IV. — Apres avoir été sous-chef de bureau au
ministére de l’intérieur, poste qu’il ne remplissait |
guére, il était maintenant attaché au cabinet du ministre, poste moins astreignant encore, — puisqwil n’y avait pas de fewille de présence, — et qui lui laissait le temps d’écrire. Il n’avait pas encore lié avec | Univers, — qui s’appelait alors VUnivers religieux, — bien que ce journal ett fait un compte rendu aimable des Pélerinages de Suisse, « Yune des plus brillantes fleurs mystiques, disait-il, qui soient écloses sous le rayon
‘de la foi dans la littérature religieuse.» D’ailleurs,
préoccupé @écrire Pierre Saintive, Le Saint Rosaire médité, Rome et Lorette, Agnes de Lauvens,
il ne songeait pas alors 4 rentrer dans la presse. I] poussa cependant la porte de ’Univers, qui lui plaisait par la fermeté de sa doctrine, pour y prendre la défense du général Bugeaud (20 nov. 1838), puis pour y publier un article sur la bénédiction de l’église du couvent des Oiseaux ot étaient ses sours. (16 juin 1839). Il s’y rendit méme un soir avec son frére pour corriger ses épreuves. « Nous poussimes une porte entr’ouverte, rue des lossés-Saint-Jacques, raconte M. Eugene Veuillot, nous étions dans la salle de rédaction : salle petite, mal éclairée, sans autres meubles que des chaises & fond de paille et une table chargée de journaux. Deux rédacteurs y travaillaient en silence, l'un vétu d’une soutane : eétait Melchior du Lac, qui répondit a notre
salut en se levant 4 demi; autre, un laique:
c’était Jean Barrier, collant des deux pouces, avec gravité, des nouvelles diverses sur une grande
feuille de papier gris. Une tabatiére était entre eux ot ils puisaient abondamment. Rien n’y res-
pirait la richesse, ni méme l’aisance, mais du
Lac avait une physionomie si intelligente et
Barrier paraissait si bon que Louis ne put se
défendre de répliquer a Kugéne qui soulignait la
misere du journal : ©
« — Kh bien! petit frére, si je refais jamais du journalisme, ce sera probablement ila! »
Et ce fut bient6t. M. Bailly, propriétaire de VY Univers, Vaccueillit Vautant plus volontiers que Louis, employé au ministére, pouvait vivre de sa place, mais le nouvel arrivant occupé ailleurs ne donna d’abord qu'un travail intermittent. Il se rachetait en vigueur. C’est alors quwil publia en feuilleton les Propos divers dou sortirent plus tard les Libres Penseurs. Le premier feuilleton parut le 12 février 1840.
Il commencait & étre connu. Olivier et Féburier Vavaient présenté a leurs amis; lui-méme trés liant, trés séduisant par sa causerie, s’était créé naturellement des relations. L’on se réunissait, on causait. Cénacle littéraire charmant ou se rencontraient Leclerc d’Aubigny qui depuis dix ans travaillait 4 Vhistoire des Jésuites, Cyprien Robert, l’explorateur, Théodore Pavie, EHugéne Boré, Bonnetty, Edmond de Cazalés, Amédée Gabourd, Douhaire, E. de Bazelaire et vingt autres. On y traitait des questions d’art, d’histoire, de littérature, de religion, d’couvres de charité. « Partis de divers points, dit-il, et ayant traversé diverses opinions, qui, la légitimiste, qui, la républicaine, qui, la libérale du milieu, nous n’ayons pu parvenir encore a nous disputer sur un point quelconque de politique, ni nous diviser sur aucune question d’homme ou de cabinet. Sans vouloir faire une comparaison qui nous honorerait beaucoup trop, pareille chose est arrivée aux apdtres. Le méme jour ils parlérent toutes les langues, comme les ouvriers de Babel ; mais la différence est grande : ils ne’s’entendirent que mieux. C’est qu’avec le don des langues ils avaient recu le Saint-Esprit. Pour nous, chré-
tiens, la diversité des appréciations dans les choses purement humaines, n’est aussi que le don des langues et n’en est pas la confusion. Eclairés par la foi, guidés par la charité, nous supposons toujours, et nous reconnaissons bien vite que nous voulons tous les mémes choses sous des noms parfois différents. » Louis parut d’abord étre une sorte de secrétaire de ces réunions, puis bientdt il se donna plus Wair et de liberté. Au mois de septembre suivant, Balzac ayant attaqué VUnivers, et notamment lauteur des Propos divers, dans un article intitulé Manifeste littéraire,il Vexécuta nettement, d’autres dirent alors : brutalement.
