TROISIEME ARTICLE
Q. — Il y a dans Louis Veuillot un cété qu’on ne s’attache pas suffisamment a faire ressortir et qui vous frappe surtout quand yous lisez ses lettres. Dieu l’avait bien doué. Mais a un esprit étincelant, 4 une intelligence pénétrante, 4 une puissante verve, il avait ajouté un don plus précieux que tout cela : une dame, d’apdtre. Jamais ce don n’apparut en lui avec autant de simplicité et d’éclat, me semble-t-il, qu’aprés sa conversion.
Montrez-nous quelques-uns de ces fruits de la grace en lui, dans ses cuvres surtout, en ces premieres années toutes baignées de lumieére, de reconnaissance et
de jeune foi.
R. — Louis Veuillot recut en effet, dans sa conversion, une grace d’apostolat. Désormais il sera un apdtre auprés de ses amis, dans sa famille, dans la presse, méme a l’égard de ses ennemis. On l’a représenté comme un homme de haine, il fut avant tout un homme d’amour : il était doué @un esprit admirable, mais d’un cour plus admirable encore.
« Allons, mon frére! sila haine est avec vous, vous étes son captif, secouez ce honteux esclavage, soyez libre comme un enfant de Dieu! Hair, c’est s’asservir 4 ’ennemi qu’on accepte; pardonner, cest miginphey, du monde; aimer, cest n’appartenir qu’a Dieu.
« O vous tous que j’ai offensés, pardonnez- moi, je me repens! Vous tous qui m’avez hai, je prie pour vous, je sens que je vous aime; priez pour moi! » (Le Saint Rosaire médité).
Tout Louis Veuillot est dans ces quelques lignes.
I. — Durant sa retraite au collége de Fribourg, dit M. Eugéne Veuillot, il s’était promis de parler de Dieu a tous ses amis du monde. JI le fit avec cette ardeur qui caractérise les Ames tout embau-
‘ Voir Ami des 4 janvier et 22 février.
mées encore des joies de la premiére ferveur. I] est pleinement heureux, et il veut faire partager son bonheur 4 ceux qu’il aime. Ceux-ci sont nombreux, car cet homme qu’on a peint si terrible est affectueux, d’un commerce stir, dévoué, passionné pour la vérité divine qu’il veut a tout prix faire connaitre. Ce qu’il aime en eux, c’est ame, gqu’il s’efforce d’éclairer, de sauver. Pour les prendre, pour les amener 4 Dieu, il affirme simplement sa foi, il parle comme un homme qui voit ce qu’il dit, il ignore ce vice fran¢ais qu’on appelle le respect humain; en lui, il y a une telle sincérité qu’on l’écoute avec intérét d’abord, puis avec saisissement. Il accepte tout de V’enseignement de VKglise, méme ce qu’elle n’impose pas a la foi des fidéles ; pour lui, c’est une mere en qui il a pleine confiance, il va au-devant de ses désirs, il cherche a se pénétrer de son esprit, et il marche sous son regard en toute droiture. Il fait maigre le vendredi a une table ot presque tout le monde mange gras,
mais il n’y met ni forfanterie, ni pose. Son atti- -
tude ne défie personne, elle n’affecte méme point la cranerie, c’est Vattitude d’un chrétien qui pratique sa religion en toute simplicité et liberté. Ce n’est pas lui qui diminuera la vérité, et cependant il apporte dans l’expression de sa pensée, de ses convictions, des ménagements infinis, blesser personne; il met dans son langage les plus fines et les plus tendres délicatesses. Ajoutez a cela une voix charmeuse qui séduit les uns et impose du moins le respect aux autres: «Ce Veuillot, disait-on, il. vous dit des choses énormes et on ne songe pas a le blaguer ni a se facher. »
« Chez ceux de mes amis qui ne sont ni chrétiens ni trés disposés 4 Vétre, écrit-il, loin d’avoir & repousser leurs railleries comme on pourrait le croire, j’ai trouvé tant de déférence pour mes idées, et pour ainsi dire tant de respect pour ma personne, que j’en ai été embarrassé. I] n’en est pas un qui ne paraisse m’aimer plus tendrement, et j’ai vu par la que le monde accorde malgré lui aux chrétiens toute ’estime qu'il est forcé de ge refuser. »
pour ne.
