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Journée Je jeûne et d'cxpialion chez les juifs

212 l.'AMI FIIITZ.

— Bonjour, monsieur Kobus.

— Bonjour, Sourie, bonjour. Vous n'entrez pas ?

— Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.

— Ji' n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.

— Bon ! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que Schmoûle est fin, très-fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces choses ; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur cette alfaire, et... tenez, les voici ! »

Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant. Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit gravement ;

« Asseyez-vous, messieurs. »

Puis il alla lui-môme rouvrir la porte , que Schwàn avait fermée par mégarde, et dit:

« Les prestations de serment doivent être publiques. »

Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourie entra, et se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.

Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps de réfléchir , lorsque David, levant la tête et posant la main sur le livre, dit :

« M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle, marchand de bétail, sur cette question : « Est-il vrai qu'il a été convenu « entre Isaac Schmoûle et Ilans Christel, que « Schmoûle viendrait prendre, dans la huitaine, « une paire de bœufs achetés par lui le 22 mai « dernier, et que, faute de venir, il payerait à « Christel, pour chaque jour de retard, un florin « comme dédommagement de la nourriture des H bœufs. •» Est-ce cela?

— C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptislc ensemble.

— Ilnes'agitdoncplusquedcsavoirsiSchmoùl • consent à prêter serment.

— Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.

— Un instant, interrompit le vieux rebb(^- en levant la main, un inslant ! Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à Schmoûle. »

Alors, d'une voix grave, il se mit à lire :

« Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton « Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux tcmoi- « gnage ! »

Puis, plus loin, il lut encore du mCme ton solennel :

« Quand il sera question de quelque chose oij « il y ait doute, touchant un bœuf, ou un âne, ou « un menu bétail, ou un habit, ou toute autre fi chose, la cause des deux parties sera portée de- « vaut le juge, et le serment do l'Éternel inter- « viendra entre les deux parties. »

Schmoûle, en cet instant, voulut parler ; mais, pour la seconde fois, David lui lit signe de se taire, ut dit :

« Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton <( Dieu, en vain; tu ne porteras point de faux lé-

L'AMI FRITZ. 21a

« moignage ! y) Ce sont deux commandemeiils de Dieu, que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.

« Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses commandements :

M Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton « Dieu, pour prendre garde à ce que je te pres- « cris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête « seront d'airain, et la terre qui est sous tes pieds •.' sera de fer.

« L'Kternel te donnera, au lieu de pluie, de la u poussière et de la cendre; l'Éternel te frappera, « toi et ta postérité, de plaies étranges, de plaies H grandes et de durée, de maladies malignes et « de durée.

« L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, (( et tu descendras fort bas; il te prêtera, et tu no « lui prêteras point.

(( L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la « ruine de toutes les choses où tu mettras la main « et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois détruit. « Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et (( tes yeux le verront et se consumeront tout le a jour en regardant vers eux ; et ta main n'aura « aucune force pour les délivrer»

« Ta vie sera comme pendante devant toi, et lu <; seras dans l'effroi nuit et jour. Tu diras le matin : « Qui me fera voir le soi)"?» Et le soir tu diras « Qui me fera voir le matin ? »

u Et toutes ces malédictions t'arriveront et te ( poursuivront, et reposeront sur toi, jusqu'à « ce que tu sois exterminé, parce que tu n'auras « pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour (( garder ses commandements et ses statuts qu'il « t'a donnés ! »

« Ce sont ici les paroles de l'Éternel ! « reprit David en levant la tête.

Il regardait Scbmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et paraissait rôver profondément.

« Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce livre, en présence de l'Éternel qui t'écoutc; tu vas jurer qu'il n'a rien été convenu entre Cbristel et toi, ni pour le délai, ni pour les jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des bœufs pendant ces jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la véiité de ton serment; garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même : « Ce Christel m'a fait tort, K il m'a causé des pertes, il m'a empêché de ga-

« gner dans telle circonstance. « Ou bien : « Il a « fait tort à mon père, à mes proches, et je rentre « ainsi dans ce qui me serait revenu naturelle- « ment. » Ou bien : «Les paroles de notre conven- « tion avaient un double sens, il me plaît à moi « de les tourner dans le sens qui me convient ; « elles n'étaient pas assez claires, et je puis les «( nier. « Ou bien: « Ce Christe] m'a pris trop cher, « ses bœufs valent moins que le prix convenu, et « je reste de cette façon dans la vraie justice, qui « veut que la marchandise et le prix soient égaux, « comme les deux côtés d'une balance. » Ou bien encore: « Aujourd'hui, je n'ai pas la somme en- « lière, plus tard je réparerai le dommage, » ou toute autre pensée de ce genre.

