Fouel
bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque l'ois qu'elle levait son battoir, tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant dessus envoyait un éclair jusqu'au haut de la côte.
Fritz, jetant par hasard un coup d'œil dans le fond de la gorge, où la Lauter serpente au miliei des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. ,11 le mit enjoué avec sa canne ; aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre , se replièrent comme un éventail dans le colombier.
Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mit à crier :
« M. Kobus!... voici M. Kobus! »
C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir, et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père.
Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole.de laine grise ^ garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux :
a Soyez le bienvenu, monsieur Kobus, soyez le
bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir sitôt. Qnc le ciel soit loué de vous avoir décidé pour aiijourd hiii.
— Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poi^s"née de main au brave homme ; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. lié! hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.
— Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus ; c'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme, que la petite est allée prévenir. »
En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manch es de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
« Ah ! Seigneur Dieu ! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante ; du si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.
— Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup d'œil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure le
bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
— Oui, oui, tout est bien, w dit la grosse fermière.
On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sùzel paraissait aussi bien heureuse.
Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée ; ils levèrent leur bonnet en criant :
« Bonjour, monsieur Kobus !
— Bonjour Johann, bonjour Kasper, » dit-il tout joyeux.
Il s'approchait de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis, oii grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux ; mais les bourgeons se montraient à peine,
A droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle lès herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher ; et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de
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paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui hii passait la main sur la tête.
C'est ainsi qu'au miheu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neufs pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvi'aient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté ; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la tablé se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient Tameublement de cette pièce.
« Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici. ij 'est-ce pas?
— Cela va sans dire.
— Uon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime iM. Kobus ?
~ Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.
— Alors, asseyons-nous. Ètes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers, mettre mes sabots?
— Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deu\. petites lieues sans m'en apercevoir.
— Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sùzel?
— Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
— Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux; elle m a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle : c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère Orchel nous apprête des noudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant ? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin ; il y a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.
— 'Avec plaisir, jMonsieur Kobus. Sùzel , tu peux aider ta mère ; nous reviendrons dans une heure. »
Alors Fritz et le père Christel sortirent, et
comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.
« Dans une heure, monsieur Kobus, lui criat-clle.
— Oui, mère Orchel, oui, dans une heuic. » Et ils sortirent,
« Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel ; cela nous fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.
— Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle. »
Ils longeaient alors le mur de la distillerie ; Fritz jeta les yeux à l'intérieur par une lucarne.
« Et des pommes de terre, Christel, en avezvous distillé?
— Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné; il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine
— C'est juste.
— Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que l'année dernière, et de plus Ix lies?
— Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cdchinchinoises. Depuis deux ans, il y en a beaucoup dans le pays ; j'en avais vu chez Daniel Stenger, a la ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes pondeuses. »
Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à l'œil roux, au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant et se peignant du bec. Quelques canards se, trouvaient aussi dans le nombre.
« Sùzel ! Sûzel ! » cria le fermier.
La petite parut aussitôt.
« Quoi, mon père?
— Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin. »
Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, Fritz derrière lui. A cent pas de la rivière, et comme le terrain devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit :
« Voyez, monsieur Kobus, depuis dix ans cette pente ne produisait que des osiers et des flèches
d'eau, il y avait à peiue de quoi paître une vache; eh bien ! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle, du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.
— Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.
— Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit oii la rivière fait un ',coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez mieux. »
Ils continuèrent à se promener ainsi tout autour de la vallée, jusque vers midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.
« Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du blé ; après le trèfle c'est un bon assolement. »
Fritz n'y comprenait rien ; mais il avait l'air de s'y entendre, et le vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le plus,
La chaleur devenait grande. A force de marcher dans ces terres grasses, labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au
talon, Kûbiis avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos; et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses oreilles.
« Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique.... hein ! C'est tout de même étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est quelque chose de grand !
— Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des ceîitaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous mangeraient tout! Heureusement le Seigneur vient à notre aide. On devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi j'ai toujours défendu de dénicher les moineaux de la ferme: ça nous pille beaucoup de grain, mais ça nous en sauve encore plus.
— Oui reprit Fritz, voilà comment tout marche
dans ce bas monde : les insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les choses ont été arrangées pour que nous mangions tout : nous avons trente-deux dents pour cela ; les unes pointues, les autres tranchantes, et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela prouve que nous sommes les rois de la terre. — jMais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?
