‹ L'ami FritzChapitre 13 sur 17 · I-iiialemeiil, cinq ou six se suivirent sans rien · texte numérisé non relu

I-iiialemeiil, cinq ou six se suivirent sans rien

L'AMI FIIITZ. 187

payer; et Ilâan furieux, s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête:

«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble! »

Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte, les gens qui entraient. En deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs, maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux : le front étroit, les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air impassible.

Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux ou trois vieilles, hagardes, l'œil allumé de colère et le mépris sur la lèvre ; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres, petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la pointe des pieds pour voir.

Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussàtres debout sur sa grosse tète chauve, at-

tendait que tout le monde fût en place, affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement, et demanda si quelqu'un voulait encore payer.

Une vieille femme vint apporter deux kreutzers; tous les autres restèrent immobiles.

Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria :

« Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au patron de votre village ; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont pas de chemiie à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait m'apporter luimême l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est venu : le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du calendrier lui rempliront ses caisses!

« Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans votre intention, et les services qu'il vous a rendus, pour que vous lui donniez tout votre argent.

« Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre bétail, et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui mettent

un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns les autres , si la force publique n'était pas là?

«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte, qui font l'honneur et la gloire de notre race; les steuerbôt^ les fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter tous vos kreutzers à saint Madof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints que personne ne connaît ni d'Eve ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches'

« Croyez-vous donc que cela puisse durer éter-

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nellement? ne voyez-vous pas que c'est contraire au bon sens, à la justice, à tout?

« Si vous aviez un pende cœur, est-ce que vous ne prendriez pas en considération les services que vous rend notre gracieux souverain , le père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche ? Yous n'avez donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État ? •

« Écoutez ! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres.

a Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez- vous pas vos femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations envers le souverain.

tt Regai'dez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de llackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à

César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de notre Seigneur Jésus-Christ, îlegardez-les, ce sont de bons chrétiens; ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes, pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, taudis que vous autres, vous allez nu-pieds comme de \Tais sauvages.

u Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire en revient.

« Je vous dis ces choses, parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir, et de trouver des gueux, — misérables et nus par leur propre faute , — qui ont encore l'air de voutJ regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye des contributions, pour avoir de l'ordre, et de la liberté dans le travail; vous seuls vous don-

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nez tout à saint Maclof, et Dieu merci, chacun peut voir, on vous regardant, de quelle manière il vous récompense!

«( Maintenant, je vous préviens d'une chose : ceux qui n'auront pas payé d'ici huit jours, on leur enverra le steuerbôt. La patience de Sa Majesté est longue, mais elle a des bornes.

« J'ai parlé ! — Allez- vous-en, et souvenezvous de ce que Hâan vient devons dire : le s^ewerbût arrivera pour sûr. »

Alors, ils se retirèrent en masse sans répondre.

Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade ; quand les derniers contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit :

« Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur ; mais, entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.

— Trop dur ! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébourifiée.

— Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment. ...

— A la vie du sentiment? fit Hâan. Ah çà ! dis donc, tu veux te moquer de moi, Fritz.... lia! ha ! ha ! je ne donne pas là dedans comme le vieux rebbe Siebel. ..ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...

— Et je te dis^ moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime. L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et pour s'emplir le ventre ! Ces pauvres gens, avec leur foi naïve etleurs pommes de terre, sont peut-être plushem'eux que toi, avec tes omelettes, tes andouilics et ton bon viii.

— lié ! hé ! farceur, dit Ilâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah ! c'est comme cela que tu veux te moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un nouveau genre ! »

Tout en discutant, ils se disposaienlà descendre, lorsqu'un faible bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout, contre le mui-, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux baissés. Elle était pâle et frêle ; sa robe de toile grise, recouverte de grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds encadraient ses tempes ; elle avait les pieds nus ; et je ne sais quelle lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie, telle

t!li 1/AMl l-'UITZ.

qu'il n'en avait jamais éprouve : il lui sembla voir la petite Sùzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère. Son cœur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues.

Ilâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.

« Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les perceptions finies ; vousviendiez tous payer à Ilunebourg.

— Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de silence, je viens pour ma grand'mère Annah Ewig. Depuis cinq mois elle ne peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs ; mon père a été pris sous sa schlitt ' à la Kohlplatz, l'hiver dernier... il est mort.... Ça nous a coulé beaucoup pour le repos de son âme. »

llàau qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un œil indigné. « Tu l'entends, semblaitil dire, toujours saint Maclof ! »

l'uis, élevant la voix :

« Ce sont des malheurs (jui peuvent arriver à tout le monde, répondit-il ; j'en suis fâché, mais

i. liaîncuii.

quand je me prcsenlc à la caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou malheureux, on me demande combien d'argent j'apporte ; et lorsqu'il n'y en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta grand'mère doit huit florms; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela ne peut pas durer toujours. »

La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait envie de pleurer.

a Voyons, reprit Ilàan, tu venais me dire qu'il n'y a lien, n'est-ce pas? que ta grand'mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester chez vous, je le savais déjà. »

Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit, et l'on vit un florin dedans.

« Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose... » dit- elle d'une voix brisée.

Kobus tourna la tète vers la fenêtre ; son cœur grelottait.

« Des à-compte, fit Hâan, toujours des àcompte ! encore, si la chose en valait la peine. »

Cependant, il rouvrit son registre en disant :

« Allons, viens ! «

La petite s'approcha: mais Fritz, se penchant

196 r/AMI FRITZ.

sur répaulc du percepteur qui écrivait, lui dit ii vùix basse :

«Bah! laisse cela,

— Quoi? (it Hàaii en le regardant stupéfait.

— Efface tout.

— Comment.... efface?

— Oui ! — Reprends ton argent, » dit Kobus à l'enfant.

Et tout bas, à roreiile de Ilâan, il ajouta : « C'est moi qui paye !

— Les huit florins?

— Oui. »

Ilùan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille, il lui dit d'un ton grave :

« Voici M. Kobus, de Ilunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta grand'mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon cœur. »

La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaieul d'un bleu doux, comme ceux de Sûzel, et plcius de larmes. Elle avait déjà posé son florin sur la table ; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou six avec, en disant :

« Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre

rh(';vrc, ou d'en acheter une autre aussi bonne, ïn peux t'en aller maintenant. »

Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Ilàan, devinant sa pensée, dit ;

*.( Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?»

Elle inclina la tête en silence.

« C'est bon, c'est bon ! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois penser; c'est un bienfait du ciel qui vous arrive. Tenez- vous au courant maintenant. Ce n'est pas grand'chose de mettre deux sous de côté par semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand'mèrc sera contente. »

La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de reconnaissance inexprimable, sortit et descendit rescalicr. Fritz, tout troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des ailes.

« Voilà nos affaires terminées, reprit Ilâan ; en route! »

En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à son tour.

a lié 1 leur cria Schneégans en bas dans la

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grande salle, vous ne dînez pas avant de partir, monsieur le percepteur?

— Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.

— Non.

— Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof ! Chaque lois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnécgans, c'est tout ce qu'on vous demande. »

L'aubergiste sortit. Ilâan et Fritz sur la porte, le regardèrent tirer le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta, Hâan régla ia note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils étaient venus.

Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant leurs baraques, les regardaient pasfci', sans qu'un seul eût l'idée de lever sou ch;ipe;ui.

Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres s'allongeaient alors du haut de la roche de Sainl-Maclof jusque dans la vallée; l'auLre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan paraissait rêveur; Fi'itz penchait la tète, s'abandonnant pour la première lois aux

sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sùzel, tantôt celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, trcs-attentif à conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.

A cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de Tiefenbach. Ilàan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tète ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpe du Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait son camarade, et s'abandonnait à ses rêves!... jamais il n'avait tant rêvé de sa vie.

Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.

Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Ilâan s'arrêtaient de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu'à traverscrla forêt pour découvrir Ilunebourg.

Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, mit alors le pied sur Je tinon, et claquant du fouet, il enfonça sa large cioupe dans le coussin de cuir.

« Allons! hop ! hop! )> s'écria-t-il.

Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût pas déjcà lait quatre fortes iicues de montagne.

Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil quand, au sortir des vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur haleine odorante!

La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre, les branches des grands arbres descendaient en voûte ; parfois un coin de ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jailliiïSant des fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient, et le soleil descendait toujours : on le voyait chaque fois, nu (ond des percées lumineuses, d'un degré plus bas, nienlôt les pointes des hautes herbes se découpèrent HU" sa lace de bon vivant, une véritable face de Silène, pourpre tt couronnée do pampres.

Enlin il disparut, et de longs voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes : les teintes grises de la nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini.

A. cette heure, la rêverie de Kobus devint pliis grande encore et plus intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une courroie était lâchée ; il fit halte et descendit. Fritz cntr'ouvrit les yeux pour voir ce qui se passait : la lune se levait, le sentier était plein de lumière blanche.

Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des faneuses et des faucheurs qui rentraient chez eux après le travail, se mirent à chanter ensemble le vieux lied :

« Quand je pense à ma bien-aimée I »

Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et douces, confondues dans un sentiment d'amour.

Ces gens ne devaient pas être très-loin; on en-

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tendait leurs pas sur la lisière du bois; ils marchaient en cadence.

Hûan et Kobus avaient entendu cent fois le vieux lied; mais alors, il leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait reconnaître cette voix l'raîche, tendre, amoureuse, et son cœur tout entier était dans son oreille.

Au bout d'un instant, Hàan, qui tenait Foux par la bride, pour l'empêcher de secouer la tète, dii:

«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants delà vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....

— Chut! » fit Kobus.

Le vieux //frf recommençait en s'éloignant, et la même voix s'élevait, toujours plus haute, plus touchante que les autres; à la lin, un frémissement de feuillage la couvrit.

