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Déclaré impur par la loi de Moïse

4(j L'AMI FRITZ.

père en fils, comme la perruque à queue de rat et la culolte de velours à deux boucles. Tout cela n'empêche pas que si ton père avait moins aimé le jambon, les saucisses et les andouilles, il serait encore frais et solide comme moi. Mais vous autres, schaude, vous* ne voulez rien entendre, et tantôt l'un, tantôt l'autre se fait prendre comme les rats dans les ratières, par amour du lard.

— Voyez-vous, le vieux posché-isroel qui prétend avoir peur des indigestions , s'écria Kobus, comme si ce n'était pas la loi de Moïse qui lui défende la chose.

— Tais-toi, interrompit David en nasillant, je dis cela pour ceux qui ne comprendraient pas de meilleures raisons; mais celle-là doit vous suffire; elle est très-bonne pour un sergent de landwehr qui se laisse tirer les bottes dans une mare d'Alsace ; les indigestions sont aussi dangereuses qut^ les coups de fourche. »

Alors un immense éclat de rire s'éleva de tous côtes, et le grand Frédéric levant le doigt, dit :

« David, je te rattraperai plus tard! »

Mais il ne savait que répondre, et le vieux rabbin riait de bon cœur avec les autres.

La grande Frenlzcl, de l'auberge du liœuf- Rowje^ après avoir débarrassé la table, arrivait

alors de la cuisine avec un plateau chargé de tasses, et Kalel suivait, portant sur un autre plateau la cafetière et les liqueurs.

Le vieux rebbe prit place entre Kobus et lôsef. Frédéric Schoulz tira gravement de la poche de sa redingote une grosse pipe d'Ulm, et Fritz alla chercher dans l'armoire une boîte de cigares.

Mais Katel venait à peine de sortir, et la porta restait encore ouverte, qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine :

« Hé! bonjour mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand dîner! toute la villa en parle.

— Chut! » fit la vieille servante.

Et la porte se referma.

Toutes les oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Ilàan dit:

« Tiens! quelle jolie voix! Avez-vous entendu? Hé! lié ! hé! ce gueux de Kobus, voyez-vous ça!

— Katel! Katel! » s'écria Kobus en se retournant tout étonné.

La porte de la cuisine se rouvrit.

» Est-ce qu'on a oublié quelque chose,, monsieur? demanda Katel.

— Non, mais qui donc est dehors?

— C'est la petite Sùzel, vous savez, la fille de

Christel, votre fermier de Meisenthâl? elle apporte des œuCs et du beurre frais.

— Ah! c'est la petite Sùzel, tiens ! tiens !... Eh bien, qu'elle entre; voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»

Katel se retourna :

« Sùzel, monsieur demande que tu entres.

— Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée ?

— Sûzel, cria Kobus, arrive ! »

Alors une petite fille blonde et rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'égiantine, les yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les, lèvres gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse.

Tous les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme surpris de la voir.

« Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas peur, on ne veut pas ^manger.

— Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas habillée, monsieur Kobus.

— Habillée! s'écria Ilâan est-ce que lesjohes

filles ne sont pas toujours assez bien habillées !

Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tète et haussant les épaules :

« Ilûan! Ilàan! une enfant.... une véi'itable enfant! Allons, Sûzel, viens prendre le café avec nous: Katel, apporte une tasse pour la petite.

— Ah ! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!

— Bah! bah! Katel, dépêche- toi. »

Lorsque la vieille servante revint avec une

lasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbc.

« Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? le père Christel va toujours bien?

— Oh ! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien ; il m'a chargée de bien des comphments pour vous, et la mère aussi.

— A la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige cette année ?

— Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que huit jours pour la fondre.

— Alors les semailles ont été bien couvertes.

— Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au creux des sillons.

— C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes

peut-être pas le café ? Si tu veux un verre de vin ?

— Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus. rt

Le vieux rebbe regardait la petite d'un air tendre et paternel ; il voulut sucrer lui-même son café, disant :

« Ça, c'est une bonne petite fille, oui, uue bonne petite fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sùzel, bois un petit coup, cela te donnera du courage.

— Merci, monsieur David, » répondit la petite h voix basse.

Et le vieux rebbe se redressa content, la regardant d'iin air tendre tremper ses lèvres roses dans la tasse.

Tous regardaient avec un véritable plaisir cette jolie fille, si douce et si timide ; lôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un parfum des champs ; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus des blés ; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.

« Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz ; est ce qu'on a commencé le jardinage?

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— Oui, monsieur Kobus ; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis ces huit jours de soleil , tout vient ; dans une' quinzaine nous aurons de petits radis. Ah ! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine dernière, et le petit vient bien ; c'est une génisse blanche.