Emile Perrin, Emile Lafon, Eloi Mallac, Albert de Calvimont surtout le comprennent. Toussenel et Victor Considérant rendent hommage a ses convictions, mais surtout 4 son talent, et lui disent : « Venez avec nous, au phalanstére, vous deviendrez un maitre chez nous. » Il leur répond : « Le seul vrai phalanstére, c’est ’Kglise. La seulement on na qu’un coeur et qu’une ame. La seulement j’ai connu, j’ai touché la vérité. » — Nestor Roqueplan, le jouisseur bien éleyé, ’écoute avec faveur mais en secouant la téte tristement : « Je vous trouve heureux et je vous porte envie, mais si vous espérez me tirer du bourbier ot je suis et m’amener a la religion, yous vous trompez fort. Je ne crois plus 4 rien et je ne veux pas sortir de cet état. » Cela était dit avec mélancolie, mais sans dureté. Aussi Louis ne rompra pas avec lui.
Latouche, qui Vavait autrefois protégé, fut amer, méchant, cynique méme. Il ne pouvait prendre son parti de l’oubli ot il était relégué, lui et ses ouvrages, et s'indignait contre lingratitude humaine : « Vous souffrez, songez a Dieu, priez-le de vous donner la paix et vous l’aurez, lui disait tendrement son jeune ami. — Non, répliquait-il vivement, ce que je regrette, c'est de ne plus pouvoir faire ce que vous me demandez de regretter -@avoir fait. » Romieu, lui, éructa des blasphémes, Louis alors cessa toute relation. « Ils se revirent aprés la Révolution de 4848. Romieu, qui avait été trés éprouvé, parlait alors respectueusement de la religion et déclarait vouloir mourir en chrétien. » (Louis Veuillot, p. 152). C’était, malgré son éducation voltairienne, un homme supérieur qui avait gardé quelques principes et qui, 4 ses heures, réfléchissait.
Son apostolat s’exerce encore envers certaines dames quwil a connues a Périgueux, instruites, élevées, mais indifférentes. Ses lettres respirent toujours la prime bonne odeur de la grace qui l’a subjugué : « J’espére, dit-ila Pune Welles, quelque chose me dit d’espérer. Vous ne pouvez pas rester au niveau de tant d’esprits vulgaires qui fatiguent a la fois votre coour et votre raison. Vous étes ‘grande et bonne, vous sentirez le besoin d’aller a Dieu tres grand et tres bon. » Il entreprend aussi la dame qui l’a dénoncé 4 ses parents comme un déyot exagéré. La lettre est jolie avec un délicieux persiflage :
« ... Oui, madame, je fais ma priére le matin et le soir, et souvent encore dans la journée; oui, madame, j’observe abstinence et le jetine aux jours prescrits; oul, madame, je me confesse, ainsi que beaucoup d’honnétes gens, et je communie ordinairement le dimanche, en compagnie des portiers et des servantes de mon quartier, compagnie, & vrai dire, moins nombreuse que je ne le souhaiterais, mais du reste excellente et mélangée dans une assez forte proportion d’hommes et de femmes, mes égaux devant Dieu, mes supérieurs dans le monde et mes supérieurs de beaucoup.
Tout cela est trés vrai, je fais ces choses, on yous a bien informée. Seulement, il n’est pas vrai que
‘LAMI DU CLERGE ad.
mes amis doivent s’affliger de cela, ni pour eux qui n’y perdent point mon amitié, ni pour moi qui n’y perds point mon ponheur... »
Ensuite il décrit sa joie @’ « aimer sans reproche et sans mélange de haine, » cette « joie souveraine que, dans notre langage, nous appelons l’amour de Dieu, » la certitude de sa foi, son bonheur actuel, comparé 4 son état d’autrefois. « Dans Ce temps-la, j’étais toujours hérissé de peut-étre. Plus de ténébres 4 présent... Peut-étre mon humble et vulgaire récit vous inspirera-t-il une bonne résolution. C’est dans ce but, je ne vous le cache pas, madame, que je l’entreprends. »
Il songeait dés lors a écrire Rome et Lorette, ou il raconte dune maniére si touchante sa conversion. I] parait que cette dame se facha. Ce fut la seule.