« C'est beau, ces vieilles chansons,» ditle percepteur, en remontant sur la voiture.

—'Mais OÙ sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle.

— Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta ferme, répondit Ilàan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui repartit.

— C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien. «

Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper : il sentait l'écurie. Hâan, tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la vieille Allemagne, des \\cu\ lieds, des anciens minnesingers. Kobus ne l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la Porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vît, lorsque la voilure s'arrêta.

« Eh bien, vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte, « lui dit llâan.

Il regarda et descendit.

« Bonsoir, Kobus ! cria le percepteur.

— Bonne nuit, » dit-il en montant l'escalici' tout pensif.

Ce soir-là, sa vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en feu, pouicélébrer son retour, mais il n'avait pas faim.

(( Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien diné...j'ai ^uiiimeil. »

Il alla se coucher.

Ainsi ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet deKobus se nourrissait alors d'une tranche de jambon 1e matin, et d'un \ieux lied le soir; il était bien changé 1

XIU

Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit celle nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit lès persienncs fermées.

P « C'est toi, Katel? dit-il en se dctirant les bras, qu'est-ce qui se passe?

— Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une demi-heure.

— Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc, Christel. — Katel, pousse les vo-

• lets. — Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens! tiens, c'est vous ! » fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.

11 le regardait, la face épanouie; Christel élail tout étonné d'un accueil si enthousiaste.

« Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme, pour vous apporter un petit panier de cerises... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar , que vous avez planté vous-même, il y a douze ans. »

Alors Fritz vit sur l;i lable une corbeille de cerises, rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui pendaient tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles, qu'il en fut émerveillé :

«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerisés-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?

— C'est la petite Sùzel , répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait : « Quand «vous irez à Ilunebourg, mon père, les cerises « sont mûres ; vous savez que M. Kobus les aime ! » Enfin, hier soir, je lui ai dit : «J'irai demain! » ^ et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle el elle est allée les cueillir. »

Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume ralraîchissant s'étendre dans

tout son corps. 11 aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria :

«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte ! »

Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait voir Sùzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.

«Comme c'est frais ! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché ; c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie. »

Christel le regardait d'un air joyeux.

«Vous aimez bien les cerises? fit-il.

— Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous. »

Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troubles de plaisir.

u Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous, la mère Orchel?

— Très-bien, monsieur Kobus.

— Et Sûzel aussi?

— Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Sûzel paraît seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus , les enfants deviennent rêveurs à cet âge. »

Fritz, se rappelant la scC'nc du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant :

« C'est bon... oui... oui... Tiens, Katcl, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dincr. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.

— Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas. »

Tout en s'habillant, Fritz reprit :

« Mais vous n'arrivez pas de Meisenlhàl seulement pour m'apporler des cerises?

— Ah non! j'ai d'autres afl'aires en ville. Vous savez, quand vous êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montre deux bœufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoùle les a achetés; nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait les prendre le 1" juin, ou me payer un florin pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il

L'AMI FRITZ. i.M)9

me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui (lire que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir acheté les bœufs; mais il a dit que rien n'était convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard ; et comme le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.

— Ah bon! fît Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son feutre ; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et aussitôt après, nousreviendronsdîner; vous dînez avec moi?

— Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux h l'auberge du Bœiif-Roiige.

— Bah! bah! vous dînerez avec moi. Katel, fu nous feras un bon dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel. »

Ils sortirent.

Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même :

« N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je revais de

Siizel, et voilà que son père m'apporte des cerises

qu'elle a cueillies pour moi ; c'est merveilleux,

merveilleux! »

El la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces choses le doigt de Dieu.

Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique synagogue. Le vieux mendiant Fraiitzôze était là, sa sébile de bois sur les genoux; Kobus, dans son ravissement, yjelaunilorin, et le père Christel pensa qu'il était généreux et bon.

Frantzôze leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait pas, il marchait la tète haute et riante, et s'abandonnait au bonheur d'avoir près de lui le père de la petite Sùzel : c'était comme un souffle du Meisenthàl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.

Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste, qui, deux ou trois mois avant , lui produisait l'effet d'un honnête paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de l'esprit et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues jusqu'alors; il prenait lait et cause pour lui et s'indignait contre Schmoûle.

Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de Kobus lui fit plaisir.

«Hé! te voilà, schaiide, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne te voit plus.

— Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrèlanî à la fenêtre; je t'amène Christel mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme de moimême ; il est incapable d' avancer ce qui n'est pas....

— Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez, entrez, les autres ne peuvent tarder à venir : voici dix heures qui sonnent. »

Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes ; une calotte de velours noir coiflait le derrière de son crâne chauve., quelques cheveux gris voltigeaient autour ; sa ligure maigre et jaune, phssée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme au jour du Kipour '.

« Tu ne t'habilles donc pas ? lui demanda Fritz.

— Non, c'est inutile. Asseyez-vous. »

Ils s'assirent.

La vieille Sourie regarda par la porte de la cuisine entr'ouverte, et dit :

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