De fait, la réplique n’est pas tendre, pas imméritée non plus. L’Univers était accusé d’étre « vendu au Chateau, » et dés lors il était chatouilleux sur ce point. Louis Veuillot s’en prit a Voeuvre du célébre écrivain, le pére du roman naturaliste, 4-ses « livres exécrables et honteux » ‘qu'il n’osait méme avouer tous, a sa morale: « Sa morale admet tout, et sil était possible dimaginer un huitiéme péché capital, son @uvre offrirait Péloge des huit péchés capitaux. A la fin on sindigne, un honnéte homme laisse tomber ses yeux sur cette sentine et dit bien faiblement ce quil y a vu. Aessitét, Pauteur, rouge de colere, s’écrie que c’est vomir Vinjure contre les célébrités du pays; comme si cette déplorable céelébrité dont il se fait un titre de gloire n’était pas la raison méme qui appelle sur lui d’éclatantes réprobations! Comme si sa misérable célébrité pouvait jamais valoirla célébrité du moindre des principes et de la plus humble des vertus, aux flancs de laquelle V’injurieux venin s’attachait. »
C’était dur peut-étre, mais juste, et cette justice dans l’exécution des malfaiteurs est encore une des formes de l’apostolat..
A cette époque de sa vie toutefois il préfére les livres aux travaux quotidiens de la presse. I] écrit Pierre Saintive, un roman chrétien qui n’obtint pas le méme succes que les Pélerinages de Suisse, parce qu’il y laisse volontairement languir Vaction pour faire ressortir les idées chrétiennes en de brillantes dissertations sur les questions politiques et sociales. (Mai 1840). La scéne se passe déja a Chignac. Puis le Saint Rosaire médité, ouvrage approuvé par « Denis Affre, vicaire capitulaire, archevéque élu de Paris, » le 24 juillet 1840. Beau livre écrit en invoquant la sainte Vierge. « Je Vai commencé, dit-il 4 Vabbé Morisseau, le premier jour du mois de Marie, et je Vai fini le dernier. Il n’est point de travail auquel j’attache de plus doux souvenirs. »
(5 septembre 1840). Cet ouvrage se divise en trois parties et renferme des méditations sur les mystéres joyeux, douloureux et glorieux. Il y chante aussi la sainte Vierge en poésies élevées et pleuses, adressées surtout aux enfants :
Priez, enfant; votre priére Nous aide et parfois nous défend.
: L’AMI DU CLERGE RATA Oe ai rok Aa Yeates ao aaa eee We cnn eed ale LA Noe SNe
L’enfant qui prie est tutélaire, Dieu laisse enchainer sa colére Par la priére d’un enfant.
Le souffle de vos lévres roses, La-haut, saura bien parvenir ; Vos priéres a peine écloses, La-haut, protégeront deux choses :
Notre passé, votre avenir.
Le genre est simple, gracieux, et comme toujours exclut la banalité.
En méme temps il composait l’Epouse imaginaire. L’abbé Aulanier, aumdénier du couvent des Oiseaux, voulait le marier, Cet opuscule d’une soixantaine de pages est histoire d’un projet qui n’aboutit pas. Louis Veuillot place la scene en 1735 et pour y mettre en conscience la couleur locale, il prend le style du dix-huitiéme siécle. Dans les lettres qu’il adresse a sa fiancée et qwil signe Estéve Dumesnil, il commence par faire son portrait :
« L’ensemble de ma personne n’a rien qui soit remarquable : je ne suis ni grand, ni gros, ni petit, ni maigre; je n’ai point la taille élégante, je ne l’ai point épaisse. Je suis un garcon a peu pres comme tous les autres, et je vous avoue que le public est le modéle sous ce rapport 4 quoi je m’efforce de ressembler. Cependant une démarche aisée, en méme temps qu’assez grave, serait selon quelques-uns le point ou je me distingue, et je crois que je peux accepter cette flatterie. Je n’ai VYallure d’un évaporé ni d’un rustaud; je pose mon pied sur la terre, solide, je me proméne par la ville, comme un propriétaire dans son héritage, et cette espéce de dignité sert a compenser suffisamment une certaine carrure qui voudrait peut-étre que j’eusse quelque petite chose de plus en hauteur. A tout prendre, je ne suis point mal fait.