Il. — C’est pour continuer et étendre son apostolat qu’il reprend aussitét sa plume. Il est rentré & Paris au commencement d’aotit 1838 ; le 15 octobre suivant, ses Pelerinages de Suisse sont terminés, mais ce n’est qu’a la fin de février 1839 que Canuet — pseudonyme d’Olivier — les fit paraitre. Ils débutent par de touchants « Adieux a Rome»: « Non, je ne te quitterai pas sans te saluer de la voix et du cceur, ville immortelle ot mon &4mea tant vécu! Je te suis venu couvert des voiles honteux de lindifférence, et je m’en vais chrétien. » Un beau livre tout primesautier, plein de théories chrétiennes, de peintures de caracteres, de descriptions, de coléres, de paysages et de priéres. Comme toujours, ces priéres sont pénétrantes, Lisez plutétle chapitre de Notre-Dame des Ermites, d’Kinsiedeln, « dont les tours blanches et les vastes ailes resplendissaient dans la plaine sauvage et sombre, comme un grand autelallumeé » :
« Trésor de candeur éternelle et d’éternelle bonté, rose des jazdins célestes, blanche tour d'ivoire fermée aux rayons du mal, embléme de toute vertu, miroir de toute pureté, flambeau des familles. O Vierge! j’ai deux scours, deux enfants saintes encore, deux blanches colombes encore ¢achées au nid maternel ; elles chantent et sourient dans leur innocence qui s’ignore elle-méme, comme le fils d’un roi se joue sur les tapis dont il ne sait pas le prix ; mais l’heure approche ot elles atteindront le seuil des années sérieuses et pourront contempler la vie. Vierge trés prudente, faites que ce redoutable spectacle ne fascine point leurs yeux ignorants; préservez-les du souffle amer qui flétrit les jeunes fleurs; préservez-les des larmes stériles, des angoisses qui font rougir, des désirs qui font tomber; gardez-les humbles et pures, soumises aux lois de Dieu, franches et fideles jusqu’a la fin de leur vie. Qu’elles soient filles modestes, femmes patientes et dévouées, méres vigilantes et pieuses... »
Quelques pages plus loin, le ton change soudain : il regarde en face l’hérésie, plus terrible que la peste, la guerre et la famine réunies; il flétrit leg «laches souverains » qui n’ont pas étouffé l’incendie naissant, et les lettrés méme catholiques qui,
L’AMI DU
CLERGE a7
par respect humain, se font aussi fauteurs d’hérégie :
« Us parlent de massacres, de bichers, de dragonnades, ils font un argument dela mort de Jean Huss, et déplorent hypocritement que l’Eglise ait répandu le sang.
« Pour moi, je le dirai franchement et nettement, méme avant @expliquer toute ma pensée:
Si quelque chose me semble a regretter dans tout cela, c’est qu’on n’ait pas brailé Jean Huss plus tot, et que Luther n’ait pas été brailé comme lui; c’est qu il ne se soit pas trouvé en Europe, au commencement de la Reformation, un prince assez pieux et assez politique pour mouvoir une croisade contre les pays quelle avait infectés. L’hérésie de Jean Huss fit périr plus de trois cent mille hommes, celle de Luther en a fait périr des millions, et il nest pas encore temps de clore la liste des victimes; ces millions Vhommes sont morts sans aucune espéce de profit pour le genre humain; ils ont légué des haines, des troubles, des sophismes, plus d’éléments de crime et de dissolution quil nen faudrait pour faire périr un monde, si la miséricorde de Dieu ne veillait pas sur nous... Quelque précieux que fussent les jours des hérétiques, ils ne valaient pas ce qwils ont coiité. »
Aucune phrase ne lui fut plus reprochée que celle-la : « Si quelque chose me semble a regretter dans tout cela, c’est qu’on n’ait pas briilé Jean Huss plus tot, et que Luther n’ait pas été brilé comme lui. » On ne citait point les considérations qui suivaient, mais seulement cette nette affirmation. MM. Emile de Girardin et Guéroult la releyerent en 1851 dans une polémique ou ils concluaient que l’Eglise aime:a briter les gens.
Mgr Sibour s’en alarma et pria Louis Veuillot de
répondre en désavouant cette malencontreuse assertion :
— Je ne ferai pas le désaveu que vous desirez, lui dit Louis Veuillot, mais je dirai quelque chose.
