théologiques. » Ce n’est donc point seulement 4 l’aide du secours général, commun et ordinaire de Dieu, mais par l’instinct spécial et Vinspiration de l’Esprit-Saint que les vertus opérent en vue de la fin surnaturelle. Et Vhabitude des vertus méme surnaturelles ne suffisant pas a cause de leur imperfection, le don est encore nécessaire comme, disposition,a rece-
A : s “ r ; aoutns SS
voir cet instinct, cette motion spéciale de l’Hsprit- Saint qui doit subvenir 4 leur insuffisance,:
IV. — L’action des dons s’étend-elle a toutes les cuvres surnaturelles du juste, qu elles soient communes ou eacellentes, ordinaires ou extraordinaires ?
Nous l’affirmons.
Le P. Froget le nie.
Le sentiment de saint Thomas ressort suffisamment déja des textes que nous venons de citer, spécialement des articles 1 et 2 de la question 68. D’apres Varticle 1, les vertus nous disposent a suivre la motion de la raison, les dons, a suivre la motion de lEsprit-Saint; et d’aprés Varticle 2,
les dons sont nécessaires pour toutes les opéra-
tions 4 faire en vue dela fin surnaturelle, pour tous les actes auxquels meut la raison informée par les, vertus,surnaturelles, théologiques et morales, Donec, d’aprés, saint Thomas, les dons' ont leur exercice dans toutes les ceuvres surnaturelles des vertus.
Saint Thomas ne distingue pas deux motions surnaturelles : ’une commune, générale et ordinaire, a laquelle nous disposeraient les vertus sans les dons de l’Esprit-Saint;;\Vautre spéciale et extraordinaire, a laquelle ;nous disposeraient les dons; mais deux motions : lune naturelle qui répond aux vertus naturelles, aux opérations naturelles faites en vue de la fin naturelle; VYautre surnaturelle qui répond a la fin surnaturelle, aux vertus surnaturelles et aux opérations destinées a obtenir la fin surnaturelle; et cette motion, dans toute son extension, est par lui attribuée a Vinspiration du Saint-Esprit et aux dons.
A Vencontre, le P. Froget trouve dans divers textes de saint Thomas deux raisons qui lui paraissent établir que, d’aprés le saint Docteur, les dons n’ont pas leur exercice dans les actes des vertus surnaturelles.
a) La premiere raison se tire de ce que, « dans les dons du Saint-Esprit, ?ame humaine ne se comporte pas comme mouvant, mais comme mue:
«non se habet ut movens, sed magis ut mota »
(2a Qae,q. 52, a. 2, ad 1); quelle est plutét passive qu’active :« magis agitur quam agat. » (In Rom., xviit, 14, lect. 3). Ce caractere de passivité dans les dons exclut l’exercice des vertus par lesquelles lame est active et se meut elle-méme. Conséquemment les dons n’ont pas leur exercice dans ‘les operations des vertus méme surnaturelles. (Cf. p. 552 et suiy.). — A cette objection, nous répondons qu'il n’y a pas contradiction a ce que ame humaine soit active et se meuve en tant qu’elle opére par les vertus surnaturelles, selon le jugement de la raison informée par les vertus théologiques, et que, dans le méme acte, elle soit passive et, en méme temps, mue en tant qu’elle opére par les dons sous linspiration de l’Esprit- Saint. Deux formalités diverses mais non contra-
dictoires, émanant de deux principes inégaux
Fe
mais subordonnés, peuvent se rencontrer a la fois dans une seule et méme opération. Et rien dans saint Thomas ne contredit cette coexistence des deux formalités. I] la suppose évidemment dans les.textes cités plus haut.
Bien plus, il affirme catégoriquement que Pame sous l’influence des dons est a la fois active et passive. Ainsi 28 ae, q. 52, a. 2, ad 3, il se fait cette objection : « A la prudence il appartient proprement de diriger. Mais il appartient au don que Vhomme soit dirigé par Dieu. Donc le don de conseil n’appartient pas 4 la vertu de prudence. » A noter que l’objection repose sur Vimpossibilité pour un sujet @’étre 4 la fois actif et passif. Saint Thomas répond : «Il faut dire que ’agent moteur qui est mi, meut par la-méme qu'il est mii : Quod movens motum, ex hoc quod movetur, movet.