« Ce corps vigoureux supporte ma téte qui pourrait étre un peu moins volumineuse, sans pour cela paraitre disproportionnée. Vous voyez bien ce que je veux dire; de grace n’exigez point que je sois plus précis la-dessus. J’ai les traits forts, plut6t que prononcés; les lévres grosses, le nez... eh bien! oui, le nez ample! Les yeux sont noirs et plutét petits, fort vifs quelquefois, les sourcils bien placés, peut-étre un peu durs;*le menton assez agréable, malheureusement je commence a en avoir deux ; avec cela le teint brun et pale... Je me sauve par la physionomie. Si je m’anime a causer, mon regard brille; avec ceux que j’aime, j’ai le sourire bon et tendre; avec tout le monde, lair franc; enfin sur ce visage a faire fuir les amours, se peignent sans difficulté des sentiments faits pour attirer la sympathie. Mes traits disent nettement ce que j’ai dans l’Ame...
« Avant de vous écrire, j’ai demandé-a une dame qui passe pour sincére, comment elle me trouvait. Elle a répondu : « Vous avez la voix « aimable, vous ne manquez pas d’esprit; lors-
« qu’on vous écoute... on peut oublier qu’on vous « voit. »
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Le portrait est exact, dit M. Eugene Veuillot, sauf que Louis a oublié de dire qu’il était marqué de la petite vérole, mais il l’a laissé entendre dans : « ce visage a faire fuir les amours. »
Ce mariage ne se fit point, le futur beau-pére exigeant que Louis Veuillot promit de rester dans VPadministration, attendu que la carriére des lettres n’assurait pas du pain.
« Un an ou deux plus tard, dit M. Eugene Veuillot, Vhéroine poétisée de l’Epouse imaginaire était Vépouse réelle d’un excellent catholique de nos amis, et Louis dinait chez elle. — Eh bien ? lui dis-je. — Eh bien! elle est agréable, de bonne allure et de bonne physionomie. X... sera probablement heureux, mais je n’envie pas son bonheur. »
Non seulement il écrit, mais il s’occupe d’ceuvres de charité, de patronages, et préleve sur sa bourse d’importantes ressources pour secourir les pauvres, — car il ne sut jamais refuser une aumdne. — La pensée de son pére lui revient toujours, il voudrait faire quelque chose, lui fils d’ouvrier, pour Vouyrier son frére, qui git dans toutes les miséres et toutes les ignorances. Aussi mande-t-il ‘€ Eugene qui était a Lille : « Informe-toi des moyens dont on use pour amuser pieusement le dimanche les jeunes ouvriers; nous avons besoin de grands renseignements. »
Il demande aussi que les catholiques s’organisent sur le terrain politique, et déja son programme est tout arrété. Le comte O’Mahony, un royaliste intransigeant, ravi de la lecture des Pelerinages de Suisse, le supplie @abandonner les libéraux de toutes les écoles, et ajoute : Je vous attends au pied d’une croix fleurdelysée. » Il répond en témoignant de son respect pour la
famille déchue, mais en affirmant ses principes
qui resteront inébranlables :
« Jetons-nous au pied de la croix, prions Dieu pour la justice, pour la France. Et si Dieu place aux bras de cette simple croix des fleurs de lys, certes ma main ne les abattra pas, et je ne cesserai pas pour cela de prier. Mais que Dieu décide. Pour moi la simple croix me suffit, et si les fleurs de lys devaient en écarter trente millions d’Ames, je vous dirais : Pour l’amour de Dieu et de nos fréres, oublions les fleurs de lys. Vive la Croix! »
Tout s’éléve, tout se transforme dans ce jeune écrivain Aagé de vingt-sept ans a peine et qui posséde déja des idées si lumineuses, si nettes, sur toutes les grandes questions du jour et de la vie. C’est surtout, a notre gré, lceuvre de la grace; les clartés chrétiennes ont fait épanouir ce Magnifique esprit, qui n’etit jamais été vulgaire, mais qui est devenu sublime au contact des sublimes vérités religieuses. Pour son programme politique, point de regrets stériles du passé, point de compromissions avec les pouvoirs présents, point de parti pris contre eux : ’Kglise et les ames avant tout.