Le lendemain, on lisait dans lUnivers cette courte et maitresse réplique :
« Littérairement, cette phrase sur Jean Huss pourrait étre mieux tournée, mais comme j’ai le bonheur de n’étre pas de ceux qui tiennent trop a la facon de leurs phrases, je ne la renie point. Je la prends, puisqu’on me la rejette, et je ne suis pas insensible au plaisir de me trouver fidele a mes opinions. Ce que j’écrivis en 1838, je le pense encore.
« Que les philanthropes rouges impriment cette déclaration en tels caracteres et autant de fois que bon leur semblera; qu’ils y ajoutent leurs commentaires et quwils joignent le tout 4 mon dossier. Le jour ot je voudrai la déchirer, ils pourront avoir de moi l’opinion que j’ai d’eux. »
Cette déclaration, ajoute M. Kugéne Veuillot, ne plut 4 aucun de ceux qui l’ayaient provoquée. Néanmoins, sur ce point, la polémique cessa.
III. — Louis Veuillot fut apdtre aussi dans sa famille. La surtout la misére religieuse lui appa-
raissait plus aigué. Son pere était un excellent homme, dur au labeur, de mours irréprochables, dune probité parfaite, d’un honnéte et noble caractere. Que de vertus naturelles en ce rude ouvrier au coeur libre et bon, qui ne vivait que pour les siens! Hélas! il ne connaissait pas Dieu. La societé, chargée d’élever les Ames et. de former les esprits, ne lui en avait rien dit, ou si elle lui avait parlé de la religion, ¢’était pour la persifler et la dénigrer. Il n’était pas impie, mais il ne savait pas, et tout imprégné des préjugés qui trainaient a cette époque voltairienne, il ne voulait pas savoir. Quand il apprit la conversion de son ainé, de « Veuillot, » comme il lappelait, son espérance et son orgueil, il en fut contrarié, parce qu’au titre de chrétien il croyait voir s’attacher une défaveur; le brillant avenir de son fils lui parut sinon brisé, du moins compromis. Mais il sayait Louis sincere, il ne le blama point. De temps 4 autre, celui-ci glissait un mot, attirait son attention sur les graves questions de Dieu, de lame, de la responsabilité humaine : « C’est bon, c’est bon, répondait-il, nous causerons de cela plus tard! »
L’heure décisive vint, presque foudroyante.
Francois Veuillot fut frappé soudain, a cinquantequatre ans, a la fleur de Page, dune maladie mortelle. Louis accourut aussitét et le trouva presque mourant. Il lui parle de Dieu trop oublié, de son ame, chrétienne au fond, mais que le malheur des temps avait tenue éloignée de la religion, puis il va chercher un prétre qui lui apporte des lumiéres plus vives, des clartés consolantes avec la grace des sacrements. (15 mars 41839).
Dieu ne nous demande pas ce qwil n’a pas donné. Ce travailleur énergique, cet homme loyal et droit avait, en somme, fourni une belle carriére, et qui sait ce que les anges avaient moissonné de mérites dans ses fécondes journées ot il obéissait avec tant de conscience a la grande loi du travail, qui est la premiere des lois de Dieu ? Cependant Louis Veuillot garda une sorte d’anxiété touchant l’4me de son pére, et Ile souvenir de cette mort ne lui revenait jamais qu’avec une pensée de tristesse qui, parfois, se traduisait par d’améres indignations contre Ja société moderne, cette méthodique tueuse dames.