« Non, tous ces détours ne trompent point l'œil de rÉternel; ce n'est point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer; ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment; ce n est pas sur ta pensée, c'est sui' la mienne qu il faut te régler; e,i tune peux rien D jouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.

« Donc, moi, David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire: — Schmoùlc a-t-il promis un florin

à Christel pour la nourriture des bœufs qu'il ii achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le livre de la loi, et qu'il dise : « Je jure non ! je n'ai rien promis ! >/ Schmoùle, approche, étends la main, et jure ! »

Mais Schmoùle, levant alors les yeux, dit :

« Trente florins ue sont pas une somme pour prêter un serment pareil. Puisque Christel est sûr que j'ai promis, — moi, je ne me le rappelle pas bien, — je lespayerai, etj 'espère que nous resterons bons amis. Plus tard, il me fera regagner cela, car ses bœufs sont réellement trop chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoùle ne prêtera serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à fait sûr.

AlorsDavid, regardant Kobus d'un œil extrêmement iin, répondit :

« Et tu feras bien, Schmoùle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir. »

Le greffier avait inscrit le refus de serment; il se leva, salua l'assemblée et sortit avec Schmoùle, qui, sur le seuil, se retourna et dit d'un ton brusque :

« Je viendrai prcndic les bœ'ufs demain à huit heures, et je payerai.

— C'est bon, w répondit Christel en inclinant la tête.

Quand ils furent seuls, le vieux rebbe se mit à sourire.

« Schraoûle est fin, dit-il, mais nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien qu'il n'irait pas jusqu'au bout, voilà pourquoi je ne me suis pas habillé.

— Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans votre religion.

— Tais-toi, épicaiires^ répondit David en refermant la porte et reportant la Bible dans l'armoire ; sans nous, vous seriez tous des païens, c'est par nons que vous pensez depuis deux mille ans ; vous n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans, combien de sectes et de religions vous avez formées ! Nous, nous sommes toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de l'Éternel; vous êtes les fils du temps et de l'orgueil, avec le moindre intérêt on vous fait changer d'opinion ; et nous, pauvres misérables, tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.

— Ces paroles montrent bien Torgueil de ta

race, dit Fritz ; jusqu'à présent" je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois maintenant qne tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.

— Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si TÉternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que vous? .

— Tiens, tais- toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye ; je serais capable de me fâcher.

— Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te gêner.

— Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la bière de mars ; cela te convient-il ?

— Soit, fit David, j'y consens, le chardon gaguc toujours à fréquenter la rose. »

Kobus allait s'écrier : « Ah ! décidément c'est trop fort ! » mais il s'arrêta et dit avec finesse : « C'est moi qui suis hi rose ! »

Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire.

Christel et Fritz sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux :

« Est-il fin, ce rebbe David! 11 a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos pour vous réjouir : c'est un brave homme. »

Tout se passa comme il avait été convenu; Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du Grand-Cerf.

Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non-seulement parce qu'ilmarchait entre son vieil ami David et le père de Sùzel, mais encore parce qu'il avait une bouteille de steinherg dans la tête, sans parler du bordeaux et du kirschenwasser. 11 voyait les choses de ce bas monde comme à travers un rayon de soleil : sa face charnue était pourpre et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel enthousiasme éclata, lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent, à la porte du Grand-Cerf.

« Le voilà! le voilà ! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici Kobus ! »

Et lui, riant, répétait :

« Oui, le voilà ! ha! ha! ha ! »

Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses vieux camarades.

Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait partout :

« Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?»

Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient la bière mauvaise.

Enfin il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir le père Christel à sa droile. David alla regarder Frédéric SchouUz, le gros Ilâau, Speck et cinq ou six autres qui faisaiiMit une partie de rams^ à deux kreutzer la marque.

On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez comme le vin de Champagne.

En face, à la brasserie des Z)ei/a:-C/^/s, les hussards de Frédéric Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les bouchons partaient comme des coups de pistolet ; on se saluait d'un côté de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans leurs familles, chose toujours dangereuse.

A chaque instant le père Christel disait :

« 11 est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais déjà être depuis deux heures à la ferme.

— Bah ! s'écriait Fritz en lui posant Ja main sur l'épaule, ceci n'arrive pas tous les jours, père Christel ; il faut bien de temps en temps s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons , encore une chope! ! »

Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait

en pensant: « Cela fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route ! »

i'uis il disait :

« Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensern ma femme, si je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état !

— Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous n'aurez qu'à dire : « M. Kobus l'a voulu ! » Sûzel prendra votre défense.

— Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai : tout ce que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope! »

Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une autre, ainsi de suite.

Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint- Sylvestre, et comme on ne pensait à rien, uiie troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du Cygne ^ en courant vers la porte de Landau ; puis quelques soldats parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard ; puis d'autres enfants en foule ; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui s'entendait au loin.

Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et devaient passer devant la brasserie du Gra//(/- Cer/".

■2ii L'AiMI FRITZ.

Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs : Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix basse : « C'est un duelî c'est un duel ! »

Cependant le brancard approchait lentement ; deux hommes le portaient : c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle ; il avait les yeux fermés, les lèvres entr'ouvertes et le devant de la chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en pai'aphe sur ses joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et tout blond, était comme abattu, il tenait le shako ; puis arrivaient deux sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout ce monde.

Quelques hussards, devantlabrasserie des Z)e?/>r- Clefs, criaient au vieux qui portait le sabre : « Rappel 1 lié ! Rappel! » Cétait sans douté leur

maître d'armes ; mais il ne répondit pas et ne tourna pas même la tête.

Au passage'des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien sergent de la landwchr, s'écria du haut de sa chaise

(c Hé ! camarades.... camarades ! »

Un d'eux s'arrêta.

« Qu'est-ce qui se passe donc, camarade?

— Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la cuisinière du Bœuf- Rouge.

— Ah!

— Oui ! un coup de pointe en riposte et sans parade ; elle est venue trop tard.

— Et le coup a porté ?

— A deux lignes au-dessous du teton droit. » Schoultz allongea la lèvre ; il semblait tout fier

de recevoir une réponse. On écoutait, penchés autour d'eux.

« Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de France. »

Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de l'hôpital, porta la main à son oreille et dit :

,« Faites excuse ! »

Alors il rejoignit sa troupe, et Schoultz promc-

?2r, L'AMI FRITZ.

liant un regard satisfait sur l'assistance, se rassit en disant :

« Quand on est soldat, il faut tirer le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois, qui s'assomment à coups de poings. »

Il avait l air de dire : « Voilà ce que j'ai fait cent fois ! »

Et plus d'un l'admirait.

Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables et pacifiques, murmuraient entre eux :

« Est-il possible que des hommes se tuent pour une cuisinière ! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel mériterait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes qu'elle excite entre les hussards. »

Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire : « Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de rien ! « Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.

« Qu'appelles- tu choses de rien, David? s*écrixi-t-il d'une voix retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées? N'est-il pas le souflle de l'Éternel lui-

même, le principe de la vie, de l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre humain. Ote l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice, l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts ; que fera-t-il de grand, que dira-t-il de beau? Rien ; il ne songera qu'à se remplir la panse ! »

Tous les assistant-s s'étaient retournés ébahis de son emportement ; Ilâan le regardait de ses gros yeux, par-dessus l'épaule de Schoultz, qui lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait, car il ne pouvait en croire ses oreilles.

Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.

c( Voyons, David, reprit-il en s''animant déplus en plus, quand le grand Homérus, le poëte des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en vont par centaines sur leurs petits bateaux — pour réclamer une belle femme qui s'est sauvée de chez eux , — traversent les mers et s'exterminent pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la plus

grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel : l'amour ! Et si l'on appelle le chant de votre roi Salomon, le Cantique des cantiques, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble, plus grand, plus profond que tout le reste dans le cœur de l'homme? Quand il dit dans ce Cantique des cantiques : « Ma bien-aimée, tu es belle comme « la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, « redoutable comme les armées qui marchent, « leurs enseignes déployées ! » est-ce qu'il ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux que l'amour ? Et tous vos prophètes n'ont-il pas dit la même chose ? Et depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares? n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce sauvage, un chevalier?

« Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien ! moi, David, entends-tu, je dis et je soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est la seule chose qui change le cœur de l'homme, la seule qui l'élève et qui mérite qu'on donne sa vie pour elle : je trouve que ces hommes ont bien fait de se battre, puisque chacun ne pouvait renoncer à son

amour, sans s'en reconnaître lui-même indigne.

— Hé ! s'écria Ilàan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi? Tu n'as jamais été amoureux ; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle des couleurs. »

Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Ilùan d'un œil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques mots confus en avalant sa chope.

Plusieurs alors se mirent à rire. Mais aussitôt Kobus, relevant sa grosse*tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants, s'écria d'un air étrange :

« C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux î Mais si j'avais eu le bonheur de l'être, je me ferais fait massacrer, plutôt que de renoncer à mon amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.

— Oh ! oh ! fit Hàan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh ! Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.

— Pas si féroce ! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux vieux amis, n'est-ce pas, Ilùan? Eh bien ! si j'étais amoureux, et si tu me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais choisie.... je t'étranglerais ! »

En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'a-

vjiit pas l'air de plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.

« Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse ; quand même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune : le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.

— Alors, dit Ilâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car' tous les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait la chance de mourir, si ton amoureuse était jolie. •»

Les sourcils de Fritz tressaillirent.

« C'est possible, fit-il en se rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux de me battre pour une si belle cause ! N'ai-je pas raison, Christel?

— Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris ; notre religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au ciel, il n'a pas fallu répandre de sang . j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher. »

Fritz, voyant que tout le monde l'observait, 3omprit l'imprudence qu'il venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de l'œil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois :

« Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend ; Orchel et Sûzel doivent être inquiètes. »

Il lui répondit enfin :

« Oui, maintenant il est temps ; je vais vous ieconduire à la voiture. »

C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer.

L'anabaptiste se leva donc, disant :

« Oh ! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de l'auberge tout seul.

— Non, je vous accomp.agne. )>

ils sortirent du banc et traversèrent la place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis le père Christel en route, rentra chez lui prudemment.

Ce jour-là, au moment de se coucher, Sourie, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles confuses, cela lui parut étrange.

c( Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas depuis le souper, à quoi penses-tu ?

— C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la barbiche, je rêve à ces paroles du prophète : « J'ai été jaloux pour né\ a d'une grande «jalousie 1 » et à celles-ci : « En ces temps arri- « veront des choses extraordinaires, des choses « nouvelles et heureuses 1 »

— Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua Sourie.

— Amen! fit le vieux rebbe ; tout vient à point à qui sait attendre. Dormons en paix ! »

Kobus aurait dû se repentir, le lendemain, de SCS discours inconsidérés à la brasserie du Grand- Cerf; il aurait dû môme en être désolé, car, peu de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit : « La vigne est un plant de Gomorrhe ; ses grappes sont pleines de fiel, et ses pépins sont amers : tu ne boiras plus le jus de la treille. »

Voilà ce qu'il s'était dit ; mais le cœur de l'homme est entre les mains de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît : il le tourne au nord, il le tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même point à ce qui s'était passé à la brasserie.

Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne ; il se mit h la contempler en luimême, croyant entendre sa voix et voir son sourire.

Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste ; il se rappela aussi le chant de Sù/^cl ;.u milieu des faneuses et des faucheurs ; et celte voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.

Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps, lui revint en mémoire comme un rêve : il revit Sûzel paraître au milieu de ses amis Ilâan, Schoultz, David et lôsef, simple et modeste, les yeux baissés, pour embellir la dernière heure du festin ; il la revit à la ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et tremblante, tandis qpi'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un ton nasillard le vieil air :

n l{oseUe,

a Si bien faite,

« Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir! i»

Kt songeant à ces choses avec attendrissement, 6on plus grand désir était de revoir Sûzci.

u Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il ; oui, je partirai après le déjeuner; il faut absolument que je la revoie ! »

Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme : « En ces temps arriveront des choses extraordinaires ! »

Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi la grande finesse du vieux rabbin.

Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa grand'mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit au bout d'un instant :

« Sûzel doit être déjà partie ; la fête de Bischem, qui tombe le jour de la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.»

Cela le rendit tout méditatif.

Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et, se coiffant ensuite de son large feutre, il sortit faire un tour sur la place, oîi se promenaient d'habitude le gros Ilâan et le grand Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le lendemain, à la fête de Bischem.

!.( Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les regarde pas ! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera une partie de plaisir, pour manger du pâté de veau et boire du petit vin blanc, une simplcdistraction à la monotonie de l'existence. »

11 monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce que Hàan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie de quilles au Panier-Fleuri^ chez le père Baumgarten, au bord du Losser.

Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte dellildebrandt, et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve aune demi-portée de canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les grands saules. •

Aussitôt, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se mit en route, ensuivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de lliiui, et la voix forte de Schoultz criant ;

tt Deux ! pas de chance î... »

Alors, se penchant sur le feuillage, il découvrit, devant la maisonnette, — dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un magnifique cep de vigne, — il découvrit ses deux camarades, en manches de chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres : le secrétaire de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles, au bout du treillage d'osier qui longe le pignon.

Le gros Hâan se tenait solidement établi, la houle sous le nez, la face pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois cheveux droits sur la nuque comme des baguettes : il vi^ sait ! Schoultz et le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten, plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles.

Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.

Presque aussitôt de grands cris s'élevèrent : « Cinq ! » et Schoultz se baissa pour ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le

bras et lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pourlui démontrer une faute qu'il avait commise. MaisIIàan ne l'écoutait pas et regardait vers les quilles ; puis il alla se rasseoir au bout du banc, sous la ch&rmille transparente, et remplit son verre gravement.

Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.

« Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la chose avec finesse, cela marchera tout seul. »

Il s'avança donc.

Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait : « Der Kœnigl der Kœnig^ I » lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit d'un éclat de rire, en disant :

« Ah ! le beau coup î approche que je te mette une couronne sur la tête. »

Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent :

« Kobus ! à la bonne heure... à la bonnu heure... on le voit donc une fois par iii !

— Kobus, dit Ilàan, tu vas entrer dans la par-

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