V. — La Providence lui fournit alors l’occasion d’exercer son apostolat chrétien sur un théatre
tout nouveau pour lui. Elle l’envoya en Algérie, avec le général Bugeaud. Il hésita d’abord, sachant combien le général était parfois fantasque, quinteux, mais M. Guizot lui dit
« Allez! Tout en aidant Bugeaud dans ses écritures vous é¢tudierez pour moi la question algérienne, vous m’adresserez des rapports qui m’éclaireront mieux que ceux: de mes fonctionnaires. Vous rendrez service au gouverneur et a moi. » Louis acheva rapidement Rome et Lorette (janvier 1841) et partit.
Il écrit de Toulon 4 son frére le 48 février : lettre heureuse, joyeuse, sereine comme le miroir @une mer calme. « A présent il me semble que je vogue a pleines voiles dans la lumiére et je m’y sens bien. Tout s’est ouvert & mon esprit. Je connais ma route et je sais ce que je verrai quand j’aurai atteint les limites de Vhorizon. Les hommes sont vraiment mes fréres. Je les aime et je les plains, et il ne me viendrait jamais 4 la pensée d’en accuser un seul, si je n’espérais par la servir tous les autres et le servir moi-méme. Les objets ont d’autres couleurs; ce qui était morne, est animé; la ou je voyais le caprice du hasard, je vois un clair témoin de l’existence et de la puissance de Dieu. » Les militaires sont en général « d’excellents curs, » mais « guére meilleurs chrétiens que nos bourgeois. » [1 entreprend de catéchiser un officier et lui apprend ce que cest que le vrai courage, qui consiste a ne pas fuir le danger, a faire son devoir et a supporter la défaite, le malheur, en bénissant Dieu. L’officier trouve cela admirable : « Eh bien! mon officier, réplique-t-il, je vous affirme que sur dix chrétiens, hommes ou femmes, yous en trouverez au moins neuf capables de faire preuve de cette derniére espece de courage, mais il faut choisir parmi ceux qui sont exacts a dire leurs patenotres. » ;
La vue dAlger (24 février) avec ses terrasses blanches, ses minarets, ses palmiers, le ravit, mais surtout la pensée que la croix y va régner de nouveau : « Seigneur, dit-il, vous avez repris votre bien; ce sol est deux fois a vous : vous Vavez créé et vos martyrs l’ont arrosé de leur sang! » La réception du gouverneur est triomphale et il ne se défend point de dire 4 Voreille de Bugeaud impassible : « Quel beau spectacle! et guel beau jour! — Oui, répond le gouverneur en souriant, le coup d’il est joli pour un homme de lettres, mais voyez-vous la-bas, a gauche, dans les terres, ces murs blancs? C’est la Maison- Carrée, et il s’en faut de peu que la France n’y soit prisonniére. Si le gouverneur d’Alger voulait aller la sans escorte, on le ménerait coucher chez les Hadjoutes, et il suffirait d’un mot d’Abd-el- Kader pour faire tomber sa téte. »
Outre que les Arabes avaient la haine de Vétranger, ils professaient un mépris absolu pour « ces chiens de chrétiens » qui ne priaient pas. L’Arabe est fataliste mais religieux, convaincu,
il place la religion au-dessus de tout et il voyait
VAMI DU CLERGE
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un gouvernement par ailleurs détesté qui la ravalait au-dessous de rien. Le gouvernement craignait qu’on ne s’imaginat dans sa nouvelle colonie quil ptt faire de la propagande chrétienne contre Mahomet. Aussi lévégue d’Alger, Mgr Dupuch, avait-il regu défense de s’occuper des indigénes. Il n’en eut pas moins la premiere visite de Louis Veuillot, qui se fit partout son avocat désormais. A la table du gouverneur on ne manquait point de dauber sur Pévéque. Bugeaud qui était chrétien cependant, avait la dent mauvaise et il s’entendait aux exécutions narquoises. Un jour qu'il se livrait sur le prélat a Pun de ces exercices oratoires dont il