Lisez cette page mouillée de larmes :
« C’était dans une demeure affligée, au milieu dune nuit d@hiver. Pendant que les pluvieuses tempétes de mars gémissaient au dehors, moi avec ma famille en larmes, je priais pour mon pére agonisant. Hélas! cet homme dont toute la vie n’avait été qu’un effort héroique de courage, cet homme d’une droiture et d’une probité sans ombre, et d’un dévouement toujours plus grand que ses devoirs, il s’était trouvé fatble devant la mort. Il avait bien su travailler, souffrir, se dévouer aux plus pauvres que lui, se dévouer 4 ses enfants, se dévouer a Vhonneur : son digne coeur le lui avait appris; mais personne, personne au monde ne lui avait appris qwil y ett au ciel un Dieu pour récompenser tant de labeurs et que
s’endormir dans le sein de ce Dieu clément, c’est revivre pour l’éternité. Une société sans entrailles pour le pauvre peuple et sans intelligence pour tout ce qui s’éléve au-dessus des plus grossiers intéréts dune abjecte vie, avait écarté de lui dés sa naissance les dépositaires de la parole sainte ; elle Vavait laissé croitre comme tant d’autres dans l’ignorance de son Ame, de son Dieu... Ses regards ne voyaient au ciel qu’un espace vide et dans l’existence qu’une chaine 4 porter péniblement, n’ayant d’autre bonheur que d’en alléger le poids, par un surcroit de fatigue pour lui-méme, a sa compagne dévouée et a quatre pauvres enfants qui marchaient autour d’eux. O mon vénéré pére ! Dieu sait tout, il vous a connu, je ne désespere point! Mais est-ce assez avoir une conscience tranquille quand l’agonie s’avance enfin avec toutes ses douleurs, quand tout secours mortel est impuissant 4 rassurer la nature épouvantée, quand le messager de paix et d’espérance, le prétre, ce gardien des portes du ciel, prét a les ouvrir au moribond, n’est pour ses yeux prévenus par cent mille mensonges abominables que le héraut détesté qui précéde Vinévitable mort ? Oh! non, ce n’est pas assez, Seigneur!. il faut encore: yous aimer et savoir ou l’on va; et mon infortuné pére qui ne le savait point, malgré ses longues vertus, malgré ses enfants réunis autour de son chevet et qu’il laissait dans une voie plus heureuse, souffrit presque sans consolation toutes les angoisses du trépas! » (Rome et Lorette).
Tl raconte cela a propos d’une morte aupreés de laquelle il avait prié dans l’église de Foligno et dont le visage découvert, suivant la coutume du pays, gardait « la douce empreinte de l’espérance qui avait charmé ses derniers moments. » — « Ainsi serait mort mon pére sil avait connu Dieu, si les chefs de la société dans laquelle il a vécu lui avaient donné ce qu'elle doit, par tous les moyens, s’efforcer de donner a tout homme venant au monde. »
Voici maintenant Vindignation contre ces « maitres » qui lui avaient « vendu Jleau, le sel, air, » et ne s’étaient jamais occupés de son ame.
« Mon pére avait travaillé, il avait souffert, il était mort. Sur le bord de sa fosse encore ouverte, je songeai aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu’aurait pu gotiter, malgré sa condition servile,-ce cour vraiment fait pour Dieu : joies pures, joies inénarrables et célestes dont, par le crime d’une société que rien ne peut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors de la tombe du pauvre ouvrier sortit comme une lueur de vérité funébre, qui me fit voir et qui me fit maudire... non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, le crime d’impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu avait attachée a Vinfériorité de leur sort; et je sentis ’anathéme éclater dans la véhémence de ma douleur.
« Oui, ce fut la! je commengai de connaitre, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages qui ont renié Dieu, et qui reniant Dieu, ont renié le pauvre et n’ont plus pris soin ni de son corps ni de son ame. Je me dis : Cet édifice social est inique; il croulera, il sera détruit. J’étais chrétien déja : si je ne l’avais pas été, dés ce jour j’aurais appartenu aux sociétés secretes. »
Kit il en donne la raison, quilui apparait encore sous Ja forme d’un souvenir pénible. Pourquoi les uns possédent-ils tout, et les autres rien, pas méme de quoi se nourrir? « Ce redoutable probléme m’etit donné le vertige; car, si Dieu n’y répond pas, nul homme n’y pourra répondre. Dans mon enfance, quand certain patron de mon pére venait le chapeau sur la téte, lui intimer durement ses ordres, mon coeur bondissait, j’éprouvais un frénétique désir d’abaisser, d’humilier, d’écraser cet insolent. Je me disais : Qui l’a fait maitre, et mon pere esclave? Mon pére qui est bon, brave et fort, et qui n’a fait de tort 4 personne; tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises mceurs! »
C’est Vame du peuple peinte au vif avec sa logique simpliste qui, si la religion n’intervient pas, pousse fatalement a la révolution, au chambardement pour le chambardement. Louis Veuillot décrit comme nul socialiste n’a su le faire cet état
"ame : « Si j’étais resté dans cette ignorance ot demeure presque tout le peuple ouvrier..., ou jaurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse part, et que, dans la misére, régne au moins lVégalité! Je n’y gagnerai rien peut-étre, mais je n’y perdrai rien non plus ; et dussé-je y perdre, au moins j’aurai le plaisir de la vengeance, et je ne serai plus insulté ! — Voila la plaie du peuple, elle est a l’Ame. » (Libres Penseurs, Avant-propos, 1848).