— Une génisse blanche, ah ! tant mieux,

— Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli que les autres. »

Il y eut un silence. Kobus voyant que la petite avait bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit :

« Allons, mon enfant, je suis bien content de l'avoir vue ; mais puisque tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend ; elle te mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.

— Merci, monsieur Kobus, » dit la petite en se levant bien vite.

Elle fil une jolie révérence pour se sauver. « N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus tard, lui cria Fritz.

— Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content. »

Elle s'échappa* contime un oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux pétillants de joie, s'écria :

« Voilà ce qu'on peut appeler une jolie petite fille, et qui fera bientôt une bonne petite femme de ménage, je l'espère.

— Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en riant aux éclats; le vieux posrhé-isroel ne peut voir une fille ou un garçon sans songer aussitôt à les marier. lia ! ha ! ha !

— Eh bien, oui! s'écria le vieux rcbbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai dit et je répète : une bonne petite femme de ménage ! Qœi mal y a-t-il à cela? Dans deux ans, cette petite Sùzel peut être mariée, elle peut même avoir un petit poupon rose dans les bras.

— Allons, tais-toi, vieux, tu radotes.

— Je radote... c'est toi qui radotes, cpicaures, pour tout le reste, tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu es un véritable fou.

— Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou,' ot David Sichel l'homme raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir marier tout le monde?

— N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu n'a pas dit dès ie commencement : « Allez, croissez et multipliez ! » Est-ce que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir vivre... »

Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint tout pâle d'indignation :

« Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais « ha! ha! ha ! hé ! hé! hé ! hi ! hi ! hi! » jusqu'à la fin des siècles, cela prouverait grand'chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t'aplatirais ! Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche : « ha ! ha ! ha ! » ton nez s'étend sur tes joues comme une tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus. ce n'est pas ainsi qu'on raisonne. »

En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait ia façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour ne pas éclater.

tt Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.

— Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en es-

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siiyant ses grosses joues, où serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour être à. moD aise ; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors ; quand je veux prendre une chope, je la prends ; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout cela ! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en comble ! Franchement, David, c'est trop fort !

— Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme !

— J'aurai Katel.

— Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

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— Bah ! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il sera temps d'aviseï'. En attendant, je suis heureux, parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de Mme la sous-préfète ; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires, aussi bien qu'un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.

— Tu raisonnes mal, Kobus.

— Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à tous?

— Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux : on ne verrait pas tant do misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir. A-insi, Kobus, il veut auc les oiseaux volent, et

les oiseaux ont des ailes ; il veut que les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires ; il veut que les arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce moment sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut pas.

— Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

— Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande différence, Kobus ; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille , d'avoir une femme et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres le dépôt de la vie qui nous a été confié.

— 11 a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbc, dit alors Frédéric Schoultz en remplissant sa lasse de kirschenwasser, on croirait qu'il pense ce qu'il dit.

— Mes idées ne sont pas droies, repondit David gravement, elles sont justes. Si ton père le bou-

langer avait raisonné comme toi, s'il avait voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rcbbe, mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-là plaisantaient aussi quelquefois ; seulement pour les choses sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles- tu quand il revenait à la maison entre onze heures et midi, son grand carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton cœur saute de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chan-

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ter l'air des Trois houzarc/s, comme il le chantait pom*te rejouir !

— David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!

— Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous clés vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne m'écoutez pas. »

En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému ; le gros percepteur Ilàan le regardait, les yeux écarquillés, et lôsef , de temps en temps murmurait des paroles confuses.

« Que penses-tu de cela, Iôsef?ditàlafinKobus au bohémien.

— Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier, puisque j'aime le grand iiir, et que mes petits pourraient mourir sur la route. »

Fritz était devenu rêveur.

« Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux posché-

isroel^ fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis garçon et je i^esterai garçon.

— Toi ! s'écria David. Eh bien î écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait le prophète, mais, aujourd'hui je te prédis que tu te marieras.

— Que je me marierai, hâî ha! ha! David, tii ne me connais pas encore.

— Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air ironique, tu te marieras 1

— Je parierais que non.

— Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.

— Eh bien, si 1 . .. je te parie. . . voyons., .jeté parie mon coin de vigne de Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie...

— Contre quoi?

— Contre rien du tout.

— Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte ! Je boirai de bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux garçons en boiront aussi : hé! lié ! hé!

— Sois tranquille, David, fît Kobus en se levant, ce vin-là ne vous montera jamais à la tête.

— C'estbon,c'estbon, j'accepte; voicima main, Fritz.