Donc l’ame humaine, par la-méme qu’elle est dirigée par l’Esprit-Saint, devient capable,de.se diriger elle-méme et les autres. » Il n’est donc pas impossible que l’Aame meuve et soit mue, qu’elle
soit passive en tant que mue, et active en tant
que mouvant.
Dans le méme sens, 12 2ae, q. 68, a. 3, ad 2: dans l’objection, l’4me. est présentée comme instrument sous J’action. de l’Esprit-Saint; saint Thomas répond : « Cette: raison est prise de l’instrument dont le propre n’est pas d’actionner, mais seulement d’étre actionné : Cujus non est agere, sed solum agi. Or homme n’est pas instrument de cette maniére ; mais il est actionné par |’Esprit- Saint de telle maniere qu'il actionne lui-méme, en tant quwil jouit du libre arbitre : « sic agitura Spiritu Sancto, quod etiam agit in quantum est liberi arbitrii. » Donc, d’aprés saint Thomas l’ame peut étre a la fois active et passive.
6) La seconde raison se tire des textes ou saint Thomas attribue aux actes surnaturels deux degrés de perfection: l'un qui répond aux données rationnelles des vertus, l’autre qui les surpasse. De la «deux genres de motion divine : Pune a forme humaine, autre a forme divine » (p. 554). Ce que homme fait dans l’ordre du salut a l’aide de la motion « 4 forme humaine, » c’est-a-dire suivant les données de la raison, n’exige pas Vexercice des dons: aussisaint Thomas l’attribuet-il aux vertus; il attribue aux dons les cuvres qui surpassent cette maniére humaine Vagir et . exigent une inspiration spéciale de I’Esprit-Saint. — A cette objection, nous répondons ainsi :
Nous accordons que saint Thomas fait bien une distinction dans la perfection des ceuvres : la perfection commune qu’il rapporte aux vertus, et la perfection supérieure qu’il rapporte aux dons. C’est un point qui nous parait incontestable et sur lequel nous sommes d’accord avec le P. Froget. Inutile de reproduire les textes de saint Thomas qui peuvent létablir. Mais ce qu’il importe de constater, c’est le sens et la portée que le saint Docteur donne a cette distinction et & Vattribution qu'il fait des actes communs et ordinaires aux
vertus, et des actes plus parfaits aux dons; c’est
- de constater si, en sunnah aux vane les actes
moins parfaits, il exclut de-ces actes Pexercice des dons.
La réponse a ces questions ae “déja man(nites i ment contenue dans les textes précédemment ~ cités. Dans l’art. 4 de la question 68 : en effet, dés lors que la motion surnaturelle est nécessaire pour les cuvres, méme ordinaires et communes, des vertus, et que les dons nous disposent a recevoir la motion de |’Esprit-Saint, on doit conclure que les dons ont nécessairement leur exercice dans les. euvres communes et ordinaires des vertus. — Dans Vart. 2 de la méme question : car gaint Thomas y distingue deux genres de perfection: la perfection naturelle, pour laquelle les dons de l’Esprit-Saint ne sont pas nécessaires, et la perfection surnaturelle, pour laquelle ils sont nécessaires ;or les couyres, méme communes et ordimaires, des vertus appartiennent a la perfection surnaturelle; il faut donc conclure que, si saint Thomas attribue aux vertus les ceuvres communes et ordinaires-des vertus surnaturelles, ce n’est pas qu’il en exclue les dons : aucontraire, il affirme que les dons y ont leur part.