Ces scenes, ces souvenirs, cette jeunesse tant traversee, tous. ces combats qui se livrent dans son esprit puissant, dans son cceur sensible, nous révélent un Louis Veuillot qu’on n’a jamais voulu voir, parce que ses ennemis se sont acharnés a le
représenter comme « un ennemi du peuple et de
la liberté. » Nul écrivain dans notre siécle ne fut peuple et fils du peuple comme lui. C’est pourquoi il comprend si bien les élans, les aspirations, les illogismes et les brutalités populaires ; son cour est reste peuple, sa pensée se moule a celle du peuple, elle en revét les expressions imag¢es, Saisissantes, sans toutefois descendre jamais au trivial. Peu @hommes dans notre siécle ont aimé Pouvrier autant que lui, parce qu’il a vécu de sa vie, il a subi ses miseres, il s’en souyenait, et il eprouvait pour lui la plus généreuse compassion. Dans le peuple, dans le travailleur qui~gagne péniblement sa vie et qui est victime des gréves, des spéculations, des maitres hautains ou injustes, il revoyait son pére, et il s’irritait contre une société sans entrailles qui l’exploite, l’écrase sous
ry
f L’'AMI DU CLERGE
le poids « dune misére souvent imméritée, » et lui refuse cyniquement les clartés consolatrices de la religion.
Son frére non plus n’était pas chrétien alors. Louis le supplia auprés du lit de mort de leur pére de se convertir aussi, et il ne cessera de le poursuivre de ses lettres admirables de cceur, de piété, de tendre correction fraternelle, jusqu’a ce
~quil Pait ramené a Dieu: « Va te confesser, lui
écrit-il année suivante, quand tu y seras allé une fois il ne te cotitera pas d’y retourner toujours, et ce sera une grande joie au ciel et sur la terre, dans les cours de tous ceux qui t’aiment et dans le tien. Mon Dieu! cher frére, si je pouvais un jour porter cette nouvelle aux Oiseaux, l’écrire & nos scurs, la donner au P. Varin, que d’ardentes actions de graces s’éléveraient vers le Tout-Puissant!... Mais il faut que tu viennes a notre secours pour te sauver. Te sauver, entendstu? Que ce mot est terrible quand c’est un frére qui le dit a son frére! Si tu savais que d’inquictudes m’ont poursuivi, m’ont rongé le cour toutes les fois que je me suis demandé si j’avais bien fait tout ce qu’il fallait faire pour te ramener, si javais été assez vigilant sur moi-méme, Si je m’étais assez appliqué a te donner de bons exemples, ou tout au moins a ne pas t’en donner de mauvais! Et en ce moment encore, combien je tremble, si tu ne reviens pas, que Dieu ne me dise comme 4 Cain: Qu’as-tu fait de ton frére? —
Et puis je songe a toi, a notre pauvre pére dont Pame a peut-étre besoin de nos sacrifices et qui
attend que tu te souviennes de la promesse que tu fis, il.y a prés d’un an, 4 son lit de mort. Cher frére, le 45 mars prochain, Dieu ne nous verra-t-il pas tous réunis au pied de ses autels, le prier pour notre pére et pour nous? Le 15 mars prochain sera aussi, a peu de jours pres, l’anniversaire de ma conversion. Que de motifs pour décider ton cceur! Adieu. Que le Seigneur t’éclaire, mon pauvre enfant, qu'il inspire et te conduise! » (Février 1840).
Nous verrons quelle dut étre sa joie quand Kugéne lui annonca a Alger que le P. Varin était venu chez lui le vendredi saint, l’avait trouvé au lit A neuf heures du matin « lisant un roman de Balzac ou de Sand, et décidé a aller le jour méme & confesse ! » (Correspondance, t. I, p. 70).