était friand, Louis Varréta net : « Mgr Dupuch, dit-il, est un homme de mérite et de devoir : par son caractére comme par ses fonctions il a droit au respect de tous. — Comment! Veuillot, vous vous permettez de me donner une lecon & ma table! — Nullement, Monsieur le gouverneur-général. Mais si lon vous attaquait devant moi chez Vévéque, je vous défendrais ; on attaque ’évéque chez vous, je me permets de le défendre. » Les fiatteurs murmuraient, il y eut un moment de silence froid, puis Bageaud dit nettement « Messieurs, ne protestez pas, Veuillot a raison : il faut savoir défendre ses amis. »
Les jeunes gens aiment la loyauté, la franchise, la bravoure. Louis était d'une grande franchise, trés bon et trés gai, il faisait la joie de ses camarades, avec cela simple comme un enfant et marchant droit devant lui comme un soldat. Il pratique ouvertement sa religion, mais ne l’impose a personne et se garde des sermons ennuyeux.
Chez lui le jugement était aussi fin que l’esprit, il savait quand il efit été intempestif de parler, et attendait. Il ne manquait pas dans l’entcurage de Bugeaud d’hommes qui suspectaient le jeune journaliste : « Les calotins, dit un jour malignement un colonel, savent se garer des balles! » Car on était alors en campagne. Louis portait un bel uniforme avec un grand sabre et des pistolets, et il montait un cheval quwil appelait Jugurtha. Ce métait pas précisément une expédition pour rire. Les Arabes dressaient des embuscades et les nuits étaient froides. Un matin, il apercoit un voltigeur ¢tendu a terre et qui ne remue pas: « Est-ce qu'il dort? » demande-t-il avec anxiété. — Il était mort. « Allons, allons, cria d’une voix bréve un officier de Vintendance qui passait, enterrez-moi ca! » — « Que Dieu console ta mére, pauvre soldat! » dit tout bas Louis Veuillot. Et Von poursuit sa route. Il chevauche en compagnie d’un officier, ils trouvent cing sapeurs du génie qui conduisent des chevaux. « Pourquoi étes-vous restés en arriére? leur dit Vofficier. Rétrogradez vers ’armée. » Ils ne l’écoutent pas. Les deux cavaliers se hatent de traverser les broussailles. « Sauriez-vous manier votre sabre ? demande Jl’officier. — Mon sabre? Il ne me sert exactement qu’a me faire trébucher quand je marche... Croyez-vous done qu’il y a du danger?
— Je ne veux pas vous-effrayer, mais nous sommes dans un mauvais pas; faisons un temps de galop. — Je dis un Ave Maria, reprend Louis. — Dites-le pour deux. » Au moment ot ils arrivent au camp on entend des coups de fusil, et la troupe rapporte les corps décapités des gapeurs du génie. — Ailleurs c’est un soldat qu’on a amputé sur le chemin : « On a laissé la sa jambe, écrit-il. J’ai vu cette jambe, j’ai mangé de cette jambe pendant deux jours; cette jambe m’a suivi fort loin, et quelquefois encore je la rencontre! » Enfin avant d’entrer 4 Mascara et pendant une heure il suit le général qui charge les Arabes, toujours en téte a cdté de lui : « Hé! colonel! dit Bugeaud le soir d’un air narquois, il me semble bien que Veuillot, le grand ami des « calotins, » ne yous a pas laissé ’avantage d’étre plus que lui exposé aux balles des Arabes! »
Cependant s’il est brave, il n’est pas guerrier. « Pour me plaire ici, écrit-il 4 Edmond Leclere, il faudrait que j’y fusse missionnaire apostolique. Par malheur on y parle deux langues qui n’ont. point de mots pour la prédication : Parabe et la troupiére. » — La seule guerre qui le passionne c’est la guerre « contre des idées, » c’est pourquoi il désire vivement son retour 4 Paris, pour dégainer « contre Villemain, contre Vempereur de Russie, contre les journalistes, contre les feuilletonistes, contre les vaudevillistes. Voila de la guerre !... » (Avril 1844).