La preuve nous en est fournie a l’art. 4 de la q. 68, 42 2ae : « Les dons sont des habitudes qui perfectionnent homme afin quw’il suive promptement linstinct de ’Esprit-Saint, comme les vertus morales perfectionnent les forces de Vappétit pour quelles obéissent a la raison. Or, de méme que les forces de l’appétit ont a étre mues par le commandement de la raison : ainsi toutes les forces humaines ont a étre mues par Vinstinct de Dieu, comme par une puissance supérieure ; et ainsi, dans toutes les forces humaines, qui peuvent étre principes d’actes humains, de méme quil y a des vertus, il y a aussi des dons. » Trés bien, dira-t-on; mais il en résulte seulement que les dons perfectionnent toutes les facultés humaines, et non tous leurs actes surnaturels. — Saint Thomas ne parait pas l’entendre ainsi; car il. conclut: « Ainsi il appert que ces dons s’étendent a tout ce & quoi s’étendent les. vertus tant intellectuelles que morales. » — Soit; mais en chaque genre d’ccuvre surnaturelle, les vertus auront les actes inférieurs, et les dons les actes supérieurs. Non encore, d’aprés saint Thomas : car les mémes actes de la méme espéce sont exercés a la fois par la vertu et parle don: par la vertu, conformément au motif rationnel; par le don, avec le motif supérieur de la révérence due a la souveraine Majesté : « A la tempérance, il appartient, selon sa nature propre, qu’on fuie les delectations mauvaises 4 cause du bien quwil y aa suivre la raison, « propter bonum rationis; » de méme, au don de crainte, il appartient qu’on fuie les délectations mauvaises par le motif de la crainte de Dieu, « propter timorem Dei.» (Ib., ad 4). Ainsi la vertu de tempérance et le don de crainte s’exercent l’un et l’autre pour la production du meme acte : la fuite des plaisirs mauvais.
Ces assertions de:saint Thomas ne sont que
application particuliére de Vidée générale qu'il formule 4a ae, q. 68, a.2, add : « Les dons l’emportent sur la perfection commune des vertus, non quant ‘au genre des ceuvres, 4 la maniére dont les conseils ’emportent sur les préceptes, mais quant au mode d’agir, en tant que l’homme est ma par un principe supérieur. » Et le P. Froget lui-méme, suivant en cela son Maitre et le notre, dit avec une entiére justesse: « On ne saurait donc, sans s’écarter de la pensée de saint Thomas, assigner aux vertus et aux dons des domaines complétement séparés, réserver 4 ceux-ci un genre @oeuvres spéciales qui surpasseraient en perfection l’objet matériel de celles-la. Si les actes héroiques et les uvres éminentes de la sainteté parfaite constituent l’objet principal des dons, ils ne sauraient étre considérés comme leur lot exclusif et comme la limite extréme de leur sphére d’influence » (p. 540). Pour étre exact, nous devons ajouter que le P. Froget mitige ces assertions générales par des déterminations restrictives dont nous parlerons plus loin.
Pour compléter les solutions précédentes, il nous reste a résoudre la question suivante :
V. — Que faut-il entendre par la « motion spéciale » de VEsprit-Saint qui s’exerce dans les dons ?
' Cette expression « motion spéciale » a un double sens. Dans une premiére acception, elle est opposée 4 la motion ou opération générale que Dieu exerce en tout acte naturel des facultés naturelles de V’homme, en vue de la fin naturelle: et ainsi la motion spéciale s’applique a toute motion divine surnaturelle. Dans une seconde acception, la motion spéciale est opposée a l inspiration divine qui meut Ame aux actes surnaturels de perfection commune et ordinaire, ce que le P. Froget appelle inspiration ou motion @ forme humaine et rationnelle ; elle consiste dans J’inspiration ou motion divine qui meut ame aux actes surnaturels de perfection extraordinaire et surhumaine, ce que le P. Froget appelle motion a forme divine. En quel sens saint Thomas emploie-t-il le mot « spécial » pour déterminer J’instinct ou la motion de l’Ksprit-Saint ?
Dans Vart. 2 de la question 68, l’expression « specialis instinctus » désigne la motion préternaturelle que Dieu pourrait accorder, par une surabondance de bonté, a celui qui posséde les vertus naturelles pour la production des actes naturels en yue de la fin naturelle. C’est la seule fois que saint Thomas emploie cette expression dans les articles de la Somme théologique ou il est traité des dons du Saint-Esprit. Si done nous voulions nous en tenir 4 la terminologie de saint Thomas, nous devrions, ou bien ne pas admettre le terme de « spécial » pour caractériser l’instinct de V’Esprit-Saint qui s’exerce par les dons; ou bien ne employer que par opposition a l’action divine ordinaire et commune qui s’exerce en tout acte et en toute volonté des agents créés; et, dans