— Et voici la mienne, rebbe .

Kobus alors, se tournant, demanda ;

« Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au Grand-Cerf?

— Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les auii es, cela finira bien notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire. »

Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux ; l.o gros percepteur II àan et le grand Frédéric Schoullz marchaient en avant, Kobus et lôsef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras dessus, bras dessous, la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du Grand- Cerf, en face des vieilles halles.

Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobu-, assis au bord de son lit d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à luimême la morale :

« Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-it en se grattant derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé. J'auraismicux fait de prendre une bouteille de plus et quatre ou cinq chopes de moins. »

Puis élevant la voix :

« Katel ! Katel ! » s'écria-t-il.

La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux rouges et la tignasse ébouriffée :

« Ile ! hé î hé ! fit-elle, vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?

— Oui, c'est cette bière qui en est cause; si Ton m'y rattrape!...

— Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.

— Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre ? reprit Fritz.

— Voulez-vous du thé?

— Du thé ! Parle-moi d'une bonne soupe aus oignons, à la bonne heure; et puis, attends...

— Une oreille de veau à la vinaigrette?

— Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons plus. Dépèche-toi, Katel, j'arrive. »

Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de forsiheimer par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui s'étendait sur les vitres.

« Quelle boisson pernicieuse que la bière!

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dit-il, on aurait dû tordre le cou de ce Garnbrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée est cause de tout ; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait de la chope. Enfin, voilà. — Katel !

— Quoi, monsieur?

— Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.

— Mais vous reviendrez à midi?

— Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une heure, tu lèveras la table, c'est que j 'aurai poussé jusque dans quelque village aux environs. »

Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre ; il prenait sa canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le vestibule.

Katel ôtait la nappe en riant et se disait :

« Demain, sa première visite, après dîner, sera pour le Grand-Cerf. Voilà pourtant comme sont les hommes, ils ne peuvent jamais se corriger. »

Une fois dehors, Kobiis remonta gravement la

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rue de Ilildebrandt. Le temps était magnifique ; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.

« Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les commères.

— Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet,.» disait-il.

Les enfants dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait rien voir de plus joyeux.

Après être sorti de la ville par la vieille porte de Hildebrandt, oîi les femmes étendaient déjà leur linge et leurs robes rouges au soleil, le long des anciens remparts, Fritz monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches presque imperceptibles; et par làdessus s'étendait le ciel immense, où voguaient de légers nuages dans l'infini.

Kol)U5, voyant ces choses, fut véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa :

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« Si j'étais là-bas, sur la côto des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour être à ma ferme de Meisenthâl ; je pourrais causer avec le vieux Christel de mes affaires, et je verraisles semailles et là génisse blanche dont me parlait Sùzel hier soir. »

Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt de hêtres.

Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce qu'ils eussent (Usparu dans les profondeurs sans bornes ; et tout aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.

Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur l'épaule.

« Hé ! père Bosser, » lui cria-t-il.

L'autre leva le nez.

« Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou sept heures.

— C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.

— Oui, vous me rendrez service. »

Bosser s'éloigna, et Fritz prit à gauche le sen-

lier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts.

Ce sentier était déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et brillaient au soleil comme des veines d'argent.

Kobus, en remontant la côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Iloùpe, et se becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles n'avaient pas besoin de remuer les ailes : l'amour les portait; elles ne se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches, tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient du ciel en frémissant. Il faudrait être sans cœur pour ne pas aimer ces jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps; il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles des bois sont très-sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze heures il était sur la côte des Genêts.

De là, Ilunebourg avec ses vieilles rues tor-

tueuses, son église, sa fontaine Saint- Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles porte» décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peint en bleu sur la côte en face ; toutes les petites fenêtres et les lucarnes sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis ; Kobus se rappela que la veille était morte la sage-Iemme Lehnel : c'était son enterrement 1

Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon pas ; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.

C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches; la fontaine au milieu de la cour ; le guévoir devant l'auge verdàtre ; les étables et les écuries à droite ; le« granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle en pointe, à gauche; le corps de logis au milieu. Derrière se

trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler elles réduits à porcs : tout cela, vieux de cent cinquante ans , car c'était le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâti. Mais vingt arpents de prairies naturelles, quarante-cinq de terres labourables, tout le tour de la côte couvert d'arbres truiticrs, et, dans un coin au soleil, un hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande valeur et de beaux revenus.

Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la petite Sûzel l'aire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonner par volées de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande cougie^ au poing, ramenant les bœufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait; il écoutait avec une véritable satisfaction, la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des bœufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.

Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le lin^a, le battant et le tordant à, tour de

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