Ul poursuit toutefois doucement, sincérement et de bonne humeur son ceuvre d’apostolat. Un soir d’orage, chez un chef arabe, se rencontre, sous la tente, la compagnie la plus étrange qui se puisse voir. « Nous nous y trouvions six ou sept: il y avait deux musulmans, deux renégats, un huguenot, un juif et un catholique, votre serviteur. » (A Edmond Leclerc, 6 juin 1841). L’un des deux musulmans, Ben Kaddour, était pieux et sincére. lis étaient couches péle-méle, sur des vétements francais ou arabes, parmi des sabres, des fusils et des pistolets. « Quand il fut temps de dormir, lés musulmans firent leur priére d’un cété, le catholique s’agenouilla et fit la sienne ; les renégats, le huguenot et le juif s’enveloppérent en silence dans leurs manteaux, et au bout de quelques instants tous dormaient, malgré les coups de tonnerre et les coups de fusil qui retentissaient autour du ~ camp. » L’un de ces renégats fut remué par cet. acte si simple de Lotis, et Ben Kaddour se prit 4 estimer les catholiques. Un indigéne rallié 4 la France, Ben Gandoura, se sentit aussi attiré vers Tui et ils eurent ensemble une longue conférence, par interpréte. Le musulman ne se convertit pas, mais l’interprete alla désormais 4 la messe. « Les choses, avait conclu Ben Gandoura, iraient bien mieux pour la France en Algérie si tous les Frangais avaient de la religion. » — « J’ai acquis en vingt occasions et particuliérement ce soir-la, écrit-il, la conviction que les Arabes nous méprisent et nous haissent moins comme chrétiens que comme impies. » I a consigné toutes ses
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impressions dans ses lettres et dans son livre qui ‘Ma aucunement vieilli méme pour la question algérienne : Les Francais en Algérie.
Il y raconte sa joie le jour de la Féte-Dieu quand il vit le Saint-Sacrement sortir pour la premiére fois dans les rues d’Alger. Il portait un des batons du dais et il le mande 4a son frére, il veut méme que celui-ci le publie dans le Journal de Maine-et-Loire qwil rédigeait alors. La foule était immense, recueillie, les cloches de Saint- Philippe nouvellement baptisées sonnaient 4 toutes volées, et les imans, les muezzins regardaient, consternés, sentant bien que leur puissance était écroulée : « Je renonce a t’exprimer ce qui se passait dans mon cceur. Je suppliais Dieu de triompher enfin sur cette terre ot il n’y aura jamais de durables et de réels triomphes que pour lui et par lui. » i
Peu de jours aprés il est dans la petite église de Mustapha, ou Mgr Dupuch faisait pour la premiére fois une premiére communion. Des dames de la plus haute société algérienne remplissent Vhumble sanctuaire. L’évéque place Louis au cheeur, et pensant qu il doit sans doute communier il ’appelle et lui demande « si quelque chose Yembarrasse. » — « Or, je ne m’étais pas confessé depuis huit jours. Je fouille impromptu dans ma conscience et je lui dis que le cas me parait singulier. — Voyons, reprend-il, dites-moi en deux mots ce qui vous inquiéte. — Ht voila que devant tout le monde je me confesse au grand galop, sans méme songer 4 me mettre 4 genoux; mais vous jugez quelle confession; elle ne dura
‘pas vingt secondes. Monseigneur me donne ma ‘pénitence et je me mets a genoux pour recevoir Vabsolution, envoyant promener du fond de mon ceur les belles dames parisiennes qui devaient regarder cette confession avec étonnement... Enfin jai communié avec de pauvres enfants dans la pauvre église de Mustapha, en vue d’Alger et d’un de ses forts ot l’on retenait, il y a quelque temps, les chrétiens captifs. Ces idées se pressaient dans mon esprit et je rendais gloire a Dieu. »