— Ça, c'est la grosse cloche de Ilunebourg qui sonne midi, le son entre là-bas dans la vallée, piès de la roche des Tourterelles. »
Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas de la ferme, l'anabaptiste, s'arrétant de nouveau dit :
a Monsieur Kobus, voici Tidée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde ; elle avance de cent pas au moins dans ce coin ; si vous étiez arrivé la semaine dernière, vous Tauriez vu plein d'écume ; maintenant encore la terre est très-humide.
« Eh bien ! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce tournant, ça nous donnerait
d'abord deux ou trois cents tombereaux de terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte ; car il n'y a rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. L^au entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme chez eux , et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on voudrait.
« Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et ses deux fils viennent pêcher toute la saintejournée, et qu'ils emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines Sùzel vous en porterait avec le beurre, les œufs et le reste.
— Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens,
c'est tout à fait juste ! Pas plus tard que demain nous conirncncerons, entendez-vous, Christel? Ce soir, je vais à Ilunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des brouettes. 11 faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là dedans des truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves et des carottes dans son jardin. »
Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste parut heureux de le voir approuver son plan.
Tout en regagnant la lerme, Fritz disait:
« Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps. »
Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sùzel se trouvait sur la porte.
« Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.
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— Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.
— Bon ! nous avons le temps de voir les écuries. »
Il traversa Ja cour et ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les bœufs et les vaches à la file dans l'ombre, (^omme tous ces bons animaux tournaient la tête vers la lumière, le père Christel dit :
« Ces deux grands bœufs, sur le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucherjuif, Isaac Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière; Rœsel est fraîche à lait; je veux lui lai&ser nourrir sa petite génisse blanche.
— C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons dîner, je me sens une pointe d'appétit. »
L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. A peine le dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois - Fontaines et l'architecte Lang", qui devait tracer le plan de l'ouvrage.
On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son mètre au poing, prit les mesures; il diicuta l'entreprise avec le père Christt]* etKobusplantalui-mêmoîes piquets. Finalement, lorsqu'on se trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à l'œuvre.
Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch ; il ne put donc surveiller les travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans Ja belle chambre du premier, se chargea de ce soin.
Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même besoin de se lever pour voir où l'ouvrage en était; car de son lit il découvrait d'un coup d'œil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence ; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores ; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes : que les feuilles se mettaient à frissonner, — sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie, — et qu'une sorte de pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ce» choses avant d'ouvrir leé yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux. bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et Yoyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, vu quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruit : dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trottei au loin les ouvriers arrivant du Bichelberg.
Puis, tout à coup tout devenait blanc : c'était lui... le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regar-
daiil monter entre les deux côtes, pensait : « Dieu est grand! »
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait ; a Ça va bien ! »
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et des-, cendre l'escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et taire doucenveiit, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en luimr-me, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour , et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix étouffée : « Chut ! chut ! Ah ! le gueux, il est capable d'éveiller M . Kobus ! ))
« C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi ; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir : h force de damfnoadels, j'en avais assez; j'aurais voulu des œufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'œufs, elle m'a fait des côtelettes aux Unes herbes. C'est luie enfant pleine de bon .'•:ens; cette petite Sûzel m'étonne! »
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la ferme avaient liui leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et se mettaient en route.
La petite nappe iilanche était mise au bout de
la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
(c Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment çava-t-il ce matin?
— Mais, très-bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien. »
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait :
« Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'ellemême.
— Bah ! bah ! il faut bien l'encourager, que diable ; c'est tout à fait une bonne petite femme de ménage ; elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel.
— Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre ! »
Ils déjeunaient alors ensemble, puis ils allaieni voir les travaux, qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir : mener le bétail à la rivière, piocher le jardin; la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrei dans retable avec un petit cuveau de sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à six heures, avant le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sùzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en chœur comme pour la saluer.
« Allons, Schwartz, allons, Ilorni... retournezvous... laissez-moi passer! » leur criait Sùzel en les poussant de sa petite main potelée.
Ils ne la quittaient pas de l'œil, tant ils l'aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche
OU ia petite Rœsel se retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
c( Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini ! » s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon cœur.
Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forùt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait :
« Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en quinze jours dans la rivière. »
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du Grand-Cerf, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
« Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Ilâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une
UO L'AiMi FRITZ.
partie de youcker avec eux, mais je m'en passo très-bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue ; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, ha! ha! ha! »
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'œufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulièrcy saupoudrés de canelle et de, sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ce? friandises, il ne put s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas :
« Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit êLre naturel.
— Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel ; les uns naissent avec des qualités, et les autres n'en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur
Kobiis, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chamTe, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire : « Sûzel, il faut s'y prendre de telle manière. » C'est venu tout seul, et voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux ; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir. « Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Frœlig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire : Ça, c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix ; ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre, comme devant un lièvre. » Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sùzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la maison. — C'est positif, répondit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, fil^r, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les apphquer à propos, voilà
quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le reste; el pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille fois plus de talent, que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.
— C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.
— Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
— Eh ! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous expliquera cela. — Sûzel! Sûzel !
Sùzel était justement en train de battre "le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue, à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage. C'est ainsi qu'elle entra tout animée, demandant : « Quoi donc, mon pèrô? »
Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écai-quillés d'un air naïf, et sa petite bouche unlr'ouverle laissant apercevoir
de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.
« Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie ; vous m'avez appelée?
— Oui, voici M, Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il voudrait bien en connaître la recette. »
Sùzel devint toute rouge de plaisir.
c( Oh ! monsieur Kobus veut rire de moi.
— Non, Sùzel, ces beignets sont déHcieux; comment les as-tu faits, voyons?
— Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile ; j'ai mis... mais, si vous voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
— Comment! elle sait écrire, père Christel?
— Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil anabaptiste.
— Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure... Eh bien, Sùzel, c'est convenu, tu écriras la recette. »
Alors Sùzel^ heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
Les travaux du réservoir se terminèrent le len-
demain de ce jour, vers cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur solide l'entourait; mais avant de poser les grilles com mandées au Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie lût bien sèche.
Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule ; et Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le lendemain à Ilunebourg. Cette décision attrista tout le monde.
« Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste. Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies.
— Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis un de ces jours.
— Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de rester; mais j'ai de largent à recevoir, des quittances à donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai tout ce que vous me dites.
— Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus ; mais c'est fâcheux tout de même.
— Sans doute, Cluiï>l(;l, je le regrette aussi. »
La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir là Kobus, fumant comme dhabitude une pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à droite vers Ilunebourg, était rouge comme une braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître dans l'abîme.
La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.
Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la main devant la ferme. , avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il allait partir.
« Mais oi^i donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce matin?
— Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
— Eh bien ! allez la chercher ; je ne puis quittei le Meisenthâl sans lui dire adieu. »
Orchel entra dans la maison, et quelques intaiits après Sùzel paraissait, toute rouge.
« Hé! Siizel, arrive donc, lui cria Kobus, il faui que je te remercie ; je suis très-content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden^ dont tu feras ce que tu voudras . »
Mais Sûzel, au heu d'être joyeuse à ce cadeau» parut toute confuse.
« Merci, monsieur Kobus, » dit-elle.
Et comme Fritz insistait, disant :
t( Prends donc cela, Sùzel, tu l'as bien gagné! »
Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes.
« Qu'est-ce que cela signifie ? dit alors le père Christel; pourquoi pleures-tu?
— Je ne sais pas, mon père, » fit-elle en sanglotant.
Et Kobus de son côté pensa :
« Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une servante, cela lui fait de la peine. »
C'est pourquoi, remettant le fjoulden dans sa poche, il dit :
« Écoute, Sùzel, je t'achèterai moi-même quel-
L'AMI FRITZ. y?
que chose, cela vaudra mieux. Seulement, il faiiî que lu me domies la main; sans cela, je croirais que tu es fâchée contre moi. »
Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tète penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main ; et quand Fritz l'eut serrée, clic rentra dans l'allée en courant.
« Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon cœur.
— Oui, dit Kobus, je suis bien lâché de l'avoir chagrinée.
— lié! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette petite nous fera de grands chagrins.
— Allons, calmez-vous mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les filles. Et, maintenant, au revoir! w
Il se mit en roule avec Christel, qui l'accompagna jusque sur ia côte; ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route d'un bon pas vers Ilunibourg.
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Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans une vive satisfaction qu'il découvrit Ilunebourg sur la côte en face. Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait comme un immense tapis de verdure, des glacis jusqu'au ruisseau des Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl, les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux remparts moussus, produisaient un elTet superbe.
H voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près de l'hôtel de ville, la façade
!C0 I^ AMI FUITZ.
blanche de sa maison; el la distance ne l'empêchait pas de rc'ConnaUre que les leuètres étaient ouvertes pour donner de l'air.
Tout en marchant, il se représentait la brasserie du Grau'l-Ccrf^ avec sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au dessous, encombrées de monde, les choppes débordant de mousse. Il se revoyait dans sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux han- "ches, les pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:
« On n'est pourtant jamais mieux que chez soi , dans ses \ieux habits et ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthàl, c'est vrai ; mais s'il avait fallu rester encore , j'aurais trouvé le temps long. Nous allons dune recommencer nos discussions, le vieux David Siebel et moi ; nous allons nous remettre à nos bonnes parties de youker avec Frédéric Schouitz, le percepteur Ilâan, Speck et les autres. Voilà ce qui me convient le mieux, quand je suis assis en face de ma table, pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel. Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi r.ilme, aussi paisible que dans mon bon vieux ilunebourg. »
Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru le sentier de ia Finck math, et passait derrière les fumiers du Postthâl, pour entrer en ville.
« Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire! pensait il. Elle va me dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence. »
Et tout en allongeant le pas sous la porte de Ilildebrandt, il souriait et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la grande rue tortueuse : le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, les bésicle& sur son petit nez camard et les yeux écarquillés ; le tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en rubans sans fm; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable ; le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Tlierthès, à la porte de sa forge ; et le tonnelier Scheweyer enfonçant les douves de ses tonnes à grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.
Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient d\in air particulier, comme pour dire: « Yoilà M. Kobus
de retour; il faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme; y> les enfants criant en chœur à Técole : « B-A BA, B-E BE; les commères réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme des pies, pelanl des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant l'aiguille derrière l'oreille : « lié ! c'est vous, monsieur Kobus ; qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu ! » tout cela le réjouissait et le remettait dans son assiette ordinaire.
« Je vais changer en arrivant, se disait- il, et puis j'irai prendre une chope à la brasserie du Grand-Cerf. »
Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huit officiers de hussards, roidcs dans leurs uniformes comme des soldais de bois-
Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieilli- Katel criait dcj<à dans le vestibule :
« Voici M. Kûbus î
— Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre.
— Ah ! DKiu.sicur Kubus, s'écria la vieille eu
joignant les mains, quelles inquiétudes vous m'avez données î
— Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?
— Oui, monsieur, mais c'est égal... d"êtrc seule à la maison... de faire la cuisine pour une seule persoime.
— Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé; mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, laisse-moi, il faut que je change, je suis tout en sueur.
— Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air. »
Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria :
« Nous y voilà donc ! »
Il n'était plus le môme homme. Tout en tirant les rideaux, en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:
« Hé ! hé ! hé ! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir rire encore ! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient rendu mélancohquc. »
Et le grand Sclioiiltz, le percepteur Ilian, le vieux rebbe David, la brasserie du Grand-Cerf^ !.a vieille cour de la synagogue, la halle, la place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des figures de lanterne magique.
Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur Tcreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant:
« Je sors, je vais faire un tour en ville.
— Oui, monsieur... mais vous reviendrez !
— Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table. »
Et il descendit dans la rue en se demandant:
« Oij vais-je allerr à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien que dépenser à lui, mon ventre en galope, il faut que je le mclle en colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j'en dînerai mieux. »
Dans cette agréable perpective, il descendit la rue des Capucins jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte corhèrc. Tout le monde traversait alors celle cour, pour descendre par le pelil escalier en face, dans
L'AM! FRITZ. lOo
la rue des Juifs. C'était vieux comme Hunebourg; on ne voyait là dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chéneaux rouilles; et toute la Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. A tous les soupiraux apparaissaient des tètes branlantes, des bouches édentés, des nez et des mentons en carnaval ; on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient réchappes de la captivité d'Egypte, tant ils paraissaient vieux.
Les eaux grasses des ménages suintaient le longs des murs, et, pour dire la vérité, cela no sentait pas bon.
A la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en crosse do pistolet; c'était un ancien soldat de l'Empire : on l'appelait der Frantzoze^ .
Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourie, toute ronde et toute grasse, — mais