Cette simplicité est empreinte d’une grandeur sereine qui vous impressionne. Il n’y a que les beaux et nobles caractéres pour agir ainsi. I] porte le dais, il communie, il est parrain d’une jeune chrétienne de seize ans, avec Aicha, « lex-favorite de Vex-bey de Constantine, Achmet, » qui était chrétienne depuis longtemps, comme marraine, il ne manque aucune occasion de confesser, d’affirmer sa foi, il est partout ol sa présence peut étre utile, ce qui ne l’empéche point dadresser a M. Guizot cing longs mémoires sur la question algérienne. Ces mémoires ne sont pas communigqués 4 Bugeaud qui n’ignore pas cependant que Louis Veuillot les écrit, « et cela a été gracieusement entendu de sa part, écrit-il au ministre, car sauf un point ou nous avons quelque peine a nous mettre d’accord, je veux parler de la doctrine chrétienne, il ne manque pas de confiance en mon jugement. »
Trois de ces mémoires sont perdus, ceux qui restent sont a relire. Si Louis Veuillot avait été écouté, dés longtemps la colonie serait pleinement soumise et francaise; mais les gouvernements ont toujours eu peur de paraitre favoriser le christianisme, ils ont préféré faire fleurir l’impicté sur le vieux sol musulman, — l’impiéte, c’est-a-dire la révolte, la haine et la ruine. .
Mais le succés qui réjouit le plus son cceur Vapédtre fut la conversion tant désirée de son frere. Hugéne s’empressa de lui écrire que le P. Varin avait enfin triomphé de ses longues hésitations, la réponse de Louis est un chant d’action de graces :
« Je regois ta lettre. Ah! mon enfant, que le bon Dieu te comble de ses graces et qu’il te rende le bien que tu me fais. Que te dirais-je si loin de toi, dans le trouble d’une joie sans égale! Si je pouvais t/embrasser maintenant, tu sentirais ce que c’est qu’un ccour de frére. Mais il n’y a pas de parole pour ces sentiments-la. Depuis que Dieu m’a fait la grace de le connaitre, je ne crois pas avoir été aussi heureux! De quel fardeau mon ame est maintenant allégée! Que je forme d’espérances et que je suis en repos sur l’avenir! Nous voila tous les quatre chrétiens, ne faisant plus véritablement qu’un devant Dieu, qu’un coeur pour l’aimer, qu’une voix pour le bénir. Va, sols sans inquiétude, puisque tu pries, tu as la
foi; tu la sentiras grandir, se développer... C’est.
maintenant, frére, que nous allons nous aimer!...
« Adieu mon frére, te voila chrétien : c’est ce qu’ y a de plus beau sur la terre. Il ne reste plus apres cela qu’a devenir saint au ciel. »
Il a écrit, ga et la, des pages superbes sur le fils ainé et sur ses devoirs. On sent, a les lire, qwil était tout péenétré de son sujet, car il agissait vraiment en ainé de la famille qui assume toutes les charges, toutes les responsabilités, et qui use de Vascendant que lui a donné la nature pour conduire la maison, pour prévoir, pour conseiller, mais pour conduire aussi les 4mes. L’étude de sa vie projette encore une lumiére nouvelle et intense sur nombre de ses ceuvres déja si lumineuses.
Ceest alors qu’il confie a son frére le projet d’un roman chrétien et populaire qui serait « une véritable épopée du peuple chrétien de nos jours » et qui aurait pour titre : « Vie errante et repos en Dieu de frére Christophe, lami du peuple. »
Cetit été encore une ceuyre d’apostolat. I] ne lui
fut pas donné de l’écrire. Il y aurait eu cependant.
de si belles scenes chrétiennes, tant « de priéres et d’amour pour Dieu » dans ce livre révé!
Louis rentrait en France a la fin d’aofit 1844, aprés six mois de séjour en Algérie. Ii allait maintenant se consacrer 4 un autre apostolat, celui du journalisme, dans Univers, sans jamais pour cela renoncer aux autres.